La science-fiction, outil précieux pour imaginer les futurs de la démocratie

11 02 2017

Le billet qui suit est aussi paru sur le site d’Usbek & Rica.

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Il y a des textes qu’on lit avec un brin de déception. Dans mon cas, par exemple, un article d’Yves Sintomer (professeur de science politique à l’Université Paris 8) récemment paru sur « Les futurs de la démocratie au XXIe siècle », dans le dernier numéro de la revue Raison publique[1], et qui reprend en fait pour l’essentiel un texte déjà publié dans un ouvrage collectif[2].

L’article s’inscrit parmi les tentatives de plus en plus nombreuses, souvent inquiètes, de diagnostic sur les évolutions de la démocratie, et il prétend lui aussi s’interroger sur son devenir. D’où l’argument liminaire : « Il importe particulièrement, dans la conjoncture présente, de réhabiliter la dimension du futur dans la recherche en sciences sociales et humain ». Comment ne pas être d’accord avec ce souhait, au demeurant pas tout à fait neuf[3] ? Pour l’avoir tenté à ma manière[4], j’avais le sentiment que cette réhabilitation pouvait paraître engagée, certes dans des formes pas complètement conventionnelles, puisqu’il s’agissait de profiter de l’imaginaire de la science-fiction pour en faire une base de réflexion. Mais, apparemment, travailler la dimension du futur par cet intermédiaire ne semble encore guère concevable… Pas suffisamment sérieux ?

L’ignorance de cette masse de ressources disponibles paraît d’autant plus dommageable qu’Yves Sintomer ajoute plus loin dans son article : « Les sciences sociales et humaines travaillent sur des sources parcellaires et dont la mise à jour dépend beaucoup de l’angle de recherche adopté, elles n’ont pas de laboratoires qui leur permettraient véritablement de dupliquer à l’infini les expériences ». Dans quelques textes[5], j’avais essayé de montrer que la science-fiction pouvait justement être ce type de laboratoire presque inépuisable, parce qu’elle est riche en ressources heuristiques pouvant être fort utiles à la pensée politique. La frustration est même redoublée : l’article dans Raison publique propose ensuite des « scénarios », comme cela se fait couramment en prospective, et là aussi, l’amateur de science-fiction est bien placé pour savoir que le genre en fournit des quantités de scénarios, ayant en plus l’avantage de bousculer les routines intellectuelles.

Non loin du thème de l’article d’Yves Sintomer, j’en détaillais par exemple un dans un article paru mi-2016 dans la revue Futuribles[6]. Cette vision fictionnelle, que j’avais empruntée à l’auteur américain Neal Stephenson, peut être une manière de montrer l’intérêt de réfléchir à partir de bases décalées. En prospective, les « scénarios » valent en effet comme bases de réflexion, mais il faut rester conscient de leurs limites dans les capacités anticipatrices. Qui aurait prévu un Donald Trump à la tête de la première puissance mondiale il y a quelques années (ou alors un peu comme Isaac Asimov, qui pouvait s’amuser, dans un des romans de sa série Fondation, à introduire le Mulet, un mutant manipulateur risquant de perturber les calculs de la psychohistoire et donc les projets de refonte d’une nouvelle civilisation[7]) ?

Une vision approximative de la science-fiction pourrait laisser penser que l’ordre politique n’y est représenté qu’à travers deux polarités : sous une forme autoritaire (dictatoriale, totalitaire, impériale, etc.) ou proche du chaos social. 1984 de George Orwell est quasiment devenu le modèle de la vision totalitaire du futur. L’empire, avec ses réminiscences coloniales, est une forme politique ou civilisationnelle fortement présente dans le « space opera »[8]. Les mondes post-apocalyptiques semblent quant à eux condamnés à l’effacement de la civilisation et au retour de la barbarie, à l’image au cinéma de la série des Mad Max.

lage-de-diamantDans ces mondes de science-fiction, les États y apparaissent en tout cas aussi comme mortels. L’image de leur disparition pourra ainsi trouver des résonances sociales avec les inquiétudes de certains et les espoirs que nourrissent d’autres. Une question plus intéressante est de savoir ce qui peut les remplacer. Des « phyles » comme dans L’âge de diamant de Neal Stephenson[9] ? Dans le monde décrit dans ce roman, les États-nations ont achevé leur processus de décomposition. Ils se sont en fait avérés débordés : « C’est l’une des raisons de l’effondrement des États-nations – sitôt que le maillage médiatique s’est mis à fonctionner à plein régime, les transactions financières ont échappé à la mainmise des gouvernements, et le système de collecte des impôts s’est enrayé ». À la place, les grandes collectivités humaines sont désormais organisées en « phyles ». Leurs bases ne sont plus territoriales, mais plutôt communautaires et culturelles. Le plus riche des phyles, celui des Néo-Victoriens, est revenu aux valeurs anglaises du XIXe siècle, celles qui ont accompagné le règne de la reine Victoria, dans un mélange de rigidité morale et de forte appétence technoscientifique. Ce phyle, aussi baptisé « Nouvelle-Atlantis », a conservé avec lui des populations de l’ancienne sphère d’influence britannique : Indiens, Africains, etc. Un autre phyle puissant est celui des Chinois Hans, qui eux ont gardé une forme d’attachement aux valeurs confucéennes. Les principes d’organisation des phyles ne signifient pas un abandon des délimitations spatiales : elles sont mêmes sécurisées si besoin par des protections nanotechnologiques. Les divisions se réfractent y compris au sein des grandes métropoles urbaines, qui peuvent comporter des enclaves affiliées à des phyles différents.

