La science-fiction, outil précieux pour imaginer les futurs de la démocratie

11 02 2017

Le billet qui suit est aussi paru sur le site d’Usbek & Rica.

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Il y a des textes qu’on lit avec un brin de déception. Dans mon cas, par exemple, un article d’Yves Sintomer (professeur de science politique à l’Université Paris 8) récemment paru sur « Les futurs de la démocratie au XXIe siècle », dans le dernier numéro de la revue Raison publique[1], et qui reprend en fait pour l’essentiel un texte déjà publié dans un ouvrage collectif[2].

L’article s’inscrit parmi les tentatives de plus en plus nombreuses, souvent inquiètes, de diagnostic sur les évolutions de la démocratie, et il prétend lui aussi s’interroger sur son devenir. D’où l’argument liminaire : « Il importe particulièrement, dans la conjoncture présente, de réhabiliter la dimension du futur dans la recherche en sciences sociales et humain ». Comment ne pas être d’accord avec ce souhait, au demeurant pas tout à fait neuf[3] ? Pour l’avoir tenté à ma manière[4], j’avais le sentiment que cette réhabilitation pouvait paraître engagée, certes dans des formes pas complètement conventionnelles, puisqu’il s’agissait de profiter de l’imaginaire de la science-fiction pour en faire une base de réflexion. Mais, apparemment, travailler la dimension du futur par cet intermédiaire ne semble encore guère concevable… Pas suffisamment sérieux ?

L’ignorance de cette masse de ressources disponibles paraît d’autant plus dommageable qu’Yves Sintomer ajoute plus loin dans son article : « Les sciences sociales et humaines travaillent sur des sources parcellaires et dont la mise à jour dépend beaucoup de l’angle de recherche adopté, elles n’ont pas de laboratoires qui leur permettraient véritablement de dupliquer à l’infini les expériences ». Dans quelques textes[5], j’avais essayé de montrer que la science-fiction pouvait justement être ce type de laboratoire presque inépuisable, parce qu’elle est riche en ressources heuristiques pouvant être fort utiles à la pensée politique. La frustration est même redoublée : l’article dans Raison publique propose ensuite des « scénarios », comme cela se fait couramment en prospective, et là aussi, l’amateur de science-fiction est bien placé pour savoir que le genre en fournit des quantités de scénarios, ayant en plus l’avantage de bousculer les routines intellectuelles.

Non loin du thème de l’article d’Yves Sintomer, j’en détaillais par exemple un dans un article paru mi-2016 dans la revue Futuribles[6]. Cette vision fictionnelle, que j’avais empruntée à l’auteur américain Neal Stephenson, peut être une manière de montrer l’intérêt de réfléchir à partir de bases décalées. En prospective, les « scénarios » valent en effet comme bases de réflexion, mais il faut rester conscient de leurs limites dans les capacités anticipatrices. Qui aurait prévu un Donald Trump à la tête de la première puissance mondiale il y a quelques années (ou alors un peu comme Isaac Asimov, qui pouvait s’amuser, dans un des romans de sa série Fondation, à introduire le Mulet, un mutant manipulateur risquant de perturber les calculs de la psychohistoire et donc les projets de refonte d’une nouvelle civilisation[7]) ?

Une vision approximative de la science-fiction pourrait laisser penser que l’ordre politique n’y est représenté qu’à travers deux polarités : sous une forme autoritaire (dictatoriale, totalitaire, impériale, etc.) ou proche du chaos social. 1984 de George Orwell est quasiment devenu le modèle de la vision totalitaire du futur. L’empire, avec ses réminiscences coloniales, est une forme politique ou civilisationnelle fortement présente dans le « space opera »[8]. Les mondes post-apocalyptiques semblent quant à eux condamnés à l’effacement de la civilisation et au retour de la barbarie, à l’image au cinéma de la série des Mad Max.

lage-de-diamantDans ces mondes de science-fiction, les États y apparaissent en tout cas aussi comme mortels. L’image de leur disparition pourra ainsi trouver des résonances sociales avec les inquiétudes de certains et les espoirs que nourrissent d’autres. Une question plus intéressante est de savoir ce qui peut les remplacer. Des « phyles » comme dans L’âge de diamant de Neal Stephenson[9] ? Dans le monde décrit dans ce roman, les États-nations ont achevé leur processus de décomposition. Ils se sont en fait avérés débordés : « C’est l’une des raisons de l’effondrement des États-nations – sitôt que le maillage médiatique s’est mis à fonctionner à plein régime, les transactions financières ont échappé à la mainmise des gouvernements, et le système de collecte des impôts s’est enrayé ». À la place, les grandes collectivités humaines sont désormais organisées en « phyles ». Leurs bases ne sont plus territoriales, mais plutôt communautaires et culturelles. Le plus riche des phyles, celui des Néo-Victoriens, est revenu aux valeurs anglaises du XIXe siècle, celles qui ont accompagné le règne de la reine Victoria, dans un mélange de rigidité morale et de forte appétence technoscientifique. Ce phyle, aussi baptisé « Nouvelle-Atlantis », a conservé avec lui des populations de l’ancienne sphère d’influence britannique : Indiens, Africains, etc. Un autre phyle puissant est celui des Chinois Hans, qui eux ont gardé une forme d’attachement aux valeurs confucéennes. Les principes d’organisation des phyles ne signifient pas un abandon des délimitations spatiales : elles sont mêmes sécurisées si besoin par des protections nanotechnologiques. Les divisions se réfractent y compris au sein des grandes métropoles urbaines, qui peuvent comporter des enclaves affiliées à des phyles différents.

Dans la vision du monde construite par Neal Stephenson, les avancées technologiques finissent donc par avoir des effets géopolitiques, prolongements en l’occurrence d’une forme de déterritorialisation (« La technologie de l’information a libéré les cultures de la nécessité de posséder des territoires pour se propager : aujourd’hui, nous pouvons vivre n’importe où »). Les liens identitaires sont ainsi recomposés à une échelle globale, de même que les échanges, soumis à un « Protocole Économique Commun » (qui n’empêche pas des inégalités marquées). Au total, c’est l’ensemble des rapports entre espaces, cultures et pouvoirs que Neal Stephenson tend ainsi à réorganiser tout en les conservant dans le prolongement de cadres historiques plus anciens[10].

Les productions récentes en science-fiction traduisent ces pressions diffuses que subissent les États. Elles ont pour cela une forte utilité : elles replacent ces constructions sociopolitiques dans une évolution continue, où celles-ci n’apparaissent que comme un moment de l’Histoire et une forme (contingente) d’organisation collective parmi d’autres possibles. Cette temporalité élargie montre, mais autrement que par contraste avec des arrangements institutionnels du passé, la pluralité de conditions par lesquelles espaces et populations peuvent se retrouver gouvernés ou gérés.

Voilà juste un exemple dans le vaste réservoir qui pouvait être utilisé. Il ouvre les hypothèses, diversifie les variables utilisables, déplace les cadres d’appréhension. Il est aussi en quelque sorte une forme d’expérience de pensée. Mais peut-être que son origine dans la science-fiction la fera paraître moins légitime dans les routines académiques présentes… Et si, en plus de « réhabiliter la dimension du futur », il devenait utile de repenser et réajuster les prises, de façon à disposer d’autres amorces intellectuelles ? Bref, il semble y avoir encore du chemin à faire.

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[1] Yves Sintomer, « Les futurs de la démocratie au XXIe siècle », Raison publique, 1/2016 (N° 20), pp. 175-191. URL : http://www.cairn.info/revue-raison-publique-2016-1-page-175.htm

[2] « Les futurs de la démocratie », in Bernard Francq & Philippe Scieur, Être curieux en sociologie, Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, 2014, p. 273-288.

[3] Voir par exemple Barbara Adam and Chris Groves, Future Matters. Action, Knowledge, Ethics, Leiden, Brill, 2007 et, plus récemment, en guise de remise en perspective, John Urry, What is the Future?, Cambridge, Polity, 2016.

[4] Cf.  « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n° 40, novembre 2010, pp. 97-113. URL : http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-4-page-97.htm ; « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains : la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15, 2015. URL : http://methodos.revues.org/4178

[5] Notamment ceux cités précédemment.

[6] « Tester le futur par la science-fiction. Extension du domaine des possibles, mondes préfabriqués et lignes de fuite », Futuribles, n° 413, juillet-août 2016, pp. 53-72.

