Star Wars et l’inconscient politique

15 12 2015

Le texte qui suit est aussi paru sur numerama.com.

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Le réveil de la forceLa vague a commencé à déferler. Il sera difficile d’échapper à la promotion du prochain Star Wars (probablement ce texte y contribuera-t-il même involontairement). L’attente paraît à la hauteur de la mythologie que la série de films a réussi à créer. Même s’ils sont des produits éminemment commerciaux, ces films contenaient en effet un matériau à la hauteur des grandes tragédies grecques ou ultérieures (avec cette espèce d’acmé en une réplique : « No, I am your father ») et des grands épisodes de retournement historique (le passage déjà vu d’une République à un Empire). Cette série de films brasse en outre un large ensemble des interrogations de notre époque : sur le « post-humain » avec les figures du cyborg (mains et corps réparés sous forme mécanique) et du clone (devenu matériau de base pour une nouvelle soldatesque), sur la forme des échanges économiques et leur régulation dans un univers globalisé (avec le rôle plus que trouble de la « Fédération du commerce » dans la « prélogie »), évidemment sur le déplacement et l’extension de la guerre dans l’espace, etc. En plus de la rencontre d’espèces multiples, Star Wars a mis en scène les interrelations et la cohabitation entre humains et machines. La saga a anticipé l’usage des drones, sous la forme par exemple de la sonde robotisée qui vient explorer la planète Hoth au début de L’Empire contre-attaque, la robotisation de la médecine, et l’informatisation des grandes infrastructures (à commencer par les stations spatiales militarisées que sont l’Étoile noire et l’Étoile de la mort).

Tout ce brassage est logique si on considère que la saga Star Wars est une œuvre syncrétique. Les puristes peuvent considérer que Star Wars ne relève pas de la science-fiction, mais plutôt de ce qu’on pourrait appeler la « space fantasy », autrement dit une transposition d’un récit de fantasy dans un univers de space opera. D’où cette impression de mélange entre tradition et futurisme…

En fait, ces films sont un révélateur de la permanence des imaginaires ; ou du moins des inerties qui peuvent peser sur leur évolution. Spécialement en matière politique. Les éléments de récit peuvent laisser le sentiment que ces imaginaires n’évoluent guère malgré les circonvolutions de l’histoire humaine, même replacée sur des périodes plurimillénaires. À la manière de Fredric Jameson pour la littérature[1], on peut également considérer qu’il y a de « l’inconscient politique » à chercher dans la saga Star Wars. Les œuvres d’art, pour le dire différemment, ont aussi une part idéologique, qui est à replacer dans un fil historique.

Derrière l’exubérance technologique, le curseur temporel semble de fait bloqué sur des modèles installés dans la période antique (et en nous ramenant très loin dans le temps, les fameux textes déroulants des débuts de film ne mentent donc presque pas). Les formes d’organisation politique décrites sont des modèles déployés depuis l’antiquité terrienne, réduits à un schéma binaire : la République face à l’Empire, autrement dit une forme de représentation stylisée de la démocratie parlementaire face à une autre de la dictature autoritaire.

Jameson - L'inconscient politiqueBesoin de se rassurer avec des modèles connus ? Compte tenu du mode et des lieux de production de ce type de bien culturel, les sources d’inspiration choisies ne paraissent guère étonnantes. Ce sont les modèles à disposition qui sont plus facilement saisis. Mais leur réagencement construit une vision du monde particulière. Les institutions opérant dans Star Wars semblent relativement centralisées, en l’occurrence à Coruscant, planète capitale. Lorsque la République est encore en place, on peut voir un Sénat, mais pas vraiment de « société civile ». L’hypothèse proposée pour cette République paraît cependant ambitieuse : elle laisse penser qu’un parlementarisme (au moins avant son détournement par le Sénateur et futur Empereur Palpatine) peut fonctionner à une échelle galactique. Des espèces très différentes semblent ainsi pouvoir travailler ensemble à la mise en œuvre et à l’entretien d’un cadre politique (mais pas les robots, dont les plus avancés paraissent pourtant manifester une forme d’« intelligence »). Ce parlement s’avère d’ailleurs hybride, puisque des monarchies peuvent y être représentées. Padmé Amidala, jeune représentante de la planète Naboo, est présentée comme le modèle de la reine éclairée que le pouvoir despotique ne pourrait guère tenter, et qui, malgré son amour pour Anakin Skywalker, finira horrifiée par l’évolution de ce dernier. Quant aux fameux chevaliers Jedis, ils ont un conseil conçu comme une instance particulière et séparée, avec notamment pour mission de maintenir la paix dans la République galactique.

C’est ce système institutionnel qui va montrer progressivement sa vulnérabilité et servir ainsi de ressort narratif aux épisodes de la « prélogie ». L’état d’exception, sous prétexte de préservation d’une paix plus durable, ne sera qu’une étape vers la transformation en un mode de gouvernement plus autoritaire. Telle qu’elle est présentée, la situation ne semble alors plus laisser de choix : face à une dictature, il ne reste que la guerre. Comme si l’engrenage des événements et des réponses était fatal… L’alliance rebelle prend elle-même une tournure martiale et devient aussi capable de construire une organisation militaire. L’Empire, de son côté, a confiance dans sa puissance technique. À tel point même que, pour ses représentants, pulvériser une planète entière ne pose pas un gros dilemme moral.

À bien y regarder, derrière cet apparent cadre politique, l’univers de Star Wars apparaît en fait comme un univers désidéologisé : il ne reste qu’une lutte entre le Bien et le Mal. La garantie qu’offrent les Jedis fonctionne elle-même sur des bases essentiellement morales (leurs interventions s’avèreront d’ailleurs inefficaces). Si politique il y a, elle semble plus une question de valeurs que d’idées dépassant les principes abstraits. Dans les deux camps, l’horizon collectif ne semble être que le maintien d’un système.

Le cadre politique des collectifs ne serait-il alors qu’une affaire d’oscillation ? Dans ses développements, la saga Star Wars essaye à sa manière de montrer les ambiguïtés et les hésitations de la nature humaine, ainsi que les résonances plus larges que cela peut avoir. Le philosophe Slavoj Žižek avait déjà fait le parallèle entre le glissement de la République à l’Empire et le passage d’Anakin Skywalker du côté obscur de la Force pour devenir Dark Vador[2]. Le potentiel narratif de ce parallèle lui paraissant surtout insuffisamment exploité.

