Penser le futur d’une démocratie sans croissance

2 03 2015

Le billet qui suit (et qui devrait être complété par d’autres par la suite) est aussi paru sur le site nonfiction.fr dans la rubrique « Actualité des idées ».

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Lors du prochain congrès de l’Association Française de Science Politique (AFSP) en juin à Aix-en-Provence aura lieu une « section thématique » intitulée « Démocratie sans croissance : théories, institutions et pratiques » (et à laquelle je participerai). Rares sont effectivement les occasions de réfléchir aux implications qu’une absence de « croissance économique » peut avoir sur la démocratie et son fonctionnement.

Question dérangeante ? De fait, elle n’apparaît posée que dans une littérature très réduite (voir par exemple Peter A. Victor, Managing Without Growth: Slower by Design, Not Disaster, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2008), et lorsque l’est, de manière souvent marginale. Que la « croissance » puisse ne pas revenir dans les pays industrialisés ou qu’elle puisse être considérée comme une lubie dépassée, voilà des idées qui défient encore majoritairement l’imagination… Mais pas forcément dans la fiction, qui permet de faire fonctionner ce type d’hypothèse et de tester comment une société peut malgré tout tenir.

Pour des raisons multiples, cette absence de « croissance » peut être subie ou souhaitée (ou alors la question finit par ne plus faire sens, sous l’effet d’une inattention ou d’un délaissement progressif et plus ou moins conscient). Évidemment, on peut prendre le sujet classiquement par la théorie politique (en étudiant par exemple des courants comme ceux de la décroissance, de l’écosocialisme, du convivialisme, etc.), mais il peut être intéressant de compléter en explorant d’autres voies. La science-fiction offre un matériau qui peut avoir autant de légitimité que d’autres formes de spéculation en théorie politique (« contrat social », « voile d’ignorance », etc.). Elle permet d’expérimenter sans craindre les risques de l’expérience sociale qui tourne mal. Ses constructions narratives peuvent de la sorte aider à renouveler l’appréhension d’enjeux éthiques et politiques, en introduisant des hypothèses plus ou moins audacieuses, en déplaçant et repoussant plus loin les frontières du pensable[1]. Ce qui rapproche d’un type de mérite que Fredric Jameson, en l’inscrivant presque dans le registre de la révélation, accorde au « genre utopique » : « sa vocation profonde est de faire percevoir, sur un mode local et déterminé, avec une plénitude de détails concrets, notre incapacité constitutionnelle à imaginer l’Utopie : ce qui n’est pas dû à un échec de l’imagination individuelle, mais résulte au contraire de la clôture systémique, culturelle et idéologique qui nous retient tous prisonniers »[2]. L’imagination qui prend le futur pour support peut ainsi fournir des ressources pour en quelque sorte tester des modes d’organisation socio-politique inédits ou décalés.

Comme la « croissance économique » fait presque figure de modèle civilisationnel, il peut paraître en revanche difficile de trouver dans l’imaginaire fictionnel d’autres schémas que celui d’un effondrement généralisé, où les individus seraient amenés à survivre dans des environnements redevenus hostiles et propices au retour des comportements les plus barbares. Même si le stock est plus réduit, il est quand même possible de trouver des descriptions moins apocalyptiques. Pour jouer sur les contrastes dans les formes imaginables de démocratie sans croissance, en voici deux représentations très différentes dans leurs cadres et leurs postulats de départ, en l’occurrence une version « low tech » et une version « high tech » qui permettent de mettre en scène des modes d’organisation collective plutôt éloignés de ceux qui nous paraissent familiers.

EcotopiaLa première est Écotopie de l’Américain Ernest Callenbach[3]. Le livre prend la forme d’un récit de voyage dans une société présentée comme différente et originale. En l’occurrence, c’est un journaliste de New York qui part en reportage dans une partie de la côte ouest des États-Unis (les États de Washington, de l’Oregon et la moitié nord de la Californie) qui a fait sécession presque une vingtaine d’années auparavant (en 1980). Ses articles et son journal personnel permettent de présenter l’expérience réalisée et ses avantages. Cette société privilégie les formes d’organisation autogestionnaires, décentralisées (mais il reste un gouvernement central), les technologies maîtrisables (comme le recours aux énergies renouvelables), les liens communautaires, l’équilibre avec le reste du vivant. Le travail y est fortement réduit (20 heures par semaine), la créativité individuelle encouragée. La taille des villes est limitée, ce qui permet de réduire certains besoins de transports. Si des voitures sont encore présentes, elles sont en fait électriques, celles à essence ayant été interdites. Les biens produits sont censés être facilement réparables, et pour ce qui ne l’est pas ou qui ne peut pas être réutilisé, le recyclage est la règle.

On notera que les habitants ont dû faire le choix de la sécession (non sans difficultés) pour atteindre leurs idéaux. À l’inverse de leur grand voisin américain, les préoccupations collectives ne s’expriment plus en termes de « croissance », mais en termes de qualité de vie et d’équilibre dans les relations avec la nature. L’« état stationnaire », pour parler comme l’économiste Herman Daly, n’est pas perçu comme un modèle répulsif, mais est au contraire recherché et semble atteint. Sur le plan institutionnel, les décisions sont prises le plus possible sur une base locale. Le gouvernement national n’intervient que pour des décisions qui doivent être prises à un niveau plus élevé. Les habitants sont décrits comme étant enclins à participer aux affaires collectives.

Ecotopia EmergingErnest Callenbach a fait l’effort d’essayer de préciser certains éléments du processus qui a permis la formation d’Ecotopia. Il le fait dans un autre livre moins souvent évoqué, Ecotopia Emerging (Berkeley, Banyan Tree Books, 1981), sous la forme de récits de vie permettant conjointement de présenter l’évolution du contexte avant la sécession. Parmi les personnes dont il décrit l’existence et le parcours, il y a ainsi Vera Allwen, qui deviendra la présidente du nouveau pays. Déçue par les pratiques des milieux politiciens, cette sénatrice démocrate de l’Etat de Californie va constituer un groupe qui va devenir un parti, le Parti Survivaliste. Ce parti, affichant par son nom le souhait de permettre à l’espèce humaine de survivre sans détruire la planète, finira lui-même par devenir la principale force politique dans le Washington, l’Oregon et le Nord de la Californie. En suivant les mobilisations, ce second roman essaye ainsi de montrer les changements d’attitudes à l’égard des fonctionnements économiques et politiques et la recherche progressive de relations plus harmonieuses avec les autres et l’environnement.

La technique, mais sous une forme plus facilement appropriable, va en fait pour partie venir au secours du projet. L’application d’avancées dans la technologie des cellules photovoltaïques va permettre aux États d’Ecotopia de s’acheminer vers l’indépendance énergétique. À l’image du modèle social privilégié, la production d’énergie peut ainsi y être elle-même locale et largement décentralisée.

Ecotopia garde évidemment les traces de l’époque de sa rédaction. Le livre a été écrit avant le décollage et l’accélération de la globalisation économique, avant donc que les territoires ne se retrouvent enserrés dans des réseaux qui les dépassent et qui peuvent par conséquent paraître limiter certaines marges d’action. D’un point de vue sociologique, le choix d’une partie de la côté ouest des États-Unis paraît effectivement plus réaliste que pour d’autres États comme le Texas, pétrolier et plus conservateur, ou ceux de la « Rust Belt ».

Le deuxième exemple envisageable est celui de la série de romans et de nouvelles de l’écrivain écossais Iain M. Banks, qui prend pour arrière-plan et cadre une grande civilisation galactique qu’il a appelé la Culture. C’est une civilisation hyper-avancée, expansive mais bienveillante, puisqu’elle a la prétention d’amener d’autres civilisations plus grossières vers des formes plus éclairées (ce qui va servir de ressort narratif à la plupart des romans). Son degré de développement technologique a permis de faire disparaître toutes les raretés matérielles. Dans la Culture, les problèmes de sécurité existentielle ne se posent plus. La Culture est l’horizon hypothétique d’une humanité libérée des contraintes matérielles et pouvant se consacrer sans honte à un hédonisme généralisé (ou en tout cas sans obligation de travailler). Elle a toutefois atteint ce stade par un fort investissement dans la technique. Une large part des activités productives y est automatisée en recourant à des machines n’ayant pas de conscience (à la différence d’autres plus évoluées et pouvant dépasser l’intelligence humaine, qui jouent un rôle majeur dans l’organisation de cette vaste civilisation[4]). Bref, la Culture n’a plus à se préoccuper d’une quelconque « croissance », parce qu’elle est potentiellement dans l’abondance, ou elle en a en tout cas les moyens.