Dans la vision du monde construite par Neal Stephenson, les avancées technologiques finissent donc par avoir des effets géopolitiques, prolongements en l’occurrence d’une forme de déterritorialisation (« La technologie de l’information a libéré les cultures de la nécessité de posséder des territoires pour se propager : aujourd’hui, nous pouvons vivre n’importe où »). Les liens identitaires sont ainsi recomposés à une échelle globale, de même que les échanges, soumis à un « Protocole Économique Commun » (qui n’empêche pas des inégalités marquées). Au total, c’est l’ensemble des rapports entre espaces, cultures et pouvoirs que Neal Stephenson tend ainsi à réorganiser tout en les conservant dans le prolongement de cadres historiques plus anciens[10].

Les productions récentes en science-fiction traduisent ces pressions diffuses que subissent les États. Elles ont pour cela une forte utilité : elles replacent ces constructions sociopolitiques dans une évolution continue, où celles-ci n’apparaissent que comme un moment de l’Histoire et une forme (contingente) d’organisation collective parmi d’autres possibles. Cette temporalité élargie montre, mais autrement que par contraste avec des arrangements institutionnels du passé, la pluralité de conditions par lesquelles espaces et populations peuvent se retrouver gouvernés ou gérés.

Voilà juste un exemple dans le vaste réservoir qui pouvait être utilisé. Il ouvre les hypothèses, diversifie les variables utilisables, déplace les cadres d’appréhension. Il est aussi en quelque sorte une forme d’expérience de pensée. Mais peut-être que son origine dans la science-fiction la fera paraître moins légitime dans les routines académiques présentes… Et si, en plus de « réhabiliter la dimension du futur », il devenait utile de repenser et réajuster les prises, de façon à disposer d’autres amorces intellectuelles ? Bref, il semble y avoir encore du chemin à faire.

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[1] Yves Sintomer, « Les futurs de la démocratie au XXIe siècle », Raison publique, 1/2016 (N° 20), pp. 175-191. URL : http://www.cairn.info/revue-raison-publique-2016-1-page-175.htm

[2] « Les futurs de la démocratie », in Bernard Francq & Philippe Scieur, Être curieux en sociologie, Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, 2014, p. 273-288.

[3] Voir par exemple Barbara Adam and Chris Groves, Future Matters. Action, Knowledge, Ethics, Leiden, Brill, 2007 et, plus récemment, en guise de remise en perspective, John Urry, What is the Future?, Cambridge, Polity, 2016.

[4] Cf.  « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n° 40, novembre 2010, pp. 97-113. URL : http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-4-page-97.htm ; « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains : la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15, 2015. URL : http://methodos.revues.org/4178

[5] Notamment ceux cités précédemment.

[6] « Tester le futur par la science-fiction. Extension du domaine des possibles, mondes préfabriqués et lignes de fuite », Futuribles, n° 413, juillet-août 2016, pp. 53-72.

[7] Cf. « Donald Trump is playing the role of The Mule from Isaac Asimov’s Foundation Trilogy », Eclectablog, May 12, 2016, http://www.eclectablog.com/2016/05/donald-trump-is-playing-the-role-of-the-mule-from-isaac-asimovs-foundation-trilogy.html

[8] Cf. Patricia Kerslake, Science Fiction and Empire, Liverpool, Liverpool University Press, 2007.

[9] Payot, Rivages/Futur, 1996 (The Diamond Age: Or, A Young Lady’s Illustrated Primer, New York, Bantam Books, 1995).

[10] Sur la manière dont les écrits de Neal Stephenson bousculent les cadres institutionnels, voir plus largement Jonathan P. Lewis (ed.), Tomorrow through the Past: Neal Stephenson and the Project of Global Modernization, Newcastle, Cambridge Scholars Publishing, 2006.





La « Fab City » devrait-elle être le futur de la ville « intelligente » ?

12 01 2017

Le texte qui suit (avec un titre transformé et quelques modifications éditoriales) est également paru sur lemonde.fr dans la rubrique « Idées ».

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Encore en phase montante, la problématique des villes « intelligentes » (« smart cities ») est le plus souvent orientée vers une conception particulière : plutôt entrepreneuriale, privilégiant l’innovation, tendanciellement fascinée par les « nouvelles technologies » et les promesses associées. Cette conception, souvent top-down et technocratique, a été soupçonnée de servir surtout les intérêts des firmes engagées dans la promotion des nouveaux dispositifs. Elle a aussi été critiquée parce qu’elle ne permet guère la participation des populations, voire tend à transformer les habitants en simples consommateurs de technologies.