Le septième épisode, Le Réveil de la Force, reprend la série en révélant en quelque sorte que le Mal ne disparaît jamais (ce qui tombe bien, parce que cette forme d’éternel retour permet finalement de continuer à faire des films rémunérateurs). Les partisans de l’Empire et autres anciens du régime sont encore présents. Et ils sont évidement inquiétants et très méchants…

En même temps, avec du recul, cette suite de films donne un assemblage d’éléments qui pourraient facilement passer pour une collection de représentations simplistes. Et à la fois sur des plans psychologique et institutionnel. Face aux événements, Anakin Skywalker, le futur disciple Sith, semble raisonner de manière largement infantile et paraît aussi influençable qu’un très jeune enfant. Dans des processus forcément collectifs, une prise de pouvoir peut au surplus laisser supposer des enrôlements bien plus nombreux : elle peut difficilement se réduire aux manipulations et manigances d’un chancelier se transformant en dictateur.

Les mythes populaires ont également leur revers. Chez beaucoup de gens qui ne connaissent pas la science-fiction, le succès de ce type de films a pu avoir l’inconvénient de donner une vision réductrice du genre. Ce qui est dommage, car, comme on l’a esquissé, la science-fiction peut être aussi une ressource et un levier pour une pensée politique[3]. Cette forme culturelle peut non seulement avoir beaucoup d’autres expressions, mais il est aussi possible d’en faire des usages davantage orientés vers la réflexion, et donc pas seulement pour le divertissement ou l’évasion. Ou alors en poussant ensuite quelques crans plus loin. C’est pour cela qu’il est toujours intéressant de ressaisir les pensées et représentations plus ou moins conscientes qui peuvent circuler à travers ces œuvres et récits, fussent-ils les plus commerciaux et les plus susceptibles d’être noyés dans le marketing…

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[1] Fredric Jameson, L’inconscient politique. Le récit comme acte socialement symbolique, Paris, Questions Théoriques, 2012.

[2] Cf. Slavoj Žižek, La parallaxe, Paris, Fayard, 2008.

[3] Cf. Yannick Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique. », Raisons politiques, 4/2010 (n° 40). URL : www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-4-page-97.htm





COP 21 : simulacres et simulation ?

29 11 2015

Une version de ce billet est aussi parue sur le site theconversation.com dans la rubrique « Spécial COP21 ».

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logo-COP21Les résultats de la COP 21 susciteront forcément une multitude de commentaires. La grille d’analyse qui risque de s’avérer la plus pertinente pour cette nouvelle conférence (dans le prolongement de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques et du protocole de Kyoto) est probablement celle qu’Ingolfur Blühdorn avait déjà posée à propos de la COP 15, autre grand rassemblement qui avait eu lieu à Copenhague en décembre 2009. Cet enseignant-chercheur de l’Université de Bath, en Angleterre, avait montré le paradoxe déjà présent dans la quinzième session de la Conférence des Parties. D’un côté, il semble en effet y avoir une large reconnaissance de la nécessité, pour les sociétés de consommation des pays les plus riches, de changer radicalement leurs valeurs et leurs modes de vie si elles prétendent vraiment vouloir enrayer le changement climatique (ou plutôt pour en atténuer les effets, compte tenu de la tendance apparemment largement engagée). D’un autre côté, les réticences sont massives, multiples et telles que finit par dominer l’incapacité à mettre en œuvre un tel changement. Ingolfur Blühdorn a cherché à expliquer cette impasse en s’appuyant sur les conceptualisations de Jean Baudrillard (sur le simulacre qui se fait passer ou qui est pris pour une vérité), et il montre ainsi que ce qui s’est construit est davantage une politique de « non-soutenabilité », où il s’agit, par des jeux d’affichage, de « soutenir l’insoutenable » ou « faire durer le non-durable » (« to sustain the unsustainable »). Autrement dit, de simuler, de faire paraître réel ce qui ne l’est pas : des engagements qui s’avèrent en contradiction avec les pratiques restant dominantes et avec des politiques gouvernementales qui reviendront rapidement aux classiques objectifs de croissance économique. Et en plus, en contribuant à dépolitiser les enjeux environnementaux par leur technicisation, au profit donc d’une expertise qui peut les rendre moins accessibles à une large appréhension par les populations (c’est également pour cela qu’Ingolfur Blühdorn préfère parler de « post-écologisme »). S’il actualise son travail, il pourra ajouter que l’organisation française de la COP 21 aura adjoint la novation sécuritaire en bloquant les manifestations moins institutionnelles qui cherchaient à répercuter les voix de la « société civile ».

Pour celles et ceux qui souhaiteraient être moins pessimistes, on peut aussi considérer qu’au-delà de la recherche d’un accord, ce type de méga-conférences environnementales peut avoir une pluralité de fonctions, qui peuvent inciter à faire une autre analyse qu’en termes de succès ou d’échec. Au-delà des événements eux-mêmes, qui ont un avant et un après, ces conférences s’inscrivent en effet dans des processus, qui peuvent eux-mêmes être à la jonction de plusieurs temporalités et logiques d’acteurs ; elles contribuent à construire des agendas globaux (orientant alors l’attention vers une même gamme d’enjeux), à diffuser des principes (par exemple le principe de « responsabilités communes mais différenciées », censé introduire une forme d’équité dans le cas des négociations sur le climat), à agencer des instruments d’action (généralement d’une forte technicité et en pratique majoritairement ajustés aux logiques de marché), à légitimer des manières particulières de gouverner les activités humaines au nom des risques écologiques ou climatiques. Je renvoie à un court texte que j’avais écrit à propos de Rio+20, mais qui garde sa pertinence pour la conférence de cette semaine.

La question qui reste est de savoir s’il est encore possible de faire comme si la transformation des systèmes complexes organisant les sociétés humaines pouvait essentiellement passer par des arrangements institutionnels « par le haut », négociés dans des arènes opaques et supposés ensuite pouvoir descendre dans tous les secteurs socio-économiques. D’autant que, dans le travail intergouvernemental pour la COP21, les enjeux énergétiques, pourtant capitaux, ont quasiment été mis en marge des discussions. Le jeu des intérêts est tel que les choix structurants, ceux qui empêchent de changer de trajectoire et spécialement sur les types d’énergie privilégiés, échappent au débat sur la scène officielle. Les reconnexions auraient de fait montré que les questions climatiques, au-delà de l’attention qu’elles ont fini par capter, ne sont que des pièces de problèmes plus larges et qu’on pourrait même qualifier de systémiques. Des engagements évasifs prétendant traiter ces questions climatiques isolément, en faisant à nouveau confiance à un mélange d’innovation technologique (implicitement supposée plus « propre »), de cadrage économique (avec maintenant les tentatives de définition d’un « prix du carbone ») et de gestion politico-bureaucratique (pour au moins assurer le suivi des contributions nationales), ne peuvent que maintenir les ambiguïtés.