Telle qu’Iain M. Banks la présente, cette émancipation du règne de la nécessité reste reliée à une forme de conscience écologique (si tant est que le terme puisse valoir pour l’espace dans son ensemble), où préoccupations éthiques et esthétiques se mêleraient dans une recherche conjointe de la bonté et de la beauté. Pour tout ce qu’elle a besoin de construire, la Culture a pu sortir d’une logique extractiviste, assimilant les planètes à des réservoirs de ressources à exploiter. Les orbitales, ces gigantesques habitats sur lesquels vivent les habitants de la Culture, sont construites à partir de débris traînant dans l’espace (débris de comètes, d’astéroïdes, etc.). Évidemment, il est plus facile de partager des ressources lorsqu’elles sont illimitées, puisque la Culture a atteint un niveau technologique qui lui permet de manipuler la matière elle-même. Et, dans cette organisation collective sans véritable gouvernement, beaucoup repose sur ces intelligences artificielles qui finissent par gérer les multiples aspects des existences.

Banks - L'essence de l'artComme modèle politique, la Culture semble proposer celui d’une démocratie directe à une échelle galactique. Il n’y a pas d’autorité centrale pour les mondes qui en font partie. En principe, ses membres ont au moins le temps de se consacrer aux affaires collectives : ils peuvent se désintéresser de la production des biens puisqu’elle est, rappelons-le, entièrement automatisée. Cette automatisation de tous les processus productifs a libéré du labeur obligatoire et a fait oublier la question de l’emploi (ce qui ne veut pas dire la disparition complète d’activités qui peuvent être assimilées à un travail). Les multiples échanges nécessaires à la gestion des affaires collectives peuvent se faire de manière « virtuelle », par l’intermédiaire de l’« infocosme » (« dataverse » en version originale) que les individus équipés peuvent interroger grâce à leur « lacis neural ». Les décisions complexes paraissent ainsi accessibles, même si la tendance, pour se décharger des contraintes, peut être de les confier aux omniprésentes intelligences artificielles. Dans le schéma esquissé, ces dernières ne sont pas censées pour autant avoir le monopole de la parole publique légitime et la logique n’est d’ailleurs plus représentative. Dans la Culture, une personne aspirant au pouvoir et prétendant savoir ce qui est bon pour des millions d’autres serait facilement suspectée d’avoir un comportement pathologique. Ce type de personne ne susciterait de toute manière que moquerie et condescendance de la part des Mentaux, les plus puissantes des intelligences artificielles.

Iain M. Banks est resté très allusif sur le processus, dans ses dimensions technologiques ou politiques, qui a permis la constitution de la Culture. Dans certains récits, il apparaît en tout cas antérieur aux quelques millénaires de civilisation terrestre, dont les penchants (auto)destructeurs, tout au long de son histoire, ont d’ailleurs plutôt été une source de consternation lorsqu’un contact a été envisagé.

Bien sûr, de telles options fictionnelles peuvent paraître fort éloignées des possibilités réelles. Cependant, pour ne pas se contenter de signaler l’entrée dans une nouvelle époque (l’anthropocène), mais aussi en appréhender les implications et penser les évolutions conjointes des systèmes économiques et politiques, toutes les ressources peuvent être bonnes à prendre s’il s’agit de stimuler la réflexion[5]. Et des regards sur des futurs imaginés, même sous forme de fictions, méritent d’y figurer en bonne place.

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[1] Voir Yannick Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n° 40, novembre 2010, pp. 97-113, URL : www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-4-page-97.htm et Yannick Rumpala, « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains : la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15 (« Philosophie/littérature : savoirs, textes et pratiques »), 2015.

[2] « Progrès contre utopie ou Peut-on imaginer le futur ? », in Penser avec la science-fiction, Tome 2 de Archéologies du futur. Le désir nommé utopie, Paris, Max Milo, 2008, p. 21.

[3] Paris, Stock, 1978 ; Ecotopia, Berkeley, Banyan Tree Books, 1975.

[4] Pour une présentation un peu plus développée, voir Yannick Rumpala, « Quelques notes (techno-politiques) sur les Mentaux de la Culture », http://www.actusf.com/spip/Quelques-notes-techno-politiques.html

[5] Voir aussi Yannick Rumpala, « Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène… », postface à Sept secondes pour devenir un aigle, recueil de nouvelles de Thomas Day (Grand Prix de l’Imaginaire 2014), Saint-Mammès, Éditions du Bélial, septembre 2013, pp. 313-328. Disponible en ligne : http://blog.belial.fr/post/2013/10/07/Et-la-science-fiction-entra-elle-aussi-dans-l-anthropocene





Au-delà de la « société du risque »

4 01 2015

Quelques mots et commentaires suite au décès du sociologue allemand Ulrich Beck le 1er janvier dernier. Difficile de ne pas croiser les réflexions du penseur de la « société du risque » quand on s’intéresse aux enjeux écologiques, à leur construction et à leur prise en charge. Ce fut le cas pour mes premières recherches (par exemple sur la qualification de problèmes comme « risques environnementaux » et la tendance institutionnelle à les convertir en problèmes économiques), qui m’avaient amené à discuter ses travaux.

La société du risqueDe fait, la réflexion d’Ulrich Beck a pris une place importante dans le champ des théories abordant la confrontation entre les sociétés contemporaines et les problèmes environnementaux qui leur sont imputables. En 1986, il publiait un ouvrage qui allait devenir majeur sur ce qu’il a appelé la « société du risque » (Risikogesellschaft. Auf dem Weg in eine andere Moderne[1]). Ce livre a ouvert tout un ensemble de discussions sur un large éventail (avec des réflexions qui ne se limitent pas aux questions environnementales, mais qui touchent aussi au travail, aux relations entre sexes, aux trajectoires de vie…), au point de faire désormais figure de classique. Ses autres écrits développant ce thème continuent à susciter de riches débats académiques autour des enjeux environnementaux et de leur prise en charge collective[2].

Les analyses développées par Ulrich Beck ont effectivement un effet stimulant lorsqu’il s’agit d’essayer d’appréhender les changements sociaux qui ont marqué ces dernières décennies, notamment ceux rattachables aux préoccupations de plus en plus diffuses engendrées par les pressions des activités humaines sur les milieux naturels et sur l’humanité elle-même[3]. Ce sont d’ailleurs des changements profonds qu’Ulrich Beck donne à voir, des changements qui mettent en question les soubassements même de la modernité sur laquelle s’est construite la société industrielle. L’argumentation avancée part des contradictions qui opèrent à l’intérieur même du système, assis sur un « progrès » technico-économique qui finit par le faire ployer, au point de le mettre au bord de l’écroulement et de rendre de plus en plus dérisoire l’idée d’une quelconque maîtrise. Pour cela, la perspective d’Ulrich Beck a donné lieu à des commentaires qui l’ont couramment placée en position antagonique par rapport au courant théorique de la « modernisation écologique » : cette perspective sur la « société du risque » est souvent vue comme une description fortement teintée par le pessimisme, notamment parce qu’elle s’avère très sceptique sur le rôle que peuvent prendre la science et la technologie pour surmonter la crise écologique[4]. Les questions soulevées par Ulrich Beck croisaient en tout cas des points importants de mon questionnement et méritaient par conséquent une prise en compte attentive.

Un des traits marquants de la réflexion d’Ulrich Beck se trouve dans sa manière de prendre en considération les enjeux environnementaux. Les menaces pesant sur l’environnement ne sont pas abordées comme un élément périphérique, une donnée secondaire dans une entreprise théorique traitant des évolutions de la société moderne, mais bien comme un facteur central à intégrer pour accéder à la compréhension de ces évolutions[5]. Ulrich Beck met en effet en relief l’installation d’un nouveau contexte, résultant d’une pression croissante sur l’environnement, à la fois quantitativement et qualitativement. De ce point de vue, les détériorations sont d’autant plus inquiétantes qu’elles ont changé de nature : elles sont devenues globales, elles tiennent à l’utilisation de plus en plus large de substances toxiques, et il apparaît probable que certaines de ces détériorations sont irréversibles. À ces risques, dont l’ampleur tient notamment à leur caractère cumulatif, s’ajoutent en outre toutes les catastrophes que peuvent laisser craindre les installations nucléaires, chimiques, les manipulations génétiques. Bref, les risques touchant l’environnement tendent à prendre une dimension qu’ils n’avaient jamais connue auparavant dans l’histoire de l’humanité.