[7] Cf. « Donald Trump is playing the role of The Mule from Isaac Asimov’s Foundation Trilogy », Eclectablog, May 12, 2016, http://www.eclectablog.com/2016/05/donald-trump-is-playing-the-role-of-the-mule-from-isaac-asimovs-foundation-trilogy.html

[8] Cf. Patricia Kerslake, Science Fiction and Empire, Liverpool, Liverpool University Press, 2007.

[9] Payot, Rivages/Futur, 1996 (The Diamond Age: Or, A Young Lady’s Illustrated Primer, New York, Bantam Books, 1995).

[10] Sur la manière dont les écrits de Neal Stephenson bousculent les cadres institutionnels, voir plus largement Jonathan P. Lewis (ed.), Tomorrow through the Past: Neal Stephenson and the Project of Global Modernization, Newcastle, Cambridge Scholars Publishing, 2006.





Conclusion : sur l’accompagnement démocratique d’une sortie de la croissance

7 06 2015

Dernier billet de la série visant à essayer de penser ce que pourrait être et comment pourrait fonctionner une démocratie sans croissance. L’ensemble de la réflexion, qui est également un exercice de théorie politique, sera présenté au prochain congrès de l’Association Française de Science Politique (AFSP) dans la « Section Thématique 26 ».

Le texte complet est aussi disponible en un seul fichier pdf.

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Les liens entre démocratie et croissance doivent être questionnés. Pas tellement pour prolonger les réflexions afin de savoir dans quelle mesure l’une peut favoriser l’autre (ce qui, dans les deux sens de la relation, est presque devenu un champ d’étude à part entière, spécialement dans la science économique récente). Avant tout, ils doivent être questionnés parce que les fondements des systèmes politique et économique se trouvent déstabilisés dans ce qui passait pour des évidences, et ce trouble change les conditions de fonctionnement des sociétés industrialisées. Les arguments annonçant l’arrêt de la « croissance économique » comme un phénomène probable, voire difficilement évitable, semblent quitter la marginalité. Ils peuvent être justifiés par des raisons écologiques ou techno-économiques, dans le registre du souhait[1] ou de l’inquiétude[2]. Mais leur présence dans les débats publics est lui-même un signe.

Du côté des grandes institutions ou dans leur prolongement, cette possibilité d’une absence prolongée de croissance suscite des craintes quant à ses effets dans la sphère politique. Comme si l’absence de croissance mettait en danger le système démocratique… Les options et lignes de réflexion que nous avons étudiées ne se situent pas dans ce registre. Dans les courants repérés, la croissance n’est plus vue ni comme une fin, ni comme un moyen. Les propositions (même si c’est de manière plus ambiguë dans celles proches du transhumanisme) paraissent davantage chercher à construire des collectifs qui ne sont plus dans des schémas et rationalités productivistes ou consuméristes, en y voyant une source d’espérances plutôt que de craintes.

Les options présentées tendent à envisager une évolution post-représentative et post-gouvernementale des systèmes politiques, au-delà de leurs fonctionnements formellement démocratiques. Ces options confortent des valeurs démocratiques ou, pour être plus précis, susceptibles de produire des avancées en termes de démocratisation : inclusion, égalité des citoyens, participation, etc. Elles ne se réduisent pas à apporter des correctifs pour pallier les limites de la démocratie représentative (comme ont tenté de le faire Dominique Bourg et Kerry Whiteside[3]). Dans ces visions, il n’est guère question de partis et de candidats politiques en quête de suffrages lors de moments électoraux relativement ritualisés. Ces options ne passent pas non plus par l’État comme instance supposée pouvoir assurer la médiation des intérêts et la traduction des préférences collectives. Elles tendent davantage à se situer dans une perspective immanente aux collectifs humains, à la manière de ce que Simon Tormey, en s’inspirant de Gilles Deleuze, décrit pour des expérimentations radicales comme celles du mouvement zapatiste : « […] the implication is that in post-representational space (‘smooth’ space), nothing inheres. Every arrangement or distribution is ‘immanent’ to the ‘multiplicity’ itself rather than resting on a transcendental premise, a primordial ‘contract’, duty or obligation divined by fictive, ideological or ‘intuitionist’ strategies of the sort that has classically undergirded representational thought. This is not to say that it is impossible for arrangements to arise whereby a collectivity interacts for mutual benefit, or that the relations that do arise are necessarily ephemeral or doomed to fail or crumble. It is that the terms upon which those interactions depend do not lie outside or beyond the collective itself in a mythic, original or inaugurating ‘act’ »[4]. En l’occurrence, pour les courants que nous avons analysés, la « croissance économique » n’intervient plus comme une espèce de mythe structurant, de norme persistante ou de valeur à invoquer[5].

Au-delà des nuances dans les schémas envisagés, il y a conjointement l’hypothèse implicite que la raison, à un niveau collectif, permettra de cadrer les échanges politiques. La disponibilité d’espaces de débat devrait donc être un élément important. La difficulté est de trouver des espaces politiques où peuvent être hiérarchisées les préférences collectives, sans reproduire les anciens schémas critiqués et sans produire de nouvelles formes de domination. Au stade actuel des systèmes politiques, les espaces de discussion institutionnalisés ne laissent guère de place pour l’expression d’autres préférences que celles liées à la croissance économique.

Strong democracyDans ces visions, le citoyen tend au surplus à être considéré comme pouvant être dans une position presque constamment active, avec une implication vigoureuse dans les affaires collectives (ce qui se rapproche de ce que Benjamin R. Barber appellerait une « démocratie forte »[6]). Une condition serait toutefois que ce citoyen dispose de plus de temps libre (pour pouvoir en consacrer aux affaires collectives) et soit moins absorbé par le travail. Jacques Ellul le soulignait déjà il y a quelques décennies : « Tant que celui-ci n’est préoccupé que de sa sécurité, de la stabilité de sa vie, de l’accroissement de son bien-être, nous ne devrons avoir aucune illusion, il ne trouvera nulle part la vertu nécessaire pour faire vivre la démocratie. Dans une société de consommateurs, le citoyen réagira en consommateur »[7].

De toute manière, la démocratie représentative semble déjà en « crise », ou au moins en voie d’épuisement[8]. Il est difficile de ne pas noter que l’érosion de la « croissance économique » (voire, derrière elle, les difficultés du système économique lui-même) et la « crise » du système politique représentatif interviennent au même moment. Non seulement on peut faire l’hypothèse que cette concomitance n’est pas fortuite[9], mais c’est aussi une incitation à réfléchir davantage aux implications de cette situation, a fortiori si rien n’indique qu’elle puisse disparaître à plus ou moins court terme. Comme on l’a vu auparavant, la réflexion ne part pas de zéro.

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[1] Voir par exemple Jean Gadrey, Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire, Paris, les Petits matins / Alternatives économiques, 2010 et Richard Heinberg, The End of Growth. Adapting to Our New Economic Reality, Gabriola Island, New Society Publishers, 2011.

[2] Voir par exemple Patrick Artus, Marie-Paule Virard, Croissance zéro, comment éviter le chaos ?, Paris, Fayard, 2015.

[3] Cf. Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique, Paris, Seuil / La République des idées, 2010 ; Dominique Bourg, Kerry Whiteside, « Écologie, démocratie et représentation », Le Débat, 2/2011 (n° 164), pp. 145-153.

[4] Simon Tormey, « ‘Not in my Name’: Deleuze, Zapatismo and the Critique of Representation », Parliamentary Affairs, vol. 59, n° 1, January 2006, p. 145.

[5] Pour continuer à s’inspirer de Simon Tormey, ibid., p. 153.

[6] Cf. Benjamin R. Barber, Strong Democracy. Participatory Politics for a New Age, Berkeley, University of California Press, 1984.

[7] Jacques Ellul, L’illusion politique, Paris, La Table Ronde, 2004, p. 312-313.

[8] Sur ce diagnostic, voir Simon Tormey, « The Contemporary Crisis of Representative Democracy », Democratic Theory, vol. 1, n° 2, Winter 2014, pp. 104-112 et Simon Tormey, The end of representative politics, Cambridge, Polity, 2015.

[9] Ce qui serait une autre manière de prolonger les réflexions de Jürgen Habermas sur « les tendances à la crise dans le capitalisme avancé ». Cf. Chapitre II, in Raison et légitimité. Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé, Paris, Payot, 2002, p. 49 et s.





Quatre voies pour une démocratie sans croissance

6 06 2015

Grâce au billet précédent, nous avons maintenant un cadre pour faciliter l’exploration d’alternatives (au sens anglophone du terme) ou de lignes de fuite[1] marquant la recherche de directions nouvelles. Il est possible de parler d’alternatives, parce qu’elles constituent des assemblages cohérents de propositions ayant des prétentions transformatrices à l’égard de l’ordre social, qui se retrouve de fait problématisé. Ces lignes de fuite opèrent un décentrement par rapport aux logiques de croissance. Avec des arguments plus ou moins développés, elles décrivent chacune des possibilités de transformation.

