Fab labs, makerspaces : un projet déjà en voie de normalisation ?

20 12 2014

Dernier billet de la série et conclusion. L’article complet est disponible dans le dernier numéro (n° 334, octobre 2014) de la Revue internationale de l’économie sociale (RECMA).

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Si le modèle des fab labs et des makerspaces se répand, c’est qu’il séduit (en attirant aussi l’attention des médias, d’ailleurs). Mais, dans la phase actuelle, ce sont encore des espaces interstitiels, dans lesquels un nombre encore réduit d’acteurs est engagé dans des interactions plus ou moins régulières et plus ou moins organisées.

S’il apparaît porteur de potentialités socio-politiques, et pas seulement techniques, le développement des fab labs et makerspaces est toutefois aussi chargé en ambivalences. De tels lieux peuvent être effectivement des intermédiaires facilitant l’accès à la fabrication. Mais quand les grands acteurs industriels et publics manifestent un intérêt à leur égard, c’est souvent avec des schémas intellectuels qui les réinscrivent dans les mêmes logiques de développement économique que celles qui ont marqué la fin du XXe siècle (typiquement à la manière de l’appel à projets engagé sous l’égide du Ministère du Redressement productif). Les expérimentations sont donc aussi exposées à des formes de normalisation.

Le nouvel esprit du capitalismeAutre question importante : savoir qui finance et comment, car certaines modalités de financement (subventions, partenariats industriels / privés, facturation de services, etc.) peuvent notablement influencer les orientations adoptées et introduire des contraintes, contribuant ainsi à détourner des valeurs originelles. Un tel déplacement peut paraître d’autant plus aisé que, dans ces initiatives, le travail tend à être organisé sur le mode du « projet ». Des motivations qui pouvaient paraître émancipatrices peuvent en définitive se trouver elles aussi canalisées ou absorbées dans la « cité par projet » dont Luc Boltanski et Ève Chiapello (1999) avait repéré le rôle dans l’installation d’un « nouvel esprit du capitalisme », ce qui peut augurer d’une facilité à s’insérer dans un système capitaliste en évolution et en recherche perpétuelle de voies d’adaptation. De fait, le modèle des fab labs permet aussi davantage de flexibilité dans la production et peut être récupéré et instrumentalisé par de grandes organisations industrielles, qui peuvent les exploiter comme des réservoirs (externalisés) non seulement de flexibilité, mais aussi de créativité et d’idées.

Qu’est-ce qui compte alors ? Peut-être pas tellement leur nombre (encore relativement faible), mais l’imaginaire qui est réouvert. Ces espaces portent potentiellement une évolution du rapport aux objets, aux machines, aux savoirs professionnels. Ils contribuent à installer une autre vision des cycles productifs. La production d’artefact ne paraît plus réservée aux usines ou à l’univers industriel, et les participants deviennent coproducteurs ou « prosommateurs » (à la fois producteurs et consommateurs)[1].

Cet accès à une fabrication plus locale est en outre porteur d’un changement du rapport au temps et à l’espace. Sur les deux derniers siècles, la logique industrielle a en effet aussi contribué à organiser non seulement les rythmes de vie et de travail, mais aussi les territoires. Cette logique était devenue une « dimension de la mondialisation », comme le rappelait le sociologue Anthony Giddens : « L’industrie moderne est intrinsèquement basée sur des divisions du travail, non seulement au niveau des tâches, mais aussi de la spécialisation régionale en fonction du type d’industrie, de savoir-faire, et de la production des matières premières » (Giddens, 1994, p. 82).

Avec l’émergence d’un nouveau type de système productif, la domination de l’ordre industriel paraît alors plus incertaine. Et s’il est possible de parler de « système technicien » (Cf. Ellul, 2004), ce dernier apparaît perméable à d’autres logiques que des logiques industrielles, voire laisse entrevoir une nouvelle trajectoire possible (à moins que ce ne soit un nouveau « front pionnier » d’un capitalisme toujours adaptatif, facilitant le développement d’un « agile manufacturing »[2]).

Ce qui s’avère également intéressant, ce n’est pas seulement ce qui est fait dans ces lieux (les productions), mais aussi comment cela est fait (les processus). Les participants mettent en œuvre une éthique (qui n’est pas sans rappeler l’éthique hacker, comme on l’a vu) articulant une série de valeurs, favorisant de fait l’échange et le partage. Dans l’esprit des makerspaces, l’enjeu n’est plus de posséder des moyens de production, mais d’y accéder.

Mais pour y faire quoi ? De nouveaux gadgets ? Le résultat dépendra de la dose de réflexivité qui sera appliquée à des pratiques multiples encore émergentes. D’autant qu’en effet, les technologies numériques ont aussi leur lot de contraintes et qu’en arrière-plan continuera à peser la problématique écologique (Cf. Flipo, Deltour, Dobré, Michot, 2012), avec également son incontournable lot de dépendances, spécialement par rapport aux approvisionnements en ressources matérielles.

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[1] Cf. Beaudouin, 2011 ; Ritzer, Dean, Jurgenson, 2012.

[2] Pour un point de vue rapide sur cette notion et une remise en perspective historique, voir par exemple Mourtzis, Doukas, 2014.





Infrastructure productive distribuée et distanciation de l’ordre industriel

19 12 2014

Suite des billets précédents et troisième partie (3).

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Une autre manière de questionner les potentialités des fab labs est de les replacer dans les transformations des systèmes productifs[1]. À travers ces ateliers de fabrication digitale, ce sont en effet aussi des réseaux socio-techniques qui se réorganisent et dont la portée est à appréhender sous l’angle des chaînes de relations qu’ils peuvent contribuer à reconfigurer[2].

Une forme de déconcentration de la production

Pour pouvoir réaliser des économies d’échelle, le modèle industriel a eu tendance à s’organiser autour d’unités productives de grande taille : il permet de faire fonctionner des équipements coûteux dans les mêmes sites, à partir desquels s’effectue ensuite une distribution sur de larges zones géographiques. Fabs labs et makerspsaces sortent de cette logique de concentration des moyens de production. Les unités sont effectivement plus petites, mais la prétention est de pouvoir fabriquer des biens équivalents ou presque. Dans des visions comme celle de Neil Gershenfeld, cette fabrication digitalisée et cet équipement productif miniaturisé vont évoluer au point de devenir aussi accessible et répandue que la micro-informatique.

