Conclusion : sur l’accompagnement démocratique d’une sortie de la croissance

7 06 2015

Dernier billet de la série visant à essayer de penser ce que pourrait être et comment pourrait fonctionner une démocratie sans croissance. L’ensemble de la réflexion, qui est également un exercice de théorie politique, sera présenté au prochain congrès de l’Association Française de Science Politique (AFSP) dans la « Section Thématique 26 ».

Le texte complet est aussi disponible en un seul fichier pdf.

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Les liens entre démocratie et croissance doivent être questionnés. Pas tellement pour prolonger les réflexions afin de savoir dans quelle mesure l’une peut favoriser l’autre (ce qui, dans les deux sens de la relation, est presque devenu un champ d’étude à part entière, spécialement dans la science économique récente). Avant tout, ils doivent être questionnés parce que les fondements des systèmes politique et économique se trouvent déstabilisés dans ce qui passait pour des évidences, et ce trouble change les conditions de fonctionnement des sociétés industrialisées. Les arguments annonçant l’arrêt de la « croissance économique » comme un phénomène probable, voire difficilement évitable, semblent quitter la marginalité. Ils peuvent être justifiés par des raisons écologiques ou techno-économiques, dans le registre du souhait[1] ou de l’inquiétude[2]. Mais leur présence dans les débats publics est lui-même un signe.

Du côté des grandes institutions ou dans leur prolongement, cette possibilité d’une absence prolongée de croissance suscite des craintes quant à ses effets dans la sphère politique. Comme si l’absence de croissance mettait en danger le système démocratique… Les options et lignes de réflexion que nous avons étudiées ne se situent pas dans ce registre. Dans les courants repérés, la croissance n’est plus vue ni comme une fin, ni comme un moyen. Les propositions (même si c’est de manière plus ambiguë dans celles proches du transhumanisme) paraissent davantage chercher à construire des collectifs qui ne sont plus dans des schémas et rationalités productivistes ou consuméristes, en y voyant une source d’espérances plutôt que de craintes.

Les options présentées tendent à envisager une évolution post-représentative et post-gouvernementale des systèmes politiques, au-delà de leurs fonctionnements formellement démocratiques. Ces options confortent des valeurs démocratiques ou, pour être plus précis, susceptibles de produire des avancées en termes de démocratisation : inclusion, égalité des citoyens, participation, etc. Elles ne se réduisent pas à apporter des correctifs pour pallier les limites de la démocratie représentative (comme ont tenté de le faire Dominique Bourg et Kerry Whiteside[3]). Dans ces visions, il n’est guère question de partis et de candidats politiques en quête de suffrages lors de moments électoraux relativement ritualisés. Ces options ne passent pas non plus par l’État comme instance supposée pouvoir assurer la médiation des intérêts et la traduction des préférences collectives. Elles tendent davantage à se situer dans une perspective immanente aux collectifs humains, à la manière de ce que Simon Tormey, en s’inspirant de Gilles Deleuze, décrit pour des expérimentations radicales comme celles du mouvement zapatiste : « […] the implication is that in post-representational space (‘smooth’ space), nothing inheres. Every arrangement or distribution is ‘immanent’ to the ‘multiplicity’ itself rather than resting on a transcendental premise, a primordial ‘contract’, duty or obligation divined by fictive, ideological or ‘intuitionist’ strategies of the sort that has classically undergirded representational thought. This is not to say that it is impossible for arrangements to arise whereby a collectivity interacts for mutual benefit, or that the relations that do arise are necessarily ephemeral or doomed to fail or crumble. It is that the terms upon which those interactions depend do not lie outside or beyond the collective itself in a mythic, original or inaugurating ‘act’ »[4]. En l’occurrence, pour les courants que nous avons analysés, la « croissance économique » n’intervient plus comme une espèce de mythe structurant, de norme persistante ou de valeur à invoquer[5].

Au-delà des nuances dans les schémas envisagés, il y a conjointement l’hypothèse implicite que la raison, à un niveau collectif, permettra de cadrer les échanges politiques. La disponibilité d’espaces de débat devrait donc être un élément important. La difficulté est de trouver des espaces politiques où peuvent être hiérarchisées les préférences collectives, sans reproduire les anciens schémas critiqués et sans produire de nouvelles formes de domination. Au stade actuel des systèmes politiques, les espaces de discussion institutionnalisés ne laissent guère de place pour l’expression d’autres préférences que celles liées à la croissance économique.