Même si ce cadrage particulier a gagné en influence dans de nombreuses grandes agglomérations, d’autres conceptions peuvent amener à penser que les villes « intelligentes » ne sont pas forcément celles enserrées dans des appareillages techniques et informatiques de plus en plus denses et convertibles en offres marchandes. Certains acteurs urbains peuvent s’orienter vers d’autres manières de concevoir les infrastructures (informationnelles, mais pas seulement) et les modes de participation des habitants à la vie urbaine, en conservant ou retrouvant en plus une ambition écologique.

fab-cityC’est le cas avec l’idée de « Fab city », modèle de ville conçue pour être capable de produire localement tout en restant connectée globalement (« locally productive, globally connected »). Dans cette démarche sont proposées des formes d’autosuffisance à partir du modèle des fab labs (fabrication laboratories), ces ateliers orientés vers les nouvelles technologies, mais créés pour être accessibles à des non-professionnels (en mettant à disposition des outils avancés, généralement plus facilement disponibles dans le monde industriel, afin que leurs utilisateurs puissent fabriquer leurs propres objets, comme par exemple avec des imprimantes 3D). Dans certaines villes, ce genre d’inspiration est ainsi repris et étendu pour répandre ces lieux (qui peuvent être aussi des lieux de sociabilité) dans les territoires. Pionnier en la matière, soutenu par les autorités municipales, le projet du Fab Lab Barcelona a été élargi avec le souhait affiché d’installer des fab labs dans différents quartiers et de faire de la ville une « Fab City ». Un réseau international de grandes villes (Fab City Global Initiative) a même été lancé récemment autour de ce principe pour contribuer à le développer. À Rennes, dans un esprit proche, le projet situé au départ à l’Ecole européenne supérieure d’art de Bretagne est devenu celui d’un « Labfab étendu », devant permettre d’« infuser en réseau ».

Ces projets, qui commencent à en inspirer d’autres, offrent la promesse similaire de pouvoir assurer certains besoins basiques grâce à de petites unités de fabrication, sous forme d’ateliers implantés dans les territoires urbains et mettant des machines relativement avancées à disposition des communautés, où chacun peut alors devenir un « maker ». Ce n’est plus seulement la ville qui est censée devenir « intelligente », mais surtout les citoyens dans leur ensemble par la possibilité ainsi donnée de se réapproprier les technologies, de manière collaborative et avec l’assistance utile si besoin. Une autre conception du « métabolisme urbain » est conjointement proposée, pour passer, comme a souhaité le faire la ville de Barcelone, d’un mode de fonctionnement où les villes importent des biens et produisent principalement des déchets  (PITO : « Product In, Trash Out ») à un autre intensifiant les flux d’information plus que les flux de matières grâce au recyclage de ces ressources à l’échelle locale (DIDO : « Data In, Data Out »). Dans le système productif esquissé, la production est appréhendée dans une perspective favorisant la proximité territoriale, de façon à la ramener dans le voisinage des habitants de la ville.

Ces initiatives et projets prétendent donc se situer à l’écart d’un modèle dominant, plus ou moins explicitement critiqué, qui peut paraître déterritorialisé, difficilement soutenable écologiquement et vecteur de dépendances multiples. Ils ouvrent ainsi des espaces d’expérimentation et, au moins dans leurs intentions initiales, ne sont pas assimilables à un type supplémentaire de politiques de développement, où croissances économique et démographique constituent la motivation centrale. Comme alternative en construction, la « Fab City » peut apparaître en effet comme une manière de renégocier et de reconfigurer pratiquement le sens, les flux et les réseaux à partir desquels s’organisent les activités dont dépend la vie courante dans les métropoles. Elle vient parmi les multiples tentatives pour donner de la substance à l’aspiration à une transition (écologique, énergétique, post-représentative et citoyenne, etc.). Derrière la stratégie urbaine innovante, la question intéressante va être de savoir dans quelle mesure un modèle de ce type est susceptible de s’institutionnaliser (au-delà des communautés plutôt technophiles notamment), sous quelle(s) forme(s) et éventuellement avec quels compromis.





Faut-il se résoudre à accompagner la fin de la « nature » ?

27 10 2016

La large reprise médiatique de la publication d’un rapport du World Wildlife Fund (WWF) vient (provisoirement) raviver la question de la disparition massive d’espèces vivantes et d’écosystèmes. Celles et ceux qui s’intéressent aux implications trouveront largement de quoi alimenter leurs inquiétudes, a fortiori s’ils prolongent les tendances en cours et qui sont loin de donner des signes d’inversion. Les projections dans le futur et, singulièrement, celles de la science-fiction ne seront pas là pour les rassurer, mais au moins peut-on s’en servir pour réenclencher des réflexions éthiques et politiques à partir de représentations saisissantes poussées aux limites. C’est ce que j’essaye de faire dans une partie de mon récent travail et je suis en train de chercher un éditeur pour le manuscrit qui en est le résultat.

L’intervention humaine est allée tellement loin que, selon Bill McKibben, il faudrait désormais parler de « fin de la nature »[1]. Il est devenu illusoire de trouver une « nature » restée dans une pureté supposée complètement originelle. Typiquement, si un phénomène comme l’« effet de serre » a évolué (et de surcroît de manière accélérée dans la période récente), non seulement ce n’est pas de manière « naturelle », mais c’est aussi l’écologie globale qui se trouve affectée en retour. Parler même d’écologie, à l’heure de la biologie de synthèse, des bio-imprimantes, ne peut plus se faire que difficilement à partir des anciennes significations.

