Conclusion : sur l’accompagnement démocratique d’une sortie de la croissance

7 06 2015

Dernier billet de la série visant à essayer de penser ce que pourrait être et comment pourrait fonctionner une démocratie sans croissance. L’ensemble de la réflexion, qui est aussi un exercice de théorie politique, sera présenté au prochain congrès de l’Association Française de Science Politique (AFSP) dans la « Section Thématique 26 ». Le texte complet est aussi disponible en un seul fichier pdf.

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Les liens entre démocratie et croissance doivent être questionnés. Pas tellement pour prolonger les réflexions afin de savoir dans quelle mesure l’une peut favoriser l’autre (ce qui, dans les deux sens de la relation, est presque devenu un champ d’étude à part entière, spécialement dans la science économique récente). Avant tout, ils doivent être questionnés parce que les fondements des systèmes politique et économique se trouvent déstabilisés dans ce qui passait pour des évidences, et ce trouble change les conditions de fonctionnement des sociétés industrialisées. Les arguments annonçant l’arrêt de la « croissance économique » comme un phénomène probable, voire difficilement évitable, semblent quitter la marginalité. Ils peuvent être justifiés par des raisons écologiques ou techno-économiques, dans le registre du souhait[1] ou de l’inquiétude[2]. Mais leur présence dans les débats publics est lui-même un signe.

Du côté des grandes institutions ou dans leur prolongement, cette possibilité d’une absence prolongée de croissance suscite des craintes quant à ses effets dans la sphère politique. Comme si l’absence de croissance mettait en danger le système démocratique… Les options et lignes de réflexion que nous avons étudiées ne se situent pas dans ce registre. Dans les courants repérés, la croissance n’est plus vue ni comme une fin, ni comme un moyen. Les propositions (même si c’est de manière plus ambiguë dans celles proches du transhumanisme) paraissent davantage chercher à construire des collectifs qui ne sont plus dans des schémas et rationalités productivistes ou consuméristes, en y voyant une source d’espérances plutôt que de craintes.

Les options présentées tendent à envisager une évolution post-représentative et post-gouvernementale des systèmes politiques, au-delà de leurs fonctionnements formellement démocratiques. Ces options confortent des valeurs démocratiques ou, pour être plus précis, susceptibles de produire des avancées en termes de démocratisation : inclusion, égalité des citoyens, participation, etc. Elles ne se réduisent pas à apporter des correctifs pour pallier les limites de la démocratie représentative (comme ont tenté de le faire Dominique Bourg et Kerry Whiteside[3]). Dans ces visions, il n’est guère question de partis et de candidats politiques en quête de suffrages lors de moments électoraux relativement ritualisés. Ces options ne passent pas non plus par l’État comme instance supposée pouvoir assurer la médiation des intérêts et la traduction des préférences collectives. Elles tendent davantage à se situer dans une perspective immanente aux collectifs humains, à la manière de ce que Simon Tormey, en s’inspirant de Gilles Deleuze, décrit pour des expérimentations radicales comme celles du mouvement zapatiste : « […] the implication is that in post-representational space (‘smooth’ space), nothing inheres. Every arrangement or distribution is ‘immanent’ to the ‘multiplicity’ itself rather than resting on a transcendental premise, a primordial ‘contract’, duty or obligation divined by fictive, ideological or ‘intuitionist’ strategies of the sort that has classically undergirded representational thought. This is not to say that it is impossible for arrangements to arise whereby a collectivity interacts for mutual benefit, or that the relations that do arise are necessarily ephemeral or doomed to fail or crumble. It is that the terms upon which those interactions depend do not lie outside or beyond the collective itself in a mythic, original or inaugurating ‘act’ »[4]. En l’occurrence, pour les courants que nous avons analysés, la « croissance économique » n’intervient plus comme une espèce de mythe structurant, de norme persistante ou de valeur à invoquer[5].

Au-delà des nuances dans les schémas envisagés, il y a conjointement l’hypothèse implicite que la raison, à un niveau collectif, permettra de cadrer les échanges politiques. La disponibilité d’espaces de débat devrait donc être un élément important. La difficulté est de trouver des espaces politiques où peuvent être hiérarchisées les préférences collectives, sans reproduire les anciens schémas critiqués et sans produire de nouvelles formes de domination. Au stade actuel des systèmes politiques, les espaces de discussion institutionnalisés ne laissent guère de place pour l’expression d’autres préférences que celles liées à la croissance économique.

Strong democracyDans ces visions, le citoyen tend au surplus à être considéré comme pouvant être dans une position presque constamment active, avec une implication vigoureuse dans les affaires collectives (ce qui se rapproche de ce que Benjamin R. Barber appellerait une « démocratie forte »[6]). Une condition serait toutefois que ce citoyen dispose de plus de temps libre (pour pouvoir en consacrer aux affaires collectives) et soit moins absorbé par le travail. Jacques Ellul le soulignait déjà il y a quelques décennies : « Tant que celui-ci n’est préoccupé que de sa sécurité, de la stabilité de sa vie, de l’accroissement de son bien-être, nous ne devrons avoir aucune illusion, il ne trouvera nulle part la vertu nécessaire pour faire vivre la démocratie. Dans une société de consommateurs, le citoyen réagira en consommateur »[7].

De toute manière, la démocratie représentative semble déjà en « crise », ou au moins en voie d’épuisement[8]. Il est difficile de ne pas noter que l’érosion de la « croissance économique » (voire, derrière elle, les difficultés du système économique lui-même) et la « crise » du système politique représentatif interviennent au même moment. Non seulement on peut faire l’hypothèse que cette concomitance n’est pas fortuite[9], mais c’est aussi une incitation à réfléchir davantage aux implications de cette situation, a fortiori si rien n’indique qu’elle puisse disparaître à plus ou moins court terme. Comme on l’a vu auparavant, la réflexion ne part pas de zéro.

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[1] Voir par exemple Jean Gadrey, Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire, Paris, les Petits matins / Alternatives économiques, 2010 et Richard Heinberg, The End of Growth. Adapting to Our New Economic Reality, Gabriola Island, New Society Publishers, 2011.

[2] Voir par exemple Patrick Artus, Marie-Paule Virard, Croissance zéro, comment éviter le chaos ?, Paris, Fayard, 2015.

[3] Cf. Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique, Paris, Seuil / La République des idées, 2010 ; Dominique Bourg, Kerry Whiteside, « Écologie, démocratie et représentation », Le Débat, 2/2011 (n° 164), pp. 145-153.

[4] Simon Tormey, « ‘Not in my Name’: Deleuze, Zapatismo and the Critique of Representation », Parliamentary Affairs, vol. 59, n° 1, January 2006, p. 145.

[5] Pour continuer à s’inspirer de Simon Tormey, ibid., p. 153.

[6] Cf. Benjamin R. Barber, Strong Democracy. Participatory Politics for a New Age, Berkeley, University of California Press, 1984.

[7] Jacques Ellul, L’illusion politique, Paris, La Table Ronde, 2004, p. 312-313.

[8] Sur ce diagnostic, voir Simon Tormey, « The Contemporary Crisis of Representative Democracy », Democratic Theory, vol. 1, n° 2, Winter 2014, pp. 104-112 et Simon Tormey, The end of representative politics, Cambridge, Polity, 2015.

[9] Ce qui serait une autre manière de prolonger les réflexions de Jürgen Habermas sur « les tendances à la crise dans le capitalisme avancé ». Cf. Chapitre II, in Raison et légitimité. Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé, Paris, Payot, 2002, p. 49 et s.





Quatre voies pour une démocratie sans croissance

6 06 2015

Grâce au billet précédent, nous avons maintenant un cadre pour faciliter l’exploration d’alternatives (au sens anglophone du terme) ou de lignes de fuite[1] marquant la recherche de directions nouvelles. Il est possible de parler d’alternatives, parce qu’elles constituent des assemblages cohérents de propositions ayant des prétentions transformatrices à l’égard de l’ordre social, qui se retrouve de fait problématisé. Ces lignes de fuite opèrent un décentrement par rapport aux logiques de croissance. Avec des arguments plus ou moins développés, elles décrivent chacune des possibilités de transformation.

       L’écologie sociale comme sortie de la rareté et décentralisation radicale

Le dépassement des situations de rareté est envisagé comme une possibilité (presque à saisir, même) dans l’« écologie sociale » théorisée par le penseur américain Murray Bookchin. Sa vision, qui commence à s’ébaucher dès les années 1950, est à la fois écologique et sociale parce qu’elle affirme que le tarissement des occasions de domination entre humains pourrait et devrait se combiner avec la disparition des prétentions humaines à dominer la nature (cette deuxième domination résultant même selon lui essentiellement de la première). Son projet est associé à une forme de confiance sur la possibilité de s’appuyer sur un potentiel libérateur des avancées technologiques et de parvenir à une société fondamentalement réorganisée[2].

ecologyoffreedomSi l’on voulait résumer l’idéal politique de Murray Bookchin, ce serait une société radicalement décentralisée et démocratisée, précisément sous une forme plus directe et participative. Dans cette vision refusant les fonctionnements hiérarchiques, la définition des choix politiques n’est pas réservée à des politiciens professionnels opérant dans le cadre d’une représentation parlementaire et d’un appareil étatique. Elle doit être davantage le résultat du travail d’assemblées citoyennes capables à la fois de conserver un ancrage local mais aussi de s’organiser sous une forme fédérative. Les relations y seraient plus directes et chacun pourrait apporter sa contribution. Pour Murray Bookchin, la direction à suivre est celle d’une réduction de la taille des collectifs : « The Greeks, we are often reminded, would have been horrified by a city whose size and population precluded face-to-face, familiar relationships among citizens. Today there is plainly a need to reduce the dimensions of the human community—partly to solve our pollution and transportation problems, partly also to create real communities »[3]. Il s’agit ainsi de faire en sorte que des processus collectifs puissent fonctionner en restant proches de l’échelle humaine, celle d’individus pouvant continuer à les comprendre et à s’y insérer.