       L’écologie sociale comme sortie de la rareté et décentralisation radicale

Le dépassement des situations de rareté est envisagé comme une possibilité (presque à saisir, même) dans l’« écologie sociale » théorisée par le penseur américain Murray Bookchin. Sa vision, qui commence à s’ébaucher dès les années 1950, est à la fois écologique et sociale parce qu’elle affirme que le tarissement des occasions de domination entre humains pourrait et devrait se combiner avec la disparition des prétentions humaines à dominer la nature (cette deuxième domination résultant même selon lui essentiellement de la première). Son projet est associé à une forme de confiance sur la possibilité de s’appuyer sur un potentiel libérateur des avancées technologiques et de parvenir à une société fondamentalement réorganisée[2].

ecologyoffreedomSi l’on voulait résumer l’idéal politique de Murray Bookchin, ce serait une société radicalement décentralisée et démocratisée, précisément sous une forme plus directe et participative. Dans cette vision refusant les fonctionnements hiérarchiques, la définition des choix politiques n’est pas réservée à des politiciens professionnels opérant dans le cadre d’une représentation parlementaire et d’un appareil étatique. Elle doit être davantage le résultat du travail d’assemblées citoyennes capables à la fois de conserver un ancrage local mais aussi de s’organiser sous une forme fédérative. Les relations y seraient plus directes et chacun pourrait apporter sa contribution. Pour Murray Bookchin, la direction à suivre est celle d’une réduction de la taille des collectifs : « The Greeks, we are often reminded, would have been horrified by a city whose size and population precluded face-to-face, familiar relationships among citizens. Today there is plainly a need to reduce the dimensions of the human community—partly to solve our pollution and transportation problems, partly also to create real communities »[3]. Il s’agit ainsi de faire en sorte que des processus collectifs puissent fonctionner en restant proches de l’échelle humaine, celle d’individus pouvant continuer à les comprendre et à s’y insérer.

Loin d’être incompatible avec les perfectionnements technologiques accumulés dans l’histoire humaine, un tel projet pourrait même, selon lui, en tirer parti et y trouver des éléments pour le faciliter[4]. Devant la dynamique d’industrialisation telle qu’elle avait pu se dérouler, Murray Bookchin avait une position critique, mais il percevait dans les évolutions technologiques, par exemple l’informatisation, un potentiel permettant d’amener vers une société plus décentralisée et où la part de labeur individuel pourrait être largement diminuée[5]. À le suivre, les avancées en matière d’ingénierie et d’informatique, la tendance à la miniaturisation, permettraient de faire évoluer la production industrielle en la faisant passer à une échelle plus réduite, autrement dit sans avoir besoin de recourir à de grosses unités. L’enjeu ne serait plus tellement de libérer l’humanité du besoin, puisque la technologie le permettrait, mais d’utiliser ce potentiel pour aider à améliorer les relations entre humains et avec la nature. Les conditions dans lesquelles se trouve l’humanité pourraient ainsi être changées positivement grâce à des développements technologiques, même comme ceux de l’automatisation.

Ces développements technologiques contiendraient une nouvelle promesse, plus qualitative que quantitative, ouvrant vers une réalisation de la liberté humaine, pouvant elle-même être désormais inscrite dans une « écocommunauté »[6]. Le système qui s’était développé sur un modèle hiérarchique et centralisateur pourrait ainsi être remplacé (au moins dans une très large partie) par un autre, plus coopératif, nourri des liens locaux directs, et au total plus favorable à une réalisation équilibrée des besoins humains : « I do not claim that all of man’s economic activities can be completely decentralized, but the majority can surely be scaled to human and communitarian dimensions. This much is certain: we can shift the center of economic power from national to local scale and from centralized bureaucratic forms to local, popular assemblies. This shift would be a revolutionary change of vast proportions, for it would create powerful economic foundations for the sovereignty and autonomy of the local community »[7].

       L’abondance dans la version transhumaniste

Largement construit autour d’un optimisme technophile, le courant transhumaniste a aussi tendance à promettre une forme d’abondance, mais en relation avec une transformation radicale de la manière de concevoir l’humain. Ce mouvement, qui continue à étendre ses ramifications internationales (mais suscite pourtant encore assez peu d’études en science politique), est assis sur la conviction que les avancées scientifiques et techniques peuvent être un moyen et une occasion de transcender les contraintes et limites subies par l’humanité, spécialement celles qui pouvaient jusque-là être considérées comme « naturelles »[8]. Autrement dit, dans cet esprit, c’est la condition humaine qui pourrait, voire devrait, être améliorée grâce à la libération des potentialités de la technologie. Pour les tenants de ce courant, la production de connaissances est en train d’accélérer et cette accélération doit se poursuivre, ce qui permettrait ainsi de tirer parti des retombées des recherches dans les domaines couramment regroupés derrière l’étiquette NBIC (c’est-à-dire les nanotechnologies, les biotechnologies, les technologies de l’information et celles touchant la cognition), mais aussi en robotique, en médecine, etc.

Les inspirations se sont largement nourries de spéculations sur des technologies émergentes. K. Eric Drexler, ingénieur américain dont la notoriété s’est construite sur la popularisation et la promotion des nanotechnologies (allant jusqu’à imaginer des « assembleurs » capables d’intervenir au niveau moléculaire), a développé ses réflexions en faisant aussi de ces dernières un vecteur d’une abondance à venir[9]. Dans ce futur anticipé, elles auraient un effet transformateur profond en changeant la manière de concevoir les ressources et de produire les biens dont auraient besoin les humains.

abundanceCette thématique de l’abondance est reprise et défendue par Peter H. Diamandis, cofondateur et dirigeant de la Singularity University dans la Silicon Valley[10]. Dans sa définition : « Abundance is not about providing everyone on this planet with a life of luxury—rather it’s about providing all with a life of possibility. To be able to live such a life requires having the basics covered and then some »[11]. Peter H. Diamandis fonde ses espoirs sur quatre tendances dont les effets s’avéreraient selon lui complémentaires : des technologies qui progresseraient de manière « exponentielle » dans les secteurs informatique, énergétique, etc. ; des innovateurs capables de travailler sur un mode do-it-yourself, sans avoir besoin de passer par des grosses structures, et pour partie grâce à ces technologies ; l’arrivée d’une génération de techno-philanthropes prêts à investir leurs gains dans des grands problèmes de l’humanité ; la possibilité pour des millions de pauvres de se connecter à l’économie globale, par les transports, par Internet, par la micro-finance, etc. Peter H. Diamandis est d’ailleurs aussi le confondateur de Planetary Resources, une société qui prévoit d’aller exploiter des matériaux contenus dans des astéroïdes grâce à des appareils d’exploration robotisés.

Dans ces visions et les récits qui les prolongent, l’abondance entrevue résulte d’une confiance dans les possibilités de trajectoires technologiques qui sont prolongées dans un registre futurologique. La question des besoins humains fondamentaux paraît alors résolue puisque ces derniers paraissent satisfaits par une disponibilité presque immédiate des biens souhaités. L’abondance rendrait moins aigus les problèmes d’allocation des ressources (il y aurait moins de concurrence en effet pour y accéder) et la technologie contribuerait à transformer profondément la politique. Par cette dynamique, il ne semble plus alors y avoir de limites dans la capacité à satisfaire les besoins humains.

L’hypothèse est faite (le plus souvent de manière implicite) que ces options technologiques seront largement acceptées par les populations. Peter H. Diamandis semble penser que les solutions et options qu’il soutient feront consensus. Outre des polémiques plus visibles comme sur les nanotechnologies, certains projets ne vont pas cependant sans susciter critiques et controverses, par exemple pour les « fermes verticales » en matière de production alimentaire[12]. Mais l’enthousiasme ne paraît pas réduit pour autant.

       Décroissance et reconfigurations localistes

Le courant de la « décroissance » s’est développé autour du projet explicite de sortie d’une « société de croissance »[13]. La croissance est vue à la fois comme un contenu idéologique et l’origine de pressions écologiques de plus en plus difficilement supportables, obligeant donc à une série de transformations sociales radicales et notamment à une « diminution régulière de la consommation matérielle et énergétique, dans les pays et pour les populations qui consomment plus que leur empreinte écologique admissible »[14].