Tout bien considéré, la figure du cyborg, mélange de vivant et de machinique (ou d’artefactuel), vaut aussi désormais pour beaucoup d’écosystèmes. À la limite, c’est la planète elle-même qui s’est rapprochée de la forme cyborg. Son fonctionnement et celui des sociétés humaines sont pris dans un vaste appareillage technique, dont l’extension ne semble pas sur le point de s’arrêter.

fondationTrantor, planète qu’Isaac Asimov avait placée comme capitale de l’Empire galactique dans ses romans de la série Fondation, symbolise un processus poussé à son extrême, celui d’une urbanisation totale : la ville, n’ayant plus de limites, se confond alors avec le monde et il n’est plus guère possible d’y trouver des espaces ressemblant à de la « nature » : « La surface entière de Trantor était recouverte de métal. Ses déserts comme ses zones fertiles avaient été engloutis pour être convertis en taupinières humaines […] »[2]. Coruscant, autre planète devenue capitale d’un autre Empire, celui de l’univers de Star Wars, représente un modèle similaire. De ce recouvrement global, l’architecte et urbaniste Constantinos Doxiadis en avait esquissé une possibilité proche pour la Terre, avec la notion d’« ecumenopolis »[3]. Les effets et conséquences ne sont pas que de forme. Pour assurer le fonctionnement d’un tel ensemble, l’organisation collective tend à se trouver prise dans l’engrenage d’une complexité croissante. Sur (et même sous) la surface terrestre, le tissu artefactuel s’est tellement étendu et densifié qu’il ne peut plus être défait qu’au prix d’un effort colossal. Il ne resterait plus en effet qu’un agencement machinique à la fois de plus en plus dense et étendu. Seules des catastrophes, auxquelles nombre de fictions recourent largement, semblent permettre de rendre un tel processus réversible et de ramener (mais brutalement) au contact des composantes « naturelles » du monde.

Avant que la situation n’arrive à ces points, la question deviendrait donc de savoir ce qu’il peut y avoir après la « nature », pour reprendre le titre du dernier livre de Jedediah Purdy[4]. Cette question relève de la réflexion ontologique (Avec quels concepts réappréhender le substrat de notre monde ?), mais pas seulement. Comme y incite également Jedediah Purdy, il y a aussi une politique à inventer pour un monde « post-naturel », puisque la destinée des humains est désormais inséparable de celle de leurs environnements, et réciproquement. Ces enjeux sont liés de toute manière et travailler avec les représentations exploratoires de la science-fiction peut avoir pour cela son utilité, autant au plan ontologique qu’éthique et politique. Une façon de savoir comment il resterait possible d’habiter le monde en préparation…

Je reprends là en fait un bout d’argumentation tiré d’un article paru en début d’année (« Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur », dans la Revue française d’éthique appliquée, n° 2, 2016). Le texte complet, inscrit en fait dans une problématique plus large, peut être téléchargé à cette adresse et, si tout se passe bien, j’espère pouvoir publier, de manière plus développée, l’ensemble de la réflexion sous forme de livre dans pas trop longtemps.

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[1] Bill McKibben, The End of Nature, New York, Random House, 1989.

[2] Isaac Asimov, Fondation foudroyée, Paris, Denoël, 1983 (Foundation’s Edge, Garden City, Doubleday, 1982).

[3] Cf. Lynton Keith Caldwell, Robert V. Bartlett, James N. Gladden, Environment as a Focus for Public Policy, College Station, Texas A&M University Press, 1995, p. 87-88.

[4] Jedediah Purdy, After Nature: A Politics for the Anthropocene, Cambridge, Harvard University Press, 2015.

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Une version adaptée de ce billet a été reprise sur le site d’Usbek & Rica.





Science Fiction As a Path to Explore the Future of the Anthropocene and Worlds in Preparation

7 07 2016

Paper (available on request) to be presented at the 3rd ISA Forum of Sociology (“The Futures We Want: Global Sociology and the Struggles for a Better World”) in the Panel “Framing Discourses, Action and Collective Imaginaries about Environmental Issues”, University of Vienna (Austria), Sunday, 10 July 2016.

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Abstract:
Should humanity prepare for life on a less and less habitable planet? As suggested by the term “anthropocene,” visible traces are no longer mere scratches on the planetary surface. If, given the magnitude of human activities, the challenge is to think about their consequences, it is useful to explore what imaginative foundations can be used as a basis for collective reflections. From this point of view, science fiction may have the advantage of having anticipated the movement. By initiating and accumulating thought experiments, it offers a cognitive reservoir and a reflexive medium. Its representations are also a vehicle for interpreting the world. One of the few places where one can see “future generations” live, act and organize is science fiction and its imaginary constructions.
The method proposed here is to consider these fictional works as a form of problematization (in the sense of Michel Foucault). Starting from these bases, the proposed contribution will be organized in three sections. The first will show how science fiction, when it deals with ecological dimensions, can be in its way a problematization of planetary habitability and of issues that underpin the notion of anthropocene. The second will show the limits of the classical divide between utopia and dystopia and propose a reopening of the possible modes of apprehension of imaginable futures, precisely by considering the science fiction narrative as a vector of projective exploration of the future. While defending the idea that it is better to take science fiction productions as lines of flight (in the sense of Gilles Deleuze), the third section will aim at identifying and classifying science fiction that, in environmental matters, searches for new or different directions (particularly compared to the currently dominant model). The contribution will thus seek out adaptation pathways that appear closer to the register of hope.





La science-fiction comme pédagogie (politique) du futur

24 05 2016

À force de traîner dans l’écriture, j’ai donc trouvé plus rapide que moi. Oui, on peut faire de la science politique avec de la science-fiction. La preuve avec un livre collectif qui vient de sortir : Poli Sci Fi: An Introduction to Political Science Through Science Fiction, sous la direction de Michael A. Allen et Justin S. Vaughn, chez l’éditeur Routledge.

Poli Sci Fi

Le projet n’est toutefois pas le même que le mien et le livre utilise surtout des œuvres cinématographiques et télévisuelles dans des logiques essentiellement exemplificatrices et pédagogiques, par exemple sur le comportement politique, sur les institutions ou les relations inter-étatiques. Celui que je prépare doit davantage viser à montrer comment l’imaginaire politique de la science-fiction peut aider non seulement à penser les enjeux écologiques, mais surtout à le faire sous des formes renouvelées.