En fait, l’optique d’Ulrich Beck pousse bien plus loin que la description de l’aspect général des menaces engendrées par les processus d’industrialisation, puisqu’il s’agit surtout pour lui de montrer les répercussions que ces menaces peuvent avoir au sein même des orientations de la société industrielle. C’est justement à cause de ces menaces de dimension nouvelle que la société industrielle entre dans une dynamique de changement profond, autrement dit que se dessine ce qu’Ulrich Beck appelle la « société du risque »[6]. Dans ce type de société, la satisfaction des besoins matériels des populations tend à susciter des problèmes et des tiraillements de moindre importance que ceux liés à la production, à la définition et à la distribution des risques. La logique « négative » de distribution des risques semble ainsi effacer la logique « positive » de distribution des richesses[7].

Le raisonnement d’Ulrich Beck combine plusieurs lignes d’argumentation. Il insiste sur le caractère de plus en plus ambivalent des technologies les plus avancées : derrière les progrès que ces technologies sont censées apporter à l’humanité en matière nucléaire, chimique, de génie génétique, se trouve aussi un potentiel de destruction, ressenti de manière diffuse par le public sans que celui-ci en ait pour autant une perception très précise. Le poids de plus en plus important de l’expertise scientifique est abordé de manière corrélative. L’imbrication des questions écologiques et technologiques débouche en effet sur une dépendance croissante envers les experts, avec d’ailleurs tout un discours qui se veut rassurant et qui est censé rendre compte d’une capacité à maîtriser les risques hérités du développement de la société industrielle.

Ecological Politics in an Age of RiskPour Ulrich Beck, l’intervention des États souffre en fait d’un grave défaut d’adaptation, dans la mesure où la sécurité qu’ils promettent pouvait peut-être convenir à la société industrielle, mais retarde désormais d’un siècle, face à des risques dotés d’une dimension et d’un caractère fort différents. Confrontée à ces risques, la société devient en quelque sorte un laboratoire, mais un laboratoire dans lequel il paraît difficile de dire qui est responsable des effets de l’expérimentation en cours[8]. C’est pour cela qu’Ulrich Beck parle d’« irresponsabilité organisée »[9]. Cette notion vise à rendre compte de l’attitude ambiguë des institutions sur lesquelles s’appuie la société moderne, celles-ci reconnaissant et niant en même temps la menace. Ulrich Beck essaye ainsi de mettre en lumière les divers dispositifs sociaux, politiques, économiques, qui finissent, plus ou moins volontairement, par ne plus rendre visibles les sources et les effets des menaces environnementales[10].

La science et la technologie prennent dans cette perspective un rôle particulier. Ulrich Beck leur donne d’ailleurs une position centrale dans l’analyse des agencements institutionnels qui participent aux processus de changement repérés. C’est en effet pour une large part à partir de l’appareillage scientifique que peut s’effectuer la perception des risques environnementaux. Pour que des risques puissent être décrits et leur nature évaluée, c’est tout un ensemble de connaissances qui doit être mobilisé. En fait, avec l’entrée dans la « société du risque », science et technologie se trouvent placées dans un contexte nouveau, qui donne un caractère obsolète au corps d’idées et de principes jusque-là utilisé. En cela, la science et la technologie apparaissent aussi à l’origine des problèmes rencontrés, notamment parce qu’elles continuent à opérer sans disposer de l’outillage conceptuel adéquat pour appréhender des questions apparemment nouvelles. Face à cette situation, la science est toutefois poussée vers une forme plus réflexive, qui tend à modifier ses conditions d’insertion dans la société. En suivant ce mouvement, la science peut ainsi contribuer également à la réorganisation de la perception sociale des risques, et fournir des soubassements à une phase de « modernité réflexive »[11].

En fait, la transition qui engage la société industrielle dans une modernisation réflexive touche à la fois les domaines de la science et de la politique. Ulrich Beck présente ce mouvement comme le double résultat d’un processus d’individualisation et de la logique de distribution des risques. Le premier axe correspond à une « détraditionnalisation » des modes d’organisation sociale de la société industrielle (travail, famille, couple). Le second axe s’inscrit quant à lui dans le prolongement de la révélation des risques amenés par la modernisation, l’argument étant que, dans la société du risque, distribution des richesses et distribution des risques renvoient non seulement à des logiques incompatibles mais aussi concurrentes.

Dans l’esprit d’Ulrich Beck, la modernisation réflexive n’exprime pas un effacement, mais une radicalisation de la modernité. Et c’est la société industrielle elle-même qui vient saper la stabilité de ses fondements. Science et politique, qui faisaient partie des éléments constitutifs, perdent les contours précis que pouvaient avoir leurs fonctions dans l’organisation sociale. Ce faisant, elles prennent aussi une nouvelle place. La modernité réflexive témoigne en somme d’un désenchantement de la science et d’une institutionnalisation du doute.

Le questionnement qui guidait ma recherche amenait à accorder une attention particulière à la situation de l’intervention étatique dans le schéma décrit par Ulrich Beck[12]. L’intervention des États peut être considérée comme une expression de leur engagement à assurer à leurs citoyens la sécurité en matière économique et environnementale. Pour cela, ce sont les outils conceptuels et les institutions de la société industrielle qui ont été employés. Or, ces outils et institutions hérités d’un autre contexte se révèlent inadaptés pour traiter des risques environnementaux qui ont pris une dimension nouvelle. La conséquence est une délégitimation radicale de l’État dans sa vocation protectrice[13].

World at RiskAvec les craintes liées aux dégradations à grande échelle de l’environnement, aux menaces de catastrophe, le pire entre dans le registre du possible. La légitimité de l’autorité étatique tend par là à être durement affaiblie, en même temps que les bureaucraties administratives voient démenties les prétentions à la rationalité qui auréolaient leur activité. Par réaction, dans une forme d’état d’urgence généralisé, la prévention des risques repérables peut entraîner une emprise croissante du pouvoir scientifique et bureaucratique sur une part de plus en plus large de la vie quotidienne, au point d’inhiber des principes fondamentaux de la démocratie. Cependant, le terrain politique paraît également ouvert à de nouvelles formes de protestation qui sortent du cadre institutionnel consacré. Ulrich Beck entrevoit ainsi un espace composite qui se trouve entre le politique et le non-politique, et qu’il qualifie de « sub-politique ». C’est notamment dans cet espace que se diffusent les thématiques portées par les mouvements écologistes (du moins lorsque ceux-ci ne sont pas absorbés par le jeu institutionnel du système politique central).

Bien qu’elle paraisse très stimulante, la réflexion d’Ulrich Beck conserve un certain nombre de points embarrassants et d’autres qui peuvent sembler manquer d’approfondissement. Le concept de risque y est employé sous une forme assez large, les problèmes environnementaux figurant en bonne place mais sans que soient véritablement différenciés les traits particuliers de chaque type de problème. En outre, Ulrich Beck montre bien les conflits qui existent dans la définition des risques, mais il ne s’engage pas pour essayer de voir plus précisément ce qui constitue la nature de ces risques, les propriétés qu’ils peuvent avoir. En ce sens, l’usage qui est fait de la notion de risque n’est pas discriminant, ce qui permet de repérer des traits communs, mais cela présente l’inconvénient de mettre sur un même plan des phénomènes qui jouent sur la durée, par l’accumulation de dégradations, et des catastrophes qui renvoient à des événements ponctuels, même si leurs effets peuvent être tout aussi irréversibles.

Par ailleurs, comme le fait remarquer David Goldblatt, la vision qu’Ulrich Beck adopte à propos de la législation et des conflits concernant l’environnement est principalement axée sur les problèmes de pollution, en particulier ceux qui ont un impact sur la santé humaine[14]. Mais de nombreux autres sujets nourrissent aussi les préoccupations et les contestations : les transformations des paysages, les disparitions d’espèces, etc. Au surplus, l’attention d’Ulrich Beck porte davantage sur la composante législative des stratégies de régulation, et elle tend à laisser de côté d’autres éléments de l’outillage étatique qui ont d’ailleurs connu un développement notable, comme les pratiques de concertation ou les instruments économiques. Même si elle est déjà large, la réflexion d’Ulrich Beck semblait aussi conserver une certaine faiblesse quant à la dimension économique des changements repérés, notamment (et ceci m’intéressait particulièrement pour ma thèse), dans les orientations des interventions étatiques. Dans le schéma avancé, ce qui renvoie à la rationalité économique reçoit peu d’attention et, de fait, cette analyse de la « société du risque » insiste beaucoup sur le rôle de la rationalité techno-scientifique. Si ce point peut effectivement être justifié, on peut toutefois ajouter que la rationalité économique joue aussi un rôle majeur, autant à l’origine des menaces que dans la volonté de les maîtriser. Enfin, une difficulté importante réside dans l’étayage empirique de la réflexion d’Ulrich Beck : celui-ci avance un grand nombre d’idées qui peuvent avoir un effet fulgurant en première lecture, mais pour lesquelles on se demande également souvent si une analyse plus approfondie et nourrie empiriquement donnerait effectivement des éléments de confirmation. Mais c’est aussi probablement cela qui a permis à sa pensée de nourrir de riches débats.