Avec de telles machines ainsi adaptées, mobiliser de gros investissements paraît moins nécessaire, et trouver et/ou aménager des locaux pour les accueillir peut paraître moins compliqué. Les imprimantes 3D (en trois dimensions, sur le principe d’ajouts successifs de couches de matériau) incarnent notamment ce type d’espoir : grâce aux avancées dont elles ont bénéficié conjointement à leur environnement numérique, elles changent l’image des processus de fabrication, en ajoutant aussi tendanciellement celle d’une répartition plus large des capacités corrélatives (voir aussi Rumpala, 2013b). Au stade actuel, encore souvent celui de l’expérimentation et de la diffusion progressive, les modèles les plus accessibles servent certes plutôt à prototyper et produire de petits objets très basiques. Mais des communautés d’acteurs intéressés, pas forcément professionnelles, poursuivent les efforts pour améliorer leur précision et élargir la gamme des matériaux utilisables. Et, de fait, les fab labs jouent souvent un rôle de popularisation et de démonstration (voire de perfectionnement) des capacités de ces machines (rares sont ceux qui n’ont pas d’imprimante 3D ou qui n’ont pas intégré ce type de machine dans leurs projets).

Contournements des structures industrielles

Fab labs et makerspaces suscitent aussi un intérêt pour les besoins non pris en compte par les industries existantes. Leurs capacités de production (au sens large, puisqu’il peut s’agir aussi de réparation) peuvent être vues comme un moyen de réduire la dépendance à l’égard du système industriel dominant. Par la miniaturisation et la mise en commun des équipements, le coût d’entrée dans la fabrication est abaissé. Les productions et projets réalisés n’ont pas à chercher des débouchés puisqu’ils sont motivés par des besoins locaux. Contrairement aux productions destinées à des marchés de masse, celles des fab labs n’ont pas nécessairement besoin d’être standardisées. Neil Gershenfeld envisageait même que dans l’équipement des fab labs, la configuration de base puisse évoluer vers encore plus d’autonomie, avec des machines qui permettent de produire d’autres machines, jusqu’à pouvoir reconstituer l’équipement entier d’un fab lab : « This is not a static configuration; the intention over time is to replace parts of the fab lab with parts made in the fab lab, until eventually the labs themselves are self-reproducing » (Gershenfeld, 2007, p. 12).

Si ce type de logique est prolongé, au moins pour certaines productions, d’anciens circuits économiques peuvent donc se trouver contournés. Ces lieux, face aux structures industrielles, engagent à la fois dans une désintermédiation et une réintermédiation : ils se positionnent en fait comme de nouveaux intermédiaires, opérant à l’écart de logiques strictement professionnelles.

Dans certains fab labs, la conscience des ressources limitées de la planète amène aussi à essayer de contourner l’enjeu des difficultés d’accès aux matériaux en promouvant la récupération. Avec une telle logique, ces initiatives se rapprochent alors d’une « économie circulaire » ou d’une « économie de fonctionnalité », où une préoccupation est de pouvoir boucler les cycles d’utilisation des matières[3]. En Belgique, RElab, fab lab monté à Liège, affiche ainsi comme spécificité « l’utilisation de matériaux de récupération comme matière première et […] l’étude de nouveaux procédés sociaux, créatifs et économiques d’upcycling [façon de valoriser des déchets], en liaison avec les nouveaux moyens de fabrication et de communication numérique »[4]. Dans son « portfolio » de projets, le labfab de Rennes en propose un (« PLABS recycle », en référence à l’acrylonitrile butadiène styrène, un polymère thermoplastique) qui « prend les paris de transformer à moindre coût et à domicile les chutes en filament », utilisable donc pour de l’impression 3D[5].

illu-arduino-UNOLa rationalité économique est enfin différente, dans la mesure où les fab labs ne visent pas forcément des objectifs marchands. Ce qui est produit n’est pas nécessairement destiné à être mis en vente sur un marché et acheté par des « consommateurs ». En s’écartant des préoccupations de propriété, voire en les remettant en cause, ces activités prolongent aussi des affinités avec une « culture du don technologique »[6] qui a sous-tendu le développement des logiciels libres. Dans un rapport proche, la dynamique favorable à l’ouverture qui s’était développée dans le domaine des logiciels, sous la bannière de l’« open source », tend à s’élargir aux matériels, avec non seulement des initiatives qui poussent en ce sens mais aussi des projets qui visent à des réalisations concrètes (en électronique, la carte Arduino étant par exemple l’une des plus connues pour ses multiples applications possibles, utilitaires ou purement ludiques, intéressant donc de nombreux fab labs).

Déplacements dans l’appréhension du « travail »

Fab labs et makerspaces sont des lieux a priori non hiérarchisés, où s’agrègent des contributions volontaires. À la confluence du Do-It-Yourself et des échanges entre pairs, également dans une forme de prolongement de dispositions d’esprit communes dans le milieu hacker (Cf. Himanen, 2001), le fonctionnement des fab labs et des makerspaces laisse entrevoir une manière relativement originale de concevoir le travail (au moins par rapport à sa réification tendancielle et à sa réduction à un emploi fournissant une rémunération).

S’il y a du travail dans ces lieux, ce dernier n’y est pas envisagé de manière abstraite et parcellisée. Quand il s’agit de fabriquer un objet, celui-ci est le plus souvent envisagé de sa conception jusqu’à sa réalisation. Par contraste avec des formes industrielles qui ont pu être critiquées pour leurs tendances aliénantes, le travail réalisé (re)gagne du sens, dans la mesure où les membres des fab labs peuvent ainsi participer à l’ensemble d’un processus, y faire valoir leurs attentes et y insérer leurs idées. Pour ces participants, l’investissement personnel paraît pouvoir avoir un débouché tangible, à une échéance qui peut être certes plus ou moins longue. Les projets ne sont pas contraints par un temps imparti et chacun peut espérer pouvoir suivre le rythme qu’il souhaite.

À suivre…

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[1] Sur ce concept, voir Carroué, 2013.

[2] Sur ce type de cadre d’analyse, voir Callon, 1991, et sur ses perfectionnements plus récents, Dicken, Kelly, Olds, Yeung, 2001.

[3] Nicolas Buclet (2014) met ainsi les fab labs dans le sixième et dernier type de sa typologie d’économie de fonctionnalité.

[4] http://relab.be/, consulté le 12 juin 2014.

[5] http://www.labfab.fr/portfolio/plabs-recycle/, consulté le 12 juin 2014.