Le pari de la décroissanceCes réflexions amènent aussi à penser le cadre politique nécessaire. Dans cette perspective, s’il s’agit de réduire fortement les niveaux de production et de consommation tout en garantissant une soutenabilité écologique et une justice sociale, l’ensemble du processus doit rester démocratique. Comme le rappelle Valérie Fournier[15], la décroissance tend même à être présentée comme l’occasion d’enclencher discussions et débats sur l’organisation des activités économiques et sociales et de les faire revenir dans un espace de décisions collectives. La décroissance n’est pas censée être imposée comme une nécessité (même si elle est perçue comme telle), mais doit être un choix, à faire dans un cadre démocratique et ouvert publiquement. Le niveau local tend pour cela à être privilégié : il constituerait un espace favorable pour adapter les processus de décision à une plus grande participation et à un contrôle direct, leur donnant ainsi une plus forte légitimité[16].

Serge Latouche, économiste et figure intellectuelle de la décroissance, privilégie le « localisme » et s’oriente vers la voie de la « revitalisation de la démocratie locale »[17]. Parmi les éléments qu’il articule dans son cadre programmatique, il y en a même un qui pousse explicitement à « relocaliser », à la fois au plan économique (celui de la production) et politique : « Relocaliser s’entend aussi au niveau politique : cela signifie alors s’occuper des affaires publiques à l’échelle de son quartier, organisé en « petite république » »[18]. Ce lien territorial pourrait alors contribuer à un sentiment d’appartenance autour de la préservation d’un bien commun. Cependant, même si une forme de protectionnisme est esquissée, il ne s’agit pas de transformer les relations locales en un microcosme fermé[19].

Cet attrait pour la proximité est largement présent dans le mouvement et chez beaucoup d’auteurs de ce courant. Les formes d’organisation sociale fonctionnant sur des échelles réduites sont ainsi préférées parce qu’elles restent plus directement maîtrisables par leurs participants et qu’elles évitent la prétention de certains acteurs à représenter une masse d’autres rendus silencieux ou passifs par des ensembles trop complexes. Ce qui rejoint et prolonge aussi une inclination à privilégier la décentralisation des processus de décision, présente de longue date dans le mouvement écologiste[20].

Comme pour d’autres projets politique ayant une ambition large, Serge Latouche peut se voir reprocher, s’agissant du sien, de ne pas assez développer les conditions pour le rendre viable et les voies pour le rendre réalisable. Il peut sembler en effet escompter trop facilement des effets d’entraînement : « Dans la mesure où des cercles vertueux ont été enclenchés, où une sphère alternative est bien vivante et se développe, la logique systémique du productivisme trouve pour se déployer un espace toujours plus restreint »[21]. Reste toujours la question de l’articulation entre les initiatives locales, avec leur part d’autonomie, et la capacité à assurer et maintenir des transformations plus larges et plus générales. La décroissance étant surtout une manière de qualifier une phase transitionnelle ou un processus, l’hypothèse plus ou moins implicite est souvent que ces actions locales, si elles se multiplient, peuvent avoir des effets cumulés, jusqu’à amener au changement global souhaité. Ceci supposerait que toutes les populations gardent un haut niveau de sobriété et marquent globalement une forme d’altruisme à l’égard d’autres pouvant être moins favorisées[22].

       L‘écosocialisme et la planification comme instrument démocratique

Dans la mesure où elle est une critique du productivisme (y compris celui qui a sévi en URSS), la défense d’un « écosocialisme » peut aussi être interprétée comme une prise de distance par rapport aux logiques d’accumulation et de croissance économique. En France, une forme de théorisation en a été fournie par Michael Löwy (dans le prolongement d’une carrière, comme chercheur au CNRS, marquée par une relation forte avec la pensée marxiste et au croisement de la philosophie et de la sociologie). Dans le schéma qu’il envisage[23], la possibilité d’intégration des aspects écologiques doit pouvoir être coordonnée grâce à une « planification démocratique globale ».

Michael Löwy donne en fait à la démocratie une orientation extensive, incluant ainsi la sphère économique. Il l’expliquait dans un article de 2008[24], où il aborde plus spécifiquement la dimension planificatrice de l’écosocialisme tel qu’il le conçoit : « La conception socialiste de la planification n’est rien d’autre que la démocratisation radicale de l’économie : s’il est certain que les décisions politiques ne doivent pas revenir à une petite élite de dirigeants, pourquoi ne pas appliquer le même principe aux décisions d’ordre économique ? »[25]. Il fait même de la « planification démocratique » une des conditions du socialisme écologique, pour « permettre à la société de définir ses objectifs concernant l’investissement et la production »[26].

Le cadre ne serait donc plus celui de la recherche de profit et du libre jeu du « marché » : « Dans ce sens, l’ensemble de la société sera libre de choisir démocratiquement les lignes productives à privilégier et le niveau des ressources qui doivent être investies dans l’éducation, la santé ou la culture. Les prix des biens eux-mêmes ne répondraient plus aux lois de l’offre et de la demande mais seraient déterminés autant que possible selon des critères sociaux, politiques et écologiques »[27]. Loin d’être assimilée à une contrainte, la planification est associée chez Michael Löwy (s’appuyant sur le théoricien marxiste Ernest Mandel) à une autre forme de liberté, rendue possible par la réduction du temps de travail : « Loin d’être « despotique » en soi, la planification démocratique est l’exercice de la liberté de décision de l’ensemble de la société ; un exercice nécessaire pour se libérer des « lois économiques » et des « cages de fer » aliénantes et réifiées au sein des structures capitaliste et bureaucratique. La planification démocratique associée à la réduction du temps de travail serait un progrès considérable de l’humanité vers ce que Marx appelait « le royaume de la liberté » : l’augmentation du temps libre est en fait une condition de la participation des travailleurs à la discussion démocratique et à la gestion de l’économie comme de la société »[28].

écosocialismeDans le modèle politique ainsi conçu, il n’est pas censé y avoir d’organisation centralisatrice, mais plutôt une articulation (plus postulée que véritablement explicitée dans son fonctionnement) entre les niveaux de décision : « De même, il est important de souligner que la planification n’est pas en contradiction avec l’autogestion des travailleurs dans leurs unités de production. Alors que la décision de transformer, par exemple, une usine de voitures en unité de production de bus ou de tramways reviendrait à l’ensemble de la société, l’organisation et le fonctionnement internes de l’usine seraient gérés démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes. On a débattu longuement sur le caractère « centralisé » ou « décentralisé » de la planification, mais l’important reste le contrôle démocratique du plan à tous les niveaux, local, régional, national, continental – et, espérons-le, planétaire, puisque les thèmes de l’écologie tels que le réchauffement climatique sont mondiaux et ne peuvent être traités qu’à ce niveau. Cette proposition pourrait être appelée « planification démocratique globale ». Même à un tel niveau, il s’agit d’une planification qui s’oppose à ce qui est souvent décrit comme « planification centrale », car les décisions économiques et sociales ne sont pas prises par un « centre » quelconque mais déterminées démocratiquement par les populations concernées »[29]. Pour Michael Löwy, il ne s’agit pas d’éliminer la démocratie représentative, mais plutôt de la perfectionner en la complétant : « La planification socialiste doit être fondée sur un débat démocratique et pluraliste, à chaque niveau de décision. Organisés sous la forme de partis, de plates-formes ou de tout autre mouvement politique, les délégués des organismes de planification sont élus et les diverses propositions sont présentées à tous ceux qu’elles concernent. Autrement dit, la démocratie représentative doit être enrichie – et améliorée – par la démocratie directe qui permet aux gens de choisir directement – au niveau local, national et, en dernier lieu, international – entre différentes propositions »[30].

Les pistes proposées peuvent toutefois paraître relativement générales et Michael Löwy ne descend guère jusqu’aux fonctionnements et aux dispositifs concrets de cette planification. Il reste un flou sur les acteurs qui feraient ce travail. Mais ce ne semble plus être des institutions étatiques, comme chez Dominique Méda, où, dans le prolongement d’une critique de la croissance, il est également proposé de « Planifier la transition vers un monde désirable et juste », en conservant une part de confiance dans l’État pour assumer ce type de tâche[31].

On sait que la planification suppose des dispositifs compliqués à mettre en place et, de fait, elle a historiquement rencontré de nombreuses critiques et difficultés pratiques, que son association avec l’ambition d’un « développement durable » a d’ailleurs contribué à réveiller[32]. Il y a ainsi la vieille question de la disponibilité des informations nécessaires pour réaliser cette planification, a fortiori dans des contextes marqués par l’incertitude. Les manières dont peuvent s’organiser les pratiques de communication jouent également un rôle important dans le déroulement de ce genre de processus[33]. Les capacités à faire rentrer les évolutions sociales dans des trajectoires programmées peuvent paraître limitées et ont, de fait, été mises en doute sous des angles variés.