Lorsque les temps paraissent incertains, il faut peut-être aller chercher des angles nouveaux pour regarder le monde et son évolution possible. Pour ceux qui la fréquentent peu, la science-fiction passe fréquemment pour une simple distraction, permettant de provisoirement s’affranchir de la « réalité ». Ou sinon, elle sert les récurrents clichés du type « Ce n’est plus de la science-fiction », souvent énoncés avec autant d’assurance que de méconnaissance du genre.

Pourtant, n’y aurait-il pas aussi quelque chose à apprendre de ces fictions ? S’il faut se demander dans quel monde l’humanité doit s’habituer à vivre, un bon moyen de commencer à le savoir, ou de le percevoir, peut être l’imaginaire de la science-fiction. Le prospecter, c’est également accéder à une autre forme de connaissance, plus expérimentale.

Du fait de la puissance technique acquise, l’habitabilité du monde supposera une capacité à se projeter au-delà du court terme. Cet enjeu de la temporalité, les productions de science-fiction l’absorbent et le convertissent par un travail d’exploration. Dans les situations décrites, les futurs imaginés donnent à voir les résultantes d’orientations collectives. Testées en quelque sorte. Voulez-vous voir ce que peut donner un techno-capitalisme poussé à son extrême ? Lisez les auteurs du courant cyberpunk : ces visions où le progrès technologique a largement continué en proportion inverse du progrès social. Si tout paraît aller plus vite et résulter de complexités multiples, l’enjeu est de pouvoir continuer à visualiser ou rendre perceptible des conséquences. Comme si on avait utilisé la fonction « avance rapide » pour se placer à un autre moment peut-être à venir.

Les exemples intéressants abondent, mais sont peut-être davantage à trouver en littérature qu’au cinéma, tendanciellement noyé dans les logiques du grand spectacle. En profitant de ce qu’elles problématisent, les œuvres du genre peuvent être utiles aux réflexions éthiques et politiques, notamment pour des enjeux à peine émergents ou semblant trop abstraits. Par exemple, sur les affrontements d’intérêts que peuvent exacerber l’épuisement des ressources énergétiques et la course à la mainmise sur le patrimoine génétique des plantes, comme dans La fille automate de Paolo Bacigalupi. Ou sur la contribution des systèmes médiatiques au déplacement des formes de pouvoir, comme dans Jack Barron et l’éternité de Norman Spinrad. Ou encore sur les modalités de participation d’intelligences artificielles aux affaires collectives, comme dans les romans d’Iain M. Banks sur la civilisation de la Culture.

Les interrogations installées dans le registre de la science-fiction sont une manière de poser la question du changement social, de ses conditions et de ses potentiels aboutissements. Les décalages spatio-temporels offerts permettent de désenclaver l’imaginaire collectif et de rouvrir le champ des possibles. Ces récits racontent, mais proposent aussi des expérimentations fictives, sous forme de situations hypothétiques mais soumises à une obligation de cohérence minimale. D’où leur utilité pour penser la recomposition des collectifs du fait de l’arrivée de nouvelles technologies ou de la multiplication des inventions et fabrication humaines. Ou pour réfléchir aux enjeux écologiques, dans la mesure où, dans ces récits et les situations qu’ils mettent en scène, percent aussi des questionnements sur la place de l’espèce humaine dans les milieux, sur Terre ou ailleurs, qu’elle cherche à occuper.

Ces visions ne sont pas à prendre comme des prédictions, mais plutôt comme des points de repère dans un éventail de trajectoires possibles. Chacune donne à voir les principes et valeurs privilégiés par un collectif. La science-fiction permet ainsi de mettre en comparaison des sociétés qui valoriseraient des aspects différents de l’existence et du monde.

Il ne suffit pas de dire que le futur se construit collectivement dans le présent : il faut aussi savoir ce qui l’oriente. En mettant le futur en récit, en lui donnant une consistance, la science-fiction en constitue aussi une exploration multidimensionnelle. À condition de ne pas oublier les forces sociales qui la travaillent, elle peut constituer une amorce, une aide, pour ne pas seulement être en spectateur face au futur, mais peut-être apprendre également à y trouver des prises.

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L’essentiel de ce billet a été repris dans la rubrique « Idées » sur lemonde.fr, en accompagnement d’une journée autour des « utopies pour l’action publique ».





Conclusion : l’imagination apocalyptique comme exploration du monde commun

15 03 2016

Que faire face à l’apocalypse ? Suite et fin du texte développé dans les billets précédents, essayant d’explorer à partir de la science-fiction ce que cet imaginaire collectif, malgré son apparent pessimisme, peut avoir de productif.

La contribution complète sera présentée au colloque international sur les « Formes d(e l)’Apocalypse » (15-17 mars 2016). Elle est également téléchargeable en un seul fichier, en attendant une publication plus tard dans l’année (P.S. : maintenant disponible dans la revue Questions de communication).