Références :

– Ingolfur Blühdorn, « The Politics of Unsustainability: COP15, Post-Ecologism, and the Ecological Paradox », Organization & Environment, vol. 24, n° 1, March 2011, pp. 34-53. URL : http://oae.sagepub.com/content/24/1/34

– Yannick Rumpala, « À quoi peut servir Rio+20 ? », contribution parue sur le site nonfiction.fr, 13 juin 2012. URL : http://www.nonfiction.fr/article-5889-a_quoi_peut_servir_rio20_.htm





Théorie critique et science-fiction

22 11 2015

Thesis Eleven

Regarder hors de France et se sentir moins seul… La revue Thesis Eleven, orientée vers les « théories critiques de la modernité », vient en effet de sortir un numéro intitulé « Critical Theory and Science Fiction ». Un projet ayant donc des proximités avec le type de recherche que je poursuis, autrement dit celui que j’avais commencé à travailler par la dimension politique (avec un premier article : « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique ») et pour lequel j’avais ensuite essayé de construire un cadre théorique et presque programmatique (avec un autre article plus récent : « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains »). Le postulat ainsi partagé est que la science-fiction peut être saisie autrement que par ou pour une analyse esthétique ou littéraire. Comme pour d’autres fictions, elle peut être une amorce à la réflexion (éthique, politique, etc.), mais avec l’avantage de donner des débuts de prise (certes hypothétiques) sur le futur. Plus qu’une simple production culturelle parmi d’autres, la science-fiction est devenue de fait un intermédiaire important dans la construction collective de l’intelligibilité de ce futur.

Les productions du genre pouvaient difficilement ne pas s’intéresser aux enjeux climatiques. Ce qui a même commencé à donner un sous-genre à part entière, la « climate fiction », qui est examiné dans ce numéro par Andrew Milner et quelques collègues dans le premier article (celui qui m’intéressait le plus directement pour mes réflexions actuelles). Le changement climatique, comme phénomène aux effets encore largement incertains, peut lui-même être pris comme un « novum » (pour parler comme le théoricien de la SF Darko Suvin), c’est-à-dire comme une nouveauté scientifiquement plausible malgré un contexte rendu hypothétique par la spéculation fictionnelle. Et donc pris pas seulement comme un cadre par rapport auxquels pourraient fonctionner d’autres « novums » (typiquement, des tentatives de « géo-ingénierie » avec des technologies plus ou moins disparates).

Le deuxième article qui m’intéressait plus particulièrement est celui d’Amedeo D’Adamo qui, comme cela est indiqué dans son titre, cherche à utiliser la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson (Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue) pour aborder les possibilités et les enjeux d’une culture parvenant, dans l’implantation sur une autre planète, à trouver une voie pour passer au-delà de la rareté. Une culture donc différente de celle qui est produite par le système économique actuel, la fiction obligeant alors à une forme de confrontation avec les valeurs encore dominantes.

De manière amusante, le troisième article qui m’intéressait, celui de Briohny Doyle, rejoint aussi des pistes que j’ai commencé à travailler. Il traite de l’« imagination post-apocalyptique », pas simplement comme une littérature du pessimisme ou de l’alarmisme, mais comme une manière d’explorer des possibilités extrêmes ou des types d’idées qui passeraient pour aberrantes dans d’autres contextes. En le formulant avec mes propres mots, je considère aussi que ce qui est intéressant à étudier dans les descriptions de situations post-apocalyptiques (comme j’essaye de le faire en élargissant également aux dystopies) est plutôt ce qui reste comme puissances d’agir dans les collectifs, malgré les adversités qui finissent par être subies.

D’autres articles de ce numéro pourront intéresser les amateurs de voyage dans le temps, de la série X-Files ou de zombies. Malheureusement, ce type de publication, comme pour de nombreuses revues scientifiques, reste majoritairement réservé aux lecteurs qui ont la chance d’être rattachés à une institution académique abonnée aux coûteux services de l’éditeur (l’américain Sage en l’occurrence). Ou alors il faut soit être prêt à payer un tarif élevé, soit trouver des moyens détournés…





Espérer un abri en attendant la tempête…

27 07 2015

120x160 Shelter US OKIl est devenu assez banal de pouvoir dire que dans les films, comme dans les autres productions culturelles, transparaissent souvent les préoccupations de leur époque. Take shelter, sorti en 2011, est un film vraiment intéressant qui semble se prêter plutôt bien à se type de schéma. On peut faire du film une interprétation naturaliste. Par exemple, dans la veine écocritique, sur la peur humaine face à la force des éléments naturels, ou même sur les bouleversements climatiques à venir[1]. On peut aussi en faire une interprétation plus sociale. Car le vrai sujet du film n’est pas forcément la menace de tornade qui pénètre de manière angoissante et obsessionnelle les cauchemars d’un père de famille, au point de l’amener à vouloir à tout prix réaménager l’abri enterré de la maison familiale. Le sujet central, c’est peut-être plutôt le système américain de protection sociale, sa dureté pour les plus faibles. L’abri souterrain, le « storm shelter », pourrait être pris comme une métaphore de la couverture sociale face aux risques de la vie.

Il y a une phrase terrible du frère, inquiet devant le projet de Curtis, qui résume cette conscience de la fragilité des situations des individus et des familles dans le modèle américain des dernières décennies : « Si tu baisses la garde une seule seconde, t’es foutu avec ce système économique » (« You take your eye off the ball one minute in this economy and you’re screwed »). Pas d’État social sur lequel compter en cas de coup dur. Comme la quête d’une bonne mutuelle grâce à un bon emploi, la construction de l’abri ressemble à une tentative désespérée de protéger la santé de ses proches. Si l’on a en tête les évolutions des Etats-providence[2] et la précarisation des conditions d’emploi (bref la montée de ce que Robert Castel appelait l’« insécurité sociale »[3]), le film a de quoi laisser des résonances troublantes.

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[1] Cf. Agnes Woolley, « “There’s a Storm Coming!”: Reading the Threat of Climate Change in Jeff Nichols’s Take Shelter », ISLE: Interdisciplinary Studies in Literature and Environment, vol. 21, n° 1, Winter 2014, pp. 174-191. URL : http://isle.oxfordjournals.org/content/21/1/174.full

[2] Voir par exemple Bruno Palier (ed.), A Long Goodbye to Bismarck? The Politics of Welfare Reform in Continental Europe, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2010.

[3] Robert Castel, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Seuil, 2003.





Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains

2 07 2015

Au plan des idées, et donc par les récits et leur contenu, la science-fiction peut être aussi un vecteur d’exploration et de découverte. A fortiori, même si cela peut paraître paradoxal, lorsque les repères semblent difficiles à trouver dans le contemporain. D’où le titre de ce billet qui reprend celui d’un article paru il y a quelques semaines (« Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains. La science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances »), dans le numéro 15 de la revue Methodos. Savoirs et textes sur le thème « Philosophie et littérature ». Vu de loin, le postulat de l’article a un aspect peut-être curieux et justifie donc quelques explications (ce qui suit reprenant ainsi en fait le début de l’introduction).

