Points de friction autour des imprimantes 3D

27 09 2012

Suite et troisième partie (III) des billets précédents sur les implications potentiellement politiques des imprimantes 3D.

* * *

Pour ne pas céder au messianisme technologique, il faut toutefois rester conscient des obstacles que la diffusion de ces technologies va probablement rencontrer, à commencer par ceux posés par les différents acteurs qui n’ont pas intérêt à ce qu’elles se développent, et ceux résultant des contraintes écologiques et de la disponibilité de ressources suffisantes. Ces conditions et contraintes sont susceptibles de générer tensions et conflits, et peuvent donc influer notablement sur la trajectoire future de l’impression 3D.

Enjeux écologiques et déplacement de la question des ressources

Parce qu’elles restent des machines à produire des artefacts, les imprimantes 3D n’échapperont pas aux enjeux écologiques de « soutenabilité ». Ces enjeux sont liés aux impacts matériels des ressources consommées et aux effets environnementaux du processus de fabrication. D’une part, ces machines requièrent des matériaux qui n’existent pas forcément à l’état naturel. D’autre part, elles consomment de l’énergie et peuvent aussi engendrer des déchets.

Par qui et comment vont pouvoir être produits les matériaux de base ? Le plastique, sous diverses formes, est pour l’instant le plus couramment proposé. Son utilisation, selon ses modalités de production, peut être problématique. Les enjeux sont là similaires à ceux du remplacement des plastiques d’origine pétrolière par d’autres types issus de matières premières « naturelles » et renouvelables. Pour autant, cette technologie suit des développements qui incitent aussi une partie des acteurs intéressés à des réflexions sur les matériaux.

Sous d’autres aspects, cette technologie a aussi des avantages d’un point de vue écologique. Avec des produits conçus en open source et la disponibilité d’imprimantes 3D pour fabriquer des pièces détachées, la réparation devient plus facilement réalisable. Mais cela suppose qu’en amont, les produits soient conçus pour être facilement réparables. À l’image des catalogues de produits qui existent déjà en ligne, cela peut conduire au développement de catalogues de pièces détachées, notamment pour des produits qui ne sont plus disponibles. Cette possibilité de réparation peut donner une plus grande longévité aux objets et ainsi contourner l’obsolescence programmée qui avait pu tenter certaines entreprises pour entretenir les ventes sur leur marché.

La moindre consommation de matière est aussi un argument utilisé par certains promoteurs de ces machines. Ce mode de fabrication réduit les pertes et chutes de matériaux qui se produisent avec des machines plus traditionnelles. Le besoin d’emballages peut être aussi réduit, ce qui permettrait d’une autre manière de générer moins de déchets.

On peut toutefois aussi se demander si ce type d’outil ne va pas encourager à produire toutes sortes de gadgets, et à jeter plus et plus facilement. Le désir peut être satisfait (trop) immédiatement (« Je le veux, donc je me l’imprime »). L’outil arrive en effet dans une société consumériste, dont un des moteurs était la stimulation du désir de possession d’objets. Pas sûr donc que la quantité de biens consommés en soit réduite pour autant. L’augmentation du coût des matières premières peut en revanche jouer comme un frein à une utilisation trop facile.

Si des biens deviennent facilement disponibles (parce qu’échappant à la rareté marchandisée), il n’en reste pas moins qu’il faut gérer les objets en fin de vie. Des réflexions commencent à se développer sur le recyclage des matériaux utilisables dans les imprimantes 3D. Certaines vont jusqu’à essayer de boucler les cycles, en faisant en sorte que la matière des objets fabriqués puisse être broyée et récupérée pour des utilisations futures[1].

D’ailleurs, cette technologie ne réduit pas la question des ressources ; elle la déplace. Avec la banalisation de ce type de machines, les matériaux vont devenir un enjeu majeur et le contrôle de leurs circuits de production va devenir stratégique.

L’obstacle des régimes de propriété

Toute technologie qui est de nature à déstabiliser l’ordre établi subit des critiques et des blocages, spécialement de la part de ceux qui pouvaient bénéficier de cet ordre. S’agissant de l’impression 3D, un des fronts qui ont commencé à s’ouvrir est celui qui touche au régime de la propriété intellectuelle. Ces questions de propriété intellectuelle sont importantes pour les entreprises et acteurs économiques qui espèrent un gain financier de leur production. Certaines industries peuvent en effet craindre de subir le même sort que les industries de la musique et du cinéma suite au développement des technologies de partage de fichiers. D’autant que la technologie des scanners 3D a aussi connu un développement notable et que, grâce à elle, il devient ainsi possible de numériser des objets physiques sous forme de fichiers informatiques (voire maintenant à partir d’un smartphone). Si la reproduction des objets devient plus facile, tirer un profit de la vente de ces mêmes objets risque en revanche de devenir plus difficile pour ceux qui en étaient les producteurs traditionnels. Bref, les industriels ne vont probablement pas tarder à dénoncer de nouveaux types de « pirates »[2].