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Prises dans leur ensemble et de loin, ces visions apocalyptiques et dystopiques peuvent facilement passer pour les manifestations des anxiétés d’une époque, la science-fiction servant en quelque sorte de réceptacle. Plutôt que les considérer de cette manière superficielle, il s’avère plus intéressant d’appréhender ces productions culturelles par les contenus symboliques qu’elles agencent et véhiculent. Si ces contenus parviennent à avoir des effets et des prolongements sociaux, c’est certes par leur audience, mais aussi par les différentes façons d’y investir du sens qu’ils peuvent susciter. Nous avons donc cherché à montrer comment ces contenus symboliques peuvent prendre sens. Car on peut considérer que des puissances d’agir sont aussi représentées dans ces récits et qu’en fonction du sens investi, elles sont susceptibles d’engendrer des types d’appréhension différents.

Ces imaginaires entrent en effet en résonance avec une conscience croissante et diffuse que les collectifs humains, même si c’est de manières différenciées, sont responsables de leur destin commun et des contextes dans lesquels ils vivent. Si des modèles ont pu être installés pour de larges collectivités, ils ne sont pas intangibles pour autant et cette gamme de récits est une façon d’en exposer la fragilité.

Une part de l’apprentissage collectif peut se jouer dans des productions culturelles et des imaginaires tels que ceux relevant de la science-fiction. Pour cela, même si la veine catastrophiste y est largement exploitée, il ne faudrait pas la réduire à un exercice consistant à imaginer les pires des mondes possibles. En ajoutant au réservoir des représentations, ce registre fictionnel peut être aussi un appui dans l’exploration du monde commun, présent et à venir.

Comme d’autres devant ces formes évolutives de descriptions apocalyptiques, on peut donc préférer les envisager sous un angle différent de celui dérivé de la mythologie religieuse : comme un moment de révélation effectivement, mais aussi comme un point de départ pour l’exploration d’une gamme nouvelle ou différente de possibilités (et non comme la fin de toutes les possibilités)[1]. Ce qui est intéressant dans cet imaginaire de l’effondrement, c’est la place restant pour un projet collectif. Dans ce qui est mis en scène transparaît un refus diffus de subir la situation catastrophique. Le propre de l’humain apparaît alors aussi sous une autre dimension : celle de ne pas éprouver passivement le monde. Même si, dans leur accumulation et leur pluralité, ils réintroduisent de l’incertitude, les récits post-apocalyptiques permettent également de remettre en visibilité des prises et des leviers d’action.

Restent certes les versions radicalement pessimistes, où tend à être décrite une humanité incapable d’apprendre de ses erreurs. Dans ce type de cas, l’avenir paraît presque plus simple, car la planète pourrait très bien survivre à l’espèce humaine. C’est-à-dire sans elle…

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[1] Dans le même sens, voir Richard Alan Northover, « Ecological Apocalypse in Margaret Atwood’s MaddAddam Trilogy », Studia Neophilologica, 2016.





Face aux menaces, la fiction comme moyen de réimaginer des puissances d’agir ?

14 03 2016

Que faire face à l’apocalypse ? Suite et troisième partie du texte développé dans les billets précédents pour le colloque international « Formes d(e l)’Apocalypse ».

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Ces représentations fictionnelles sont certes des lignes de fuite (pour parler comme Gilles Deleuze[1]), mais qui paraissent terminer en impasses (a fortiori lorsque l’esthétisation d’un chaos indépassable est poussée loin). Si ces effondrements sont survenus, c’est qu’il n’a pas été possible de les empêcher. Ou alors il faut considérer que la question importante est davantage ce qui reste après (l’apocalypse, la catastrophe, l’effondrement). Certaines versions de l’apocalypse font en effet jouer la dialectique de la fin et du recommencement. On y voit, malgré les épreuves, des sociétés qui tentent de se reconstruire. Autrement dit, ce qu’on appellerait, avec un vocabulaire récent, leur « résilience ». Les récits donnent ainsi à voir comment les chocs peuvent être (à différents degrés) encaissés. Car tout ne s’arrête pas ; sinon, il resterait peu à raconter.

Même si les situations décrites paraissent particulières et peu souhaitables, ces fictions peuvent aussi être considérées pour ce qu’elles produisent comme connaissance du monde. Catastrophes et effondrements (ou plutôt les facteurs qui les constituent et qui sont mis en scène : aléas naturels, virus, guerres, etc.) accomplissent un travail de déconstruction.

Le plus souvent, ce n’est pas le moment apocalyptique ou la bifurcation dystopique qui est présenté, mais l’après, la période où ceux qui restent doivent s’adapter, trouver de nouvelles ressources. L’enjeu collectif est alors de pouvoir reconstituer une communauté sociale. Ces situations, telles qu’elles paraissent vécues, sont des incitations, et même plutôt des obligations, à l’apprentissage. Après l’apocalypse, les humains n’ont guère d’autres choix que de devoir faire preuve d’adaptation en milieu hostile. Même si c’est peut-être de manière provisoire, ce qui paraît interrompu dans la plupart de ces représentations, c’est en effet aussi le processus de civilisation. Les institutions, dont la présence pouvait être rassurante, ne sont plus que souvenir ou dans un état résiduel.

Dans cet univers de sens, ce qui devient par conséquent intéressant n’est pas seulement l’image du monde qui est donnée, mais plutôt ce qui est laissé comme puissances d’agir. Ou, pour le dire autrement, le sens de ces situations (post-)apocalyptiques est également à chercher dans les puissances d’agir (les formes d’agency[2]) qui subsistent. De quelle nature sont-elles ? Comment sont-elles redistribuées ? Que peuvent les individus, groupes et communautés qui héritent d’un monde dystopique ou apocalyptique ? Comment se réorganisent les relations entre humains ? Sur quelles ressources peuvent-ils encore compter ? Quelles sont les implications de devoir vivre dans des ruines ? Autant de questions qui peuvent être activées grâce à l’effondrement d’un monde connu. Et on peut même montrer que, si ces récits laissent des puissances d’agir, celles-ci s’avèrent souvent (et logiquement) fortement amoindries ou limitées, et en tout cas difficiles à redévelopper.