[6] Pour reprendre l’expression et la perspective de Nicolas Oliveri, « Logiciel libre et open source : une culture du don technologique », Quaderni, n° 76, automne 2011, pp. 111-119. URL : www.cairn.info/revue-quaderni-2011-3-page-111.htm





Des ressources technologiques aux capacités sociopolitiques

18 12 2014

Suite et deuxième partie (2) des billets précédents sur les pratiques développées dans les fab labs et makerspaces.

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Derrière la fascination diffuse pour les technologies de fabrication numérique, l’attention et les questions que peuvent susciter les fab labs tiennent aussi aux usages qu’ils semblent permettre. Les enjeux sont certes technologiques, mais surtout renvoient aux capacités qui peuvent être construites dans de tels espaces et aux formes de production qu’ils rendent possibles.


Une voie de réappropriation de la technologie

Un des arguments qui participe de l’attrait exercé par les fab labs est qu’ils permettraient d’exprimer, voire d’étendre, un potentiel de créativité plus ou moins latent, précisément en élargissant les capacités de fabrication à l’échelle de petits collectifs. Ces communautés cherchent la possibilité de développer leurs propres outils, concevoir leurs propres objets, en fonction de leurs besoins et de leur imagination.

Par la pratique et une assistance si nécessaire, ces espaces fonctionnent ainsi en favorisant une forme de réappropriation de certains outils. Dans un tel cadre, le rapport aux technologies peut être envisagé dans une logique plus conviviale, pour reprendre la perspective d’Ivan Illich[1], dans la mesure où elles sont rendues accessibles et maîtrisables, a priori sans discrimination de compétences, et où elles peuvent être plus proches des lieux de vie et des usages. Sur ce schéma, échoFab à Montréal lie par exemple accès aux technologies et autonomisation : « En transférant les activités de fabrication et de création au cœur des communautés, ses membres peuvent acquérir la maitrise des outils et diffuser les connaissances nécessaires à leur propre autonomisation. L’objectif de démocratisation technologique des Fab Labs vise aussi à accroitre l’accès aux technologies de fabrication pour favoriser la création »[2]. Avec ces initiatives peut donc devenir disponible un type d’espaces relativement nouveau où des individus peuvent exprimer des désirs créateurs, tout en conservant une appréhension et un contrôle de la finalité des technologies utilisées. Reconstruit, le rapport aux machines apparaît alors plus comme un rapport amateur que comme un rapport professionnel : d’un côté, le niveau d’exigence peut rester élevé, mais de l’autre, la liberté d’exploration et d’expérimentation est valorisée.

Apprendre en faisant et partager les connaissances

Outre cette possibilité de favoriser l’expression créative, l’état d’esprit qui imprègne les fab labs met aussi en avant la stimulation de l’apprentissage. Précisément, c’est par la pratique (la « bidouille » même, pour reprendre le terme qui y circule fréquemment) que l’apprentissage est souhaité, escompté et encouragé dans ce type de lieu. La dimension d’« éducation » est ainsi promue dans une des versions française de la charte des fab labs : « la formation dans le fab lab s’appuie sur des projets et l’apprentissage par les pairs ; vous devez prendre part à la capitalisation des connaissances et à l’instruction des autres utilisateurs »[3]. Il s’agit d’apprendre en faisant avec d’autres qui ont déjà appris dans le fab lab ou ailleurs (« Faire pour apprendre, non pas seul mais ensemble », comme le revendique par exemple le FacLab de l’Université de Cergy-Pontoise[4]).

« Open Bidouille Camp » est une initiative qui s’est développée sur ce type de principe, après une première expérimentation le 22 septembre 2012 à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). L’idée, mêlant la culture « open source », l’esprit du Do It Yourself, de la gratuité des échanges, la quête de réparabilité, sous forme d’ateliers thématiques, a été reconduite l’année suivante en février au Fac Lab de Gennevilliers et reprise depuis dans d’autres villes.

Derrière le propos technologique, la logique est donc aussi souvent celle de la capacitation. Certains fab labs portent en effet un discours qui peut rappeler celui de l’éducation populaire. Le projet de fab lab de Lannion, dans les Côtes-d’Armor, s’est constitué en affichant ce genre d’approche comme une de ses orientations constitutives : « Un des objectifs principaux du fablab est de donner accès aux citoyens aux connaissances et aux outils nécessaires pour comprendre comment un objet est fabriqué, comment il fonctionne, comment le modifier et comment le réparer. Bref : à se réapproprier des connaissances techniques peu accessibles au grand public »[5]. Le postulat courant dans ces projets est que les connaissances, même techniques, doivent circuler et qu’elles peuvent être partagées dans l’expérimentation en commun. Le rapport à la technique (de fait de plus en plus présente dans les environnements les plus quotidiens) et aux biens de consommation tend lui-même à devenir objet de questionnement, de sorte qu’il n’est plus simplement dans la passivité. D’où la valorisation de la dénomination de « makers » pour les personnes qui s’engagent dans ces activités : ils ne se contentent pas de consommer ; ils font. D’où aussi des formes de rapprochement avec l’éducation scientifique et technique en direction des jeunes générations, amenant conjointement des liens avec des réseaux associatifs (locaux ou plus larges) sur ce créneau, comme les « Petits Débrouillards » (par exemple sous forme de convention au fablab de Lannion).

Dans les activités, il n’y a pas d’assignation de rôles : celui qui a appris est invité à partager ses connaissances avec d’autres et à les accompagner dans leurs propres expérimentations. D’où le souhait également fréquent que ces lieux soient aussi propices aux rencontres : autrement dit, « [p]rivilégier l’interdisciplinarité et mettre en contact des personnes d’horizons différents », pour reprendre par exemple les termes avec lesquels sont présentées les valeurs du projet d’Artilect FabLab Toulouse[6].

Des possibilités nouvelles pour une production entre pairs et proche des territoires

Du point de vue des réalisations, le modèle est celui d’une production entre pairs où le produit n’est plus envisagé comme une « boîte noire ». Non seulement il s’agit de pouvoir en comprendre le fonctionnement, mais aussi de pouvoir le fabriquer sans être dépendant d’un processus industriel, lourd et donc inaccessible. Le rassemblement de machines et de compétences effectué dans ces lieux (re)donne des prises sur les processus de fabrication, (ré)introduit les participants dans des tâches que le système industriel avait opacifiées. Le rapport aux objets devient plus réflexif, notamment parce que les modalités de conception sont (ré)interrogées. Documenter les réalisations et surtout laisser ces informations en libre diffusion permet en outre de créer une forme de communs, avec des connaissances ou des expériences qui pourront ensuite être reprises par d’autres.