Loin d’être incompatible avec les perfectionnements technologiques accumulés dans l’histoire humaine, un tel projet pourrait même, selon lui, en tirer parti et y trouver des éléments pour le faciliter[4]. Devant la dynamique d’industrialisation telle qu’elle avait pu se dérouler, Murray Bookchin avait une position critique, mais il percevait dans les évolutions technologiques, par exemple l’informatisation, un potentiel permettant d’amener vers une société plus décentralisée et où la part de labeur individuel pourrait être largement diminuée[5]. À le suivre, les avancées en matière d’ingénierie et d’informatique, la tendance à la miniaturisation, permettraient de faire évoluer la production industrielle en la faisant passer à une échelle plus réduite, autrement dit sans avoir besoin de recourir à de grosses unités. L’enjeu ne serait plus tellement de libérer l’humanité du besoin, puisque la technologie le permettrait, mais d’utiliser ce potentiel pour aider à améliorer les relations entre humains et avec la nature. Les conditions dans lesquelles se trouve l’humanité pourraient ainsi être changées positivement grâce à des développements technologiques, même comme ceux de l’automatisation.

Ces développements technologiques contiendraient une nouvelle promesse, plus qualitative que quantitative, ouvrant vers une réalisation de la liberté humaine, pouvant elle-même être désormais inscrite dans une « écocommunauté »[6]. Le système qui s’était développé sur un modèle hiérarchique et centralisateur pourrait ainsi être remplacé (au moins dans une très large partie) par un autre, plus coopératif, nourri des liens locaux directs, et au total plus favorable à une réalisation équilibrée des besoins humains : « I do not claim that all of man’s economic activities can be completely decentralized, but the majority can surely be scaled to human and communitarian dimensions. This much is certain: we can shift the center of economic power from national to local scale and from centralized bureaucratic forms to local, popular assemblies. This shift would be a revolutionary change of vast proportions, for it would create powerful economic foundations for the sovereignty and autonomy of the local community »[7].

       L’abondance dans la version transhumaniste

Largement construit autour d’un optimisme technophile, le courant transhumaniste a aussi tendance à promettre une forme d’abondance, mais en relation avec une transformation radicale de la manière de concevoir l’humain. Ce mouvement, qui continue à étendre ses ramifications internationales (mais suscite pourtant encore assez peu d’études en science politique), est assis sur la conviction que les avancées scientifiques et techniques peuvent être un moyen et une occasion de transcender les contraintes et limites subies par l’humanité, spécialement celles qui pouvaient jusque-là être considérées comme « naturelles »[8]. Autrement dit, dans cet esprit, c’est la condition humaine qui pourrait, voire devrait, être améliorée grâce à la libération des potentialités de la technologie. Pour les tenants de ce courant, la production de connaissances est en train d’accélérer et cette accélération doit se poursuivre, ce qui permettrait ainsi de tirer parti des retombées des recherches dans les domaines couramment regroupés derrière l’étiquette NBIC (c’est-à-dire les nanotechnologies, les biotechnologies, les technologies de l’information et celles touchant la cognition), mais aussi en robotique, en médecine, etc.

Les inspirations se sont largement nourries de spéculations sur des technologies émergentes. K. Eric Drexler, ingénieur américain dont la notoriété s’est construite sur la popularisation et la promotion des nanotechnologies (allant jusqu’à imaginer des « assembleurs » capables d’intervenir au niveau moléculaire), a développé ses réflexions en faisant aussi de ces dernières un vecteur d’une abondance à venir[9]. Dans ce futur anticipé, elles auraient un effet transformateur profond en changeant la manière de concevoir les ressources et de produire les biens dont auraient besoin les humains.

abundanceCette thématique de l’abondance est reprise et défendue par Peter H. Diamandis, cofondateur et dirigeant de la Singularity University dans la Silicon Valley[10]. Dans sa définition : « Abundance is not about providing everyone on this planet with a life of luxury—rather it’s about providing all with a life of possibility. To be able to live such a life requires having the basics covered and then some »[11]. Peter H. Diamandis fonde ses espoirs sur quatre tendances dont les effets s’avéreraient selon lui complémentaires : des technologies qui progresseraient de manière « exponentielle » dans les secteurs informatique, énergétique, etc. ; des innovateurs capables de travailler sur un mode do-it-yourself, sans avoir besoin de passer par des grosses structures, et pour partie grâce à ces technologies ; l’arrivée d’une génération de techno-philanthropes prêts à investir leurs gains dans des grands problèmes de l’humanité ; la possibilité pour des millions de pauvres de se connecter à l’économie globale, par les transports, par Internet, par la micro-finance, etc. Peter H. Diamandis est d’ailleurs aussi le confondateur de Planetary Resources, une société qui prévoit d’aller exploiter des matériaux contenus dans des astéroïdes grâce à des appareils d’exploration robotisés.

Dans ces visions et les récits qui les prolongent, l’abondance entrevue résulte d’une confiance dans les possibilités de trajectoires technologiques qui sont prolongées dans un registre futurologique. La question des besoins humains fondamentaux paraît alors résolue puisque ces derniers paraissent satisfaits par une disponibilité presque immédiate des biens souhaités. L’abondance rendrait moins aigus les problèmes d’allocation des ressources (il y aurait moins de concurrence en effet pour y accéder) et la technologie contribuerait à transformer profondément la politique. Par cette dynamique, il ne semble plus alors y avoir de limites dans la capacité à satisfaire les besoins humains.

L’hypothèse est faite (le plus souvent de manière implicite) que ces options technologiques seront largement acceptées par les populations. Peter H. Diamandis semble penser que les solutions et options qu’il soutient feront consensus. Outre des polémiques plus visibles comme sur les nanotechnologies, certains projets ne vont pas cependant sans susciter critiques et controverses, par exemple pour les « fermes verticales » en matière de production alimentaire[12]. Mais l’enthousiasme ne paraît pas réduit pour autant.

       Décroissance et reconfigurations localistes

Le courant de la « décroissance » s’est développé autour du projet explicite de sortie d’une « société de croissance »[13]. La croissance est vue à la fois comme un contenu idéologique et l’origine de pressions écologiques de plus en plus difficilement supportables, obligeant donc à une série de transformations sociales radicales et notamment à une « diminution régulière de la consommation matérielle et énergétique, dans les pays et pour les populations qui consomment plus que leur empreinte écologique admissible »[14].

Le pari de la décroissanceCes réflexions amènent aussi à penser le cadre politique nécessaire. Dans cette perspective, s’il s’agit de réduire fortement les niveaux de production et de consommation tout en garantissant une soutenabilité écologique et une justice sociale, l’ensemble du processus doit rester démocratique. Comme le rappelle Valérie Fournier[15], la décroissance tend même à être présentée comme l’occasion d’enclencher discussions et débats sur l’organisation des activités économiques et sociales et de les faire revenir dans un espace de décisions collectives. La décroissance n’est pas censée être imposée comme une nécessité (même si elle est perçue comme telle), mais doit être un choix, à faire dans un cadre démocratique et ouvert publiquement. Le niveau local tend pour cela à être privilégié : il constituerait un espace favorable pour adapter les processus de décision à une plus grande participation et à un contrôle direct, leur donnant ainsi une plus forte légitimité[16].

Serge Latouche, économiste et figure intellectuelle de la décroissance, privilégie le « localisme » et s’oriente vers la voie de la « revitalisation de la démocratie locale »[17]. Parmi les éléments qu’il articule dans son cadre programmatique, il y en a même un qui pousse explicitement à « relocaliser », à la fois au plan économique (celui de la production) et politique : « Relocaliser s’entend aussi au niveau politique : cela signifie alors s’occuper des affaires publiques à l’échelle de son quartier, organisé en « petite république » »[18]. Ce lien territorial pourrait alors contribuer à un sentiment d’appartenance autour de la préservation d’un bien commun. Cependant, même si une forme de protectionnisme est esquissée, il ne s’agit pas de transformer les relations locales en un microcosme fermé[19].

Cet attrait pour la proximité est largement présent dans le mouvement et chez beaucoup d’auteurs de ce courant. Les formes d’organisation sociale fonctionnant sur des échelles réduites sont ainsi préférées parce qu’elles restent plus directement maîtrisables par leurs participants et qu’elles évitent la prétention de certains acteurs à représenter une masse d’autres rendus silencieux ou passifs par des ensembles trop complexes. Ce qui rejoint et prolonge aussi une inclination à privilégier la décentralisation des processus de décision, présente de longue date dans le mouvement écologiste[20].

Comme pour d’autres projets politique ayant une ambition large, Serge Latouche peut se voir reprocher, s’agissant du sien, de ne pas assez développer les conditions pour le rendre viable et les voies pour le rendre réalisable. Il peut sembler en effet escompter trop facilement des effets d’entraînement : « Dans la mesure où des cercles vertueux ont été enclenchés, où une sphère alternative est bien vivante et se développe, la logique systémique du productivisme trouve pour se déployer un espace toujours plus restreint »[21]. Reste toujours la question de l’articulation entre les initiatives locales, avec leur part d’autonomie, et la capacité à assurer et maintenir des transformations plus larges et plus générales. La décroissance étant surtout une manière de qualifier une phase transitionnelle ou un processus, l’hypothèse plus ou moins implicite est souvent que ces actions locales, si elles se multiplient, peuvent avoir des effets cumulés, jusqu’à amener au changement global souhaité. Ceci supposerait que toutes les populations gardent un haut niveau de sobriété et marquent globalement une forme d’altruisme à l’égard d’autres pouvant être moins favorisées[22].

       L‘écosocialisme et la planification comme instrument démocratique

Dans la mesure où elle est une critique du productivisme (y compris celui qui a sévi en URSS), la défense d’un « écosocialisme » peut aussi être interprétée comme une prise de distance par rapport aux logiques d’accumulation et de croissance économique. En France, une forme de théorisation en a été fournie par Michael Löwy (dans le prolongement d’une carrière, comme chercheur au CNRS, marquée par une relation forte avec la pensée marxiste et au croisement de la philosophie et de la sociologie). Dans le schéma qu’il envisage[23], la possibilité d’intégration des aspects écologiques doit pouvoir être coordonnée grâce à une « planification démocratique globale ».