Liquid TimesQuand l’époque semble être à l’accélération, pour reprendre le titre d’un récent livre du sociologue allemand Hartmut Rosa, autrement dit quand tout semble aller plus vite (les évolutions techniques, le changement social, etc.), l’enjeu est de pouvoir garder des prises intellectuelles, justement pour éviter de se retrouver emporté sans capacité de réagir. De fait, semble s’accumuler une masse de questions qu’il est devenu difficile de penser au présent, avec des bases de réflexion risquant d’être de moins en moins adaptées. Celles qui sont disponibles sont face au défi d’un ensemble de transformations cumulées que décrit avec un autre vocabulaire expressif le sociologue Zygmunt Bauman, à savoir l’avènement d’une forme « liquide » de modernité, touchant les assises de certitudes qui pouvaient paraître ancrées dans la tradition et les structures institutionnelles. La perception désormais courante, comme essaye ainsi de le formaliser ce type de métaphore et d’analyse, est celle d’un monde qui semble entré dans une période de changement radical, fondamentalement déstabilisant, voire incontrôlable du fait d’un rythme apparemment aussi de plus en plus rapide. Dans ce contexte historique de transformations multidimensionnelles, l’horizon collectif ainsi décrit ne semble plus que nébulosité : les menaces écologiques s’accumulent ; les dynamiques économiques, inscrites dans des cadres globalisés et opacifiés, tendent à se transformer en turbulences, de plus en plus rapprochées et pouvant affecter profondément les conditions de vie ; des trajectoires technoscientifiques paraissent engagées sans que leur maîtrise soit assurée ; des institutions relativement établies voient leur caractère structurant et leurs capacités de régulation s’effriter ; les repères symboliques et culturels semblent ballottés au gré des multiples flux de communication ; aux signes de fragmentation sociale ne semblent répondre que d’autres signes de tensions identitaires. Et le tableau pourrait être largement complété pour donner une image encore plus incertaine des conditions futures de la vie collective.

Comment traiter alors d’enjeux qui s’esquissent et qui paraissent aussi lourds de conséquences potentielles que d’indéterminations ? Comment (re)trouver des prises sur ce qui est en devenir et qui pourrait composer le futur ? Par son ancrage assumé dans l’imaginaire, la science-fiction ne vient pas forcément parmi les appuis les plus évidents. Et pourtant, elle peut constituer un matériau ayant aussi une pertinence. La science-fiction, par sa capacité à soulever des questions, à les mettre en scène, peut également donner matière à réfléchir. Si l’on souhaite alors pousser l’analyse, il est possible d’en faire autre chose que des exercices de commentaire littéraire. Précisément, ce matériau, reconsidéré pour d’autres formes d’exploration, peut aussi être incorporé dans un processus de production de connaissance.

Pourquoi s’appuyer sur ce travail imaginaire ? Parce qu’il a des dimensions multiples. La science-fiction propose certes des récits, mais peut aussi être envisagée comme un espace de production d’idées, et spécialement d’idées nouvelles ou originales. En installant et en accumulant des expériences de pensée, elle offre un réservoir cognitif et un support réflexif. Ses représentations sont aussi un vecteur d’interprétation du monde. Plus précisément, cette voie fictionnelle peut être une manière de réinterpréter des problèmes et des situations, d’avancer des formes d’interrogations par un déplacement dans un monde différent, reconfiguré.

La suite de l’article, qui développe plus longuement l’argument et permet de donner plusieurs séries d’illustrations, est directement accessible en ligne.

Référence : « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains. La science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15, 2015. URL : http://methodos.revues.org/4178





Conclusion : sur l’accompagnement démocratique d’une sortie de la croissance

7 06 2015

Dernier billet de la série visant à essayer de penser ce que pourrait être et comment pourrait fonctionner une démocratie sans croissance. L’ensemble de la réflexion, qui est également un exercice de théorie politique, sera présenté au prochain congrès de l’Association Française de Science Politique (AFSP) dans la « Section Thématique 26 ».

Le texte complet est aussi disponible en un seul fichier pdf.

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Les liens entre démocratie et croissance doivent être questionnés. Pas tellement pour prolonger les réflexions afin de savoir dans quelle mesure l’une peut favoriser l’autre (ce qui, dans les deux sens de la relation, est presque devenu un champ d’étude à part entière, spécialement dans la science économique récente). Avant tout, ils doivent être questionnés parce que les fondements des systèmes politique et économique se trouvent déstabilisés dans ce qui passait pour des évidences, et ce trouble change les conditions de fonctionnement des sociétés industrialisées. Les arguments annonçant l’arrêt de la « croissance économique » comme un phénomène probable, voire difficilement évitable, semblent quitter la marginalité. Ils peuvent être justifiés par des raisons écologiques ou techno-économiques, dans le registre du souhait[1] ou de l’inquiétude[2]. Mais leur présence dans les débats publics est lui-même un signe.

Du côté des grandes institutions ou dans leur prolongement, cette possibilité d’une absence prolongée de croissance suscite des craintes quant à ses effets dans la sphère politique. Comme si l’absence de croissance mettait en danger le système démocratique… Les options et lignes de réflexion que nous avons étudiées ne se situent pas dans ce registre. Dans les courants repérés, la croissance n’est plus vue ni comme une fin, ni comme un moyen. Les propositions (même si c’est de manière plus ambiguë dans celles proches du transhumanisme) paraissent davantage chercher à construire des collectifs qui ne sont plus dans des schémas et rationalités productivistes ou consuméristes, en y voyant une source d’espérances plutôt que de craintes.

Les options présentées tendent à envisager une évolution post-représentative et post-gouvernementale des systèmes politiques, au-delà de leurs fonctionnements formellement démocratiques. Ces options confortent des valeurs démocratiques ou, pour être plus précis, susceptibles de produire des avancées en termes de démocratisation : inclusion, égalité des citoyens, participation, etc. Elles ne se réduisent pas à apporter des correctifs pour pallier les limites de la démocratie représentative (comme ont tenté de le faire Dominique Bourg et Kerry Whiteside[3]). Dans ces visions, il n’est guère question de partis et de candidats politiques en quête de suffrages lors de moments électoraux relativement ritualisés. Ces options ne passent pas non plus par l’État comme instance supposée pouvoir assurer la médiation des intérêts et la traduction des préférences collectives. Elles tendent davantage à se situer dans une perspective immanente aux collectifs humains, à la manière de ce que Simon Tormey, en s’inspirant de Gilles Deleuze, décrit pour des expérimentations radicales comme celles du mouvement zapatiste : « […] the implication is that in post-representational space (‘smooth’ space), nothing inheres. Every arrangement or distribution is ‘immanent’ to the ‘multiplicity’ itself rather than resting on a transcendental premise, a primordial ‘contract’, duty or obligation divined by fictive, ideological or ‘intuitionist’ strategies of the sort that has classically undergirded representational thought. This is not to say that it is impossible for arrangements to arise whereby a collectivity interacts for mutual benefit, or that the relations that do arise are necessarily ephemeral or doomed to fail or crumble. It is that the terms upon which those interactions depend do not lie outside or beyond the collective itself in a mythic, original or inaugurating ‘act’ »[4]. En l’occurrence, pour les courants que nous avons analysés, la « croissance économique » n’intervient plus comme une espèce de mythe structurant, de norme persistante ou de valeur à invoquer[5].