Vus sous cet angle, les fab labs et makerspaces peuvent devenir une pièce dans la reconquête de prises sur les conditions d’existence, précisément en offrant et en distribuant des capacités de production pour les artefacts constitutifs de la vie quotidienne. Bien sûr, il faut un nombre de participants suffisant, et surtout ayant une motivation suffisamment entretenue pour que ces organisations puissent fonctionner dans la durée.

Fab CityCertaines initiatives visent d’ailleurs à répandre ces lieux (qui sont aussi des lieux de sociabilité) dans les territoires. Soutenu par les autorités municipales, le projet du Fab Lab Barcelona a été élargi avec le souhait affiché d’installer des fab labs dans différents quartiers et de faire de la ville une « FabCity ». À Rennes, dans une inspiration proche, le projet situé au départ à l’Ecole européenne supérieure d’art de Bretagne est devenu celui d’un « Labfab étendu », devant permettre d’« infuser en réseau »[7]. Avec ces extensions, les fabs labs peuvent se présenter encore plus comme un moyen de ramener des outils et équipements technologiques sur des bases locales, dans un processus propre ensuite à renforcer des capacités pour aider à résoudre des problèmes également locaux, comme l’avait aussi envisagé Neil Gershenfeld : « And instead of bringing information technology (IT) to the masses, fab labs show that it’s possible to bring the tools for IT development, in order to develop and produce local technological solutions to local problems » (Gershenfeld, 2007, p. 13).

À suivre…

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[1] Pour lui : « L’outil est convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser, sans difficulté, aussi souvent ou aussi rarement qu’il le désire, à des fins qu’il détermine lui-même. L’usage que chacun en fait n’empiète pas sur la liberté d’autrui d’en faire autant » (Illich, 1973, p. 45).

[2] http://www.echofab.org/612-2/ , consulté le 14 juin 2014.

[3] http://fablabinternational.org/fr/fab-lab/charte-des-fab-labs , consulté le 10 avril 2014.

[4] http://www.faclab.org/apprendre-en-faisant/, consulté le 12 juin 2014.

[5] http://fablab-lannion.org/le-projet/un-lieu-d-education-populaire/ , consulté le 12 juin 2014.

[6] « Qui somme-nous ? », http://www.artilect.fr/420-2/, consulté le 12 juin 2014.

[7] « Le Labfab désormais fablab étendu sur les quartiers de Rennes », http://www.labfab.fr/non-classe/lancement-du-labfab-etendu-sur-les-quartiers-de-rennes/ , consulté le 11 avril 2014.





Une nouvelle forme d’atelier en version « high-tech » ?

17 12 2014

Pour commencer à présenter les logiques de fonctionnement des fab labs et makerspaces, suite et première partie (1) annoncée dans le billet précédent.

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Les espaces mis en service sont au croisement de logiques multiples et de différentes rationalités. L’attraction apparente vers les nouvelles technologies, celles liées à la fabrication spécialement, peut recouvrir des motivations diverses, qui ne sont justement pas réductibles à des enjeux technologiques.

Expérimentations émergentes

Les fab labs s’apparentent à des ateliers, mais se distinguent par les outils qu’ils utilisent (notamment des machines à commande numérique) et particulièrement par les qualités (voire les valeurs) mises en avant : à la différence du modèle de l’établissement industriel, ils sont conçus pour être ouverts, partagés, collaboratifs. Ils visent à permettre de concevoir, prototyper, fabriquer et tester les objets les plus divers (« presque tout », selon les promesses de Neil Gershenfeld[1]), avec un équipement de pointe mais accessible à un large public, plus large en tout cas que celui des professionnels déjà capables d’utiliser ce type d’équipement. Des machines potentiellement coûteuses (découpe laser, fraiseuse numérique, imprimante 3D, etc.), en plus du petit outillage complémentaire et de l’équipement informatique pour la CAO (conception assistée par ordinateur), sont mises à disposition pour un usage partagé (dans certains cas avec un « FabManager » qui assume la responsabilité de l’animation et de la coordination du lieu).

En principe, le label « fab lab » à proprement parler suppose l’acceptation d’une (courte) charte, qui garde l’empreinte du projet d’origine élaboré au MIT. La définition que donne la charte du MIT trace en effet presque déjà un projet collectif : « Les Fab Labs sont un réseau mondial de labs locaux, qui doppent (sic) l’inventivité en donnant accès à des outils de fabrication numérique ». En ajoutant aussi : « Les Fab Labs partagent le catalogue évolutif d’un noyau de capacités pour fabriquer (presque) n’importe quel objet, permettant aux personnes et aux projets d’être partagés »[2]. La dénomination « fab lab » a cependant été reprise largement en dehors de ce cadre et sans forcément faire référence à la filiation originelle. En fonction de la qualité des équipements proposés, et donc de leur coût (de quelques milliers de dollars ou d’euros à quelques centaines de milliers pour les plus gros fab labs), les configurations sont d’ailleurs variables et peuvent rendre les projets plus ou moins facilement réalisables. Les modèles d’organisation peuvent être également variés, selon leur orientation vers le secteur de l’enseignement, les entreprises ou le grand public (potentiellement même avec une orientation militante). Ces modèles laissent à chaque fois entrevoir des généalogies différenciées, mais aussi des intérêts et des valeurs encore hétérogènes. Fabien Eychenne (2012) avait tenté une typologie en distinguant trois types de fab labs. Ceux de types « éducationnel » sont plutôt reliés à des établissements d’enseignement, comme le Faclab de l’Université de Cergy-Pontoise, qui a même élaboré trois diplômes universitaires (DU) dans le prolongement du projet initial. Ceux de type « privé-business » traduisent plutôt les intérêts des entreprises qui en sont à l’origine, généralement dans une logique de soutien à l’innovation, comme le Creative People Lab du constructeur automobile Renault ou I2R (pour « incubateur d’innovation de rupture ») du département Énerbat de la R&D d’EDF. Ceux de type « grand public et pro amateurs » se veulent généralement ouverts sur l’environnement local et des usagers variés, qu’il s’agit d’intéresser aux formes plus personnelles de production, comme la Fabrique d’Objets Libres à Lyon qui se revendique comme un « laboratoire citoyen de fabrication ».