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  • [1] Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag. En français : La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 2001.
  • [2] Voir par exemple parmi des écrits qui n’ont pas été traduits en français : Ecological Enlightenment. Essays on the Politics of the Risk Society (Atlantic Highlands, Humanities Press, 1995), Ecological Politics in an Age of Risk (Cambridge, Polity Press, 1995), et « Risk Society and the Provident State », in Risk, Environment and Modernity. Towards a New Ecology, edited by Scott Lash, Bronislaw Szerszynski and Brian Wynne, London, Sage Publications, 1996.
  • [3] Pour une présentation critique de la réflexion d’Ulrich Beck en liaison avec les problématiques environnementales, voir « The Sociology of Risk: Ulrich Beck », in David Goldblatt, Social Theory and the Environment, Cambridge, Polity Press, 1996, et Arthur P.J. Mol, Gert Spaargaren, « Environment, Modernity and the Risk-Society: the Apocalyptic Horizon of Environmental Reform », International Sociology, vol. 8, n° 4, December 1993.
  • [4] Arthur P.J. Mol, Gert Spaargaren, « Environment, Modernity and the Risk-Society », op. cit., p. 433 et 439 ; et Andrew Blowers, « Environmental Policy: Ecological Modernisation or the Risk Society? », Urban Studies, vol. 34, n° 5/6, May 1997.
  • [5] Ce point est souligné par David Goldblatt (Cf. « The Sociology of Risk: Ulrich Beck », op. cit., p. 155).
  • [6] Ulrich Beck en donne une définition dans Ecological Politics in an Age of Risk (op. cit., p. 67) : « I use the term ‘risk society’ for those societies that are confronted by the challenges of the self-created possibility, hidden at first, then increasingly apparent, of the self-destruction of all life on this earth ».
  • [7] Ulrich Beck, « On the Logic of Wealth Distribution and Risk Distribution », in Risk Society, op. cit., p. 19-50.
  • [8] Ulrich Beck, « A Phony Trick: Acceptable Levels », in Risk Society, op. cit., p. 69, et « The World as Laboratory », in Ecological Enlightenment, op. cit.
  • [9] Notion qui figurait dans le titre original de l’édition allemande de Ecological Politics in an Age of Risk : Gegengifte. Die organisierte Unverantwortlichkeit (Frankfurt, Suhrkamp, 1988). C’est effectivement un des thèmes centraux du livre, développé notamment dans le troisième chapitre (« Industrial Fatalism: Organized Irresponsibility »).
  • [10] Ulrich Beck remarque qu’en cas de problème, la responsabilité tend à être reportée sur les institutions politiques : « The fact is that no direct decisions are made about technology in the political system (with exception of nuclear power plants). But on the other hand, if anything goes wrong, the political institutions are made responsible for decisions they didn’t take and for consequences and threats they know nothing about » (« Politics of Risk Society », in The Politics of Risk Society, edited by Jane Franklin, Cambridge, Polity Press, 1998, p. 14-15). Il faudrait toutefois préciser que les pouvoirs publics, par leurs décisions, soutiennent aussi un ordre socio-économique, dont les risques repérés sont un des produits.
  • [11] « Science beyond Truth and Enlightenment? », in Risk Society, op. cit., p. 155-182.
  • [12] Ce point est synthétisé par David Goldblatt (Cf. « The Sociology of Risk: Ulrich Beck », op. cit., p. 179-187).
  • [13] David Goldblatt fait remarquer que la vision du rôle protecteur de l’État qui est avancée correspond en fait essentiellement à des procédures et des institutions mises en place en Europe occidentale et continentale, c’est-à-dire à trois caractéristiques particulières : l’utilisation de l’assurance comme principal moyen de compensation sociale, la place centrale de la loi comme instrument de protection et de contrôle dans le domaine de l’environnement, la position essentiellement régulatrice des institutions étatiques face à la pollution (Cf. « The Sociology of Risk: Ulrich Beck », op. cit., p. 181).
  • [14] « The Sociology of Risk: Ulrich Beck », op. cit., p. 183.




Fab labs, makerspaces : un projet déjà en voie de normalisation ?

20 12 2014

Dernier billet de la série et conclusion. L’article complet est disponible dans le dernier numéro (n° 334, octobre 2014) de la Revue internationale de l’économie sociale (RECMA).

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Si le modèle des fab labs et des makerspaces se répand, c’est qu’il séduit (en attirant aussi l’attention des médias, d’ailleurs). Mais, dans la phase actuelle, ce sont encore des espaces interstitiels, dans lesquels un nombre encore réduit d’acteurs est engagé dans des interactions plus ou moins régulières et plus ou moins organisées.

S’il apparaît porteur de potentialités socio-politiques, et pas seulement techniques, le développement des fab labs et makerspaces est toutefois aussi chargé en ambivalences. De tels lieux peuvent être effectivement des intermédiaires facilitant l’accès à la fabrication. Mais quand les grands acteurs industriels et publics manifestent un intérêt à leur égard, c’est souvent avec des schémas intellectuels qui les réinscrivent dans les mêmes logiques de développement économique que celles qui ont marqué la fin du XXe siècle (typiquement à la manière de l’appel à projets engagé sous l’égide du Ministère du Redressement productif). Les expérimentations sont donc aussi exposées à des formes de normalisation.

Le nouvel esprit du capitalismeAutre question importante : savoir qui finance et comment, car certaines modalités de financement (subventions, partenariats industriels / privés, facturation de services, etc.) peuvent notablement influencer les orientations adoptées et introduire des contraintes, contribuant ainsi à détourner des valeurs originelles. Un tel déplacement peut paraître d’autant plus aisé que, dans ces initiatives, le travail tend à être organisé sur le mode du « projet ». Des motivations qui pouvaient paraître émancipatrices peuvent en définitive se trouver elles aussi canalisées ou absorbées dans la « cité par projet » dont Luc Boltanski et Ève Chiapello (1999) avait repéré le rôle dans l’installation d’un « nouvel esprit du capitalisme », ce qui peut augurer d’une facilité à s’insérer dans un système capitaliste en évolution et en recherche perpétuelle de voies d’adaptation. De fait, le modèle des fab labs permet aussi davantage de flexibilité dans la production et peut être récupéré et instrumentalisé par de grandes organisations industrielles, qui peuvent les exploiter comme des réservoirs (externalisés) non seulement de flexibilité, mais aussi de créativité et d’idées.

Qu’est-ce qui compte alors ? Peut-être pas tellement leur nombre (encore relativement faible), mais l’imaginaire qui est réouvert. Ces espaces portent potentiellement une évolution du rapport aux objets, aux machines, aux savoirs professionnels. Ils contribuent à installer une autre vision des cycles productifs. La production d’artefact ne paraît plus réservée aux usines ou à l’univers industriel, et les participants deviennent coproducteurs ou « prosommateurs » (à la fois producteurs et consommateurs)[1].

Cet accès à une fabrication plus locale est en outre porteur d’un changement du rapport au temps et à l’espace. Sur les deux derniers siècles, la logique industrielle a en effet aussi contribué à organiser non seulement les rythmes de vie et de travail, mais aussi les territoires. Cette logique était devenue une « dimension de la mondialisation », comme le rappelait le sociologue Anthony Giddens : « L’industrie moderne est intrinsèquement basée sur des divisions du travail, non seulement au niveau des tâches, mais aussi de la spécialisation régionale en fonction du type d’industrie, de savoir-faire, et de la production des matières premières » (Giddens, 1994, p. 82).