Michael Löwy donne en fait à la démocratie une orientation extensive, incluant ainsi la sphère économique. Il l’expliquait dans un article de 2008[24], où il aborde plus spécifiquement la dimension planificatrice de l’écosocialisme tel qu’il le conçoit : « La conception socialiste de la planification n’est rien d’autre que la démocratisation radicale de l’économie : s’il est certain que les décisions politiques ne doivent pas revenir à une petite élite de dirigeants, pourquoi ne pas appliquer le même principe aux décisions d’ordre économique ? »[25]. Il fait même de la « planification démocratique » une des conditions du socialisme écologique, pour « permettre à la société de définir ses objectifs concernant l’investissement et la production »[26].

Le cadre ne serait donc plus celui de la recherche de profit et du libre jeu du « marché » : « Dans ce sens, l’ensemble de la société sera libre de choisir démocratiquement les lignes productives à privilégier et le niveau des ressources qui doivent être investies dans l’éducation, la santé ou la culture. Les prix des biens eux-mêmes ne répondraient plus aux lois de l’offre et de la demande mais seraient déterminés autant que possible selon des critères sociaux, politiques et écologiques »[27]. Loin d’être assimilée à une contrainte, la planification est associée chez Michael Löwy (s’appuyant sur le théoricien marxiste Ernest Mandel) à une autre forme de liberté, rendue possible par la réduction du temps de travail : « Loin d’être « despotique » en soi, la planification démocratique est l’exercice de la liberté de décision de l’ensemble de la société ; un exercice nécessaire pour se libérer des « lois économiques » et des « cages de fer » aliénantes et réifiées au sein des structures capitaliste et bureaucratique. La planification démocratique associée à la réduction du temps de travail serait un progrès considérable de l’humanité vers ce que Marx appelait « le royaume de la liberté » : l’augmentation du temps libre est en fait une condition de la participation des travailleurs à la discussion démocratique et à la gestion de l’économie comme de la société »[28].

écosocialismeDans le modèle politique ainsi conçu, il n’est pas censé y avoir d’organisation centralisatrice, mais plutôt une articulation (plus postulée que véritablement explicitée dans son fonctionnement) entre les niveaux de décision : « De même, il est important de souligner que la planification n’est pas en contradiction avec l’autogestion des travailleurs dans leurs unités de production. Alors que la décision de transformer, par exemple, une usine de voitures en unité de production de bus ou de tramways reviendrait à l’ensemble de la société, l’organisation et le fonctionnement internes de l’usine seraient gérés démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes. On a débattu longuement sur le caractère « centralisé » ou « décentralisé » de la planification, mais l’important reste le contrôle démocratique du plan à tous les niveaux, local, régional, national, continental – et, espérons-le, planétaire, puisque les thèmes de l’écologie tels que le réchauffement climatique sont mondiaux et ne peuvent être traités qu’à ce niveau. Cette proposition pourrait être appelée « planification démocratique globale ». Même à un tel niveau, il s’agit d’une planification qui s’oppose à ce qui est souvent décrit comme « planification centrale », car les décisions économiques et sociales ne sont pas prises par un « centre » quelconque mais déterminées démocratiquement par les populations concernées »[29]. Pour Michael Löwy, il ne s’agit pas d’éliminer la démocratie représentative, mais plutôt de la perfectionner en la complétant : « La planification socialiste doit être fondée sur un débat démocratique et pluraliste, à chaque niveau de décision. Organisés sous la forme de partis, de plates-formes ou de tout autre mouvement politique, les délégués des organismes de planification sont élus et les diverses propositions sont présentées à tous ceux qu’elles concernent. Autrement dit, la démocratie représentative doit être enrichie – et améliorée – par la démocratie directe qui permet aux gens de choisir directement – au niveau local, national et, en dernier lieu, international – entre différentes propositions »[30].

Les pistes proposées peuvent toutefois paraître relativement générales et Michael Löwy ne descend guère jusqu’aux fonctionnements et aux dispositifs concrets de cette planification. Il reste un flou sur les acteurs qui feraient ce travail. Mais ce ne semble plus être des institutions étatiques, comme chez Dominique Méda, où, dans le prolongement d’une critique de la croissance, il est également proposé de « Planifier la transition vers un monde désirable et juste », en conservant une part de confiance dans l’État pour assumer ce type de tâche[31].

On sait que la planification suppose des dispositifs compliqués à mettre en place et, de fait, elle a historiquement rencontré de nombreuses critiques et difficultés pratiques, que son association avec l’ambition d’un « développement durable » a d’ailleurs contribué à réveiller[32]. Il y a ainsi la vieille question de la disponibilité des informations nécessaires pour réaliser cette planification, a fortiori dans des contextes marqués par l’incertitude. Les manières dont peuvent s’organiser les pratiques de communication jouent également un rôle important dans le déroulement de ce genre de processus[33]. Les capacités à faire rentrer les évolutions sociales dans des trajectoires programmées peuvent paraître limitées et ont, de fait, été mises en doute sous des angles variés.

Conclusion à suivre…

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[1] En repartant à nouveau de l’expression retravaillée par Gilles Deleuze, qui avait résumé ainsi sa perspective : « D’abord, une société nous semble se définir moins par ses contradictions que par ses lignes de fuite, elle fuit de partout, et c’est très intéressant d’essayer de suivre à tel ou tel moment les lignes de fuite qui se dessinent » (Entretien entre Gilles Deleuze et Antonio Negri, reproduit sous le titre « Contrôle et devenir » dans Pourparlers, Paris, Ed. de Minuit, 1990, p. 232).

[2] Cf. Post-Scarcity Anarchism, Montreal/Buffalo, Black Rose Books, 1986.

[3] « Ecology and Revolutionary Thought », in Post-Scarcity Anarchism, ibid., p. 101.

[4] Cf. Damian F. White, « Post-Industrial Possibilities and Urban Social Ecologies: Bookchin’s Legacy », Capitalism Nature Socialism, vol. 19, n° 1, March 2008, p. 75-76.

[5] Cf. « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, op. cit. ; Remaking Society. Pathways to a Green Future, Boston, South End Press, 1990.

[6] « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, op. cit., p. 116.

[7] « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, op. cit., p. 134.

[8] Pour une présentation, voir par exemple « 4. Transhumanism and the Future », in Michael S. Burdett, Eschatology and the Technological Future, Oxon, Routledge, 2014.

[9] Cf. K. Eric Drexler, Engines of Creation: The Coming Era of Nanotechnology, New York, Doubleday, 1986 ; K. Eric Drexler, Radical Abundance: How a Revolution in Nanotechnology Will Change Civilization, New York, PublicAffairs, 2013.

[10] L’organisation présente ainsi sa mission sur son site Internet : « to educate, inspire and empower leaders to apply exponential technologies to address humanity’s grand challenges » (http://singularityu.org/, consulté le 24 mai 2015).

[11] Peter H. Diamandis, Steven Kotler, Abundance. The Future Is Better Than You Think, New York, Free Press, Reprint edition, 2014, p. 13.

[12] Voir par exemple « Vertical farming: Does it really stack up? », The Economist, December 9, 2010, http://www.economist.com/node/17647627

[13] Pour une présentation rapide, voir François Schneider, Giorgos Kallis, and Joan Martinez-Alier, « Crisis or opportunity? Economic degrowth for social equity and ecological sustainability. Introduction to this special issue », Journal of Cleaner Production, vol. 18, n° 6, April 2010, pp. 511-518.

[14] Nicolas Ridoux, La Décroissance pour tous, Lyon, Parangon, 2006, p. 91.

[15] Valérie Fournier, « Escaping from the economy: the politics of degrowth », International Journal of Sociology and Social Policy, vol. 28, n° 11/12, 2008, p. 535-536.

[16] Claudio Cattaneo, Giacomo D’Alisa, Giorgos Kallis, Christos Zografos, « Degrowth futures and democracy », Futures, vol. 44, n° 6, August 2012, p. 521.

[17] Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Paris, Fayard, 2006.

[18] Ibid., p. 207.

[19] Serge Latouche, Petit traité de la décroissance sereine, Paris, Ed. Mille et une nuits, 2007.

[20] Cf. Robert Paehlke, « Espace biophysique et sens des proportions : pour une politique environnementale à la bonne échelle », in Edward A. Parson (dir), Gérer l’environnement : défis constants, solutions incertaines, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2001, pp. 79-130.

[21] Le pari de la décroissance, op. cit., p. 109.

[22] Cf. Jin Xue, « Is eco-village/urban village the future of a degrowth society? An urban planner’s perspective », Ecological Economics, Volume 105, September 2014, p. 135. L’auteur recommande en fait d’intégrer et de combiner la participation et la délibération aux échelles locales avec une forme hiérarchique et centralisée de planification (ibid., p. 136).

[23] Cf. Michael Löwy, Écosocialisme. L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Paris, Fayard/Mille et une nuits, 2011.

[24] Michael Löwy, « Écosocialisme et planification démocratique », Ecologie & politique, 3/2008 (n° 37), pp. 165-180.

[25] Ibid., p. 169-170.

[26] Ibid., p. 165-166.

[27] Ibid., p. 169.

[28] Ibid., p. 169.

[29] Ibid., p. 170-171.

[30] Ibid., p. 171.

[31] Dans son livre La Mystique de la croissance. Comment s’en libérer (Paris, Flammarion / Champs, 2014), c’est ce qui apparaît résumé dans le titre du chapitre 17 : « Planifier la transition vers un monde désirable et juste : où il est mis en évidence qu’un rôle éminent incombe à l’État dans le pilotage de la reconversion écologique ».

