Ni État, ni marché : en dehors, ailleurs, au delà

21 11 2012

État et marché forment un couple conceptuel particulièrement pesant dans la réflexion et l’organisation politiques actuelles. Au point d’écraser souvent les possibilités de penser en dehors de cette dichotomie. D’où la question qui sert de point de départ à mon travail de recherche en ce moment. Au stade de développement des sociétés contemporaines, des possibilités d’organisation et de fonctionnement du collectif peuvent-elles (encore) exister en dehors de l’État et du marché ? Ou, plus précisément, comment pourraient-elles (encore) être pensées, théorisées et articulées à des conditions de réalisation ?

La question peut paraître en profond décalage par rapport à la situation de ce début de XXIe siècle. De fait, État et économie de marché ont pris un rôle historique et structurant dans l’évolution des sociétés humaines, de sorte qu’il paraît difficile de les retirer des horizons de pensée. Mais les accomplissements qui leur ont été attribués ont aussi été accompagnés d’un sérieux ensemble d’inconvénients, tant pour les populations que pour les systèmes écologiques. Les analyses ne manquent pas pour pointer et essayer d’interpréter la large gamme des effets indésirables. Ce serait même une tâche interminable que d’essayer de dresser une liste des textes critiques, qui peuvent de surcroît varier en fonction des perspectives et des angles privilégiés. Parmi les analyses plus théorisées, ce sont par exemple des interprétations en termes de « pathologies » dans la « théorie critique », où sont visés à la fois les tendances bureaucratiques et les effets destructeurs du développement capitaliste. D’autres efforts dans le champ intellectuel se sont aussi manifestés récemment pour essayer de « réarmer la critique » face à l’adaptation des logiques de domination[1]. Du côté des expériences pratiques, la recherche de voies alternatives a aussi repris de la vigueur, sous des formes qui peuvent paraître encore dispersées : critiques « altermondialistes », courants « alternatifs », mouvement « Occupy »… Pointant des problèmes persistants (inégalités, insécurités existentielles, pollutions, etc.), ces différents fronts entretiennent une contestation d’un cadre dominant structuré autour des systèmes étatique et marchand.

Mais cette recherche d’alternatives peut inciter à se demander quelles bases de propositions il est encore possible de construire. Comment envisager des possibilités de dépassement en dehors de ce cadre dominant ? Si cet ordre peut être vu comme le résultat d’un processus d’extension des logiques d’accumulation[2] et de gouvernement[3], est-il encore possible de penser un processus qui se situerait dans un ailleurs ? Autrement dit, peut-il y avoir un au-delà de l’accumulation et du gouvernement ? À quels autres arrangements sociaux cela pourrait-il alors correspondre ?

La recherche que je mène actuellement essaye donc une exploration raisonnée et une analyse logique des propositions (théoriques et pratiques) de prise en charge des affaires collectives qui prétendent se situer en dehors de l’État et du marché ou, pour le dire autrement, en dehors des régulations étatiques et marchandes. Le travail vise notamment les offres d’amélioration plus ou moins explicitement proposées, ou au moins de sortie des situations problématiques imputées simultanément à l’État et au marché. Une idée forte qui guide ce travail est de pouvoir commencer à faire une forme de tri ou de classement parmi une multitude d’initiatives qui prétendent s’orienter vers un horizon alternatif ou construire des voies de transition.

Expérimentations et projets paraissent en effet se multiplier à travers le monde pour tenter de trouver des pistes alternatives au modèle socioéconomique actuellement dominant. Ce foisonnement semble en train de créer tout un tissu social et économique, repérable aux multiples productions qui en émanent (sous forme d’écrits, de sites sur Internet, de documentaires pédagogiques, de festivals, etc.) pour essayer de gagner en audience et en assise. L’impression qui peut venir assez rapidement est d’être devant une prolifération d’initiatives qui, de manière plus ou moins explicite, tentent des expérimentations en dehors du cadre dominant : hacklabs, fablabs, mouvement « open source », objecteurs de croissance, groupes de simplicité volontaire, locavores, écovillages, villes et territoires en transition, communautés de partage (community gardens, etc.), systèmes d’échange locaux, monnaies alternatives… La liste est longue, mais pourrait encore être étendue. À leur manière, ces initiatives mettent en question des logiques passant pour évidentes et tentent de développer des pratiques nouvelles ou différentes, se voulant plus respectueuses de l’humain et de son environnement (au sens large, naturel ou non).

Malgré des différences apparentes, ces expérimentations partagent des traits communs qui pourraient presque les rendre convergentes. Ces expérimentations, qui peuvent être vécues comme des formes de résistance (sans d’ailleurs être forcément coordonnées entre elles, compte tenu de la diversité de leur point de départ), tentent en effet de construire des rapports sociaux qui s’écartent des logiques de l’enrichissement, de l’échange marchand, de la concurrence, du commandement hiérarchique, de la dépendance salariale, de la propriété, de la création de raretés artificielles, etc. Au fur et à mesure qu’elles se développent, ces activités paraissent aussi promouvoir d’autres valeurs, des valeurs renouvelées par rapport à celles qui ont soutenu le développement économique et industriel du XXe siècle, des valeurs qui remettent en avant les capacités de collaboration, de partage, de communauté, de créativité.

N’est-on pas alors en train d’assister à l’émergence d’un assemblage qui viendrait s’insérer dans l’ordre socio-économique actuel et qui pourrait le renouveler ? En quoi ces proliférations d’initiatives, et surtout les capacités qu’elles construisent, sont-elles de nature à enclencher un changement de fond ? Comment et sur quelles bases ? Dans quelle mesure ces convergences peuvent-elles créer les conditions de possibilité pour le passage à un autre système, fonctionnant sur des logiques et des principes différents ? Quelles activités sont réorientées ?