Avec l’émergence d’un nouveau type de système productif, la domination de l’ordre industriel paraît alors plus incertaine. Et s’il est possible de parler de « système technicien » (Cf. Ellul, 2004), ce dernier apparaît perméable à d’autres logiques que des logiques industrielles, voire laisse entrevoir une nouvelle trajectoire possible (à moins que ce ne soit un nouveau « front pionnier » d’un capitalisme toujours adaptatif, facilitant le développement d’un « agile manufacturing »[2]).

Ce qui s’avère également intéressant, ce n’est pas seulement ce qui est fait dans ces lieux (les productions), mais aussi comment cela est fait (les processus). Les participants mettent en œuvre une éthique (qui n’est pas sans rappeler l’éthique hacker, comme on l’a vu) articulant une série de valeurs, favorisant de fait l’échange et le partage. Dans l’esprit des makerspaces, l’enjeu n’est plus de posséder des moyens de production, mais d’y accéder.

Mais pour y faire quoi ? De nouveaux gadgets ? Le résultat dépendra de la dose de réflexivité qui sera appliquée à des pratiques multiples encore émergentes. D’autant qu’en effet, les technologies numériques ont aussi leur lot de contraintes et qu’en arrière-plan continuera à peser la problématique écologique (Cf. Flipo, Deltour, Dobré, Michot, 2012), avec également son incontournable lot de dépendances, spécialement par rapport aux approvisionnements en ressources matérielles.

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[1] Cf. Beaudouin, 2011 ; Ritzer, Dean, Jurgenson, 2012.

[2] Pour un point de vue rapide sur cette notion et une remise en perspective historique, voir par exemple Mourtzis, Doukas, 2014.





Infrastructure productive distribuée et distanciation de l’ordre industriel

19 12 2014

Suite des billets précédents et troisième partie (3).

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Une autre manière de questionner les potentialités des fab labs est de les replacer dans les transformations des systèmes productifs[1]. À travers ces ateliers de fabrication digitale, ce sont en effet aussi des réseaux socio-techniques qui se réorganisent et dont la portée est à appréhender sous l’angle des chaînes de relations qu’ils peuvent contribuer à reconfigurer[2].

Une forme de déconcentration de la production

Pour pouvoir réaliser des économies d’échelle, le modèle industriel a eu tendance à s’organiser autour d’unités productives de grande taille : il permet de faire fonctionner des équipements coûteux dans les mêmes sites, à partir desquels s’effectue ensuite une distribution sur de larges zones géographiques. Fabs labs et makerspsaces sortent de cette logique de concentration des moyens de production. Les unités sont effectivement plus petites, mais la prétention est de pouvoir fabriquer des biens équivalents ou presque. Dans des visions comme celle de Neil Gershenfeld, cette fabrication digitalisée et cet équipement productif miniaturisé vont évoluer au point de devenir aussi accessible et répandue que la micro-informatique.

Avec de telles machines ainsi adaptées, mobiliser de gros investissements paraît moins nécessaire, et trouver et/ou aménager des locaux pour les accueillir peut paraître moins compliqué. Les imprimantes 3D (en trois dimensions, sur le principe d’ajouts successifs de couches de matériau) incarnent notamment ce type d’espoir : grâce aux avancées dont elles ont bénéficié conjointement à leur environnement numérique, elles changent l’image des processus de fabrication, en ajoutant aussi tendanciellement celle d’une répartition plus large des capacités corrélatives (voir aussi Rumpala, 2013b). Au stade actuel, encore souvent celui de l’expérimentation et de la diffusion progressive, les modèles les plus accessibles servent certes plutôt à prototyper et produire de petits objets très basiques. Mais des communautés d’acteurs intéressés, pas forcément professionnelles, poursuivent les efforts pour améliorer leur précision et élargir la gamme des matériaux utilisables. Et, de fait, les fab labs jouent souvent un rôle de popularisation et de démonstration (voire de perfectionnement) des capacités de ces machines (rares sont ceux qui n’ont pas d’imprimante 3D ou qui n’ont pas intégré ce type de machine dans leurs projets).

Contournements des structures industrielles

Fab labs et makerspaces suscitent aussi un intérêt pour les besoins non pris en compte par les industries existantes. Leurs capacités de production (au sens large, puisqu’il peut s’agir aussi de réparation) peuvent être vues comme un moyen de réduire la dépendance à l’égard du système industriel dominant. Par la miniaturisation et la mise en commun des équipements, le coût d’entrée dans la fabrication est abaissé. Les productions et projets réalisés n’ont pas à chercher des débouchés puisqu’ils sont motivés par des besoins locaux. Contrairement aux productions destinées à des marchés de masse, celles des fab labs n’ont pas nécessairement besoin d’être standardisées. Neil Gershenfeld envisageait même que dans l’équipement des fab labs, la configuration de base puisse évoluer vers encore plus d’autonomie, avec des machines qui permettent de produire d’autres machines, jusqu’à pouvoir reconstituer l’équipement entier d’un fab lab : « This is not a static configuration; the intention over time is to replace parts of the fab lab with parts made in the fab lab, until eventually the labs themselves are self-reproducing » (Gershenfeld, 2007, p. 12).

Si ce type de logique est prolongé, au moins pour certaines productions, d’anciens circuits économiques peuvent donc se trouver contournés. Ces lieux, face aux structures industrielles, engagent à la fois dans une désintermédiation et une réintermédiation : ils se positionnent en fait comme de nouveaux intermédiaires, opérant à l’écart de logiques strictement professionnelles.

Dans certains fab labs, la conscience des ressources limitées de la planète amène aussi à essayer de contourner l’enjeu des difficultés d’accès aux matériaux en promouvant la récupération. Avec une telle logique, ces initiatives se rapprochent alors d’une « économie circulaire » ou d’une « économie de fonctionnalité », où une préoccupation est de pouvoir boucler les cycles d’utilisation des matières[3]. En Belgique, RElab, fab lab monté à Liège, affiche ainsi comme spécificité « l’utilisation de matériaux de récupération comme matière première et […] l’étude de nouveaux procédés sociaux, créatifs et économiques d’upcycling [façon de valoriser des déchets], en liaison avec les nouveaux moyens de fabrication et de communication numérique »[4]. Dans son « portfolio » de projets, le labfab de Rennes en propose un (« PLABS recycle », en référence à l’acrylonitrile butadiène styrène, un polymère thermoplastique) qui « prend les paris de transformer à moindre coût et à domicile les chutes en filament », utilisable donc pour de l’impression 3D[5].

illu-arduino-UNOLa rationalité économique est enfin différente, dans la mesure où les fab labs ne visent pas forcément des objectifs marchands. Ce qui est produit n’est pas nécessairement destiné à être mis en vente sur un marché et acheté par des « consommateurs ». En s’écartant des préoccupations de propriété, voire en les remettant en cause, ces activités prolongent aussi des affinités avec une « culture du don technologique »[6] qui a sous-tendu le développement des logiciels libres. Dans un rapport proche, la dynamique favorable à l’ouverture qui s’était développée dans le domaine des logiciels, sous la bannière de l’« open source », tend à s’élargir aux matériels, avec non seulement des initiatives qui poussent en ce sens mais aussi des projets qui visent à des réalisations concrètes (en électronique, la carte Arduino étant par exemple l’une des plus connues pour ses multiples applications possibles, utilitaires ou purement ludiques, intéressant donc de nombreux fab labs).

Déplacements dans l’appréhension du « travail »

Fab labs et makerspaces sont des lieux a priori non hiérarchisés, où s’agrègent des contributions volontaires. À la confluence du Do-It-Yourself et des échanges entre pairs, également dans une forme de prolongement de dispositions d’esprit communes dans le milieu hacker (Cf. Himanen, 2001), le fonctionnement des fab labs et des makerspaces laisse entrevoir une manière relativement originale de concevoir le travail (au moins par rapport à sa réification tendancielle et à sa réduction à un emploi fournissant une rémunération).

S’il y a du travail dans ces lieux, ce dernier n’y est pas envisagé de manière abstraite et parcellisée. Quand il s’agit de fabriquer un objet, celui-ci est le plus souvent envisagé de sa conception jusqu’à sa réalisation. Par contraste avec des formes industrielles qui ont pu être critiquées pour leurs tendances aliénantes, le travail réalisé (re)gagne du sens, dans la mesure où les membres des fab labs peuvent ainsi participer à l’ensemble d’un processus, y faire valoir leurs attentes et y insérer leurs idées. Pour ces participants, l’investissement personnel paraît pouvoir avoir un débouché tangible, à une échéance qui peut être certes plus ou moins longue. Les projets ne sont pas contraints par un temps imparti et chacun peut espérer pouvoir suivre le rythme qu’il souhaite.