Strong democracyDans ces visions, le citoyen tend au surplus à être considéré comme pouvant être dans une position presque constamment active, avec une implication vigoureuse dans les affaires collectives (ce qui se rapproche de ce que Benjamin R. Barber appellerait une « démocratie forte »[6]). Une condition serait toutefois que ce citoyen dispose de plus de temps libre (pour pouvoir en consacrer aux affaires collectives) et soit moins absorbé par le travail. Jacques Ellul le soulignait déjà il y a quelques décennies : « Tant que celui-ci n’est préoccupé que de sa sécurité, de la stabilité de sa vie, de l’accroissement de son bien-être, nous ne devrons avoir aucune illusion, il ne trouvera nulle part la vertu nécessaire pour faire vivre la démocratie. Dans une société de consommateurs, le citoyen réagira en consommateur »[7].

De toute manière, la démocratie représentative semble déjà en « crise », ou au moins en voie d’épuisement[8]. Il est difficile de ne pas noter que l’érosion de la « croissance économique » (voire, derrière elle, les difficultés du système économique lui-même) et la « crise » du système politique représentatif interviennent au même moment. Non seulement on peut faire l’hypothèse que cette concomitance n’est pas fortuite[9], mais c’est aussi une incitation à réfléchir davantage aux implications de cette situation, a fortiori si rien n’indique qu’elle puisse disparaître à plus ou moins court terme. Comme on l’a vu auparavant, la réflexion ne part pas de zéro.

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[1] Voir par exemple Jean Gadrey, Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire, Paris, les Petits matins / Alternatives économiques, 2010 et Richard Heinberg, The End of Growth. Adapting to Our New Economic Reality, Gabriola Island, New Society Publishers, 2011.

[2] Voir par exemple Patrick Artus, Marie-Paule Virard, Croissance zéro, comment éviter le chaos ?, Paris, Fayard, 2015.

[3] Cf. Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique, Paris, Seuil / La République des idées, 2010 ; Dominique Bourg, Kerry Whiteside, « Écologie, démocratie et représentation », Le Débat, 2/2011 (n° 164), pp. 145-153.

[4] Simon Tormey, « ‘Not in my Name’: Deleuze, Zapatismo and the Critique of Representation », Parliamentary Affairs, vol. 59, n° 1, January 2006, p. 145.

[5] Pour continuer à s’inspirer de Simon Tormey, ibid., p. 153.

[6] Cf. Benjamin R. Barber, Strong Democracy. Participatory Politics for a New Age, Berkeley, University of California Press, 1984.

[7] Jacques Ellul, L’illusion politique, Paris, La Table Ronde, 2004, p. 312-313.

[8] Sur ce diagnostic, voir Simon Tormey, « The Contemporary Crisis of Representative Democracy », Democratic Theory, vol. 1, n° 2, Winter 2014, pp. 104-112 et Simon Tormey, The end of representative politics, Cambridge, Polity, 2015.

[9] Ce qui serait une autre manière de prolonger les réflexions de Jürgen Habermas sur « les tendances à la crise dans le capitalisme avancé ». Cf. Chapitre II, in Raison et légitimité. Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé, Paris, Payot, 2002, p. 49 et s.

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Quand le « développement durable » rencontre la « gouvernance » (et transforme la démocratie en technologie de gouvernement ?)

14 02 2010

Les enjeux écologiques sont aussi des enjeux de démocratie. Ils dépendent en effet de choix socio-économiques et techniques plus ou moins lourds qui devraient être à discuter de manière collective. Autour de la thématique du « développement durable » s’est constituée une forme de programme de gouvernement de la société qui est de ce point de vue très intéressante à étudier. Cette thématique comporte en effet une part de discours qui semblent encourager une attention à la qualité de la démocratie et de ses modes de fonctionnement. Diverses améliorations des procédures politiques semblent recherchées : sur les conditions de transparence de l’information, sur les possibilités de circulation des connaissances acquises, sur les dispositifs à renforcer pour faciliter la concertation ou la participation…

À l’analyse, il faudrait plutôt parler d’une absorption de la thématique démocratique dans la problématique du « développement durable ». La dimension démocratique y est de plus en plus apparue réemballée dans le vocabulaire de la « gouvernance ». Au motif de mettre l’ensemble de la société sur la voie d’un « développement durable », le public s’est trouvé reconstruit en un ensemble de contributeurs, pouvant être enrôlé par une série de dispositifs allant des pratiques de concertation déjà connues jusqu’à des expériences de participation plus novatrices. Toute une série de discours, institutionnels mais aussi militants, à teneur fortement mobilisatrice, tend ainsi à construire une image du citoyen qui écoute ce qui lui est dit et qui tient compte de ce qui lui est conseillé. L’institutionnalisation de dispositifs participatifs, par exemple dans le cadre des « agendas 21 locaux », est aussi à interpréter par rapport à cet esprit qui imprègne de manière croissante l’action publique.