On peut répondre à ces questions en poussant loin les hypothèses. Ainsi, la « fin » ou la « sortie » de ce qu’on peut appeler, pour parler vite, le « capitalisme » ne serait pas (ou pas seulement) la conséquence de ses propres contradictions, comme l’envisageait le schéma marxiste. Elle serait davantage un résultat du développement de pratiques alternatives, d’ailleurs pas forcément ou pas simplement assimilables à des « modes de production » (puisque leur enjeu ne serait pas seulement productif).

Si au développement de ces dynamiques s’ajoute leur convergence, cette configuration nouvelle incite à organiser un nouveau champ de recherche, à la fois sur l’émergence d’une situation pouvant mener à une forme sociale inédite (un « après-capitalisme » ?) et sur les conditions historiques de cette émergence. L’enjeu d’une telle recherche n’est pas simplement d’explorer et d’appréhender des dynamiques de changement, mais aussi de vérifier s’il y a lieu de mettre ces dynamiques à peine émergentes dans une vision d’ensemble, et si oui, de construire le cadre d’analyse permettant (éventuellement) de les rassembler. C’est ce type de tâche qui guide mes recherches actuelles.


[1] Pensons par exemple à l’évolution récente des travaux de Luc Boltanski. Cf. Ève Charrin, « Réarmer la critique (À propos du Nouvel esprit du capitalisme, de Luc Boltanski et Ève Chiapello) », Le Banquet, n° 15, 2000.

[2] Cf. Robert L. Heilbroner, Le capitalisme. Nature et logique, Paris, Economica, 1986.

[3] Si l’on suit par exemple une analyse proche de celle de Michel Foucault. Cf. Pierre Lascoumes, « La Gouvernementalité : de la critique de l’État aux technologies du pouvoir », Le Portique [En ligne], n° 13-14, 2004. URL : http://leportique.revues.org/index625.html

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Confirmation de tendance

5 12 2008

Création le 1er décembre dernier d’un Conseil économique pour le développement durable. L’organe, placé auprès du ministre chargé du développement durable, est censé « éclairer, par la confrontation des analyses économiques, l’élaboration et l’évaluation des politiques du ministère en permettant aux services compétents de s’appuyer sur les références scientifiques, les méthodes d’évaluation et les instruments d’intervention publique les plus récents ». Il pourra aussi réaliser « à la demande du ministre chargé du développement durable, des études et recherches concernant les perspectives et les enjeux de ces politiques, du point de vue économique et du développement durable » (Décret n° 2008-1250 du 1er décembre 2008, Art. 2).

Ce genre d’événement, peu visible, apparemment anodin, voire purement technocratique, peut être malgré tout révélateur du centre de gravité vers lequel se déplace le traitement des enjeux environnementaux. Question (faussement) naïve : aurait-on pu imaginer un Conseil sociologique pour le développement durable ou un Conseil géographique pour le développement durable (par exemple) ?

Pour un éclairage plus complet sur l’économisation des enjeux environnementaux et son influence sur la problématique du « développement durable », je renvoie à :

– un article paru dans L’Année de la régulation, n° 8, 2004-2005, et intitulé
« Expertise économique et gestion publique des problèmes environnementaux : mobilisation et utilisation d’un savoir particulier dans un champ de l’univers politico-administratif français ».
=> Télécharger l’article

– l’analyse développée dans Régulation publique et environnement. Questions écologiques, réponses économiques, Paris, L’Harmattan, collection “Logiques politiques”, 2003.
=> Voir une présentation ou un aperçu de l’introduction





Changement d’époque ?

15 10 2008

C’est la question qui tend souvent à émerger de l’écume médiatique à propos de la « crise financière » actuelle. Certains commentateurs annoncent ou espèrent une évolution fondamentale du « capitalisme ». Comme si l’ordre idéologique jusque-là dominant allait pouvoir être remis en cause… Et si se confirmait plutôt un agencement qu’avait déjà signalé le philosophe allemand Jürgen HABERMAS et qu’il avait essayé d’analyser : celui de l’entrée de l’économie capitaliste et de l’Etat « dans un rapport de complémentarité fonctionnelle et de stabilisation mutuelle » (Cf. Théorie de l’agir communicationnel, Tome 2, Fayard, 1987, p. 348 et passim) ? À bien y regarder, la tendance resterait donc en fait à l’imbrication croissante d’un véritable complexe institutionnel, comme le montrent les « plans de sauvetage » mis en place (au demeurant assortis de conditions relativement faibles en direction des opérateurs financiers privés). Ce complexe institutionnel a peut-être subi une forte secousse, mais dévie-t-il pour autant de l’orientation profonde engagée auparavant ?

À un autre niveau d’analyse, ce que l’épisode révèle aussi un peu plus, c’est que les catégories d’« Etat » et de « marché » ne sont probablement plus pertinentes, a fortiori dans la traditionnelle opposition qui les met couramment en scène. Ce qui veut dire par la même occasion qu’il y aurait une importante réflexion à poursuivre sur la reconfiguration du « politique », catégorie qui pour le coup mériterait peut-être elle-même d’être également retravaillée. Et puis resterait enfin une lourde question pour remonter à la racine de cette « crise financière » : pourquoi les exigences de rentabilité financière se sont-elles dramatiquement durcies dans les deux dernières décennies ?