Quel que soit leur positionnement, ces lieux ont comme ambition commune d’élargir la diffusion des technologies de fabrication numérique, sous une forme de surcroît qui permette de rendre actifs les utilisateurs. Leurs projets, même s’ils peuvent être menés essentiellement par une seule personne, ne sont pas censés être réalisés de manière individualiste. Que ce soit pour réaliser des drones, des prothèses, ou tout objet plus ou moins utile, par exemple un appareil de mesure de la pollution atmosphérique intérieure comme au Nicelab, « laboratoire ouvert » de Nice, ou un « oreiller lumineux » comme au labfab de Rennes (pour « un réveil tout en douceur grâce à la luminothérapie »[3]), ces projets sont ainsi le produit de « communautés de pratique » (Wenger, 2005), dans lesquelles les participants se retrouvent dans un engagement mutuel et peuvent apprendre en partageant informations et compétences.

En France, des acteurs gouvernementaux ont marqué un intérêt pour cette dynamique apparemment montante, mais l’ont abordé sous un angle essentiellement économique. L’appel à projets « Aide au développement des ateliers de fabrication numérique », lancé en 2013 par la Direction Générale de la Compétitivité de l’Industrie et des Services du Ministère du Redressement productif, est resté aligné sur une vision fortement entrepreneuriale et soucieuse de débouchés économiques[4]. Sur les 154 dossiers déposés pour cette aide au financement de projets, 14 ont été sélectionnés, non sans polémique d’ailleurs dans une partie du milieu des fab labs à cause de l’opacité des critères de choix et une orientation jugée justement trop entrepreneuriale.

Au-delà du prisme de l’innovation

Par la mobilisation conjointe des énergies collaboratives et des ressources technologiques dérivées du « numérique », ces lieux expérimentaux peuvent véhiculer une logique d’innovation, mais paraissent aussi mettre en acte des réflexions et aspirations d’un courant d’auteurs qui avaient commencé, à partir des années 1960 et 1970, à compléter leur critique du modèle industriel par une esquisse de voies alternatives : Murray Bookchin (1974) sur la possibilité d’une « technologie libératrice », Ivan Illich (1973) sur la « convivialité » des outils, Fritz Schumacher (1978) sur les « technologies intermédiaires », André Gorz sur la défense de la sphère d’autonomie (Gollain, 2009), Ingmar Granstedt (2007 ; 2010) sur les outils « autonomes ».

C’est dans ce type de perspective et de filiation que fab labs et makerspaces pourraient représenter une forme de projet également politique, avec une tonalité presque émancipatrice. Au-delà de la rhétorique de l’innovation, ils semblent proposer une voie de réappropriation des outils et des activités de production. Ces ateliers visent des performances presque comparables aux équipements industriels, mais en gardant un positionnement proche de l’artisanat, qui peut ainsi être plus adapté aux désirs et besoins. Conçus de manière participative, les projets paraissent pouvoir devenir plus facilement appropriables par des populations plus ou moins proches.

Fab Lab HouseSur ce principe, une série de partenaires autour du Fab Lab Network et du Fab Lab Barcelona s’est par exemple lancée dans la conception et la fabrication d’une petite maison (Fab Lab House[5]) capable d’utiliser les ressources de son environnement (le soleil notamment) pour être auto-suffisante en énergie. Comme ce projet vise la collectivité la plus large, ses caractéristiques peuvent être récupérées sur un wiki (http://wiki.fablabbcn.org/Fab_Lab_House_Model) qui permet de retrouver spécifications et étapes de réalisation.

Les organisations qui s’expérimentent paraissent suffisamment flexibles pour être capables d’agréger de manière non sélective des contributions variées, tout en portant et en incarnant un modèle collaboratif. Mais l’analogie avec les coopératives ne fonctionne pas complètement, dans la mesure où les participations peuvent être plus fluides et où les projets ne sont pas forcément structurés par des besoins économiques précis. De fait, en France, lorsque le projet vise un public large, le statut associatif est plus souvent privilégié.

Ces expérimentations ont même commencé à s’agréger dans un mouvement qui ambitionne de s’étendre à une échelle mondiale. L’International Fab Lab Association prétend aider à promouvoir, organiser et structurer la communauté qui s’est développée[6]. Si le nombre d’implantations augmente notablement, une part de la population peut espérer accéder à de nouvelles capacités de production dans un environnement proche. L’inspirateur des fab labs, Neil Gershenfeld, a pu lui-même appuyer ce type de vision en lui donnant une portée extensive : « Ces laboratoires font partie d’un « mouvement maker » plus vaste et composé d’adeptes d’un do-it-yourself en version haute technologie, qui sont en train de démocratiser l’accès aux moyens modernes de fabriquer des choses » (Gershenfeld, 2012, p. 48, traduction personnelle). Il n’est pas seul à esquisser cette dynamique et il y a dans ces communautés une forme de conscience que certains ressorts déjà plus ou moins présents peuvent effectivement aider à renverser des dépendances.

À suivre…

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[1] Voir par exemple Gershenfeld, 2012.

[2] Traduction en français consultée le 12 juin 2014 sur http://wiki.fablab.is/wiki/Fab_Charter/fr . Pour la version originale (car les traductions peuvent varier), voir « The Fab Charter », http://fab.cba.mit.edu/about/charter/

[3] http://www.labfab.fr/portfolio/oreiller-lumineux/, consulté le 12 juin 2014.

[4] « Les projets devront viser le développement économique des entreprises, et à ce titre devront proposer des services à destination des entreprises. Dans cette optique, les projets devront s’engager dans un travail de recherche d’une pérennité économique, et devront prévoir de définir et de tester un modèle économique impliquant les entreprises utilisatrices » (http://www.dgcis.gouv.fr/secteurs-professionnels/aide-au-developpement-des-ateliers-fabrication-numerique, consulté le 11 avril 2014).

[5] Un site lui est dédié : http://www.fablabhouse.com/en

[6] Cf. « Why we are here », http://www.fablabinternational.org/fab-association/why-we-are-here, consulté le 6 avril 2014.





« Fab labs », « makerspaces » : entre innovation et émancipation ? »

16 12 2014

Sous ce titre est récemment paru un article dans le dernier numéro (n° 334, octobre 2014) de la Revue internationale de l’économie sociale (RECMA).
Pour rendre accessible son contenu, je vais le reproduire en une série de cinq billets. En voici ci-dessous l’introduction, qui sera donc le premier billet.