[32] En guise de synthèse des arguments, voir par exemple James Meadowcroft, « Planning for sustainable development: Insights from the literatures of political science », European Journal of Political Research, vol. 31, n° 4, June 1997, pp. 427–454 et James Meadowcroft, « Planning for sustainable development: what can be learned from the critics? », in Michael Kenny and James Meadowcroft (eds), Planning Sustainability, London, Routledge, 1999.

[33] Cf. Patsy Healey, « Planning through Debate: The Communicative Turn in Planning Theory », The Town Planning Review, vol. 63, n° 2, Apr. 1992, pp. 143–162.





Démocratie sans croissance : un cadre d’analyse pour explorer les lignes de fuite

5 06 2015

Suite et deuxième partie (2) de l’analyse commencée dans les billets précédents.

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Ce verrouillage dans un schéma politico-économique particulier, celui d’une « croissance économique » posée comme condition nécessaire et incontournable, n’a toutefois pas totalement effacé la recherche d’autres possibilités, ou ce qu’on peut appeler, avec Gilles Deleuze et Félix Guattari, les lignes de fuite[1]. L’arrêt ou l’absence de la croissance économique sont présents en arrière-plan de différents courants intellectuels qui s’affirment aussi porteurs de projets de société aux retombées bénéfiques malgré cet élément manquant.

Dans la mesure où il touche les conditions d’existence d’une collectivité, un tel état n’est évidemment pas sans lien avec l’espace politique dans lequel il tend à être inscrit (même si cela apparaît de manière plus ou moins thématisée dans les conceptions développées). Si ces courants qui ont pu être identifiés par notre revue de littérature (et qui seront analysés dans la partie suivante) continuent à se situer dans un cadre démocratique (maintien des libertés individuelles, espace public ouvert, etc.), des différences apparaissent néanmoins et peuvent être spécifiées à partir de deux séries de critères analytiques, permettant ainsi de dessiner deux axes.

Ecological UtopiasSur un premier axe, il peut être utile de reprendre la distinction que Marius de Geus fait entre utopies de l’abondant (« utopias of abundance ») et utopies du suffisant (« utopias of sufficiency »)[2]. Dans ces dernières, l’idéal serait celui de la satisfaction des besoins humains, mais qui resteraient modérés, permettant ainsi de préserver une qualité de vie et une harmonie dans les relations sociales et écologiques. À l’inverse, les premières seraient davantage fondées sur des performances technologiques (et Marius de Geus a tendance à considérer que les effets écologiques de telles sociétés seraient moins bénins). Cette spécification mériterait toutefois d’être nuancée, car on peut considérer, à la différence de Marius de Geus, que l’abondance peut passer par d’autres voies que la voie technologique[3]. Avec ce léger correctif, cette première distinction permet de mettre l’accent sur les variations possibles dans le rapport collectif aux ressources et sur l’influence que ce rapport peut avoir dans les formes de relations et de coopérations entre acteurs. L’abondance est ainsi une manière de ne plus poser la question de la croissance : elle tend à rendre cette question hors de propos.

Le deuxième axe proposé vise à spécifier les arrangements sociopolitiques possibles en fonction des modes de coordination et des échelles d’intervention possibles. Les options envisagées se différencient aussi selon le degré plus ou moins élevé de coordination qu’elles peuvent laisser entrevoir comme nécessaire. Dans des collectifs, il est ainsi possible de laisser complètement jouer des processus décentralisés sans intervention surplombante. Une ambition globalisante et planificatrice conduit en revanche à suggérer qu’il est possible, pour peu que des institutions politiques soient organisées pour cela, d’intervenir de manière consciente pour orienter des processus sociaux.

En croisant ces deux axes, on peut alors distinguer et répartir différentes options politiques.

Agencement diffus Agencement intégré
Post-rareté / Abondance Écologie sociale Transhumanisme
Limitations / Frugalité Décroissance Écosocialisme

Cette grille n’a pas simplement une vocation descriptive : elle est conçue pour aider à ordonner les discussions, comme nous allons pouvoir le faire dans l’analyse qui suivra dans le prochain billet.

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[1] Cf. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux (Capitalisme et schizophrénie, tome 2), Paris, Ed. de Minuit, 1980 et Félix Guattari, Lignes de fuite. Pour un autre monde de possibles, La Tour d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2011.

[2] Voir Marius de Geus, Ecological Utopias. Envisioning the Sustainable Society, Utrecht, International Books, 1999 et, de manière plus rapide, « Towards an Ecological Art of Living: On the Value of Ecological Utopianism for our Future », Ecopolitics Online Journal, vol. 1, n° 1, Winter 2007, p. 29.

[3] Sans forcément pousser aussi loin que Marshall Sahlins. Cf. Âge de pierre, âge d’abondance. Economie des sociétés primitives, Paris, Gallimard / NRF, 1976.





Croissance et démocratie : du couplage au verrouillage économico-politique

4 06 2015

Ce billet est la première partie du développement annoncé dans le précédent. Comme la littérature sur le sujet est abondante, il vise plutôt à présenter rapidement la situation.

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Depuis qu’elle a été pensée comme phénomène censé assurer le développement des sociétés, la « croissance économique » a eu tendance à être présentée comme un point de passage obligé et un facteur déterminant pour la continuité d’autres processus sociaux. Point de passage obligé, parce que si l’on reprend cette notion proposée par Michel Callon et Bruno Latour[1], elle a agrégé et associé autour d’elle un large ensemble d’intérêts. Facteur déterminant, parce qu’elle a pu être considérée comme une condition de base, du fonctionnement des institutions politiques jusqu’aux systèmes de protection sociale, en passant évidemment par l’accès à un travail et à un revenu pour la population.

La mystique de la croissanceLa quête de la croissance, souvent traduite par la focalisation sur les chiffres du PIB (Produit Intérieur Brut), est devenue et reste une antienne dans le discours des responsables politiques ayant des prétentions gouvernementales[2]. Il est ainsi fréquemment répété que le manque de croissance aurait des effets négatifs sur l’emploi et permettrait difficilement de réduire le chômage. La croissance est aussi couramment présentée comme une condition nécessaire à la réduction de la pauvreté. Elle paraît donner accès à des « richesses » supplémentaires tout en offrant une manière d’éviter ou de contourner les enjeux de répartition, susceptibles de générer des tensions entre catégories sociales. L’image de la période des « trente glorieuses » est encore largement présente, notamment pour ce qu’elle a paru apporter en termes d’accès accru à des biens de consommation et au confort matériel pour une part étendue des populations.

Deux raisons pouvant expliquer la dépendance des États à l’égard de la croissance sont rappelées par Peter Ferguson. La première est une dépendance fiscale à l’égard de l’accumulation réalisée par le secteur privé, puisqu’il s’agit d’assurer par la taxation les prélèvements suffisants pour pouvoir financer les fonctions étatiques de base, comme la défense, l’éducation, etc. La seconde renvoie au besoin de conserver une légitimité démocratique, qui apparaît liée à la capacité à tempérer les excès du système capitaliste en fournissant biens publics et possibilités d’emploi. La croissance semble permettre de concilier ces objectifs qui peuvent paraître contradictoires[3]. Il faudrait ajouter que, pour des États fortement endettés, il peut de surcroît paraître difficile de rembourser une lourde dette publique sans croissance. Le niveau des ressources budgétaires des États et la capacité à juguler des déficits sont en effet aussi calés sur les prévisions de croissance et les performances attendues de leur économie nationale.

Au total, le XXe siècle et notamment sa deuxième partie ont donc été marqués historiquement par la constitution d’un système de gouvernement où la croissance a fini par devenir une condition quasiment non négociable. Pour les pays qui sont entrés dans une logique de développement, la croissance économique semble alors fonctionner comme une addiction, pour reprendre le terme et l’analyse de Jérôme Batout et Emmanuel Constantin : « Les démocraties d’après guerre ont été configurées pour se gouverner politiquement par la croissance »[4]. Pivot des rationalités gouvernementales[5], elle est en tout cas devenue un registre de légitimation à part entière, spécialement avec la part que les États ont été amenés à prendre dans les processus économiques[6]. Autrement dit, les performances économiques imputables à l’action gouvernementale, ou du moins la perception qui en est faite, sont un output dont le système politique a besoin pour assurer et conserver sa légitimité[7]. La croissance est installée comme un élément presque évident des catalogues de promesses électorales et gouvernementales. On doit d’ailleurs préciser que derrière l’idée générale de démocratie, c’est la forme représentative qui s’est en fait imposée[8]. Dans ce régime, ce sont notamment ses représentants qui reprennent et portent cette idéologie de la croissance.

Le paradoxe est que cette obsession pour la croissance économique est devenue problématique en raison des pressions écologiques et inconvénients sociaux qui ont pu lui être imputés[9]. D’où les nombreuses tentatives pour proposer d’autres visions ou d’autres cadres économiques. Parfois en essayant de changer les termes du débat, comme dans le courant de ceux qui, plutôt qu’un découplage illusoire, visent la « prospérité », précisément en sortant de la seule accumulation matérielle et financière et en incitant donc à repenser les finalités collectives[10]. Certes, la garantie d’une qualité de vie, plutôt que l’enfermement dans une accumulation sans fin, pourrait fournir une autre source de légitimation aux institutions et procédures démocratiques. Mais la dimension politique, notamment s’agissant de l’adaptation des processus démocratiques, peut paraître toutefois encore insuffisamment développée dans ce courant. C’est ce qui peut justifier l’exploration qui sera proposée dans les prochains billets.

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[1] Cf. Michel Callon, « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », L’Année sociologique, 1986, volume 36, pp. 169-208 et Bruno Latour, La science en action, Paris, Gallimard, collection Folio/Essais, 1995.

[2] Pour un passage en revue des arguments disponibles, voir par exemple Dominique Méda, La mystique de la croissance. Comment s’en libérer, Paris, Flammarion / Champs, 2014.

[3] Peter Ferguson, « Post-growth policy instruments », International Journal of Green Economics, vol. 7, n° 4, 2013, pp. 406-407.