Conclusion à suivre…

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[1] En repartant à nouveau de l’expression retravaillée par Gilles Deleuze, qui avait résumé ainsi sa perspective : « D’abord, une société nous semble se définir moins par ses contradictions que par ses lignes de fuite, elle fuit de partout, et c’est très intéressant d’essayer de suivre à tel ou tel moment les lignes de fuite qui se dessinent » (Entretien entre Gilles Deleuze et Antonio Negri, reproduit sous le titre « Contrôle et devenir » dans Pourparlers, Paris, Ed. de Minuit, 1990, p. 232).

[2] Cf. Post-Scarcity Anarchism, Montreal/Buffalo, Black Rose Books, 1986.

[3] « Ecology and Revolutionary Thought », in Post-Scarcity Anarchism, ibid., p. 101.

[4] Cf. Damian F. White, « Post-Industrial Possibilities and Urban Social Ecologies: Bookchin’s Legacy », Capitalism Nature Socialism, vol. 19, n° 1, March 2008, p. 75-76.

[5] Cf. « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, op. cit. ; Remaking Society. Pathways to a Green Future, Boston, South End Press, 1990.

[6] « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, op. cit., p. 116.

[7] « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, op. cit., p. 134.

[8] Pour une présentation, voir par exemple « 4. Transhumanism and the Future », in Michael S. Burdett, Eschatology and the Technological Future, Oxon, Routledge, 2014.

[9] Cf. K. Eric Drexler, Engines of Creation: The Coming Era of Nanotechnology, New York, Doubleday, 1986 ; K. Eric Drexler, Radical Abundance: How a Revolution in Nanotechnology Will Change Civilization, New York, PublicAffairs, 2013.

[10] L’organisation présente ainsi sa mission sur son site Internet : « to educate, inspire and empower leaders to apply exponential technologies to address humanity’s grand challenges » (http://singularityu.org/, consulté le 24 mai 2015).

[11] Peter H. Diamandis, Steven Kotler, Abundance. The Future Is Better Than You Think, New York, Free Press, Reprint edition, 2014, p. 13.

[12] Voir par exemple « Vertical farming: Does it really stack up? », The Economist, December 9, 2010, http://www.economist.com/node/17647627

[13] Pour une présentation rapide, voir François Schneider, Giorgos Kallis, and Joan Martinez-Alier, « Crisis or opportunity? Economic degrowth for social equity and ecological sustainability. Introduction to this special issue », Journal of Cleaner Production, vol. 18, n° 6, April 2010, pp. 511-518.

[14] Nicolas Ridoux, La Décroissance pour tous, Lyon, Parangon, 2006, p. 91.

[15] Valérie Fournier, « Escaping from the economy: the politics of degrowth », International Journal of Sociology and Social Policy, vol. 28, n° 11/12, 2008, p. 535-536.

[16] Claudio Cattaneo, Giacomo D’Alisa, Giorgos Kallis, Christos Zografos, « Degrowth futures and democracy », Futures, vol. 44, n° 6, August 2012, p. 521.

[17] Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Paris, Fayard, 2006.

[18] Ibid., p. 207.

[19] Serge Latouche, Petit traité de la décroissance sereine, Paris, Ed. Mille et une nuits, 2007.

[20] Cf. Robert Paehlke, « Espace biophysique et sens des proportions : pour une politique environnementale à la bonne échelle », in Edward A. Parson (dir), Gérer l’environnement : défis constants, solutions incertaines, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2001, pp. 79-130.

[21] Le pari de la décroissance, op. cit., p. 109.

[22] Cf. Jin Xue, « Is eco-village/urban village the future of a degrowth society? An urban planner’s perspective », Ecological Economics, Volume 105, September 2014, p. 135. L’auteur recommande en fait d’intégrer et de combiner la participation et la délibération aux échelles locales avec une forme hiérarchique et centralisée de planification (ibid., p. 136).

[23] Cf. Michael Löwy, Écosocialisme. L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Paris, Fayard/Mille et une nuits, 2011.

[24] Michael Löwy, « Écosocialisme et planification démocratique », Ecologie & politique, 3/2008 (n° 37), pp. 165-180.

[25] Ibid., p. 169-170.

[26] Ibid., p. 165-166.

[27] Ibid., p. 169.

[28] Ibid., p. 169.

[29] Ibid., p. 170-171.

[30] Ibid., p. 171.

[31] Dans son livre La Mystique de la croissance. Comment s’en libérer (Paris, Flammarion / Champs, 2014), c’est ce qui apparaît résumé dans le titre du chapitre 17 : « Planifier la transition vers un monde désirable et juste : où il est mis en évidence qu’un rôle éminent incombe à l’État dans le pilotage de la reconversion écologique ».

[32] En guise de synthèse des arguments, voir par exemple James Meadowcroft, « Planning for sustainable development: Insights from the literatures of political science », European Journal of Political Research, vol. 31, n° 4, June 1997, pp. 427–454 et James Meadowcroft, « Planning for sustainable development: what can be learned from the critics? », in Michael Kenny and James Meadowcroft (eds), Planning Sustainability, London, Routledge, 1999.

[33] Cf. Patsy Healey, « Planning through Debate: The Communicative Turn in Planning Theory », The Town Planning Review, vol. 63, n° 2, Apr. 1992, pp. 143–162.





Démocratie sans croissance : un cadre d’analyse pour explorer les lignes de fuite

5 06 2015

Suite et deuxième partie (2) de l’analyse commencée dans les billets précédents.

* * *

Ce verrouillage dans un schéma politico-économique particulier, celui d’une « croissance économique » posée comme condition nécessaire et incontournable, n’a toutefois pas totalement effacé la recherche d’autres possibilités, ou ce qu’on peut appeler, avec Gilles Deleuze et Félix Guattari, les lignes de fuite[1]. L’arrêt ou l’absence de la croissance économique sont présents en arrière-plan de différents courants intellectuels qui s’affirment aussi porteurs de projets de société aux retombées bénéfiques malgré cet élément manquant.

Dans la mesure où il touche les conditions d’existence d’une collectivité, un tel état n’est évidemment pas sans lien avec l’espace politique dans lequel il tend à être inscrit (même si cela apparaît de manière plus ou moins thématisée dans les conceptions développées). Si ces courants qui ont pu être identifiés par notre revue de littérature (et qui seront analysés dans la partie suivante) continuent à se situer dans un cadre démocratique (maintien des libertés individuelles, espace public ouvert, etc.), des différences apparaissent néanmoins et peuvent être spécifiées à partir de deux séries de critères analytiques, permettant ainsi de dessiner deux axes.

Ecological UtopiasSur un premier axe, il peut être utile de reprendre la distinction que Marius de Geus fait entre utopies de l’abondant (« utopias of abundance ») et utopies du suffisant (« utopias of sufficiency »)[2]. Dans ces dernières, l’idéal serait celui de la satisfaction des besoins humains, mais qui resteraient modérés, permettant ainsi de préserver une qualité de vie et une harmonie dans les relations sociales et écologiques. À l’inverse, les premières seraient davantage fondées sur des performances technologiques (et Marius de Geus a tendance à considérer que les effets écologiques de telles sociétés seraient moins bénins). Cette spécification mériterait toutefois d’être nuancée, car on peut considérer, à la différence de Marius de Geus, que l’abondance peut passer par d’autres voies que la voie technologique[3]. Avec ce léger correctif, cette première distinction permet de mettre l’accent sur les variations possibles dans le rapport collectif aux ressources et sur l’influence que ce rapport peut avoir dans les formes de relations et de coopérations entre acteurs. L’abondance est ainsi une manière de ne plus poser la question de la croissance : elle tend à rendre cette question hors de propos.

Le deuxième axe proposé vise à spécifier les arrangements sociopolitiques possibles en fonction des modes de coordination et des échelles d’intervention possibles. Les options envisagées se différencient aussi selon le degré plus ou moins élevé de coordination qu’elles peuvent laisser entrevoir comme nécessaire. Dans des collectifs, il est ainsi possible de laisser complètement jouer des processus décentralisés sans intervention surplombante. Une ambition globalisante et planificatrice conduit en revanche à suggérer qu’il est possible, pour peu que des institutions politiques soient organisées pour cela, d’intervenir de manière consciente pour orienter des processus sociaux.

En croisant ces deux axes, on peut alors distinguer et répartir différentes options politiques.