La déconstruction du système dominant semble tellement difficile que son écroulement devient presque le seul moyen d’en sortir. Fredric Jameson a interprété la montée en popularité des romans catastrophistes comme la manifestation d’un désir collectif de recommencer à zéro[3]. La situation apocalyptique offrirait une incarnation au célèbre vers de L’Internationale, une façon de réaliser un projet révolutionnaire : « Du passé faisons table rase […]. Le monde va changer de base […] ». Ce qu’avançait aussi Alain Musset d’une autre manière : « La catastrophe peut ainsi parfois être vue comme un moyen de ne pas passer par le Grand Soir. Puisque tout est détruit, il est possible d’envisager une autre reconstruction. Le monde est rasé ? Profitons-en, il n’était de toute façon pas très réussi. Il y a là l’aveu d’une incapacité politique, celle de changer le monde par nous-mêmes »[4].

Dr. Bloodmoney de Philip K. Dick[5] est une manière de décrire ce qui peut se passer après une guerre nucléaire, lorsqu’une société tente de se réorganiser. Dans le roman, les situations sociales, après le cataclysme atomique, sont pour une bonne part renversées[6]. Le jeune handicapé révèle des capacités qui lui valent davantage de considération, notamment comme réparateur (les « dépanneurs » deviennent en effet « les gens les plus précieux au monde »). D’autres vont perdre tout ce qui faisait la valeur de leur position antérieure. À cela s’ajoutent, pour certains, des pouvoirs nouveaux et curieux résultant des mutations engendrées par la radioactivité. S’il y a une vie quotidienne qui peut encore fonctionner (et c’est la richesse du roman que de rester à ce niveau), elle a au total largement changé de bases.

Autre question : qu’est-ce qui peut être reconstruit ou refait après une catastrophe ? Comme le signalent Bernadette de Vanssay et ses collègues en partant de contextes plus réels : « Introduire le changement dans la société est une tâche difficile, voire impossible, en situation de routine quotidienne ; la catastrophe, en créant un bouleversement des habitudes, peut être considérée comme une opportunité pour repenser des partis pris d’urbanisme obsolètes ou inadaptés à l’évolution urbaine récente. La reconstruction doit se situer dans une perspective dynamique, prenant en compte le développement futur »[7].

Le calculeurLes catastrophes décrites fictionnellement aident à imaginer comment des sociétés peuvent se débrouiller sans certaines infrastructures auparavant capitales, mais devenues hors d’usage. Est-il plus facile de reconstruire à partir de ruines ? La rupture ou la discontinuité oblige à réévaluer les priorités et les ressources disponibles pour les atteindre. Que ce soit par exemple dans des romans post-apocalyptiques comme La route de Cormac McCarthy[8] ou Le monde enfin de Jean-Pierre Andrevon[9], le réflexe des survivants est de chercher les produits de l’ancienne civilisation, idéalement sous forme de stocks ou de réserves réalisés avant l’effondrement. Les situations post-apocalyptiques obligent individus et groupes à réorganiser la hiérarchie de leurs besoins et priorités. Elles sont aussi une façon, certes contrainte et apparemment souvent désagréable, de redécouvrir les vertus du « low tech », du bricolage, de la débrouillardise. Même longtemps après la catastrophe, il peut rester nécessaire de trouver des ressources humaines plutôt que techniques. Par exemple, pour reconstituer la puissance de calcul d’un ordinateur, mais sans processeurs, composants électroniques ni électricité, comme dans Les âmes dans la grande machine de Sean McMullen, où bien après le « Grand Hiver », l’humanité reste comme si elle n’avait pas encore pu sortir d’un âge féodal et préindustriel[10]. D’où, à côté d’autres solutions recourant à des énergies « naturelles » (trains à pédales, etc.), celle qui consistera à utiliser et coordonner une armée de condamnés et d’esclaves pour faire fonctionner des bouliers.

Rappelant ce qui est important pour la (sur)vie et ce qui ne l’est pas, la représentation de situations post-apocalyptiques pointe par contraste le superflu d’une bonne part de la « société de consommation ». Le retour d’une rareté des ressources oblige à moins de gaspillages. Le recyclage y devient une nécessité, ou au moins devient nécessaire une réflexion sur ce qui doit être conservé ou jeté (en fonction de besoins plus ou moins prévisibles). Que les individus soient isolés ou en groupe, il faut se débrouiller avec ce qui est à disposition : les outils qui s’imposent sont ceux qui paraissent les plus appropriés. Des compétences qui ont pu être ordinaires (repérer les plantes comestibles, faire du feu, etc.) doivent être réapprises. Au total, ces visions (post-)apocalyptiques créent un décalage qui permet de souligner les anciennes dépendances (aux sources énergétiques, à certains biens matériels, etc.). Ne pouvant plus compter sur les circuits longs de la globalisation, les survivants doivent se rabattre sur des ressources communautaires.