[4] Cf. Jérôme Batout, Emmanuel Constantin, « Croissance, crise et dépérissement de la politique », Le Débat, 5/2014 (n° 182), pp. 154.

[5] Cf. Peter Miller and Nikolas Rose, « Governing economic life », Economy and Society, vol. 19, n° 1, 1990, pp. 1-31.

[6] Sur ces enjeux de légitimité, on prolonge ici la perspective de Jürgen Habermas. Cf. « Les problèmes de la légitimation dans l’état moderne », in Après Marx, Paris, Hachette Littératures, 1997 et Raison et légitimité. Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé, Paris, Payot, 2002.

[7] Pour prolonger la perspective analytique de Fritz Scharpf (Gouverner l’Europe, Paris, Presses de Sciences Po, 2000).

[8] Cf. Daniel Gaxie, La démocratie représentative, Paris, Montchrestien, 2003.

[9] Pour un point de vue synthétique sur ces débats, voir par exemple Alexander Perez-Carmona, « Growth: A Discussion of the Margins of Economic and Ecological Thought », in Louis Meuleman (ed.), Transgovernance. Advancing Sustainability Governance, Springer, 2013, notamment, p. 85-99.

[10] Cf. Tim Jackson, Prosperity without Growth. Economics for a Finite Planet, London, Earthscan, 2009 ; Isabelle Cassiers (dir.), Redéfinir la prospérité. Jalons pour un débat public, La Tour-d’Aigues, Ed. de l’Aube, 2011.





La démocratie a-t-elle nécessairement besoin de croissance ?

3 06 2015

Le billet précédent avait commencé à essayer de répondre à la question sur un mode plutôt spéculatif, puisque recourant à littérature de science-fiction. Le billet qui suit et les prochains changent de registre et vont reprendre en plusieurs parties le texte qui sera présenté sur ce thème et dans un format plus « académique » au prochain congrès de l’Association Française de Science Politique.

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S’intéresser à la démocratie et à ses expressions possibles conduit souvent à adopter un angle principalement politique[1], mais toute démocratie s’inscrit également dans un système économique. Une collectivité fonctionne à partir de ressources (« biens ») et d’activités (« services ») qui assurent l’existence de ses membres. De plus en plus, c’est la « croissance économique » qui a servi d’objectif collectif avec notamment l’argument que cette « augmentation du volume de la production de biens et de services »[2] permettrait d’accéder à davantage de « richesses »[3].

Non seulement cette croissance n’est jamais garantie, mais ses effets (écologiques et sociaux) peuvent aussi amener à la remettre en question, jusqu’au point de laisser envisager la possibilité ou la nécessité de sa disparition. La question dérange-t-elle tant ? De fait, elle n’apparaît posée que dans une littérature très réduite[4], et lorsque l’est, de manière souvent marginale.

Managing Without GrowthPour des raisons multiples, cette absence de « croissance » peut être subie ou souhaitée, ou être le résultat d’un délaissement progressif et plus ou moins conscient. On peut faire l’hypothèse que si la logique de croissance n’est plus centrale dans l’organisation du système économique, c’est parce que la situation d’ensemble a évolué : soit parce que les conditions matérielles ont été transformées (notamment en déplaçant les contraintes dans les modalités de satisfaction des besoins), soit parce que les cadres de référence ont changé (notamment en ne faisant plus de la croissance une nécessité pour le progrès social et la qualité de vie).

Quel cadre politique peut être pensé pour une société post-croissance, que cette dernière soit le résultat d’une évolution souhaitée ou subie ? Comment la démocratie peut-elle s’adapter ? Dans quelle mesure les institutions politiques seraient-elles alors susceptibles de prendre des formes différentes de celles connues aujourd’hui ? Est-ce que le cadre politique approprié sera encore un cadre parlementaire[5] ? Ce type de questionnement paraît peu présent dans la théorie politique alors qu’il est probable que les collectivités humaines entrent, dans les années ou décennies qui viennent, dans des situations où elles vont devoir repenser l’accès aux ressources physiques et leur répartition.

Sur un tel sujet, la réflexion est forcément exploratoire, mais son intérêt est d’aider à construire des fondations pour des discussions qui ont une portée théorique, mais pas seulement. L’enjeu est d’appréhender les modèles disponibles et leurs conditions possibles de fonctionnement. Partant de cette interrogation sur l’horizon des systèmes démocratiques dès lors qu’il se situe au-delà de la croissance économique, l’objectif de cette contribution est de comparer et confronter les propositions présentes dans différentes formes d’explorations se développant à plus ou moins grande distance de la pensée politique académique (celles de la « décroissance », de l’« écosocialisme », etc., comme on le verra). Il est en effet possible de repérer des courants d’idées qui ont en commun de considérer que la croissance n’est pas forcément une condition à la démocratie et que cette dernière peut être appuyée sur d’autres logiques économiques que les logiques d’accumulation. Avec des différences, ces constructions intellectuelles font l’hypothèse (positive) qu’un approfondissement démocratique est possible (même si des évolutions récentes ne semblent pas aller dans ce sens[6]). Ou que les rationalités politiques dominantes peuvent évoluer.

Dans ces différentes formes d’explorations, il est alors intéressant d’étudier comment sont envisagés les réaménagements des espaces de discussion pour les choix collectifs, dans quelle mesure ces cadres problématisent les systèmes représentatifs et incitent à leur dépassement, quels sont les modes de fonctionnement proposés et pour quels espaces, comment ils articulent discussions collectives et participations des populations. De même, si des reconfigurations institutionnelles sont ébauchées ou souhaitées, il est intéressant de repérer lesquelles et, par exemple, quel rôle est encore réservé à des instances de gouvernement.

La méthode proposée ici est de considérer ces explorations comme des formes de problématisations, au sens de Michel Foucault lorsqu’il vise « la manière dont les choses font problème »[7], ce qui peut valoir pour des systèmes sociaux et politiques dans leur ensemble. Par l’activité de problématisation peuvent être alors non seulement repérées des situations à corriger, mais être aussi recherchées des potentialités d’adaptation. À la manière de Michel Foucault[8], ces problématisations peuvent être étudiées comme des façons pour la pensée de s’emparer d’objets plus ou moins stabilisés. Plus précisément, elles peuvent se présenter comme des manières d’interroger des conditions de possibilité, et fonctionner de telle sorte qu’entre l’entrée et la sortie d’une construction intellectuelle, la représentation d’une question se trouve modifiée.

L’analyse qui suit s’appuie ainsi sur la cartographie intellectuelle[9] et la lecture critique de textes repérés pour leurs tentatives d’élaboration de modèles politiques situés en dehors d’un imaginaire de la croissance. Une revue de littérature a permis de baliser le champ des réflexions et d’établir un corpus de travail. L’importance de ces textes, indiquant leur statut de référence, pouvait être appréciée par la quantité de citations qu’ils ont recueillies[10] et leur contribution aux débats et échanges touchant aux thématiques qui nous intéressent.

À partir de ces bases, trois étapes vont nous permettre d’explorer les perspectives d’une démocratie sans croissance et les conditions (politiques notamment) dans lesquelles elle pourrait fonctionner. Nous verrons d’abord que problématiser les relations entre démocratie et croissance économique revient à problématiser un modèle dominant qui tend à les verrouiller dans une même vision politico-économique (1). Sera ensuite proposé un cadre d’analyse pour sérier les voies possibles pour penser une organisation des collectivités humaines hors croissance économique (2). Celui-ci sera appliqué dans une troisième partie pour distinguer quatre courants de propositions dont les lignes de structuration seront analysées (3).

À suivre…

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[1] Si la question est « de savoir comment et dans quelle mesure le « peuple » est associé à son propre gouvernement » (Daniel Gaxie, « Démocratie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/democratie/), la réflexion tend alors en effet à tourner plutôt autour de la « forme d’organisation politique » qui est ainsi constituée.

[2] Jean-Olivier Hairault, « Macroéconomie – Croissance économique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 2 avril 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/macroeconomie-croissance-economique/

[3] Pour une forme de remise en perspective, voir par exemple Pascal Petit, Croissance et richesse des nations, Paris, La Découverte / Repères, 4e éd., 2010.

[4] Voir par exemple Peter A. Victor, Managing Without Growth: Slower by Design, Not Disaster, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2008.

[5] Pour rejoindre aussi d’autres réflexions, Cf. David Beetham, « Do parliaments have a future? », in Sonia Alonso, John Keane, Wolfgang Merkel (eds.), The Future of Representative Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 2011.

[6] Cf. Colin Crouch, Post-Democracy, Cambridge, Polity, 2004 ; Wendy Brown, Undoing the Demos. Neoliberalism’s Stealth Revolution, New York, Zone Books, 2015.

[7] « Entretien avec Michel Foucault », Les Cahiers du GRIF, vol. 37, n° 37-38, 1988, p. 18. Pour une remise en perspective de la notion et, en filigrane, de ses difficultés potentielles, voir Fabrice de Salies, « Statut et fonction de la notion de « problématisation » dans le corpus foucaldien tardif », Le Philosophoire, 2/2013 (n° 40), pp. 235-258.

[8] Cf. Michel Foucault, « Le souci de la vérité », in Dits et écrits 1954-1988, Tome II (1976-1988), Paris, Quarto Gallimard, 1994.

[9] Dans une démarche qui a aussi des proximités avec celle de Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, Paris, Zones, Nouvelle édition augmentée, 2013.

[10] Au-delà d’un usage bibliographique, le moteur de recherche Google Scholar a l’avantage de donner rapidement accès à quelques éléments statistiques.





Penser le futur d’une démocratie sans croissance

2 03 2015

Le billet qui suit (et qui devrait être complété par d’autres par la suite) est aussi paru sur le site nonfiction.fr dans la rubrique « Actualité des idées ». Le texte a été repris avec un titre différent sur slate.fr.