Agencement diffus Agencement intégré
Post-rareté / Abondance Écologie sociale Transhumanisme
Limitations / Frugalité Décroissance Écosocialisme

Cette grille n’a pas simplement une vocation descriptive : elle est conçue pour aider à ordonner les discussions, comme nous allons pouvoir le faire dans l’analyse qui suivra dans le prochain billet.

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[1] Cf. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux (Capitalisme et schizophrénie, tome 2), Paris, Ed. de Minuit, 1980 et Félix Guattari, Lignes de fuite. Pour un autre monde de possibles, La Tour d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2011.

[2] Voir Marius de Geus, Ecological Utopias. Envisioning the Sustainable Society, Utrecht, International Books, 1999 et, de manière plus rapide, « Towards an Ecological Art of Living: On the Value of Ecological Utopianism for our Future », Ecopolitics Online Journal, vol. 1, n° 1, Winter 2007, p. 29.

[3] Sans forcément pousser aussi loin que Marshall Sahlins. Cf. Âge de pierre, âge d’abondance. Economie des sociétés primitives, Paris, Gallimard / NRF, 1976.





La démocratie a-t-elle nécessairement besoin de croissance ?

3 06 2015

Le billet précédent avait commencé à essayer de répondre à la question sur un mode plutôt spéculatif, puisque recourant à la littérature de science-fiction. Le billet qui suit et les prochains changent de registre et vont reprendre en plusieurs parties le texte qui sera présenté sur ce thème, et dans un format plus « académique », au prochain congrès de l’Association Française de Science Politique.

* * *

S’intéresser à la démocratie et à ses expressions possibles conduit souvent à adopter un angle principalement politique[1], mais toute démocratie s’inscrit également dans un système économique. Une collectivité fonctionne à partir de ressources (« biens ») et d’activités (« services ») qui assurent l’existence de ses membres. De plus en plus, c’est la « croissance économique » qui a servi d’objectif collectif avec notamment l’argument que cette « augmentation du volume de la production de biens et de services »[2] permettrait d’accéder à davantage de « richesses »[3].

Non seulement cette croissance n’est jamais garantie, mais ses effets (écologiques et sociaux) peuvent aussi amener à la remettre en question, jusqu’au point de laisser envisager la possibilité ou la nécessité de sa disparition. La question dérange-t-elle tant ? De fait, elle n’apparaît posée que dans une littérature très réduite[4], et lorsque l’est, de manière souvent marginale.

Managing Without GrowthPour des raisons multiples, cette absence de « croissance » peut être subie ou souhaitée, ou être le résultat d’un délaissement progressif et plus ou moins conscient. On peut faire l’hypothèse que si la logique de croissance n’est plus centrale dans l’organisation du système économique, c’est parce que la situation d’ensemble a évolué : soit parce que les conditions matérielles ont été transformées (notamment en déplaçant les contraintes dans les modalités de satisfaction des besoins), soit parce que les cadres de référence ont changé (notamment en ne faisant plus de la croissance une nécessité pour le progrès social et la qualité de vie).

Quel cadre politique peut être pensé pour une société post-croissance, que cette dernière soit le résultat d’une évolution souhaitée ou subie ? Comment la démocratie peut-elle s’adapter ? Dans quelle mesure les institutions politiques seraient-elles alors susceptibles de prendre des formes différentes de celles connues aujourd’hui ? Est-ce que le cadre politique approprié sera encore un cadre parlementaire[5] ? Ce type de questionnement paraît peu présent dans la théorie politique alors qu’il est probable que les collectivités humaines entrent, dans les années ou décennies qui viennent, dans des situations où elles vont devoir repenser l’accès aux ressources physiques et leur répartition.

Sur un tel sujet, la réflexion est forcément exploratoire, mais son intérêt est d’aider à construire des fondations pour des discussions qui ont une portée théorique, mais pas seulement. L’enjeu est d’appréhender les modèles disponibles et leurs conditions possibles de fonctionnement. Partant de cette interrogation sur l’horizon des systèmes démocratiques dès lors qu’il se situe au-delà de la croissance économique, l’objectif de cette contribution est de comparer et confronter les propositions présentes dans différentes formes d’explorations se développant à plus ou moins grande distance de la pensée politique académique (celles de la « décroissance », de l’« écosocialisme », etc., comme on le verra). Il est en effet possible de repérer des courants d’idées qui ont en commun de considérer que la croissance n’est pas forcément une condition à la démocratie et que cette dernière peut être appuyée sur d’autres logiques économiques que les logiques d’accumulation. Avec des différences, ces constructions intellectuelles font l’hypothèse (positive) qu’un approfondissement démocratique est possible (même si des évolutions récentes ne semblent pas aller dans ce sens[6]). Ou que les rationalités politiques dominantes peuvent évoluer.

Dans ces différentes formes d’explorations, il est alors intéressant d’étudier comment sont envisagés les réaménagements des espaces de discussion pour les choix collectifs, dans quelle mesure ces cadres problématisent les systèmes représentatifs et incitent à leur dépassement, quels sont les modes de fonctionnement proposés et pour quels espaces, comment ils articulent discussions collectives et participations des populations. De même, si des reconfigurations institutionnelles sont ébauchées ou souhaitées, il est intéressant de repérer lesquelles et, par exemple, quel rôle est encore réservé à des instances de gouvernement.

La méthode proposée ici est de considérer ces explorations comme des formes de problématisations, au sens de Michel Foucault lorsqu’il vise « la manière dont les choses font problème »[7], ce qui peut valoir pour des systèmes sociaux et politiques dans leur ensemble. Par l’activité de problématisation peuvent être alors non seulement repérées des situations à corriger, mais être aussi recherchées des potentialités d’adaptation. À la manière de Michel Foucault[8], ces problématisations peuvent être étudiées comme des façons pour la pensée de s’emparer d’objets plus ou moins stabilisés. Plus précisément, elles peuvent se présenter comme des manières d’interroger des conditions de possibilité, et fonctionner de telle sorte qu’entre l’entrée et la sortie d’une construction intellectuelle, la représentation d’une question se trouve modifiée.

L’analyse qui suit s’appuie ainsi sur la cartographie intellectuelle[9] et la lecture critique de textes repérés pour leurs tentatives d’élaboration de modèles politiques situés en dehors d’un imaginaire de la croissance. Une revue de littérature a permis de baliser le champ des réflexions et d’établir un corpus de travail. L’importance de ces textes, indiquant leur statut de référence, pouvait être appréciée par la quantité de citations qu’ils ont recueillies[10] et leur contribution aux débats et échanges touchant aux thématiques qui nous intéressent.

À partir de ces bases, trois étapes vont nous permettre d’explorer les perspectives d’une démocratie sans croissance et les conditions (politiques notamment) dans lesquelles elle pourrait fonctionner. Nous verrons d’abord que problématiser les relations entre démocratie et croissance économique revient à problématiser un modèle dominant qui tend à les verrouiller dans une même vision politico-économique (1). Sera ensuite proposé un cadre d’analyse pour sérier les voies possibles pour penser une organisation des collectivités humaines hors croissance économique (2). Celui-ci sera appliqué dans une troisième partie pour distinguer quatre courants de propositions dont les lignes de structuration seront analysées (3).

À suivre…

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[1] Si la question est « de savoir comment et dans quelle mesure le « peuple » est associé à son propre gouvernement » (Daniel Gaxie, « Démocratie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/democratie/), la réflexion tend alors en effet à tourner plutôt autour de la « forme d’organisation politique » qui est ainsi constituée.

[2] Jean-Olivier Hairault, « Macroéconomie – Croissance économique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 2 avril 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/macroeconomie-croissance-economique/

[3] Pour une forme de remise en perspective, voir par exemple Pascal Petit, Croissance et richesse des nations, Paris, La Découverte / Repères, 4e éd., 2010.

[4] Voir par exemple Peter A. Victor, Managing Without Growth: Slower by Design, Not Disaster, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2008.

[5] Pour rejoindre aussi d’autres réflexions, Cf. David Beetham, « Do parliaments have a future? », in Sonia Alonso, John Keane, Wolfgang Merkel (eds.), The Future of Representative Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 2011.

[6] Cf. Colin Crouch, Post-Democracy, Cambridge, Polity, 2004 ; Wendy Brown, Undoing the Demos. Neoliberalism’s Stealth Revolution, New York, Zone Books, 2015.