Dans nombre de représentations, la catastrophe et le désastre sont au surplus fréquemment supposés dissoudre les solidarités (« Chacun pour soi ») et favoriser le réveil des pires penchants de la nature humaine. D’où des comportements proches de la prédation, abondamment décrits, dans des œuvres qui vont de la série des Mad Max au cinéma à La route en littérature (puis au cinéma). Ce qui est symboliquement montré, c’est la difficulté à réenclencher un processus de civilisation. Et cela joue aussi au plan individuel : s’il y a une question qui est accentuée, c’est de savoir à qui il est possible de faire confiance. Comme le résume presque Jean-Marie Kauth, en prolongeant notamment l’exemple de The Road : « Society has reached the point where the sole qualifier for morality is not eating people »[11]. Comment est-il alors possible de retrouver des solidarités ou de créer des solidarités nouvelles ? Suffit-il de réemployer un uniforme d’employé des postes, comme dans le roman de David Brin, Le facteur[12]. Lorsque les anciens rôles sociaux ne sont pas oubliés, en reprendre un, comme celui de facteur en l’occurrence, peut contribuer à réactiver des espérances dans des communautés fragilisées. Plutôt que l’errance sans but véritablement défini, le courrier à distribuer devient ainsi la transposition symbolique du lien à renouer entre les villes ou les communautés (tout en étant aussi dans le roman un moyen de trouver accueil et subsistance, et avec l’aide plus particulière des femmes).

De toute manière, quels morceaux de savoirs sont encore accessibles et à nouveau exploitables ? C’est un des questionnements que Walter M. Miller met en scène dans Un cantique pour Leibowitz[13]. Pour continuer à exister, ces savoirs (ou leurs vestiges) doivent pouvoir être conservés et reproduits. D’où l’importance qu’ils puissent encore trouver des supports (qui seront notamment des livres), des formes d’institution (en l’occurrence un nouvel ordre monastique assumera un rôle renouvelé), et des serviteurs prêts à les entretenir (des moines, dans le roman, et ceux d’une abbaye en particulier). Le récit évolue cependant en laissant progressivement penser que les tentatives de reconstitution ne garantissent pas nécessairement un usage plus sage de ces savoirs. Et ce sont même les conditions pour une nouvelle apocalypse qui, au fil du temps, seront réalisées.

Ce qui caractérise majoritairement la situation apocalyptique ou dystopique, c’est qu’on ne sait pas ou qu’on ne voit pas comment en sortir : comme un trou noir, elle a absorbé les énergies positives. Dans les mondes post-apocalyptiques, les humains paraissent souvent condamnés à errer pour trouver de quoi vivre ou fuir les menaces. Le constat fait aussi par François-Ronan Dubois peut être généralisé au-delà des séries télévisées qu’il analyse : « […] l’agentivité valorisée dans ces programmes est presque toujours d’ordre personnel, individuel et marginal »[14]. S’il reste des puissances d’agir dans ces visions, leur agrégation semble difficile et soumise à des contraintes qui seront autant d’épreuves.

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[1] Qui expliquait ainsi, de manière presque programmatique : « D’abord, une société nous semble se définir moins par ses contradictions que par ses lignes de fuite, elle fuit de partout, et c’est très intéressant d’essayer de suivre à tel ou tel moment les lignes de fuite qui se dessinent » (Entretien entre Gilles Deleuze et Antonio Negri, reproduit sous le titre « Contrôle et devenir » dans Gilles Deleuze, Pourparlers, Paris, Ed. de Minuit, 1990, p. 232).

[2] Bruno Latour évoquait aussi l’intérêt à « utiliser le terme d’origine spinoziste « puissance d’agir » pour traduire le terme d’agency, pour éviter l’horrible « agentivité », et surtout pour détacher agency de l’intentionnalité et de la subjectivité humaine » (Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Paris, La Découverte, 2015). Notre perspective est toutefois différente, notamment à cause des ambiguïtés que peut produire une association avec la référence abstraite et presque spirituelle à « Gaïa ».

[3] Cf. Fredric Jameson, Archéologies du futur. Le désir nommé utopie, Paris, Max Milo, 2007.

[4] « Alain Musset : « l’apocalypse est un phénomène politique, social et économique » », Article 11, 12 décembre 2013, http://www.article11.info/?Alain-Musset-l-apocalypse-est-un

[5] Dr Bloodmoney, Paris, J’ai lu, 2002 (Dr Bloodmoney or How We Got Along After the Bomb, New York, Ace Books, 1965).

[6] Pour une analyse plus développée, voir « Après Armageddon : Système de personnages dans Dr Bloodmoney », in Fredric Jameson, Penser avec la science-fiction, Paris, Max Milo, 2008.

[8] La route, Paris, éditions de l’Olivier, 2008 (The Road, New York, Alfred A. Knopf, 2006).

[9] Paris, Fleuve Noir, 2006.

[10] Sean McMullen, Les âmes dans la grande machine – 1. Le calculeur, Paris, Robert Laffont, 2003 (Souls in the Great Machine, New York, Tor, 1999).

[11] « Post-Apocalyptic Storytelling as Global Society’s Environmental Unconscious », in Luigi Manca and Jean-Marie Kauth (eds), Interdisciplinary Essays on Environment and Culture: One Planet, One Humanity, and the Media, Lanham, Lexington Books, 2015, p. 294.

[12] Paris, J’ai lu, 1987 (The Postman, New York, Bantam Books, 1985).

[13] Paris, Denoël, 1961 (A Canticle for Leibowitz, Philadelphia, Lippincott, 1960).

[14] « Fantastique, science-fiction et résolution individualiste des crises globales dans les séries télévisées étasuniennes de 1990 à nos jours », Magazine de la communication de crise et sensible, n° 21, 2013.