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Lors du prochain congrès de l’Association Française de Science Politique (AFSP) en juin à Aix-en-Provence aura lieu une « section thématique » intitulée « Démocratie sans croissance : théories, institutions et pratiques » (et à laquelle je participerai). Rares sont effectivement les occasions de réfléchir aux implications qu’une absence de « croissance économique » peut avoir sur la démocratie et son fonctionnement.

Question dérangeante ? De fait, elle n’apparaît posée que dans une littérature très réduite (voir par exemple Peter A. Victor, Managing Without Growth: Slower by Design, Not Disaster, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2008), et lorsqu’elle l’est, de manière souvent marginale. Que la « croissance » puisse ne pas revenir dans les pays industrialisés ou qu’elle puisse être considérée comme une lubie dépassée, voilà des idées qui défient encore majoritairement l’imagination… Mais pas forcément dans la fiction, qui permet de faire fonctionner ce type d’hypothèse et de tester comment une société peut malgré tout tenir.

Pour des raisons multiples, cette absence de « croissance » peut être subie ou souhaitée (ou alors la question finit par ne plus faire sens, sous l’effet d’une inattention ou d’un délaissement progressif et plus ou moins conscient). Évidemment, on peut prendre le sujet classiquement par la théorie politique (en étudiant par exemple des courants comme ceux de la décroissance, de l’écosocialisme, du convivialisme, etc.), mais il peut être intéressant de compléter en explorant d’autres voies. La science-fiction offre un matériau qui peut avoir autant de légitimité que d’autres formes de spéculation en théorie politique (« contrat social », « voile d’ignorance », etc.). Elle permet d’expérimenter sans craindre les risques de l’expérience sociale qui tourne mal. Ses constructions narratives peuvent de la sorte aider à renouveler l’appréhension d’enjeux éthiques et politiques, en introduisant des hypothèses plus ou moins audacieuses, en déplaçant et repoussant plus loin les frontières du pensable[1]. Ce qui rapproche d’un type de mérite que Fredric Jameson, en l’inscrivant presque dans le registre de la révélation, accorde au « genre utopique » : « sa vocation profonde est de faire percevoir, sur un mode local et déterminé, avec une plénitude de détails concrets, notre incapacité constitutionnelle à imaginer l’Utopie : ce qui n’est pas dû à un échec de l’imagination individuelle, mais résulte au contraire de la clôture systémique, culturelle et idéologique qui nous retient tous prisonniers »[2]. L’imagination qui prend le futur pour support peut ainsi fournir des ressources pour en quelque sorte tester des modes d’organisation socio-politique inédits ou décalés.

Comme la « croissance économique » fait presque figure de modèle civilisationnel, il peut paraître en revanche difficile de trouver dans l’imaginaire fictionnel d’autres schémas que celui d’un effondrement généralisé, où les individus seraient amenés à survivre dans des environnements redevenus hostiles et propices au retour des comportements les plus barbares. Même si le stock est plus réduit, il est quand même possible de trouver des descriptions moins apocalyptiques. Pour jouer sur les contrastes dans les formes imaginables de démocratie sans croissance, en voici deux représentations très différentes dans leurs cadres et leurs postulats de départ, en l’occurrence une version « low tech » et une version « high tech » qui permettent de mettre en scène des modes d’organisation collective plutôt éloignés de ceux qui nous paraissent familiers.

EcotopiaLa première est Écotopie de l’Américain Ernest Callenbach[3]. Le livre prend la forme d’un récit de voyage dans une société présentée comme différente et originale. En l’occurrence, c’est un journaliste de New York qui part en reportage dans une partie de la côte ouest des États-Unis (les États de Washington, de l’Oregon et la moitié nord de la Californie) qui a fait sécession presque une vingtaine d’années auparavant (en 1980). Ses articles et son journal personnel permettent de présenter l’expérience réalisée et ses avantages. Cette société privilégie les formes d’organisation autogestionnaires, décentralisées (mais il reste un gouvernement central), les technologies maîtrisables (comme le recours aux énergies renouvelables), les liens communautaires, l’équilibre avec le reste du vivant. Le travail y est fortement réduit (20 heures par semaine), la créativité individuelle encouragée. La taille des villes est limitée, ce qui permet de réduire certains besoins de transports. Si des voitures sont encore présentes, elles sont en fait électriques, celles à essence ayant été interdites. Les biens produits sont censés être facilement réparables, et pour ce qui ne l’est pas ou qui ne peut pas être réutilisé, le recyclage est la règle.

On notera que les habitants ont dû faire le choix de la sécession (non sans difficultés) pour atteindre leurs idéaux. À l’inverse de leur grand voisin américain, les préoccupations collectives ne s’expriment plus en termes de « croissance », mais en termes de qualité de vie et d’équilibre dans les relations avec la nature. L’« état stationnaire », pour parler comme l’économiste Herman Daly, n’est pas perçu comme un modèle répulsif, mais est au contraire recherché et semble atteint. Sur le plan institutionnel, les décisions sont prises le plus possible sur une base locale. Le gouvernement national n’intervient que pour des décisions qui doivent être prises à un niveau plus élevé. Les habitants sont décrits comme étant enclins à participer aux affaires collectives.

Ecotopia EmergingErnest Callenbach a fait l’effort d’essayer de préciser certains éléments du processus qui a permis la formation d’Ecotopia. Il le fait dans un autre livre moins souvent évoqué, Ecotopia Emerging (Berkeley, Banyan Tree Books, 1981), sous la forme de récits de vie permettant conjointement de présenter l’évolution du contexte avant la sécession. Parmi les personnes dont il décrit l’existence et le parcours, il y a ainsi Vera Allwen, qui deviendra la présidente du nouveau pays. Déçue par les pratiques des milieux politiciens, cette sénatrice démocrate de l’Etat de Californie va constituer un groupe qui va devenir un parti, le Parti Survivaliste. Ce parti, affichant par son nom le souhait de permettre à l’espèce humaine de survivre sans détruire la planète, finira lui-même par devenir la principale force politique dans le Washington, l’Oregon et le Nord de la Californie. En suivant les mobilisations, ce second roman essaye ainsi de montrer les changements d’attitudes à l’égard des fonctionnements économiques et politiques et la recherche progressive de relations plus harmonieuses avec les autres et l’environnement.

La technique, mais sous une forme plus facilement appropriable, va en fait pour partie venir au secours du projet. L’application d’avancées dans la technologie des cellules photovoltaïques va permettre aux États d’Ecotopia de s’acheminer vers l’indépendance énergétique. À l’image du modèle social privilégié, la production d’énergie peut ainsi y être elle-même locale et largement décentralisée.

Ecotopia garde évidemment les traces de l’époque de sa rédaction. Le livre a été écrit avant le décollage et l’accélération de la globalisation économique, avant donc que les territoires ne se retrouvent enserrés dans des réseaux qui les dépassent et qui peuvent par conséquent paraître limiter certaines marges d’action. D’un point de vue sociologique, le choix d’une partie de la côté ouest des États-Unis paraît effectivement plus réaliste que pour d’autres États comme le Texas, pétrolier et plus conservateur, ou ceux de la « Rust Belt ».

Le deuxième exemple envisageable est celui de la série de romans et de nouvelles de l’écrivain écossais Iain M. Banks, qui prend pour arrière-plan et cadre une grande civilisation galactique qu’il a appelé la Culture. C’est une civilisation hyper-avancée, expansive mais bienveillante, puisqu’elle a la prétention d’amener d’autres civilisations plus grossières vers des formes plus éclairées (ce qui va servir de ressort narratif à la plupart des romans). Son degré de développement technologique a permis de faire disparaître toutes les raretés matérielles. Dans la Culture, les problèmes de sécurité existentielle ne se posent plus. La Culture est l’horizon hypothétique d’une humanité libérée des contraintes matérielles et pouvant se consacrer sans honte à un hédonisme généralisé (ou en tout cas sans obligation de travailler). Elle a toutefois atteint ce stade par un fort investissement dans la technique. Une large part des activités productives y est automatisée en recourant à des machines n’ayant pas de conscience (à la différence d’autres plus évoluées et pouvant dépasser l’intelligence humaine, qui jouent un rôle majeur dans l’organisation de cette vaste civilisation[4]). Bref, la Culture n’a plus à se préoccuper d’une quelconque « croissance », parce qu’elle est potentiellement dans l’abondance, ou elle en a en tout cas les moyens.

Telle qu’Iain M. Banks la présente, cette émancipation du règne de la nécessité reste reliée à une forme de conscience écologique (si tant est que le terme puisse valoir pour l’espace dans son ensemble), où préoccupations éthiques et esthétiques se mêleraient dans une recherche conjointe de la bonté et de la beauté. Pour tout ce qu’elle a besoin de construire, la Culture a pu sortir d’une logique extractiviste, assimilant les planètes à des réservoirs de ressources à exploiter. Les orbitales, ces gigantesques habitats sur lesquels vivent les habitants de la Culture, sont construites à partir de débris traînant dans l’espace (débris de comètes, d’astéroïdes, etc.). Évidemment, il est plus facile de partager des ressources lorsqu’elles sont illimitées, puisque la Culture a atteint un niveau technologique qui lui permet de manipuler la matière elle-même. Et, dans cette organisation collective sans véritable gouvernement, beaucoup repose sur ces intelligences artificielles qui finissent par gérer les multiples aspects des existences.