À suivre…

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[1] Sur ce concept, voir Carroué, 2013.

[2] Sur ce type de cadre d’analyse, voir Callon, 1991, et sur ses perfectionnements plus récents, Dicken, Kelly, Olds, Yeung, 2001.

[3] Nicolas Buclet (2014) met ainsi les fab labs dans le sixième et dernier type de sa typologie d’économie de fonctionnalité.

[4] http://relab.be/, consulté le 12 juin 2014.

[5] http://www.labfab.fr/portfolio/plabs-recycle/, consulté le 12 juin 2014.

[6] Pour reprendre l’expression et la perspective de Nicolas Oliveri, « Logiciel libre et open source : une culture du don technologique », Quaderni, n° 76, automne 2011, pp. 111-119. URL : www.cairn.info/revue-quaderni-2011-3-page-111.htm





Des ressources technologiques aux capacités sociopolitiques

18 12 2014

Suite et deuxième partie (2) des billets précédents sur les pratiques développées dans les fab labs et makerspaces.

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Derrière la fascination diffuse pour les technologies de fabrication numérique, l’attention et les questions que peuvent susciter les fab labs tiennent aussi aux usages qu’ils semblent permettre. Les enjeux sont certes technologiques, mais surtout renvoient aux capacités qui peuvent être construites dans de tels espaces et aux formes de production qu’ils rendent possibles.


Une voie de réappropriation de la technologie

Un des arguments qui participe de l’attrait exercé par les fab labs est qu’ils permettraient d’exprimer, voire d’étendre, un potentiel de créativité plus ou moins latent, précisément en élargissant les capacités de fabrication à l’échelle de petits collectifs. Ces communautés cherchent la possibilité de développer leurs propres outils, concevoir leurs propres objets, en fonction de leurs besoins et de leur imagination.

Par la pratique et une assistance si nécessaire, ces espaces fonctionnent ainsi en favorisant une forme de réappropriation de certains outils. Dans un tel cadre, le rapport aux technologies peut être envisagé dans une logique plus conviviale, pour reprendre la perspective d’Ivan Illich[1], dans la mesure où elles sont rendues accessibles et maîtrisables, a priori sans discrimination de compétences, et où elles peuvent être plus proches des lieux de vie et des usages. Sur ce schéma, échoFab à Montréal lie par exemple accès aux technologies et autonomisation : « En transférant les activités de fabrication et de création au cœur des communautés, ses membres peuvent acquérir la maitrise des outils et diffuser les connaissances nécessaires à leur propre autonomisation. L’objectif de démocratisation technologique des Fab Labs vise aussi à accroitre l’accès aux technologies de fabrication pour favoriser la création »[2]. Avec ces initiatives peut donc devenir disponible un type d’espaces relativement nouveau où des individus peuvent exprimer des désirs créateurs, tout en conservant une appréhension et un contrôle de la finalité des technologies utilisées. Reconstruit, le rapport aux machines apparaît alors plus comme un rapport amateur que comme un rapport professionnel : d’un côté, le niveau d’exigence peut rester élevé, mais de l’autre, la liberté d’exploration et d’expérimentation est valorisée.

Apprendre en faisant et partager les connaissances

Outre cette possibilité de favoriser l’expression créative, l’état d’esprit qui imprègne les fab labs met aussi en avant la stimulation de l’apprentissage. Précisément, c’est par la pratique (la « bidouille » même, pour reprendre le terme qui y circule fréquemment) que l’apprentissage est souhaité, escompté et encouragé dans ce type de lieu. La dimension d’« éducation » est ainsi promue dans une des versions française de la charte des fab labs : « la formation dans le fab lab s’appuie sur des projets et l’apprentissage par les pairs ; vous devez prendre part à la capitalisation des connaissances et à l’instruction des autres utilisateurs »[3]. Il s’agit d’apprendre en faisant avec d’autres qui ont déjà appris dans le fab lab ou ailleurs (« Faire pour apprendre, non pas seul mais ensemble », comme le revendique par exemple le FacLab de l’Université de Cergy-Pontoise[4]).

« Open Bidouille Camp » est une initiative qui s’est développée sur ce type de principe, après une première expérimentation le 22 septembre 2012 à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). L’idée, mêlant la culture « open source », l’esprit du Do It Yourself, de la gratuité des échanges, la quête de réparabilité, sous forme d’ateliers thématiques, a été reconduite l’année suivante en février au Fac Lab de Gennevilliers et reprise depuis dans d’autres villes.

Derrière le propos technologique, la logique est donc aussi souvent celle de la capacitation. Certains fab labs portent en effet un discours qui peut rappeler celui de l’éducation populaire. Le projet de fab lab de Lannion, dans les Côtes-d’Armor, s’est constitué en affichant ce genre d’approche comme une de ses orientations constitutives : « Un des objectifs principaux du fablab est de donner accès aux citoyens aux connaissances et aux outils nécessaires pour comprendre comment un objet est fabriqué, comment il fonctionne, comment le modifier et comment le réparer. Bref : à se réapproprier des connaissances techniques peu accessibles au grand public »[5]. Le postulat courant dans ces projets est que les connaissances, même techniques, doivent circuler et qu’elles peuvent être partagées dans l’expérimentation en commun. Le rapport à la technique (de fait de plus en plus présente dans les environnements les plus quotidiens) et aux biens de consommation tend lui-même à devenir objet de questionnement, de sorte qu’il n’est plus simplement dans la passivité. D’où la valorisation de la dénomination de « makers » pour les personnes qui s’engagent dans ces activités : ils ne se contentent pas de consommer ; ils font. D’où aussi des formes de rapprochement avec l’éducation scientifique et technique en direction des jeunes générations, amenant conjointement des liens avec des réseaux associatifs (locaux ou plus larges) sur ce créneau, comme les « Petits Débrouillards » (par exemple sous forme de convention au fablab de Lannion).

Dans les activités, il n’y a pas d’assignation de rôles : celui qui a appris est invité à partager ses connaissances avec d’autres et à les accompagner dans leurs propres expérimentations. D’où le souhait également fréquent que ces lieux soient aussi propices aux rencontres : autrement dit, « [p]rivilégier l’interdisciplinarité et mettre en contact des personnes d’horizons différents », pour reprendre par exemple les termes avec lesquels sont présentées les valeurs du projet d’Artilect FabLab Toulouse[6].

Des possibilités nouvelles pour une production entre pairs et proche des territoires

Du point de vue des réalisations, le modèle est celui d’une production entre pairs où le produit n’est plus envisagé comme une « boîte noire ». Non seulement il s’agit de pouvoir en comprendre le fonctionnement, mais aussi de pouvoir le fabriquer sans être dépendant d’un processus industriel, lourd et donc inaccessible. Le rassemblement de machines et de compétences effectué dans ces lieux (re)donne des prises sur les processus de fabrication, (ré)introduit les participants dans des tâches que le système industriel avait opacifiées. Le rapport aux objets devient plus réflexif, notamment parce que les modalités de conception sont (ré)interrogées. Documenter les réalisations et surtout laisser ces informations en libre diffusion permet en outre de créer une forme de communs, avec des connaissances ou des expériences qui pourront ensuite être reprises par d’autres.

Vus sous cet angle, les fab labs et makerspaces peuvent devenir une pièce dans la reconquête de prises sur les conditions d’existence, précisément en offrant et en distribuant des capacités de production pour les artefacts constitutifs de la vie quotidienne. Bien sûr, il faut un nombre de participants suffisant, et surtout ayant une motivation suffisamment entretenue pour que ces organisations puissent fonctionner dans la durée.

Fab CityCertaines initiatives visent d’ailleurs à répandre ces lieux (qui sont aussi des lieux de sociabilité) dans les territoires. Soutenu par les autorités municipales, le projet du Fab Lab Barcelona a été élargi avec le souhait affiché d’installer des fab labs dans différents quartiers et de faire de la ville une « FabCity ». À Rennes, dans une inspiration proche, le projet situé au départ à l’Ecole européenne supérieure d’art de Bretagne est devenu celui d’un « Labfab étendu », devant permettre d’« infuser en réseau »[7]. Avec ces extensions, les fabs labs peuvent se présenter encore plus comme un moyen de ramener des outils et équipements technologiques sur des bases locales, dans un processus propre ensuite à renforcer des capacités pour aider à résoudre des problèmes également locaux, comme l’avait aussi envisagé Neil Gershenfeld : « And instead of bringing information technology (IT) to the masses, fab labs show that it’s possible to bring the tools for IT development, in order to develop and produce local technological solutions to local problems » (Gershenfeld, 2007, p. 13).