[7] « Entretien avec Michel Foucault », Les Cahiers du GRIF, vol. 37, n° 37-38, 1988, p. 18. Pour une remise en perspective de la notion et, en filigrane, de ses difficultés potentielles, voir Fabrice de Salies, « Statut et fonction de la notion de « problématisation » dans le corpus foucaldien tardif », Le Philosophoire, 2/2013 (n° 40), pp. 235-258.

[8] Cf. Michel Foucault, « Le souci de la vérité », in Dits et écrits 1954-1988, Tome II (1976-1988), Paris, Quarto Gallimard, 1994.

[9] Dans une démarche qui a aussi des proximités avec celle de Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, Paris, Zones, Nouvelle édition augmentée, 2013.

[10] Au-delà d’un usage bibliographique, le moteur de recherche Google Scholar a l’avantage de donner rapidement accès à quelques éléments statistiques.





Penser le futur d’une démocratie sans croissance

2 03 2015

Le billet qui suit (et qui devrait être complété par d’autres par la suite) est aussi paru sur le site nonfiction.fr dans la rubrique « Actualité des idées ». Le texte a été repris avec un titre différent sur slate.fr.

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Lors du prochain congrès de l’Association Française de Science Politique (AFSP) en juin à Aix-en-Provence aura lieu une « section thématique » intitulée « Démocratie sans croissance : théories, institutions et pratiques » (et à laquelle je participerai). Rares sont effectivement les occasions de réfléchir aux implications qu’une absence de « croissance économique » peut avoir sur la démocratie et son fonctionnement.

Question dérangeante ? De fait, elle n’apparaît posée que dans une littérature très réduite (voir par exemple Peter A. Victor, Managing Without Growth: Slower by Design, Not Disaster, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2008), et lorsqu’elle l’est, de manière souvent marginale. Que la « croissance » puisse ne pas revenir dans les pays industrialisés ou qu’elle puisse être considérée comme une lubie dépassée, voilà des idées qui défient encore majoritairement l’imagination… Mais pas forcément dans la fiction, qui permet de faire fonctionner ce type d’hypothèse et de tester comment une société peut malgré tout tenir.

Pour des raisons multiples, cette absence de « croissance » peut être subie ou souhaitée (ou alors la question finit par ne plus faire sens, sous l’effet d’une inattention ou d’un délaissement progressif et plus ou moins conscient). Évidemment, on peut prendre le sujet classiquement par la théorie politique (en étudiant par exemple des courants comme ceux de la décroissance, de l’écosocialisme, du convivialisme, etc.), mais il peut être intéressant de compléter en explorant d’autres voies. La science-fiction offre un matériau qui peut avoir autant de légitimité que d’autres formes de spéculation en théorie politique (« contrat social », « voile d’ignorance », etc.). Elle permet d’expérimenter sans craindre les risques de l’expérience sociale qui tourne mal. Ses constructions narratives peuvent de la sorte aider à renouveler l’appréhension d’enjeux éthiques et politiques, en introduisant des hypothèses plus ou moins audacieuses, en déplaçant et repoussant plus loin les frontières du pensable[1]. Ce qui rapproche d’un type de mérite que Fredric Jameson, en l’inscrivant presque dans le registre de la révélation, accorde au « genre utopique » : « sa vocation profonde est de faire percevoir, sur un mode local et déterminé, avec une plénitude de détails concrets, notre incapacité constitutionnelle à imaginer l’Utopie : ce qui n’est pas dû à un échec de l’imagination individuelle, mais résulte au contraire de la clôture systémique, culturelle et idéologique qui nous retient tous prisonniers »[2]. L’imagination qui prend le futur pour support peut ainsi fournir des ressources pour en quelque sorte tester des modes d’organisation socio-politique inédits ou décalés.

Comme la « croissance économique » fait presque figure de modèle civilisationnel, il peut paraître en revanche difficile de trouver dans l’imaginaire fictionnel d’autres schémas que celui d’un effondrement généralisé, où les individus seraient amenés à survivre dans des environnements redevenus hostiles et propices au retour des comportements les plus barbares. Même si le stock est plus réduit, il est quand même possible de trouver des descriptions moins apocalyptiques. Pour jouer sur les contrastes dans les formes imaginables de démocratie sans croissance, en voici deux représentations très différentes dans leurs cadres et leurs postulats de départ, en l’occurrence une version « low tech » et une version « high tech » qui permettent de mettre en scène des modes d’organisation collective plutôt éloignés de ceux qui nous paraissent familiers.

EcotopiaLa première est Écotopie de l’Américain Ernest Callenbach[3]. Le livre prend la forme d’un récit de voyage dans une société présentée comme différente et originale. En l’occurrence, c’est un journaliste de New York qui part en reportage dans une partie de la côte ouest des États-Unis (les États de Washington, de l’Oregon et la moitié nord de la Californie) qui a fait sécession presque une vingtaine d’années auparavant (en 1980). Ses articles et son journal personnel permettent de présenter l’expérience réalisée et ses avantages. Cette société privilégie les formes d’organisation autogestionnaires, décentralisées (mais il reste un gouvernement central), les technologies maîtrisables (comme le recours aux énergies renouvelables), les liens communautaires, l’équilibre avec le reste du vivant. Le travail y est fortement réduit (20 heures par semaine), la créativité individuelle encouragée. La taille des villes est limitée, ce qui permet de réduire certains besoins de transports. Si des voitures sont encore présentes, elles sont en fait électriques, celles à essence ayant été interdites. Les biens produits sont censés être facilement réparables, et pour ce qui ne l’est pas ou qui ne peut pas être réutilisé, le recyclage est la règle.

On notera que les habitants ont dû faire le choix de la sécession (non sans difficultés) pour atteindre leurs idéaux. À l’inverse de leur grand voisin américain, les préoccupations collectives ne s’expriment plus en termes de « croissance », mais en termes de qualité de vie et d’équilibre dans les relations avec la nature. L’« état stationnaire », pour parler comme l’économiste Herman Daly, n’est pas perçu comme un modèle répulsif, mais est au contraire recherché et semble atteint. Sur le plan institutionnel, les décisions sont prises le plus possible sur une base locale. Le gouvernement national n’intervient que pour des décisions qui doivent être prises à un niveau plus élevé. Les habitants sont décrits comme étant enclins à participer aux affaires collectives.

Ecotopia EmergingErnest Callenbach a fait l’effort d’essayer de préciser certains éléments du processus qui a permis la formation d’Ecotopia. Il le fait dans un autre livre moins souvent évoqué, Ecotopia Emerging (Berkeley, Banyan Tree Books, 1981), sous la forme de récits de vie permettant conjointement de présenter l’évolution du contexte avant la sécession. Parmi les personnes dont il décrit l’existence et le parcours, il y a ainsi Vera Allwen, qui deviendra la présidente du nouveau pays. Déçue par les pratiques des milieux politiciens, cette sénatrice démocrate de l’Etat de Californie va constituer un groupe qui va devenir un parti, le Parti Survivaliste. Ce parti, affichant par son nom le souhait de permettre à l’espèce humaine de survivre sans détruire la planète, finira lui-même par devenir la principale force politique dans le Washington, l’Oregon et le Nord de la Californie. En suivant les mobilisations, ce second roman essaye ainsi de montrer les changements d’attitudes à l’égard des fonctionnements économiques et politiques et la recherche progressive de relations plus harmonieuses avec les autres et l’environnement.

La technique, mais sous une forme plus facilement appropriable, va en fait pour partie venir au secours du projet. L’application d’avancées dans la technologie des cellules photovoltaïques va permettre aux États d’Ecotopia de s’acheminer vers l’indépendance énergétique. À l’image du modèle social privilégié, la production d’énergie peut ainsi y être elle-même locale et largement décentralisée.

Ecotopia garde évidemment les traces de l’époque de sa rédaction. Le livre a été écrit avant le décollage et l’accélération de la globalisation économique, avant donc que les territoires ne se retrouvent enserrés dans des réseaux qui les dépassent et qui peuvent par conséquent paraître limiter certaines marges d’action. D’un point de vue sociologique, le choix d’une partie de la côte ouest des États-Unis paraît effectivement plus réaliste que pour d’autres États comme le Texas, pétrolier et plus conservateur, ou ceux de la « Rust Belt ».