Banks - L'essence de l'artComme modèle politique, la Culture semble proposer celui d’une démocratie directe à une échelle galactique. Il n’y a pas d’autorité centrale pour les mondes qui en font partie. En principe, ses membres ont au moins le temps de se consacrer aux affaires collectives : ils peuvent se désintéresser de la production des biens puisqu’elle est, rappelons-le, entièrement automatisée. Cette automatisation de tous les processus productifs a libéré du labeur obligatoire et a fait oublier la question de l’emploi (ce qui ne veut pas dire la disparition complète d’activités qui peuvent être assimilées à un travail). Les multiples échanges nécessaires à la gestion des affaires collectives peuvent se faire de manière « virtuelle », par l’intermédiaire de l’« infocosme » (« dataverse » en version originale) que les individus équipés peuvent interroger grâce à leur « lacis neural ». Les décisions complexes paraissent ainsi accessibles, même si la tendance, pour se décharger des contraintes, peut être de les confier aux omniprésentes intelligences artificielles. Dans le schéma esquissé, ces dernières ne sont pas censées pour autant avoir le monopole de la parole publique légitime et la logique n’est d’ailleurs plus représentative. Dans la Culture, une personne aspirant au pouvoir et prétendant savoir ce qui est bon pour des millions d’autres serait facilement suspectée d’avoir un comportement pathologique. Ce type de personne ne susciterait de toute manière que moquerie et condescendance de la part des Mentaux, les plus puissantes des intelligences artificielles.

Iain M. Banks est resté très allusif sur le processus, dans ses dimensions technologiques ou politiques, qui a permis la constitution de la Culture. Dans certains récits, il apparaît en tout cas antérieur aux quelques millénaires de civilisation terrestre, dont les penchants (auto)destructeurs, tout au long de son histoire, ont d’ailleurs plutôt été une source de consternation lorsqu’un contact a été envisagé.

Bien sûr, de telles options fictionnelles peuvent paraître fort éloignées des possibilités réelles. Cependant, pour ne pas se contenter de signaler l’entrée dans une nouvelle époque (l’anthropocène), mais aussi en appréhender les implications et penser les évolutions conjointes des systèmes économiques et politiques, toutes les ressources peuvent être bonnes à prendre s’il s’agit de stimuler la réflexion[5]. Et des regards sur des futurs imaginés, même sous forme de fictions, méritent d’y figurer en bonne place.

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[1] Voir Yannick Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n° 40, novembre 2010, pp. 97-113, URL : www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-4-page-97.htm et Yannick Rumpala, « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains : la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15 (« Philosophie/littérature : savoirs, textes et pratiques »), 2015, URL : http://methodos.revues.org/4178.

[2] « Progrès contre utopie ou Peut-on imaginer le futur ? », in Penser avec la science-fiction, Tome 2 de Archéologies du futur. Le désir nommé utopie, Paris, Max Milo, 2008, p. 21.

[3] Paris, Stock, 1978 ; Ecotopia, Berkeley, Banyan Tree Books, 1975.

[4] Pour une présentation un peu plus développée, voir Yannick Rumpala, « Quelques notes (techno-politiques) sur les Mentaux de la Culture », http://www.actusf.com/spip/Quelques-notes-techno-politiques.html

[5] Voir aussi Yannick Rumpala, « Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène… », postface à Sept secondes pour devenir un aigle, recueil de nouvelles de Thomas Day (Grand Prix de l’Imaginaire 2014), Saint-Mammès, Éditions du Bélial, septembre 2013, pp. 313-328. Disponible en ligne : http://blog.belial.fr/post/2013/10/07/Et-la-science-fiction-entra-elle-aussi-dans-l-anthropocene





Au-delà de la « société du risque »

4 01 2015

Quelques mots et commentaires suite au décès du sociologue allemand Ulrich Beck le 1er janvier dernier. Difficile de ne pas croiser les réflexions du penseur de la « société du risque » quand on s’intéresse aux enjeux écologiques, à leur construction et à leur prise en charge. Ce fut le cas pour mes premières recherches (par exemple sur la qualification de problèmes comme « risques environnementaux » et la tendance institutionnelle à les convertir en problèmes économiques), qui m’avaient amené à discuter ses travaux.

La société du risqueDe fait, la réflexion d’Ulrich Beck a pris une place importante dans le champ des théories abordant la confrontation entre les sociétés contemporaines et les problèmes environnementaux qui leur sont imputables. En 1986, il publiait un ouvrage qui allait devenir majeur sur ce qu’il a appelé la « société du risque » (Risikogesellschaft. Auf dem Weg in eine andere Moderne[1]). Ce livre a ouvert tout un ensemble de discussions sur un large éventail (avec des réflexions qui ne se limitent pas aux questions environnementales, mais qui touchent aussi au travail, aux relations entre sexes, aux trajectoires de vie…), au point de faire désormais figure de classique. Ses autres écrits développant ce thème continuent à susciter de riches débats académiques autour des enjeux environnementaux et de leur prise en charge collective[2].

Les analyses développées par Ulrich Beck ont effectivement un effet stimulant lorsqu’il s’agit d’essayer d’appréhender les changements sociaux qui ont marqué ces dernières décennies, notamment ceux rattachables aux préoccupations de plus en plus diffuses engendrées par les pressions des activités humaines sur les milieux naturels et sur l’humanité elle-même[3]. Ce sont d’ailleurs des changements profonds qu’Ulrich Beck donne à voir, des changements qui mettent en question les soubassements même de la modernité sur laquelle s’est construite la société industrielle. L’argumentation avancée part des contradictions qui opèrent à l’intérieur même du système, assis sur un « progrès » technico-économique qui finit par le faire ployer, au point de le mettre au bord de l’écroulement et de rendre de plus en plus dérisoire l’idée d’une quelconque maîtrise. Pour cela, la perspective d’Ulrich Beck a donné lieu à des commentaires qui l’ont couramment placée en position antagonique par rapport au courant théorique de la « modernisation écologique » : cette perspective sur la « société du risque » est souvent vue comme une description fortement teintée par le pessimisme, notamment parce qu’elle s’avère très sceptique sur le rôle que peuvent prendre la science et la technologie pour surmonter la crise écologique[4]. Les questions soulevées par Ulrich Beck croisaient en tout cas des points importants de mon questionnement et méritaient par conséquent une prise en compte attentive.

Un des traits marquants de la réflexion d’Ulrich Beck se trouve dans sa manière de prendre en considération les enjeux environnementaux. Les menaces pesant sur l’environnement ne sont pas abordées comme un élément périphérique, une donnée secondaire dans une entreprise théorique traitant des évolutions de la société moderne, mais bien comme un facteur central à intégrer pour accéder à la compréhension de ces évolutions[5]. Ulrich Beck met en effet en relief l’installation d’un nouveau contexte, résultant d’une pression croissante sur l’environnement, à la fois quantitativement et qualitativement. De ce point de vue, les détériorations sont d’autant plus inquiétantes qu’elles ont changé de nature : elles sont devenues globales, elles tiennent à l’utilisation de plus en plus large de substances toxiques, et il apparaît probable que certaines de ces détériorations sont irréversibles. À ces risques, dont l’ampleur tient notamment à leur caractère cumulatif, s’ajoutent en outre toutes les catastrophes que peuvent laisser craindre les installations nucléaires, chimiques, les manipulations génétiques. Bref, les risques touchant l’environnement tendent à prendre une dimension qu’ils n’avaient jamais connue auparavant dans l’histoire de l’humanité.

En fait, l’optique d’Ulrich Beck pousse bien plus loin que la description de l’aspect général des menaces engendrées par les processus d’industrialisation, puisqu’il s’agit surtout pour lui de montrer les répercussions que ces menaces peuvent avoir au sein même des orientations de la société industrielle. C’est justement à cause de ces menaces de dimension nouvelle que la société industrielle entre dans une dynamique de changement profond, autrement dit que se dessine ce qu’Ulrich Beck appelle la « société du risque »[6]. Dans ce type de société, la satisfaction des besoins matériels des populations tend à susciter des problèmes et des tiraillements de moindre importance que ceux liés à la production, à la définition et à la distribution des risques. La logique « négative » de distribution des risques semble ainsi effacer la logique « positive » de distribution des richesses[7].

Le raisonnement d’Ulrich Beck combine plusieurs lignes d’argumentation. Il insiste sur le caractère de plus en plus ambivalent des technologies les plus avancées : derrière les progrès que ces technologies sont censées apporter à l’humanité en matière nucléaire, chimique, de génie génétique, se trouve aussi un potentiel de destruction, ressenti de manière diffuse par le public sans que celui-ci en ait pour autant une perception très précise. Le poids de plus en plus important de l’expertise scientifique est abordé de manière corrélative. L’imbrication des questions écologiques et technologiques débouche en effet sur une dépendance croissante envers les experts, avec d’ailleurs tout un discours qui se veut rassurant et qui est censé rendre compte d’une capacité à maîtriser les risques hérités du développement de la société industrielle.

Ecological Politics in an Age of RiskPour Ulrich Beck, l’intervention des États souffre en fait d’un grave défaut d’adaptation, dans la mesure où la sécurité qu’ils promettent pouvait peut-être convenir à la société industrielle, mais retarde désormais d’un siècle, face à des risques dotés d’une dimension et d’un caractère fort différents. Confrontée à ces risques, la société devient en quelque sorte un laboratoire, mais un laboratoire dans lequel il paraît difficile de dire qui est responsable des effets de l’expérimentation en cours[8]. C’est pour cela qu’Ulrich Beck parle d’« irresponsabilité organisée »[9]. Cette notion vise à rendre compte de l’attitude ambiguë des institutions sur lesquelles s’appuie la société moderne, celles-ci reconnaissant et niant en même temps la menace. Ulrich Beck essaye ainsi de mettre en lumière les divers dispositifs sociaux, politiques, économiques, qui finissent, plus ou moins volontairement, par ne plus rendre visibles les sources et les effets des menaces environnementales[10].

La science et la technologie prennent dans cette perspective un rôle particulier. Ulrich Beck leur donne d’ailleurs une position centrale dans l’analyse des agencements institutionnels qui participent aux processus de changement repérés. C’est en effet pour une large part à partir de l’appareillage scientifique que peut s’effectuer la perception des risques environnementaux. Pour que des risques puissent être décrits et leur nature évaluée, c’est tout un ensemble de connaissances qui doit être mobilisé. En fait, avec l’entrée dans la « société du risque », science et technologie se trouvent placées dans un contexte nouveau, qui donne un caractère obsolète au corps d’idées et de principes jusque-là utilisé. En cela, la science et la technologie apparaissent aussi à l’origine des problèmes rencontrés, notamment parce qu’elles continuent à opérer sans disposer de l’outillage conceptuel adéquat pour appréhender des questions apparemment nouvelles. Face à cette situation, la science est toutefois poussée vers une forme plus réflexive, qui tend à modifier ses conditions d’insertion dans la société. En suivant ce mouvement, la science peut ainsi contribuer également à la réorganisation de la perception sociale des risques, et fournir des soubassements à une phase de « modernité réflexive »[11].