De fait, les espaces de discussion qui souvent prennent forme sous impulsion institutionnelle sont aussi des espaces dans lesquels sont tout aussi souvent mises en forme des prescriptions. C’est pourquoi il peut être délicat d’associer cette dynamique récente à une forme de démocratisation, dans la mesure où elle semble davantage aboutir à une utilisation tendancielle de la démocratie comme technologie de gouvernement. Ou alors, comme le spécialiste canadien de théorie politique Mark E. Warren, faudrait-il peut-être plutôt parler de « démocratisation fonctionnant à la gouvernance » (Cf. « Governance-Driven Democratization », article paru dans Critical Policy Analysis, vol. 3, n° 1, April 2009, et accessible en ligne dans une ancienne version), un processus par lequel la « démocratisation » résulterait davantage de la recherche par les responsables politiques et administratifs de manières plus efficaces de gouverner. Un tel alliage conceptuel peut susciter de profondes discussions, car participation et dialogue ne signifient pas forcément écoute, et l’engagement citoyen peut s’avérer au final limité.

Pour les curieux qui souhaiteraient des arguments plus développés, je renvoie à un article qui était paru dans la revue électronique Vertigo et qui fournira également des éléments plus empiriques : « Le “développement durable” appelle-t-il davantage de démocratie ? Quand le “développement durable” rencontre la “gouvernance”… », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, vol. 8, n° 2, octobre 2008, accessible en passant par ici.





Sur les manières d’envisager le devenir de la démocratie

17 03 2009

Même si vous le trouverez en « tête de gondole » dans les lieux où se vendent les livres, vous n’êtes pas obligés d’acheter le dernier ouvrage d’Emmanuel Todd (Après la démocratie, Gallimard, 2008, 257 p.). Ou alors ne vous contentez pas de cette seule lecture. Je n’ai pas acheté le livre : on me l’a prêté et je vais donc me permettre ce conseil. Certes, certaines hypothèses peuvent paraître à première vue séduisantes ou stimulantes. Mais l’ensemble, sur un fond d’anthropologie des structures familiales et de démographie (le « cœur de métier » d’Emmanuel Todd), en reste souvent à des corrélations hâtivement construites et trop rapidement argumentées. Si vous vous intéressez à l’avenir de la démocratie, lisez plutôt Wendy Brown, professeur de science politique à l’Université de Berkeley. Cette fois, l’analyse est d’autant plus stimulante qu’elle ne vise pas simplement le cadre français. Quelques-uns de ses écrits ont été récemment traduits en français et permettent d’analyser le processus de « dé-démocratisation » qui semble en cours, pour reprendre son expression. Wendy Brown revient en effet sur le mouvement de convergence entre néolibéralisme et néoconservatisme et elle les saisit comme des rationalités politiques dont elle montre certaines affinités fonctionnelles. Jusqu’à déboucher sur des conclusions et interrogations pas forcément très optimistes sur les possibilités et conditions de renouvellement du  projet démocratique…

Les habits neufs de la politique mondiale

Pour ceux qui s’intéresseraient à la réflexion de Wendy Brown, ils peuvent trouver en français un livre : Les habits neufs de la politique mondiale. Néolibéralisme et néoconservatisme, Les Prairies ordinaires, 2007, 144 p. Un extrait est disponible sur le site de l’éditeur.

Le texte est aussi pour partie disponible en ligne sous forme d’articles :

– « néo-libéralisme et fin de la démocratie », publié dans Vacarme, n° 29, automne 2004.

– « Le cauchemar américain : le néoconservatisme, le néolibéralisme et la dé-démocratisation des Etats-Unis », publié dans Raisons politiques, n° 28, 2007.

Et pour une contribution personnelle qui, d’une certaine manière, questionne aussi le projet démocratique à partir du cas du « développement durable », voir également :

– « Le “développement durable” appelle-t-il davantage de démocratie ? Quand le “développement durable” rencontre la “gouvernance”… », article paru dans VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, Volume 8, Numéro 2, octobre 2008, et accessible en ligne.





Débats publics et formes de mobilisation territorialisée

14 12 2008

 Puisque j’y participe, je me permets de faire de la publicité pour le séminaire « Débats publics et formes de mobilisation territorialisée » qui se déroule chaque deuxième vendredi du mois dans les locaux de l’EHESS de Marseille à la Vieille Charité.

La prochaine séance, dans laquelle j’interviens, aura lieu le vendredi 9 janvier prochain. Elle a pour titre « Participation et développement durable : la modernisation réflexive de l’action publique« . J’y ferai le matin une présentation intitulée « De la gouvernance du développement durable au gouvernement réflexif des pratiques démocratiques« .

Le programme de l’ensemble du séminaire est .

Ma présentation s’appuiera sur des travaux qui arrivent à publication, notamment « Le “développement durable” appelle-t-il davantage de démocratie ? Quand le “développement durable” rencontre la “gouvernance”… », article paru dans VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, Volume 8, Numéro 2, octobre 2008.

L’article est disponible en ligne.