À suivre…

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[1] Pour lui : « L’outil est convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser, sans difficulté, aussi souvent ou aussi rarement qu’il le désire, à des fins qu’il détermine lui-même. L’usage que chacun en fait n’empiète pas sur la liberté d’autrui d’en faire autant » (Illich, 1973, p. 45).

[2] http://www.echofab.org/612-2/ , consulté le 14 juin 2014.

[3] http://fablabinternational.org/fr/fab-lab/charte-des-fab-labs , consulté le 10 avril 2014.

[4] http://www.faclab.org/apprendre-en-faisant/, consulté le 12 juin 2014.

[5] http://fablab-lannion.org/le-projet/un-lieu-d-education-populaire/ , consulté le 12 juin 2014.

[6] « Qui somme-nous ? », http://www.artilect.fr/420-2/, consulté le 12 juin 2014.

[7] « Le Labfab désormais fablab étendu sur les quartiers de Rennes », http://www.labfab.fr/non-classe/lancement-du-labfab-etendu-sur-les-quartiers-de-rennes/ , consulté le 11 avril 2014.





Une nouvelle forme d’atelier en version « high-tech » ?

17 12 2014

Pour commencer à présenter les logiques de fonctionnement des fab labs et makerspaces, suite et première partie (1) annoncée dans le billet précédent.

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Les espaces mis en service sont au croisement de logiques multiples et de différentes rationalités. L’attraction apparente vers les nouvelles technologies, celles liées à la fabrication spécialement, peut recouvrir des motivations diverses, qui ne sont justement pas réductibles à des enjeux technologiques.

Expérimentations émergentes

Les fab labs s’apparentent à des ateliers, mais se distinguent par les outils qu’ils utilisent (notamment des machines à commande numérique) et particulièrement par les qualités (voire les valeurs) mises en avant : à la différence du modèle de l’établissement industriel, ils sont conçus pour être ouverts, partagés, collaboratifs. Ils visent à permettre de concevoir, prototyper, fabriquer et tester les objets les plus divers (« presque tout », selon les promesses de Neil Gershenfeld[1]), avec un équipement de pointe mais accessible à un large public, plus large en tout cas que celui des professionnels déjà capables d’utiliser ce type d’équipement. Des machines potentiellement coûteuses (découpe laser, fraiseuse numérique, imprimante 3D, etc.), en plus du petit outillage complémentaire et de l’équipement informatique pour la CAO (conception assistée par ordinateur), sont mises à disposition pour un usage partagé (dans certains cas avec un « FabManager » qui assume la responsabilité de l’animation et de la coordination du lieu).

En principe, le label « fab lab » à proprement parler suppose l’acceptation d’une (courte) charte, qui garde l’empreinte du projet d’origine élaboré au MIT. La définition que donne la charte du MIT trace en effet presque déjà un projet collectif : « Les Fab Labs sont un réseau mondial de labs locaux, qui doppent (sic) l’inventivité en donnant accès à des outils de fabrication numérique ». En ajoutant aussi : « Les Fab Labs partagent le catalogue évolutif d’un noyau de capacités pour fabriquer (presque) n’importe quel objet, permettant aux personnes et aux projets d’être partagés »[2]. La dénomination « fab lab » a cependant été reprise largement en dehors de ce cadre et sans forcément faire référence à la filiation originelle. En fonction de la qualité des équipements proposés, et donc de leur coût (de quelques milliers de dollars ou d’euros à quelques centaines de milliers pour les plus gros fab labs), les configurations sont d’ailleurs variables et peuvent rendre les projets plus ou moins facilement réalisables. Les modèles d’organisation peuvent être également variés, selon leur orientation vers le secteur de l’enseignement, les entreprises ou le grand public (potentiellement même avec une orientation militante). Ces modèles laissent à chaque fois entrevoir des généalogies différenciées, mais aussi des intérêts et des valeurs encore hétérogènes. Fabien Eychenne (2012) avait tenté une typologie en distinguant trois types de fab labs. Ceux de types « éducationnel » sont plutôt reliés à des établissements d’enseignement, comme le Faclab de l’Université de Cergy-Pontoise, qui a même élaboré trois diplômes universitaires (DU) dans le prolongement du projet initial. Ceux de type « privé-business » traduisent plutôt les intérêts des entreprises qui en sont à l’origine, généralement dans une logique de soutien à l’innovation, comme le Creative People Lab du constructeur automobile Renault ou I2R (pour « incubateur d’innovation de rupture ») du département Énerbat de la R&D d’EDF. Ceux de type « grand public et pro amateurs » se veulent généralement ouverts sur l’environnement local et des usagers variés, qu’il s’agit d’intéresser aux formes plus personnelles de production, comme la Fabrique d’Objets Libres à Lyon qui se revendique comme un « laboratoire citoyen de fabrication ».

Quel que soit leur positionnement, ces lieux ont comme ambition commune d’élargir la diffusion des technologies de fabrication numérique, sous une forme de surcroît qui permette de rendre actifs les utilisateurs. Leurs projets, même s’ils peuvent être menés essentiellement par une seule personne, ne sont pas censés être réalisés de manière individualiste. Que ce soit pour réaliser des drones, des prothèses, ou tout objet plus ou moins utile, par exemple un appareil de mesure de la pollution atmosphérique intérieure comme au Nicelab, « laboratoire ouvert » de Nice, ou un « oreiller lumineux » comme au labfab de Rennes (pour « un réveil tout en douceur grâce à la luminothérapie »[3]), ces projets sont ainsi le produit de « communautés de pratique » (Wenger, 2005), dans lesquelles les participants se retrouvent dans un engagement mutuel et peuvent apprendre en partageant informations et compétences.

En France, des acteurs gouvernementaux ont marqué un intérêt pour cette dynamique apparemment montante, mais l’ont abordé sous un angle essentiellement économique. L’appel à projets « Aide au développement des ateliers de fabrication numérique », lancé en 2013 par la Direction Générale de la Compétitivité de l’Industrie et des Services du Ministère du Redressement productif, est resté aligné sur une vision fortement entrepreneuriale et soucieuse de débouchés économiques[4]. Sur les 154 dossiers déposés pour cette aide au financement de projets, 14 ont été sélectionnés, non sans polémique d’ailleurs dans une partie du milieu des fab labs à cause de l’opacité des critères de choix et une orientation jugée justement trop entrepreneuriale.

Au-delà du prisme de l’innovation

Par la mobilisation conjointe des énergies collaboratives et des ressources technologiques dérivées du « numérique », ces lieux expérimentaux peuvent véhiculer une logique d’innovation, mais paraissent aussi mettre en acte des réflexions et aspirations d’un courant d’auteurs qui avaient commencé, à partir des années 1960 et 1970, à compléter leur critique du modèle industriel par une esquisse de voies alternatives : Murray Bookchin (1974) sur la possibilité d’une « technologie libératrice », Ivan Illich (1973) sur la « convivialité » des outils, Fritz Schumacher (1978) sur les « technologies intermédiaires », André Gorz sur la défense de la sphère d’autonomie (Gollain, 2009), Ingmar Granstedt (2007 ; 2010) sur les outils « autonomes ».

C’est dans ce type de perspective et de filiation que fab labs et makerspaces pourraient représenter une forme de projet également politique, avec une tonalité presque émancipatrice. Au-delà de la rhétorique de l’innovation, ils semblent proposer une voie de réappropriation des outils et des activités de production. Ces ateliers visent des performances presque comparables aux équipements industriels, mais en gardant un positionnement proche de l’artisanat, qui peut ainsi être plus adapté aux désirs et besoins. Conçus de manière participative, les projets paraissent pouvoir devenir plus facilement appropriables par des populations plus ou moins proches.

Fab Lab HouseSur ce principe, une série de partenaires autour du Fab Lab Network et du Fab Lab Barcelona s’est par exemple lancée dans la conception et la fabrication d’une petite maison (Fab Lab House[5]) capable d’utiliser les ressources de son environnement (le soleil notamment) pour être auto-suffisante en énergie. Comme ce projet vise la collectivité la plus large, ses caractéristiques peuvent être récupérées sur un wiki (http://wiki.fablabbcn.org/Fab_Lab_House_Model) qui permet de retrouver spécifications et étapes de réalisation.