Au-delà des nuances dans les schémas envisagés, il y a conjointement l’hypothèse implicite que la raison, à un niveau collectif, permettra de cadrer les échanges politiques. La disponibilité d’espaces de débat devrait donc être un élément important. La difficulté est de trouver des espaces politiques où peuvent être hiérarchisées les préférences collectives, sans reproduire les anciens schémas critiqués et sans produire de nouvelles formes de domination. Au stade actuel des systèmes politiques, les espaces de discussion institutionnalisés ne laissent guère de place pour l’expression d’autres préférences que celles liées à la croissance économique.

Strong democracyDans ces visions, le citoyen tend au surplus à être considéré comme pouvant être dans une position presque constamment active, avec une implication vigoureuse dans les affaires collectives (ce qui se rapproche de ce que Benjamin R. Barber appellerait une « démocratie forte »[6]). Une condition serait toutefois que ce citoyen dispose de plus de temps libre (pour pouvoir en consacrer aux affaires collectives) et soit moins absorbé par le travail. Jacques Ellul le soulignait déjà il y a quelques décennies : « Tant que celui-ci n’est préoccupé que de sa sécurité, de la stabilité de sa vie, de l’accroissement de son bien-être, nous ne devrons avoir aucune illusion, il ne trouvera nulle part la vertu nécessaire pour faire vivre la démocratie. Dans une société de consommateurs, le citoyen réagira en consommateur »[7].

De toute manière, la démocratie représentative semble déjà en « crise », ou au moins en voie d’épuisement[8]. Il est difficile de ne pas noter que l’érosion de la « croissance économique » (voire, derrière elle, les difficultés du système économique lui-même) et la « crise » du système politique représentatif interviennent au même moment. Non seulement on peut faire l’hypothèse que cette concomitance n’est pas fortuite[9], mais c’est aussi une incitation à réfléchir davantage aux implications de cette situation, a fortiori si rien n’indique qu’elle puisse disparaître à plus ou moins court terme. Comme on l’a vu auparavant, la réflexion ne part pas de zéro.

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[1] Voir par exemple Jean Gadrey, Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire, Paris, les Petits matins / Alternatives économiques, 2010 et Richard Heinberg, The End of Growth. Adapting to Our New Economic Reality, Gabriola Island, New Society Publishers, 2011.

[2] Voir par exemple Patrick Artus, Marie-Paule Virard, Croissance zéro, comment éviter le chaos ?, Paris, Fayard, 2015.

[3] Cf. Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique, Paris, Seuil / La République des idées, 2010 ; Dominique Bourg, Kerry Whiteside, « Écologie, démocratie et représentation », Le Débat, 2/2011 (n° 164), pp. 145-153.

[4] Simon Tormey, « ‘Not in my Name’: Deleuze, Zapatismo and the Critique of Representation », Parliamentary Affairs, vol. 59, n° 1, January 2006, p. 145.

[5] Pour continuer à s’inspirer de Simon Tormey, ibid., p. 153.

[6] Cf. Benjamin R. Barber, Strong Democracy. Participatory Politics for a New Age, Berkeley, University of California Press, 1984.

[7] Jacques Ellul, L’illusion politique, Paris, La Table Ronde, 2004, p. 312-313.

[8] Sur ce diagnostic, voir Simon Tormey, « The Contemporary Crisis of Representative Democracy », Democratic Theory, vol. 1, n° 2, Winter 2014, pp. 104-112 et Simon Tormey, The end of representative politics, Cambridge, Polity, 2015.

[9] Ce qui serait une autre manière de prolonger les réflexions de Jürgen Habermas sur « les tendances à la crise dans le capitalisme avancé ». Cf. Chapitre II, in Raison et légitimité. Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé, Paris, Payot, 2002, p. 49 et s.





Quatre voies pour une démocratie sans croissance

6 06 2015

Grâce au billet précédent, nous avons maintenant un cadre pour faciliter l’exploration d’alternatives (au sens anglophone du terme) ou de lignes de fuite[1] marquant la recherche de directions nouvelles. Il est possible de parler d’alternatives, parce qu’elles constituent des assemblages cohérents de propositions ayant des prétentions transformatrices à l’égard de l’ordre social, qui se retrouve de fait problématisé. Ces lignes de fuite opèrent un décentrement par rapport aux logiques de croissance. Avec des arguments plus ou moins développés, elles décrivent chacune des possibilités de transformation.

       L’écologie sociale comme sortie de la rareté et décentralisation radicale

Le dépassement des situations de rareté est envisagé comme une possibilité (presque à saisir, même) dans l’« écologie sociale » théorisée par le penseur américain Murray Bookchin. Sa vision, qui commence à s’ébaucher dès les années 1950, est à la fois écologique et sociale parce qu’elle affirme que le tarissement des occasions de domination entre humains pourrait et devrait se combiner avec la disparition des prétentions humaines à dominer la nature (cette deuxième domination résultant même selon lui essentiellement de la première). Son projet est associé à une forme de confiance sur la possibilité de s’appuyer sur un potentiel libérateur des avancées technologiques et de parvenir à une société fondamentalement réorganisée[2].

ecologyoffreedomSi l’on voulait résumer l’idéal politique de Murray Bookchin, ce serait une société radicalement décentralisée et démocratisée, précisément sous une forme plus directe et participative. Dans cette vision refusant les fonctionnements hiérarchiques, la définition des choix politiques n’est pas réservée à des politiciens professionnels opérant dans le cadre d’une représentation parlementaire et d’un appareil étatique. Elle doit être davantage le résultat du travail d’assemblées citoyennes capables à la fois de conserver un ancrage local mais aussi de s’organiser sous une forme fédérative. Les relations y seraient plus directes et chacun pourrait apporter sa contribution. Pour Murray Bookchin, la direction à suivre est celle d’une réduction de la taille des collectifs : « The Greeks, we are often reminded, would have been horrified by a city whose size and population precluded face-to-face, familiar relationships among citizens. Today there is plainly a need to reduce the dimensions of the human community—partly to solve our pollution and transportation problems, partly also to create real communities »[3]. Il s’agit ainsi de faire en sorte que des processus collectifs puissent fonctionner en restant proches de l’échelle humaine, celle d’individus pouvant continuer à les comprendre et à s’y insérer.