En fait, la transition qui engage la société industrielle dans une modernisation réflexive touche à la fois les domaines de la science et de la politique. Ulrich Beck présente ce mouvement comme le double résultat d’un processus d’individualisation et de la logique de distribution des risques. Le premier axe correspond à une « détraditionnalisation » des modes d’organisation sociale de la société industrielle (travail, famille, couple). Le second axe s’inscrit quant à lui dans le prolongement de la révélation des risques amenés par la modernisation, l’argument étant que, dans la société du risque, distribution des richesses et distribution des risques renvoient non seulement à des logiques incompatibles mais aussi concurrentes.

Dans l’esprit d’Ulrich Beck, la modernisation réflexive n’exprime pas un effacement, mais une radicalisation de la modernité. Et c’est la société industrielle elle-même qui vient saper la stabilité de ses fondements. Science et politique, qui faisaient partie des éléments constitutifs, perdent les contours précis que pouvaient avoir leurs fonctions dans l’organisation sociale. Ce faisant, elles prennent aussi une nouvelle place. La modernité réflexive témoigne en somme d’un désenchantement de la science et d’une institutionnalisation du doute.

Le questionnement qui guidait ma recherche amenait à accorder une attention particulière à la situation de l’intervention étatique dans le schéma décrit par Ulrich Beck[12]. L’intervention des États peut être considérée comme une expression de leur engagement à assurer à leurs citoyens la sécurité en matière économique et environnementale. Pour cela, ce sont les outils conceptuels et les institutions de la société industrielle qui ont été employés. Or, ces outils et institutions hérités d’un autre contexte se révèlent inadaptés pour traiter des risques environnementaux qui ont pris une dimension nouvelle. La conséquence est une délégitimation radicale de l’État dans sa vocation protectrice[13].

World at RiskAvec les craintes liées aux dégradations à grande échelle de l’environnement, aux menaces de catastrophe, le pire entre dans le registre du possible. La légitimité de l’autorité étatique tend par là à être durement affaiblie, en même temps que les bureaucraties administratives voient démenties les prétentions à la rationalité qui auréolaient leur activité. Par réaction, dans une forme d’état d’urgence généralisé, la prévention des risques repérables peut entraîner une emprise croissante du pouvoir scientifique et bureaucratique sur une part de plus en plus large de la vie quotidienne, au point d’inhiber des principes fondamentaux de la démocratie. Cependant, le terrain politique paraît également ouvert à de nouvelles formes de protestation qui sortent du cadre institutionnel consacré. Ulrich Beck entrevoit ainsi un espace composite qui se trouve entre le politique et le non-politique, et qu’il qualifie de « sub-politique ». C’est notamment dans cet espace que se diffusent les thématiques portées par les mouvements écologistes (du moins lorsque ceux-ci ne sont pas absorbés par le jeu institutionnel du système politique central).

Bien qu’elle paraisse très stimulante, la réflexion d’Ulrich Beck conserve un certain nombre de points embarrassants et d’autres qui peuvent sembler manquer d’approfondissement. Le concept de risque y est employé sous une forme assez large, les problèmes environnementaux figurant en bonne place mais sans que soient véritablement différenciés les traits particuliers de chaque type de problème. En outre, Ulrich Beck montre bien les conflits qui existent dans la définition des risques, mais il ne s’engage pas pour essayer de voir plus précisément ce qui constitue la nature de ces risques, les propriétés qu’ils peuvent avoir. En ce sens, l’usage qui est fait de la notion de risque n’est pas discriminant, ce qui permet de repérer des traits communs, mais cela présente l’inconvénient de mettre sur un même plan des phénomènes qui jouent sur la durée, par l’accumulation de dégradations, et des catastrophes qui renvoient à des événements ponctuels, même si leurs effets peuvent être tout aussi irréversibles.

Par ailleurs, comme le fait remarquer David Goldblatt, la vision qu’Ulrich Beck adopte à propos de la législation et des conflits concernant l’environnement est principalement axée sur les problèmes de pollution, en particulier ceux qui ont un impact sur la santé humaine[14]. Mais de nombreux autres sujets nourrissent aussi les préoccupations et les contestations : les transformations des paysages, les disparitions d’espèces, etc. Au surplus, l’attention d’Ulrich Beck porte davantage sur la composante législative des stratégies de régulation, et elle tend à laisser de côté d’autres éléments de l’outillage étatique qui ont d’ailleurs connu un développement notable, comme les pratiques de concertation ou les instruments économiques. Même si elle est déjà large, la réflexion d’Ulrich Beck semblait aussi conserver une certaine faiblesse quant à la dimension économique des changements repérés, notamment (et ceci m’intéressait particulièrement pour ma thèse), dans les orientations des interventions étatiques. Dans le schéma avancé, ce qui renvoie à la rationalité économique reçoit peu d’attention et, de fait, cette analyse de la « société du risque » insiste beaucoup sur le rôle de la rationalité techno-scientifique. Si ce point peut effectivement être justifié, on peut toutefois ajouter que la rationalité économique joue aussi un rôle majeur, autant à l’origine des menaces que dans la volonté de les maîtriser. Enfin, une difficulté importante réside dans l’étayage empirique de la réflexion d’Ulrich Beck : celui-ci avance un grand nombre d’idées qui peuvent avoir un effet fulgurant en première lecture, mais pour lesquelles on se demande également souvent si une analyse plus approfondie et nourrie empiriquement donnerait effectivement des éléments de confirmation. Mais c’est aussi probablement cela qui a permis à sa pensée de nourrir de riches débats.

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  • [1] Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag. En français : La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 2001.
  • [2] Voir par exemple parmi des écrits qui n’ont pas été traduits en français : Ecological Enlightenment. Essays on the Politics of the Risk Society (Atlantic Highlands, Humanities Press, 1995), Ecological Politics in an Age of Risk (Cambridge, Polity Press, 1995), et « Risk Society and the Provident State », in Risk, Environment and Modernity. Towards a New Ecology, edited by Scott Lash, Bronislaw Szerszynski and Brian Wynne, London, Sage Publications, 1996.
  • [3] Pour une présentation critique de la réflexion d’Ulrich Beck en liaison avec les problématiques environnementales, voir « The Sociology of Risk: Ulrich Beck », in David Goldblatt, Social Theory and the Environment, Cambridge, Polity Press, 1996, et Arthur P.J. Mol, Gert Spaargaren, « Environment, Modernity and the Risk-Society: the Apocalyptic Horizon of Environmental Reform », International Sociology, vol. 8, n° 4, December 1993.
  • [4] Arthur P.J. Mol, Gert Spaargaren, « Environment, Modernity and the Risk-Society », op. cit., p. 433 et 439 ; et Andrew Blowers, « Environmental Policy: Ecological Modernisation or the Risk Society? », Urban Studies, vol. 34, n° 5/6, May 1997.
  • [5] Ce point est souligné par David Goldblatt (Cf. « The Sociology of Risk: Ulrich Beck », op. cit., p. 155).
  • [6] Ulrich Beck en donne une définition dans Ecological Politics in an Age of Risk (op. cit., p. 67) : « I use the term ‘risk society’ for those societies that are confronted by the challenges of the self-created possibility, hidden at first, then increasingly apparent, of the self-destruction of all life on this earth ».
  • [7] Ulrich Beck, « On the Logic of Wealth Distribution and Risk Distribution », in Risk Society, op. cit., p. 19-50.
  • [8] Ulrich Beck, « A Phony Trick: Acceptable Levels », in Risk Society, op. cit., p. 69, et « The World as Laboratory », in Ecological Enlightenment, op. cit.
  • [9] Notion qui figurait dans le titre original de l’édition allemande de Ecological Politics in an Age of Risk : Gegengifte. Die organisierte Unverantwortlichkeit (Frankfurt, Suhrkamp, 1988). C’est effectivement un des thèmes centraux du livre, développé notamment dans le troisième chapitre (« Industrial Fatalism: Organized Irresponsibility »).
  • [10] Ulrich Beck remarque qu’en cas de problème, la responsabilité tend à être reportée sur les institutions politiques : « The fact is that no direct decisions are made about technology in the political system (with exception of nuclear power plants). But on the other hand, if anything goes wrong, the political institutions are made responsible for decisions they didn’t take and for consequences and threats they know nothing about » (« Politics of Risk Society », in The Politics of Risk Society, edited by Jane Franklin, Cambridge, Polity Press, 1998, p. 14-15). Il faudrait toutefois préciser que les pouvoirs publics, par leurs décisions, soutiennent aussi un ordre socio-économique, dont les risques repérés sont un des produits.
  • [11] « Science beyond Truth and Enlightenment? », in Risk Society, op. cit., p. 155-182.
  • [12] Ce point est synthétisé par David Goldblatt (Cf. « The Sociology of Risk: Ulrich Beck », op. cit., p. 179-187).
  • [13] David Goldblatt fait remarquer que la vision du rôle protecteur de l’État qui est avancée correspond en fait essentiellement à des procédures et des institutions mises en place en Europe occidentale et continentale, c’est-à-dire à trois caractéristiques particulières : l’utilisation de l’assurance comme principal moyen de compensation sociale, la place centrale de la loi comme instrument de protection et de contrôle dans le domaine de l’environnement, la position essentiellement régulatrice des institutions étatiques face à la pollution (Cf. « The Sociology of Risk: Ulrich Beck », op. cit., p. 181).
  • [14] « The Sociology of Risk: Ulrich Beck », op. cit., p. 183.







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