Ce genre de craintes peut être renforcé par des initiatives comme celle du site The Pirate Bay, connu pour permettre à ses membres de partager et télécharger facilement une grande masse de fichiers indexés. En janvier 2012, le portail a proposé une nouvelle catégorie, les « Physibles », devant donner accès à des fichiers d’objets imprimables en trois dimensions[3].

Prévoyant les blocages de la part de certains intérêts économiques, une partie de la communauté des adeptes de l’impression 3D a aussi engagé la réflexion sur un terrain plus juridique. L’organisation américaine Public Knowledge, dont le travail vise notamment à maintenir un Internet ouvert, a publié fin 2010 un « livre blanc » pour défendre les possibilités d’innovations entrevues dans cette technologie et essayer de prévenir les usages hostiles de la législation sur la propriété intellectuelle[4]. Le 28 avril 2011, Public Knowledge, avec les fondateurs de différentes start-ups, a aussi organisé une rencontre à Washington pour essayer de sensibiliser les décideurs publics et montrer les enjeux stratégiques de l’impression 3D.

Les problèmes de propriété intellectuelle pourraient tomber à partir du moment où les objets prototypés sont proposés sous des licences du type « Creative Commons »[5]. Ce système de licences permet de fournir une garantie juridique tout en laissant des possibilités de libre circulation aux œuvres ainsi enregistrées. Elles sont par exemple utilisées sur la plateforme de partage Thingiverse. Des réflexions ont aussi été engagées au sein de l’organisation Creative Commons pour établir des licences inspirées du modèle utilisable pour les logiciels en open source, mais sous une forme plus adaptée aux objets matériels. La communauté qui s’est constituée autour de l’impression 3D reste de fait largement attachée aux principes de l’open source, qui laisse effectivement la possibilité d’améliorer la conception des objets proposés.


[1] Des recherches de ce type ont été engagées au Creative Machines Lab de l’Université Cornell. Cf. Jonathan D. Hiller, Hod Lipson, « Fully Recyclable Multi-Material Printing », http://creativemachines.cornell.edu/sites/default/files/SFF09_Hiller3.pdf . Voir aussi Christian Baechler, Matthew DeVuono, Joshua M. Pearce, « Distributed Recycling of Waste Polymer into RepRap Feedstock », Rapid Prototyping Journal, vol. 19, n° 2, 2013.

[2] Pour un éclairage sur les cadres législatifs disponibles, notamment au Royaume-Uni et en Europe, voir Simon Bradshaw, Adrian Bowyer and Patrick Haufe, « The Intellectual Property implications of low-cost 3D printing », ScriptEd, vol. 7, n° 1, April 2010, pp. 5-31.

[3] En formulant cette conviction : « We believe that the next step in copying will be made from digital form into physical form. It will be physical objects. Or as we decided to call them: Physibles. Data objects that are able (and feasible) to become physical. We believe that things like three dimensional printers, scanners and such are just the first step. We believe that in the nearby future you will print your spare sparts for your vehicles. You will download your sneakers within 20 years » (http://thepiratebay.se/blog/203 , consulté le 12 septembre 2012).

[4] Michael Weinberg, « It Will Be Awesome if They Don’t Screw it Up: 3D Printing, Intellectual Property, and the Fight Over the Next Great Disruptive Technology », Public Knowledge, November 2010, http://www.publicknowledge.org/it-will-be-awesome-if-they-dont-screw-it-up

[5] Cf. Jean-Baptiste Soufron, « Standards ouverts, open source, logiciels et contenus libres : l’émergence du modèle du libre », Esprit, 3/2009 (Mars/avril), pp. 128-136.


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2 responses

15 10 2012
15 10 2012
yrumpala

Il y a des arguments plus optimistes : http://www.acceler8or.com/2012/02/there-are-big-differences-between-3d-printing-vr/
Mais on n’est effectivement pas obligé d’être convaincu.

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