Loin d’être incompatible avec les perfectionnements technologiques accumulés dans l’histoire humaine, un tel projet pourrait même, selon lui, en tirer parti et y trouver des éléments pour le faciliter[4]. Devant la dynamique d’industrialisation telle qu’elle avait pu se dérouler, Murray Bookchin avait une position critique, mais il percevait dans les évolutions technologiques, par exemple l’informatisation, un potentiel permettant d’amener vers une société plus décentralisée et où la part de labeur individuel pourrait être largement diminuée[5]. À le suivre, les avancées en matière d’ingénierie et d’informatique, la tendance à la miniaturisation, permettraient de faire évoluer la production industrielle en la faisant passer à une échelle plus réduite, autrement dit sans avoir besoin de recourir à de grosses unités. L’enjeu ne serait plus tellement de libérer l’humanité du besoin, puisque la technologie le permettrait, mais d’utiliser ce potentiel pour aider à améliorer les relations entre humains et avec la nature. Les conditions dans lesquelles se trouve l’humanité pourraient ainsi être changées positivement grâce à des développements technologiques, même comme ceux de l’automatisation.

Ces développements technologiques contiendraient une nouvelle promesse, plus qualitative que quantitative, ouvrant vers une réalisation de la liberté humaine, pouvant elle-même être désormais inscrite dans une « écocommunauté »[6]. Le système qui s’était développé sur un modèle hiérarchique et centralisateur pourrait ainsi être remplacé (au moins dans une très large partie) par un autre, plus coopératif, nourri des liens locaux directs, et au total plus favorable à une réalisation équilibrée des besoins humains : « I do not claim that all of man’s economic activities can be completely decentralized, but the majority can surely be scaled to human and communitarian dimensions. This much is certain: we can shift the center of economic power from national to local scale and from centralized bureaucratic forms to local, popular assemblies. This shift would be a revolutionary change of vast proportions, for it would create powerful economic foundations for the sovereignty and autonomy of the local community »[7].

       L’abondance dans la version transhumaniste

Largement construit autour d’un optimisme technophile, le courant transhumaniste a aussi tendance à promettre une forme d’abondance, mais en relation avec une transformation radicale de la manière de concevoir l’humain. Ce mouvement, qui continue à étendre ses ramifications internationales (mais suscite pourtant encore assez peu d’études en science politique), est assis sur la conviction que les avancées scientifiques et techniques peuvent être un moyen et une occasion de transcender les contraintes et limites subies par l’humanité, spécialement celles qui pouvaient jusque-là être considérées comme « naturelles »[8]. Autrement dit, dans cet esprit, c’est la condition humaine qui pourrait, voire devrait, être améliorée grâce à la libération des potentialités de la technologie. Pour les tenants de ce courant, la production de connaissances est en train d’accélérer et cette accélération doit se poursuivre, ce qui permettrait ainsi de tirer parti des retombées des recherches dans les domaines couramment regroupés derrière l’étiquette NBIC (c’est-à-dire les nanotechnologies, les biotechnologies, les technologies de l’information et celles touchant la cognition), mais aussi en robotique, en médecine, etc.

Les inspirations se sont largement nourries de spéculations sur des technologies émergentes. K. Eric Drexler, ingénieur américain dont la notoriété s’est construite sur la popularisation et la promotion des nanotechnologies (allant jusqu’à imaginer des « assembleurs » capables d’intervenir au niveau moléculaire), a développé ses réflexions en faisant aussi de ces dernières un vecteur d’une abondance à venir[9]. Dans ce futur anticipé, elles auraient un effet transformateur profond en changeant la manière de concevoir les ressources et de produire les biens dont auraient besoin les humains.

abundanceCette thématique de l’abondance est reprise et défendue par Peter H. Diamandis, cofondateur et dirigeant de la Singularity University dans la Silicon Valley[10]. Dans sa définition : « Abundance is not about providing everyone on this planet with a life of luxury—rather it’s about providing all with a life of possibility. To be able to live such a life requires having the basics covered and then some »[11]. Peter H. Diamandis fonde ses espoirs sur quatre tendances dont les effets s’avéreraient selon lui complémentaires : des technologies qui progresseraient de manière « exponentielle » dans les secteurs informatique, énergétique, etc. ; des innovateurs capables de travailler sur un mode do-it-yourself, sans avoir besoin de passer par des grosses structures, et pour partie grâce à ces technologies ; l’arrivée d’une génération de techno-philanthropes prêts à investir leurs gains dans des grands problèmes de l’humanité ; la possibilité pour des millions de pauvres de se connecter à l’économie globale, par les transports, par Internet, par la micro-finance, etc. Peter H. Diamandis est d’ailleurs aussi le confondateur de Planetary Resources, une société qui prévoit d’aller exploiter des matériaux contenus dans des astéroïdes grâce à des appareils d’exploration robotisés.

Dans ces visions et les récits qui les prolongent, l’abondance entrevue résulte d’une confiance dans les possibilités de trajectoires technologiques qui sont prolongées dans un registre futurologique. La question des besoins humains fondamentaux paraît alors résolue puisque ces derniers paraissent satisfaits par une disponibilité presque immédiate des biens souhaités. L’abondance rendrait moins aigus les problèmes d’allocation des ressources (il y aurait moins de concurrence en effet pour y accéder) et la technologie contribuerait à transformer profondément la politique. Par cette dynamique, il ne semble plus alors y avoir de limites dans la capacité à satisfaire les besoins humains.

L’hypothèse est faite (le plus souvent de manière implicite) que ces options technologiques seront largement acceptées par les populations. Peter H. Diamandis semble penser que les solutions et options qu’il soutient feront consensus. Outre des polémiques plus visibles comme sur les nanotechnologies, certains projets ne vont pas cependant sans susciter critiques et controverses, par exemple pour les « fermes verticales » en matière de production alimentaire[12]. Mais l’enthousiasme ne paraît pas réduit pour autant.

       Décroissance et reconfigurations localistes

Le courant de la « décroissance » s’est développé autour du projet explicite de sortie d’une « société de croissance »[13]. La croissance est vue à la fois comme un contenu idéologique et l’origine de pressions écologiques de plus en plus difficilement supportables, obligeant donc à une série de transformations sociales radicales et notamment à une « diminution régulière de la consommation matérielle et énergétique, dans les pays et pour les populations qui consomment plus que leur empreinte écologique admissible »[14].

Le pari de la décroissanceCes réflexions amènent aussi à penser le cadre politique nécessaire. Dans cette perspective, s’il s’agit de réduire fortement les niveaux de production et de consommation tout en garantissant une soutenabilité écologique et une justice sociale, l’ensemble du processus doit rester démocratique. Comme le rappelle Valérie Fournier[15], la décroissance tend même à être présentée comme l’occasion d’enclencher discussions et débats sur l’organisation des activités économiques et sociales et de les faire revenir dans un espace de décisions collectives. La décroissance n’est pas censée être imposée comme une nécessité (même si elle est perçue comme telle), mais doit être un choix, à faire dans un cadre démocratique et ouvert publiquement. Le niveau local tend pour cela à être privilégié : il constituerait un espace favorable pour adapter les processus de décision à une plus grande participation et à un contrôle direct, leur donnant ainsi une plus forte légitimité[16].