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Rattrapés par les enthousiasmes technophiles et l’idéologie entrepreneuriale, les fab labs (fabrication laboratories) pourraient facilement passer pour un nouvel avatar de l’économie de l’innovation[1]. Une espèce de variante des « start-up » ou la manifestation d’un esprit similaire. Ces lieux de fabrication et surtout d’expérimentation, à base de technologies numériques généralement, sont alors presque assimilés (voire réduits) à des incubateurs d’entreprises orientés vers les technologies innovantes. C’est une possibilité, mais parmi d’autres, notamment si on la replace dans une tendance au développement d’une multiplicité d’espaces plus ou moins communautaires visant à partager l’accès à des équipements sophistiqués à vocation productive, comme les makerspaces également, cet autre type de lieu permettant de se réunir et collaborer pour créer et fabriquer en commun.

Gershenfeld - Fab _ The Coming Revolution on Your DesktopInitialement, les fab labs sont certes des ateliers orientés vers les nouvelles technologies, mais conçus pour être accessibles à des non-professionnels : ils mettent à disposition des outils avancés, généralement plus facilement disponibles dans le monde industriel, afin que leurs utilisateurs puissent fabriquer leurs propres objets. L’idée, inspirée du travail du Professeur Neil Gershenfeld à la fin des années 1990 au Massachusetts Institute of Technology (MIT)[2], portée également par son laboratoire (le Center for Bits and Atoms), a été reprise dans de nombreux pays, et pas seulement ceux habituellement considérés comme étant les plus avancés techniquement, puisque des fab labs réputés sont aussi présents au Ghana et en Inde par exemple[3].

Le mouvement ainsi lancé a eu tendance à être absorbé par tout un discours emphatique allant jusqu’à annoncer une « nouvelle révolution industrielle »[4]. Mais fab labs et makerspaces (les dénominations diverses recouvrant en fait souvent des démarcations poreuses[5]) semblent révéler d’autres potentialités et peuvent aussi représenter une nouvelle forme, actualisée, d’ateliers communautaires ou d’ateliers de quartier. Un penseur critique comme André Gorz, dans ses dernières années, a défendu ce genre d’espoir, dans une forme de réactualisation et de promotion de « l’autoproduction communale coopérative »[6]. La formulation était encore dans le registre de l’hypothèse. Avec le développement notable de ces lieux, une telle hypothèse peut-elle trouver davantage de substance ? Plus précisément, fab labs et makerspaces peuvent-ils constituer un mode de production (si on les analyse par leurs débouchés) ou un système productif différent (si on les analyse par leur tissu organisationnel et leur inscription spatiale) ? Dans quelle mesure ? Même s’ils paraissent se situer à l’écart de l’ordre industriel, peuvent-ils l’affecter, le perturber ?

Les potentialités des fab labs semblent tenir à l’assemblage qu’ils réalisent[7] : des machines qui se rapprochent des standards professionnels, des modes de fonctionnement basés sur l’ouverture, des cadres relationnels propices aux échanges et à un apprentissage en commun. Comparés à l’ordre industriel, ces lieux laissent entrevoir des possibilités de reconfigurations multiples et interreliées, en l’occurrence dans le rapport :
– aux équipements et systèmes techniques ;
– au travail et aux fonctionnements organisationnels ;
– à l’espace et aux territoires ;
– aux objets et aux matières ;
– aux circuits économiques.

Pour mieux appréhender ces potentialités (dépendant donc des types d’acteurs qui s’agrègent aux projets, mais aussi des intérêts et valeurs qu’ils vont introduire et pousser, des utilisations et pratiques qu’ils vont promouvoir), la suite de l’article reviendra d’abord sur les caractéristiques de ces lieux et les promesses qu’ils paraissent ainsi porter[8] (1). On montrera ensuite en quoi ces espaces participent d’une redistribution de capacités, pas seulement techniques (2). Si un système productif paraît presque prendre forme à distance de l’ordre industriel, il s’agira enfin d’en évaluer les forces et les implications, y compris politiques (3).

À suivre donc…

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[1] Cf. « Les Fab Labs, l’avenir de l’innovation », L’Entreprise, 18/10/2013, http://lentreprise.lexpress.fr/conduite-de-projets/les-fab-labs-l-avenir-de-l-innovation_43717.html

[2] Pour une présentation et une remise en perspective du projet, voir Neil Gershenfeld, 2007.

[3] « Fab Wiki », le wiki de la « communauté » des fab labs, permet entre autres de suivre l’augmentation du nombre d’implantations (du moins celles enregistrées) à travers le monde (http://wiki.fablab.is/wiki/Portal:Labs). S’agissant de la France, 70 initiatives étaient recensées début août 2014, dont 25 « en développement » et 5 « en projet ».

[4] Parmi les textes influents, voir par exemple Anderson, 2012.

[5] On ne traitera pas ici des TechShops, qui sont une version proche, mais où, dans une logique commerciale, les usagers doivent payer pour l’utilisation des machines, souvent plus professionnelles, et les formations éventuelles.

[6] « Crise mondiale, décroissance et sortie du capitalisme », in Gorz, 2008, p. 121. Voir aussi les derniers passages de Gorz, 2007, p. 105-106.

[7] Sur l’intérêt d’une approche par les potentialités (« potentialisme technologique »), voir également Rumpala, 2013a.

[8] Cet article s’appuie sur une recherche en cours sur les processus d’expérimentation d’alternatives sociales à l’écart du marché et de l’État, les types d’activités originales qu’elles déploient et les formes d’affinités qu’elles peuvent trouver entre elles malgré leur diversité.





Conclusion : Conditions de libération des potentialités technologiques et devenir politique de l’impression 3D

28 09 2012

Suite et fin de la série de billets qui a tenté de proposer un regard politique sur les imprimantes 3D. À quelques ajustements près toujours possibles, c’est cet ensemble qui devrait donc être présenté le mois prochain à la conférence internationale « Materialism and World Politics ».