Le deuxième exemple envisageable est celui de la série de romans et de nouvelles de l’écrivain écossais Iain M. Banks, qui prend pour arrière-plan et cadre une grande civilisation galactique qu’il a appelé la Culture. C’est une civilisation hyper-avancée, expansive mais bienveillante, puisqu’elle a la prétention d’amener d’autres civilisations plus grossières vers des formes plus éclairées (ce qui va servir de ressort narratif à la plupart des romans). Son degré de développement technologique a permis de faire disparaître toutes les raretés matérielles. Dans la Culture, les problèmes de sécurité existentielle ne se posent plus. La Culture est l’horizon hypothétique d’une humanité libérée des contraintes matérielles et pouvant se consacrer sans honte à un hédonisme généralisé (ou en tout cas sans obligation de travailler). Elle a toutefois atteint ce stade par un fort investissement dans la technique. Une large part des activités productives y est automatisée en recourant à des machines n’ayant pas de conscience (à la différence d’autres plus évoluées et pouvant dépasser l’intelligence humaine, qui jouent un rôle majeur dans l’organisation de cette vaste civilisation[4]). Bref, la Culture n’a plus à se préoccuper d’une quelconque « croissance », parce qu’elle est potentiellement dans l’abondance, ou elle en a en tout cas les moyens.

Telle qu’Iain M. Banks la présente, cette émancipation du règne de la nécessité reste reliée à une forme de conscience écologique (si tant est que le terme puisse valoir pour l’espace dans son ensemble), où préoccupations éthiques et esthétiques se mêleraient dans une recherche conjointe de la bonté et de la beauté. Pour tout ce qu’elle a besoin de construire, la Culture a pu sortir d’une logique extractiviste, assimilant les planètes à des réservoirs de ressources à exploiter. Les orbitales, ces gigantesques habitats sur lesquels vivent les habitants de la Culture, sont construites à partir de débris traînant dans l’espace (débris de comètes, d’astéroïdes, etc.). Évidemment, il est plus facile de partager des ressources lorsqu’elles sont illimitées, puisque la Culture a atteint un niveau technologique qui lui permet de manipuler la matière elle-même. Et, dans cette organisation collective sans véritable gouvernement, beaucoup repose sur ces intelligences artificielles qui finissent par gérer les multiples aspects des existences.

Banks - L'essence de l'artComme modèle politique, la Culture semble proposer celui d’une démocratie directe à une échelle galactique. Il n’y a pas d’autorité centrale pour les mondes qui en font partie. En principe, ses membres ont au moins le temps de se consacrer aux affaires collectives : ils peuvent se désintéresser de la production des biens puisqu’elle est, rappelons-le, entièrement automatisée. Cette automatisation de tous les processus productifs a libéré du labeur obligatoire et a fait oublier la question de l’emploi (ce qui ne veut pas dire la disparition complète d’activités qui peuvent être assimilées à un travail). Les multiples échanges nécessaires à la gestion des affaires collectives peuvent se faire de manière « virtuelle », par l’intermédiaire de l’« infocosme » (« dataverse » en version originale) que les individus équipés peuvent interroger grâce à leur « lacis neural ». Les décisions complexes paraissent ainsi accessibles, même si la tendance, pour se décharger des contraintes, peut être de les confier aux omniprésentes intelligences artificielles. Dans le schéma esquissé, ces dernières ne sont pas censées pour autant avoir le monopole de la parole publique légitime et la logique n’est d’ailleurs plus représentative. Dans la Culture, une personne aspirant au pouvoir et prétendant savoir ce qui est bon pour des millions d’autres serait facilement suspectée d’avoir un comportement pathologique. Ce type de personne ne susciterait de toute manière que moquerie et condescendance de la part des Mentaux, les plus puissantes des intelligences artificielles.

Iain M. Banks est resté très allusif sur le processus, dans ses dimensions technologiques ou politiques, qui a permis la constitution de la Culture. Dans certains récits, il apparaît en tout cas antérieur aux quelques millénaires de civilisation terrestre, dont les penchants (auto)destructeurs, tout au long de son histoire, ont d’ailleurs plutôt été une source de consternation lorsqu’un contact a été envisagé.

Bien sûr, de telles options fictionnelles peuvent paraître fort éloignées des possibilités réelles. Cependant, pour ne pas se contenter de signaler l’entrée dans une nouvelle époque (l’anthropocène), mais aussi en appréhender les implications et penser les évolutions conjointes des systèmes économiques et politiques, toutes les ressources peuvent être bonnes à prendre s’il s’agit de stimuler la réflexion[5]. Et des regards sur des futurs imaginés, même sous forme de fictions, méritent d’y figurer en bonne place.

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[1] Voir Yannick Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n° 40, novembre 2010, pp. 97-113, URL : www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-4-page-97.htm et Yannick Rumpala, « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains : la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15 (« Philosophie/littérature : savoirs, textes et pratiques »), 2015, URL : http://methodos.revues.org/4178.

[2] « Progrès contre utopie ou Peut-on imaginer le futur ? », in Penser avec la science-fiction, Tome 2 de Archéologies du futur. Le désir nommé utopie, Paris, Max Milo, 2008, p. 21.

[3] Paris, Stock, 1978 ; Ecotopia, Berkeley, Banyan Tree Books, 1975.

[4] Pour une présentation un peu plus développée, voir Yannick Rumpala, « Quelques notes (techno-politiques) sur les Mentaux de la Culture », http://www.actusf.com/spip/Quelques-notes-techno-politiques.html

[5] Voir aussi Yannick Rumpala, « Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène… », postface à Sept secondes pour devenir un aigle, recueil de nouvelles de Thomas Day (Grand Prix de l’Imaginaire 2014), Saint-Mammès, Éditions du Bélial, septembre 2013, pp. 313-328. Disponible en ligne : http://blog.belial.fr/post/2013/10/07/Et-la-science-fiction-entra-elle-aussi-dans-l-anthropocene





Quand le « développement durable » rencontre la « gouvernance » (et transforme la démocratie en technologie de gouvernement ?)

14 02 2010

Les enjeux écologiques sont aussi des enjeux de démocratie. Ils dépendent en effet de choix socio-économiques et techniques plus ou moins lourds qui devraient être à discuter de manière collective. Autour de la thématique du « développement durable » s’est constituée une forme de programme de gouvernement de la société qui est de ce point de vue très intéressante à étudier. Cette thématique comporte en effet une part de discours qui semblent encourager une attention à la qualité de la démocratie et de ses modes de fonctionnement. Diverses améliorations des procédures politiques semblent recherchées : sur les conditions de transparence de l’information, sur les possibilités de circulation des connaissances acquises, sur les dispositifs à renforcer pour faciliter la concertation ou la participation…

À l’analyse, il faudrait plutôt parler d’une absorption de la thématique démocratique dans la problématique du « développement durable ». La dimension démocratique y est de plus en plus apparue réemballée dans le vocabulaire de la « gouvernance ». Au motif de mettre l’ensemble de la société sur la voie d’un « développement durable », le public s’est trouvé reconstruit en un ensemble de contributeurs, pouvant être enrôlé par une série de dispositifs allant des pratiques de concertation déjà connues jusqu’à des expériences de participation plus novatrices. Toute une série de discours, institutionnels mais aussi militants, à teneur fortement mobilisatrice, tend ainsi à construire une image du citoyen qui écoute ce qui lui est dit et qui tient compte de ce qui lui est conseillé. L’institutionnalisation de dispositifs participatifs, par exemple dans le cadre des « agendas 21 locaux », est aussi à interpréter par rapport à cet esprit qui imprègne de manière croissante l’action publique.

De fait, les espaces de discussion qui souvent prennent forme sous impulsion institutionnelle sont aussi des espaces dans lesquels sont tout aussi souvent mises en forme des prescriptions. C’est pourquoi il peut être délicat d’associer cette dynamique récente à une forme de démocratisation, dans la mesure où elle semble davantage aboutir à une utilisation tendancielle de la démocratie comme technologie de gouvernement. Ou alors, comme le spécialiste canadien de théorie politique Mark E. Warren, faudrait-il peut-être plutôt parler de « démocratisation fonctionnant à la gouvernance » (Cf. « Governance-Driven Democratization », article paru dans Critical Policy Analysis, vol. 3, n° 1, April 2009, et accessible en ligne dans une ancienne version), un processus par lequel la « démocratisation » résulterait davantage de la recherche par les responsables politiques et administratifs de manières plus efficaces de gouverner. Un tel alliage conceptuel peut susciter de profondes discussions, car participation et dialogue ne signifient pas forcément écoute, et l’engagement citoyen peut s’avérer au final limité.

Pour les curieux qui souhaiteraient des arguments plus développés, je renvoie à un article qui était paru dans la revue électronique Vertigo et qui fournira également des éléments plus empiriques : « Le “développement durable” appelle-t-il davantage de démocratie ? Quand le “développement durable” rencontre la “gouvernance”… », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, vol. 8, n° 2, octobre 2008, accessible en passant par ici.