Serge Latouche, économiste et figure intellectuelle de la décroissance, privilégie le « localisme » et s’oriente vers la voie de la « revitalisation de la démocratie locale »[17]. Parmi les éléments qu’il articule dans son cadre programmatique, il y en a même un qui pousse explicitement à « relocaliser », à la fois au plan économique (celui de la production) et politique : « Relocaliser s’entend aussi au niveau politique : cela signifie alors s’occuper des affaires publiques à l’échelle de son quartier, organisé en « petite république » »[18]. Ce lien territorial pourrait alors contribuer à un sentiment d’appartenance autour de la préservation d’un bien commun. Cependant, même si une forme de protectionnisme est esquissée, il ne s’agit pas de transformer les relations locales en un microcosme fermé[19].

Cet attrait pour la proximité est largement présent dans le mouvement et chez beaucoup d’auteurs de ce courant. Les formes d’organisation sociale fonctionnant sur des échelles réduites sont ainsi préférées parce qu’elles restent plus directement maîtrisables par leurs participants et qu’elles évitent la prétention de certains acteurs à représenter une masse d’autres rendus silencieux ou passifs par des ensembles trop complexes. Ce qui rejoint et prolonge aussi une inclination à privilégier la décentralisation des processus de décision, présente de longue date dans le mouvement écologiste[20].

Comme pour d’autres projets politique ayant une ambition large, Serge Latouche peut se voir reprocher, s’agissant du sien, de ne pas assez développer les conditions pour le rendre viable et les voies pour le rendre réalisable. Il peut sembler en effet escompter trop facilement des effets d’entraînement : « Dans la mesure où des cercles vertueux ont été enclenchés, où une sphère alternative est bien vivante et se développe, la logique systémique du productivisme trouve pour se déployer un espace toujours plus restreint »[21]. Reste toujours la question de l’articulation entre les initiatives locales, avec leur part d’autonomie, et la capacité à assurer et maintenir des transformations plus larges et plus générales. La décroissance étant surtout une manière de qualifier une phase transitionnelle ou un processus, l’hypothèse plus ou moins implicite est souvent que ces actions locales, si elles se multiplient, peuvent avoir des effets cumulés, jusqu’à amener au changement global souhaité. Ceci supposerait que toutes les populations gardent un haut niveau de sobriété et marquent globalement une forme d’altruisme à l’égard d’autres pouvant être moins favorisées[22].

       L‘écosocialisme et la planification comme instrument démocratique

Dans la mesure où elle est une critique du productivisme (y compris celui qui a sévi en URSS), la défense d’un « écosocialisme » peut aussi être interprétée comme une prise de distance par rapport aux logiques d’accumulation et de croissance économique. En France, une forme de théorisation en a été fournie par Michael Löwy (dans le prolongement d’une carrière, comme chercheur au CNRS, marquée par une relation forte avec la pensée marxiste et au croisement de la philosophie et de la sociologie). Dans le schéma qu’il envisage[23], la possibilité d’intégration des aspects écologiques doit pouvoir être coordonnée grâce à une « planification démocratique globale ».

Michael Löwy donne en fait à la démocratie une orientation extensive, incluant ainsi la sphère économique. Il l’expliquait dans un article de 2008[24], où il aborde plus spécifiquement la dimension planificatrice de l’écosocialisme tel qu’il le conçoit : « La conception socialiste de la planification n’est rien d’autre que la démocratisation radicale de l’économie : s’il est certain que les décisions politiques ne doivent pas revenir à une petite élite de dirigeants, pourquoi ne pas appliquer le même principe aux décisions d’ordre économique ? »[25]. Il fait même de la « planification démocratique » une des conditions du socialisme écologique, pour « permettre à la société de définir ses objectifs concernant l’investissement et la production »[26].

Le cadre ne serait donc plus celui de la recherche de profit et du libre jeu du « marché » : « Dans ce sens, l’ensemble de la société sera libre de choisir démocratiquement les lignes productives à privilégier et le niveau des ressources qui doivent être investies dans l’éducation, la santé ou la culture. Les prix des biens eux-mêmes ne répondraient plus aux lois de l’offre et de la demande mais seraient déterminés autant que possible selon des critères sociaux, politiques et écologiques »[27]. Loin d’être assimilée à une contrainte, la planification est associée chez Michael Löwy (s’appuyant sur le théoricien marxiste Ernest Mandel) à une autre forme de liberté, rendue possible par la réduction du temps de travail : « Loin d’être « despotique » en soi, la planification démocratique est l’exercice de la liberté de décision de l’ensemble de la société ; un exercice nécessaire pour se libérer des « lois économiques » et des « cages de fer » aliénantes et réifiées au sein des structures capitaliste et bureaucratique. La planification démocratique associée à la réduction du temps de travail serait un progrès considérable de l’humanité vers ce que Marx appelait « le royaume de la liberté » : l’augmentation du temps libre est en fait une condition de la participation des travailleurs à la discussion démocratique et à la gestion de l’économie comme de la société »[28].

écosocialismeDans le modèle politique ainsi conçu, il n’est pas censé y avoir d’organisation centralisatrice, mais plutôt une articulation (plus postulée que véritablement explicitée dans son fonctionnement) entre les niveaux de décision : « De même, il est important de souligner que la planification n’est pas en contradiction avec l’autogestion des travailleurs dans leurs unités de production. Alors que la décision de transformer, par exemple, une usine de voitures en unité de production de bus ou de tramways reviendrait à l’ensemble de la société, l’organisation et le fonctionnement internes de l’usine seraient gérés démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes. On a débattu longuement sur le caractère « centralisé » ou « décentralisé » de la planification, mais l’important reste le contrôle démocratique du plan à tous les niveaux, local, régional, national, continental – et, espérons-le, planétaire, puisque les thèmes de l’écologie tels que le réchauffement climatique sont mondiaux et ne peuvent être traités qu’à ce niveau. Cette proposition pourrait être appelée « planification démocratique globale ». Même à un tel niveau, il s’agit d’une planification qui s’oppose à ce qui est souvent décrit comme « planification centrale », car les décisions économiques et sociales ne sont pas prises par un « centre » quelconque mais déterminées démocratiquement par les populations concernées »[29]. Pour Michael Löwy, il ne s’agit pas d’éliminer la démocratie représentative, mais plutôt de la perfectionner en la complétant : « La planification socialiste doit être fondée sur un débat démocratique et pluraliste, à chaque niveau de décision. Organisés sous la forme de partis, de plates-formes ou de tout autre mouvement politique, les délégués des organismes de planification sont élus et les diverses propositions sont présentées à tous ceux qu’elles concernent. Autrement dit, la démocratie représentative doit être enrichie – et améliorée – par la démocratie directe qui permet aux gens de choisir directement – au niveau local, national et, en dernier lieu, international – entre différentes propositions »[30].