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Les imprimantes 3D sont une preuve par l’exemple qu’il est possible de produire autrement. Autrement que de manière massive, centralisée, standardisée. Bien sûr, cette technologie n’est pas encore à un stade abouti, mais ce serait dommage de l’ignorer sous le prétexte de son devenir incertain, car elle pourrait bien avoir des effets à une plus large échelle que celle des expériences et bricolages dans lesquels paraissent pour l’instant encore largement ses concepteurs et ses utilisateurs. Les potentialités envisageables sont d’autant plus stimulantes à analyser qu’elles ravivent les questionnements sur les interrelations entre le technique et le politique, notamment sur la façon dont des avancées techniques peuvent étendre des capacités politiques.

Certes, les potentialités offertes ne sont pas encore actualisées, mais des trajectoires intéressantes sont discernables. En se développant, la technologie de l’impression 3D tend aussi à diffuser des valeurs, qui permettent effectivement, comme on l’a vu, de rallier une communauté. Ces valeurs contribuent à mettre en avant la créativité et la capacité à faire soi-même. Ces nouveaux outils semblent amener de nouveaux modes de production et consommation, et donc potentiellement des rapports différents aux marchandises. Le changement envisageable ne serait pas impulsé « par le haut », mais de manière diffuse, la technologie rendant possible de nouvelles pratiques qui, en se généralisant, pourraient elles-mêmes avoir des effets systémiques.

Ces effets sont politiques, même s’ils partent de la vie ordinaire des individus et des évolutions qui y sont rendues possibles. Ce type d’outil est de nature à déstabiliser la valeur travail qui a accompagné le développement de la société industrielle. Si la consommation se reporte vers une autoproduction, cela peut inciter un certain nombre d’individus à réduire le niveau de revenu recherché, a fortiori dans un contexte économique où l’obtention d’un emploi stable et rémunérateur devient plus difficile. Cela pourrait même aller jusqu’à toucher le marché du travail qui pourrait alors entrer dans une phase de transition. De fait, les besoins en main d’œuvre ne seraient plus les mêmes, spécialement dans les industries manufacturières qui perdraient leurs débouchés et donc leur raison d’être[1]. Et au plan individuel, si chacun peut se fabriquer ses propres objets, cela peut réduire la nécessité d’avoir un emploi salarié à temps plein. On assisterait alors à une désintensification des activités marchandes et à une redistribution des flux monétaires, voire au tarissement de certains.

La diffusion de cette technologie passera toutefois par des phases d’expérimentation avant d’être éventuellement appropriée par les utilisateurs. Les potentialités que paraît promettre une technologie peuvent ne pas être toutes réalisées, ou pas complètement, ou alors se révéler dans des temporalités plus ou moins longues. Qu’elle devienne accessible ne signifie pas forcément qu’elle sera intégrée dans des pratiques courantes au point de faire partie des évidences quotidiennes (notamment pour les plus démunis).

L’infrastructure économique peut aussi ne subir que des évolutions partielles. Les imprimantes sur papier n’ont pas fait disparaître les livres et les éditeurs. Une technologie peut aussi être ressaisie par des acteurs économiques puissants qui peuvent s’en servir pour adapter des dynamiques évolutives à leur profit. Il est aussi possible d’imaginer que l’impression 3D soit vue par certaines entreprises comme un moyen de gagner encore plus de flexibilité dans leur processus productif, en mettant en place de nouvelles formes de sous-traitance.

La place de cette technologie se jugera surtout à la façon dont elle va s’interposer dans le rapport de la vie humaine aux choses. Dans un monde saturé par les objets, ce qui compte en définitive n’est pas seulement la manière de fabriquer, mais aussi les artefacts qui sont mis au monde, leur nature, leur quantité, les intentions qui les ont portés, les désirs qu’ils rencontrent… L’impression tridimensionnelle n’est qu’un moyen qui semble laisser indéterminée la question de l’utilité de ce qui va être produit avec, glissant finalement sur l’ontologie des objets.


[1] Certains journaux économiques vont jusqu’à esquisser une forme de vision enchantée s’agissant de l’emploi, avec un déplacement du travail vers des emplois plus qualifiés, comme dans cette description : « Most jobs will not be on the factory floor but in the offices nearby, which will be full of designers, engineers, IT specialists, logistics experts, marketing staff and other professionals. The manufacturing jobs of the future will require more skills. Many dull, repetitive tasks will become obsolete: you no longer need riveters when a product has no rivets » (« The third industrial revolution: The digitisation of manufacturing will transform the way goods are made—and change the politics of jobs too », The Economist, April 21st 2012, http://www.economist.com/node/21553017)





Points de friction autour des imprimantes 3D

27 09 2012

Suite et troisième partie (III) des billets précédents sur les implications potentiellement politiques des imprimantes 3D.

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Pour ne pas céder au messianisme technologique, il faut toutefois rester conscient des obstacles que la diffusion de ces technologies va probablement rencontrer, à commencer par ceux posés par les différents acteurs qui n’ont pas intérêt à ce qu’elles se développent, et ceux résultant des contraintes écologiques et de la disponibilité de ressources suffisantes. Ces conditions et contraintes sont susceptibles de générer tensions et conflits, et peuvent donc influer notablement sur la trajectoire future de l’impression 3D.

Enjeux écologiques et déplacement de la question des ressources

Parce qu’elles restent des machines à produire des artefacts, les imprimantes 3D n’échapperont pas aux enjeux écologiques de « soutenabilité ». Ces enjeux sont liés aux impacts matériels des ressources consommées et aux effets environnementaux du processus de fabrication. D’une part, ces machines requièrent des matériaux qui n’existent pas forcément à l’état naturel. D’autre part, elles consomment de l’énergie et peuvent aussi engendrer des déchets.

Par qui et comment vont pouvoir être produits les matériaux de base ? Le plastique, sous diverses formes, est pour l’instant le plus couramment proposé. Son utilisation, selon ses modalités de production, peut être problématique. Les enjeux sont là similaires à ceux du remplacement des plastiques d’origine pétrolière par d’autres types issus de matières premières « naturelles » et renouvelables. Pour autant, cette technologie suit des développements qui incitent aussi une partie des acteurs intéressés à des réflexions sur les matériaux.

Sous d’autres aspects, cette technologie a aussi des avantages d’un point de vue écologique. Avec des produits conçus en open source et la disponibilité d’imprimantes 3D pour fabriquer des pièces détachées, la réparation devient plus facilement réalisable. Mais cela suppose qu’en amont, les produits soient conçus pour être facilement réparables. À l’image des catalogues de produits qui existent déjà en ligne, cela peut conduire au développement de catalogues de pièces détachées, notamment pour des produits qui ne sont plus disponibles. Cette possibilité de réparation peut donner une plus grande longévité aux objets et ainsi contourner l’obsolescence programmée qui avait pu tenter certaines entreprises pour entretenir les ventes sur leur marché.