Les organisations qui s’expérimentent paraissent suffisamment flexibles pour être capables d’agréger de manière non sélective des contributions variées, tout en portant et en incarnant un modèle collaboratif. Mais l’analogie avec les coopératives ne fonctionne pas complètement, dans la mesure où les participations peuvent être plus fluides et où les projets ne sont pas forcément structurés par des besoins économiques précis. De fait, en France, lorsque le projet vise un public large, le statut associatif est plus souvent privilégié.

Ces expérimentations ont même commencé à s’agréger dans un mouvement qui ambitionne de s’étendre à une échelle mondiale. L’International Fab Lab Association prétend aider à promouvoir, organiser et structurer la communauté qui s’est développée[6]. Si le nombre d’implantations augmente notablement, une part de la population peut espérer accéder à de nouvelles capacités de production dans un environnement proche. L’inspirateur des fab labs, Neil Gershenfeld, a pu lui-même appuyer ce type de vision en lui donnant une portée extensive : « Ces laboratoires font partie d’un « mouvement maker » plus vaste et composé d’adeptes d’un do-it-yourself en version haute technologie, qui sont en train de démocratiser l’accès aux moyens modernes de fabriquer des choses » (Gershenfeld, 2012, p. 48, traduction personnelle). Il n’est pas seul à esquisser cette dynamique et il y a dans ces communautés une forme de conscience que certains ressorts déjà plus ou moins présents peuvent effectivement aider à renverser des dépendances.

À suivre…

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[1] Voir par exemple Gershenfeld, 2012.

[2] Traduction en français consultée le 12 juin 2014 sur http://wiki.fablab.is/wiki/Fab_Charter/fr . Pour la version originale (car les traductions peuvent varier), voir « The Fab Charter », http://fab.cba.mit.edu/about/charter/

[3] http://www.labfab.fr/portfolio/oreiller-lumineux/, consulté le 12 juin 2014.

[4] « Les projets devront viser le développement économique des entreprises, et à ce titre devront proposer des services à destination des entreprises. Dans cette optique, les projets devront s’engager dans un travail de recherche d’une pérennité économique, et devront prévoir de définir et de tester un modèle économique impliquant les entreprises utilisatrices » (http://www.dgcis.gouv.fr/secteurs-professionnels/aide-au-developpement-des-ateliers-fabrication-numerique, consulté le 11 avril 2014).

[5] Un site lui est dédié : http://www.fablabhouse.com/en

[6] Cf. « Why we are here », http://www.fablabinternational.org/fab-association/why-we-are-here, consulté le 6 avril 2014.





« Fab labs », « makerspaces » : entre innovation et émancipation ? »

16 12 2014

Sous ce titre est récemment paru un article dans le dernier numéro (n° 334, octobre 2014) de la Revue internationale de l’économie sociale (RECMA).
Pour rendre accessible son contenu, je vais le reproduire en une série de cinq billets. En voici ci-dessous l’introduction, qui sera donc le premier billet.

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Rattrapés par les enthousiasmes technophiles et l’idéologie entrepreneuriale, les fab labs (fabrication laboratories) pourraient facilement passer pour un nouvel avatar de l’économie de l’innovation[1]. Une espèce de variante des « start-up » ou la manifestation d’un esprit similaire. Ces lieux de fabrication et surtout d’expérimentation, à base de technologies numériques généralement, sont alors presque assimilés (voire réduits) à des incubateurs d’entreprises orientés vers les technologies innovantes. C’est une possibilité, mais parmi d’autres, notamment si on la replace dans une tendance au développement d’une multiplicité d’espaces plus ou moins communautaires visant à partager l’accès à des équipements sophistiqués à vocation productive, comme les makerspaces également, cet autre type de lieu permettant de se réunir et collaborer pour créer et fabriquer en commun.

Gershenfeld - Fab _ The Coming Revolution on Your DesktopInitialement, les fab labs sont certes des ateliers orientés vers les nouvelles technologies, mais conçus pour être accessibles à des non-professionnels : ils mettent à disposition des outils avancés, généralement plus facilement disponibles dans le monde industriel, afin que leurs utilisateurs puissent fabriquer leurs propres objets. L’idée, inspirée du travail du Professeur Neil Gershenfeld à la fin des années 1990 au Massachusetts Institute of Technology (MIT)[2], portée également par son laboratoire (le Center for Bits and Atoms), a été reprise dans de nombreux pays, et pas seulement ceux habituellement considérés comme étant les plus avancés techniquement, puisque des fab labs réputés sont aussi présents au Ghana et en Inde par exemple[3].

Le mouvement ainsi lancé a eu tendance à être absorbé par tout un discours emphatique allant jusqu’à annoncer une « nouvelle révolution industrielle »[4]. Mais fab labs et makerspaces (les dénominations diverses recouvrant en fait souvent des démarcations poreuses[5]) semblent révéler d’autres potentialités et peuvent aussi représenter une nouvelle forme, actualisée, d’ateliers communautaires ou d’ateliers de quartier. Un penseur critique comme André Gorz, dans ses dernières années, a défendu ce genre d’espoir, dans une forme de réactualisation et de promotion de « l’autoproduction communale coopérative »[6]. La formulation était encore dans le registre de l’hypothèse. Avec le développement notable de ces lieux, une telle hypothèse peut-elle trouver davantage de substance ? Plus précisément, fab labs et makerspaces peuvent-ils constituer un mode de production (si on les analyse par leurs débouchés) ou un système productif différent (si on les analyse par leur tissu organisationnel et leur inscription spatiale) ? Dans quelle mesure ? Même s’ils paraissent se situer à l’écart de l’ordre industriel, peuvent-ils l’affecter, le perturber ?

Les potentialités des fab labs semblent tenir à l’assemblage qu’ils réalisent[7] : des machines qui se rapprochent des standards professionnels, des modes de fonctionnement basés sur l’ouverture, des cadres relationnels propices aux échanges et à un apprentissage en commun. Comparés à l’ordre industriel, ces lieux laissent entrevoir des possibilités de reconfigurations multiples et interreliées, en l’occurrence dans le rapport :
– aux équipements et systèmes techniques ;
– au travail et aux fonctionnements organisationnels ;
– à l’espace et aux territoires ;
– aux objets et aux matières ;
– aux circuits économiques.

Pour mieux appréhender ces potentialités (dépendant donc des types d’acteurs qui s’agrègent aux projets, mais aussi des intérêts et valeurs qu’ils vont introduire et pousser, des utilisations et pratiques qu’ils vont promouvoir), la suite de l’article reviendra d’abord sur les caractéristiques de ces lieux et les promesses qu’ils paraissent ainsi porter[8] (1). On montrera ensuite en quoi ces espaces participent d’une redistribution de capacités, pas seulement techniques (2). Si un système productif paraît presque prendre forme à distance de l’ordre industriel, il s’agira enfin d’en évaluer les forces et les implications, y compris politiques (3).

À suivre donc…

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[1] Cf. « Les Fab Labs, l’avenir de l’innovation », L’Entreprise, 18/10/2013, http://lentreprise.lexpress.fr/conduite-de-projets/les-fab-labs-l-avenir-de-l-innovation_43717.html

[2] Pour une présentation et une remise en perspective du projet, voir Neil Gershenfeld, 2007.

[3] « Fab Wiki », le wiki de la « communauté » des fab labs, permet entre autres de suivre l’augmentation du nombre d’implantations (du moins celles enregistrées) à travers le monde (http://wiki.fablab.is/wiki/Portal:Labs). S’agissant de la France, 70 initiatives étaient recensées début août 2014, dont 25 « en développement » et 5 « en projet ».

[4] Parmi les textes influents, voir par exemple Anderson, 2012.

[5] On ne traitera pas ici des TechShops, qui sont une version proche, mais où, dans une logique commerciale, les usagers doivent payer pour l’utilisation des machines, souvent plus professionnelles, et les formations éventuelles.

[6] « Crise mondiale, décroissance et sortie du capitalisme », in Gorz, 2008, p. 121. Voir aussi les derniers passages de Gorz, 2007, p. 105-106.

[7] Sur l’intérêt d’une approche par les potentialités (« potentialisme technologique »), voir également Rumpala, 2013a.

[8] Cet article s’appuie sur une recherche en cours sur les processus d’expérimentation d’alternatives sociales à l’écart du marché et de l’État, les types d’activités originales qu’elles déploient et les formes d’affinités qu’elles peuvent trouver entre elles malgré leur diversité.








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