Les pistes proposées peuvent toutefois paraître relativement générales et Michael Löwy ne descend guère jusqu’aux fonctionnements et aux dispositifs concrets de cette planification. Il reste un flou sur les acteurs qui feraient ce travail. Mais ce ne semble plus être des institutions étatiques, comme chez Dominique Méda, où, dans le prolongement d’une critique de la croissance, il est également proposé de « Planifier la transition vers un monde désirable et juste », en conservant une part de confiance dans l’État pour assumer ce type de tâche[31].

On sait que la planification suppose des dispositifs compliqués à mettre en place et, de fait, elle a historiquement rencontré de nombreuses critiques et difficultés pratiques, que son association avec l’ambition d’un « développement durable » a d’ailleurs contribué à réveiller[32]. Il y a ainsi la vieille question de la disponibilité des informations nécessaires pour réaliser cette planification, a fortiori dans des contextes marqués par l’incertitude. Les manières dont peuvent s’organiser les pratiques de communication jouent également un rôle important dans le déroulement de ce genre de processus[33]. Les capacités à faire rentrer les évolutions sociales dans des trajectoires programmées peuvent paraître limitées et ont, de fait, été mises en doute sous des angles variés.

Conclusion à suivre…

___________________________________

[1] En repartant à nouveau de l’expression retravaillée par Gilles Deleuze, qui avait résumé ainsi sa perspective : « D’abord, une société nous semble se définir moins par ses contradictions que par ses lignes de fuite, elle fuit de partout, et c’est très intéressant d’essayer de suivre à tel ou tel moment les lignes de fuite qui se dessinent » (Entretien entre Gilles Deleuze et Antonio Negri, reproduit sous le titre « Contrôle et devenir » dans Pourparlers, Paris, Ed. de Minuit, 1990, p. 232).

[2] Cf. Post-Scarcity Anarchism, Montreal/Buffalo, Black Rose Books, 1986.

[3] « Ecology and Revolutionary Thought », in Post-Scarcity Anarchism, ibid., p. 101.

[4] Cf. Damian F. White, « Post-Industrial Possibilities and Urban Social Ecologies: Bookchin’s Legacy », Capitalism Nature Socialism, vol. 19, n° 1, March 2008, p. 75-76.

[5] Cf. « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, op. cit. ; Remaking Society. Pathways to a Green Future, Boston, South End Press, 1990.

[6] « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, op. cit., p. 116.

[7] « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, op. cit., p. 134.

[8] Pour une présentation, voir par exemple « 4. Transhumanism and the Future », in Michael S. Burdett, Eschatology and the Technological Future, Oxon, Routledge, 2014.

[9] Cf. K. Eric Drexler, Engines of Creation: The Coming Era of Nanotechnology, New York, Doubleday, 1986 ; K. Eric Drexler, Radical Abundance: How a Revolution in Nanotechnology Will Change Civilization, New York, PublicAffairs, 2013.

[10] L’organisation présente ainsi sa mission sur son site Internet : « to educate, inspire and empower leaders to apply exponential technologies to address humanity’s grand challenges » (http://singularityu.org/, consulté le 24 mai 2015).

[11] Peter H. Diamandis, Steven Kotler, Abundance. The Future Is Better Than You Think, New York, Free Press, Reprint edition, 2014, p. 13.

[12] Voir par exemple « Vertical farming: Does it really stack up? », The Economist, December 9, 2010, http://www.economist.com/node/17647627

[13] Pour une présentation rapide, voir François Schneider, Giorgos Kallis, and Joan Martinez-Alier, « Crisis or opportunity? Economic degrowth for social equity and ecological sustainability. Introduction to this special issue », Journal of Cleaner Production, vol. 18, n° 6, April 2010, pp. 511-518.

[14] Nicolas Ridoux, La Décroissance pour tous, Lyon, Parangon, 2006, p. 91.

[15] Valérie Fournier, « Escaping from the economy: the politics of degrowth », International Journal of Sociology and Social Policy, vol. 28, n° 11/12, 2008, p. 535-536.

[16] Claudio Cattaneo, Giacomo D’Alisa, Giorgos Kallis, Christos Zografos, « Degrowth futures and democracy », Futures, vol. 44, n° 6, August 2012, p. 521.

[17] Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Paris, Fayard, 2006.

[18] Ibid., p. 207.

[19] Serge Latouche, Petit traité de la décroissance sereine, Paris, Ed. Mille et une nuits, 2007.

[20] Cf. Robert Paehlke, « Espace biophysique et sens des proportions : pour une politique environnementale à la bonne échelle », in Edward A. Parson (dir), Gérer l’environnement : défis constants, solutions incertaines, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2001, pp. 79-130.

[21] Le pari de la décroissance, op. cit., p. 109.

[22] Cf. Jin Xue, « Is eco-village/urban village the future of a degrowth society? An urban planner’s perspective », Ecological Economics, Volume 105, September 2014, p. 135. L’auteur recommande en fait d’intégrer et de combiner la participation et la délibération aux échelles locales avec une forme hiérarchique et centralisée de planification (ibid., p. 136).

[23] Cf. Michael Löwy, Écosocialisme. L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Paris, Fayard/Mille et une nuits, 2011.

[24] Michael Löwy, « Écosocialisme et planification démocratique », Ecologie & politique, 3/2008 (n° 37), pp. 165-180.

[25] Ibid., p. 169-170.

[26] Ibid., p. 165-166.

[27] Ibid., p. 169.

[28] Ibid., p. 169.

[29] Ibid., p. 170-171.

[30] Ibid., p. 171.

[31] Dans son livre La Mystique de la croissance. Comment s’en libérer (Paris, Flammarion / Champs, 2014), c’est ce qui apparaît résumé dans le titre du chapitre 17 : « Planifier la transition vers un monde désirable et juste : où il est mis en évidence qu’un rôle éminent incombe à l’État dans le pilotage de la reconversion écologique ».

[32] En guise de synthèse des arguments, voir par exemple James Meadowcroft, « Planning for sustainable development: Insights from the literatures of political science », European Journal of Political Research, vol. 31, n° 4, June 1997, pp. 427–454 et James Meadowcroft, « Planning for sustainable development: what can be learned from the critics? », in Michael Kenny and James Meadowcroft (eds), Planning Sustainability, London, Routledge, 1999.

[33] Cf. Patsy Healey, « Planning through Debate: The Communicative Turn in Planning Theory », The Town Planning Review, vol. 63, n° 2, Apr. 1992, pp. 143–162.








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