La moindre consommation de matière est aussi un argument utilisé par certains promoteurs de ces machines. Ce mode de fabrication réduit les pertes et chutes de matériaux qui se produisent avec des machines plus traditionnelles. Le besoin d’emballages peut être aussi réduit, ce qui permettrait d’une autre manière de générer moins de déchets.

On peut toutefois aussi se demander si ce type d’outil ne va pas encourager à produire toutes sortes de gadgets, et à jeter plus et plus facilement. Le désir peut être satisfait (trop) immédiatement (« Je le veux, donc je me l’imprime »). L’outil arrive en effet dans une société consumériste, dont un des moteurs était la stimulation du désir de possession d’objets. Pas sûr donc que la quantité de biens consommés en soit réduite pour autant. L’augmentation du coût des matières premières peut en revanche jouer comme un frein à une utilisation trop facile.

Si des biens deviennent facilement disponibles (parce qu’échappant à la rareté marchandisée), il n’en reste pas moins qu’il faut gérer les objets en fin de vie. Des réflexions commencent à se développer sur le recyclage des matériaux utilisables dans les imprimantes 3D. Certaines vont jusqu’à essayer de boucler les cycles, en faisant en sorte que la matière des objets fabriqués puisse être broyée et récupérée pour des utilisations futures[1].

D’ailleurs, cette technologie ne réduit pas la question des ressources ; elle la déplace. Avec la banalisation de ce type de machines, les matériaux vont devenir un enjeu majeur et le contrôle de leurs circuits de production va devenir stratégique.

L’obstacle des régimes de propriété

Toute technologie qui est de nature à déstabiliser l’ordre établi subit des critiques et des blocages, spécialement de la part de ceux qui pouvaient bénéficier de cet ordre. S’agissant de l’impression 3D, un des fronts qui ont commencé à s’ouvrir est celui qui touche au régime de la propriété intellectuelle. Ces questions de propriété intellectuelle sont importantes pour les entreprises et acteurs économiques qui espèrent un gain financier de leur production. Certaines industries peuvent en effet craindre de subir le même sort que les industries de la musique et du cinéma suite au développement des technologies de partage de fichiers. D’autant que la technologie des scanners 3D a aussi connu un développement notable et que, grâce à elle, il devient ainsi possible de numériser des objets physiques sous forme de fichiers informatiques (voire maintenant à partir d’un smartphone). Si la reproduction des objets devient plus facile, tirer un profit de la vente de ces mêmes objets risque en revanche de devenir plus difficile pour ceux qui en étaient les producteurs traditionnels. Bref, les industriels ne vont probablement pas tarder à dénoncer de nouveaux types de « pirates »[2].

Ce genre de craintes peut être renforcé par des initiatives comme celle du site The Pirate Bay, connu pour permettre à ses membres de partager et télécharger facilement une grande masse de fichiers indexés. En janvier 2012, le portail a proposé une nouvelle catégorie, les « Physibles », devant donner accès à des fichiers d’objets imprimables en trois dimensions[3].

Prévoyant les blocages de la part de certains intérêts économiques, une partie de la communauté des adeptes de l’impression 3D a aussi engagé la réflexion sur un terrain plus juridique. L’organisation américaine Public Knowledge, dont le travail vise notamment à maintenir un Internet ouvert, a publié fin 2010 un « livre blanc » pour défendre les possibilités d’innovations entrevues dans cette technologie et essayer de prévenir les usages hostiles de la législation sur la propriété intellectuelle[4]. Le 28 avril 2011, Public Knowledge, avec les fondateurs de différentes start-ups, a aussi organisé une rencontre à Washington pour essayer de sensibiliser les décideurs publics et montrer les enjeux stratégiques de l’impression 3D.

Les problèmes de propriété intellectuelle pourraient tomber à partir du moment où les objets prototypés sont proposés sous des licences du type « Creative Commons »[5]. Ce système de licences permet de fournir une garantie juridique tout en laissant des possibilités de libre circulation aux œuvres ainsi enregistrées. Elles sont par exemple utilisées sur la plateforme de partage Thingiverse. Des réflexions ont aussi été engagées au sein de l’organisation Creative Commons pour établir des licences inspirées du modèle utilisable pour les logiciels en open source, mais sous une forme plus adaptée aux objets matériels. La communauté qui s’est constituée autour de l’impression 3D reste de fait largement attachée aux principes de l’open source, qui laisse effectivement la possibilité d’améliorer la conception des objets proposés.


[1] Des recherches de ce type ont été engagées au Creative Machines Lab de l’Université Cornell. Cf. Jonathan D. Hiller, Hod Lipson, « Fully Recyclable Multi-Material Printing », http://creativemachines.cornell.edu/sites/default/files/SFF09_Hiller3.pdf . Voir aussi Christian Baechler, Matthew DeVuono, Joshua M. Pearce, « Distributed Recycling of Waste Polymer into RepRap Feedstock », Rapid Prototyping Journal, vol. 19, n° 2, 2013.

[2] Pour un éclairage sur les cadres législatifs disponibles, notamment au Royaume-Uni et en Europe, voir Simon Bradshaw, Adrian Bowyer and Patrick Haufe, « The Intellectual Property implications of low-cost 3D printing », ScriptEd, vol. 7, n° 1, April 2010, pp. 5-31.

[3] En formulant cette conviction : « We believe that the next step in copying will be made from digital form into physical form. It will be physical objects. Or as we decided to call them: Physibles. Data objects that are able (and feasible) to become physical. We believe that things like three dimensional printers, scanners and such are just the first step. We believe that in the nearby future you will print your spare sparts for your vehicles. You will download your sneakers within 20 years » (http://thepiratebay.se/blog/203 , consulté le 12 septembre 2012).

[4] Michael Weinberg, « It Will Be Awesome if They Don’t Screw it Up: 3D Printing, Intellectual Property, and the Fight Over the Next Great Disruptive Technology », Public Knowledge, November 2010, http://www.publicknowledge.org/it-will-be-awesome-if-they-dont-screw-it-up

[5] Cf. Jean-Baptiste Soufron, « Standards ouverts, open source, logiciels et contenus libres : l’émergence du modèle du libre », Esprit, 3/2009 (Mars/avril), pp. 128-136.