Traduire nos responsabilités planétaires

16 02 2009

 

C’est le titre d’un ouvrage collectif qui vient de paraître aux éditions Bruylant (le titre complet est en fait Traduire nos responsabilités planétaires. Recomposer nos paysages juridiques, 764 pages). Pourquoi ce titre ? Parce que les contributions de l’ouvrage (issues d’un colloque tenu en octobre 2007) se réunissent notamment autour d’une question de plus en plus fondamentale : comment faire émerger une nouvelle éthique pour l’action collective à un moment où les pressions exercées sur la planète paraissent mettre celle-ci en péril ?

 

Dans ce livre, je propose une contribution dans laquelle j’analyse la problématique du « développement durable » comme la systématisation d’une gestion des conséquences des activités humaines. La réalisation d’un « développement durable » est de fait devenue un objectif courant des agendas gouvernementaux. Même si ses conditions de réalisation peuvent être largement discutées, il peut être interprété comme la formulation d’une obligation envers l’avenir et d’une nécessité de révision de la manière de préparer cet avenir. Autrement dit, si la collectivité se rallie à cette logique, cela signifie qu’elle va devoir adapter son état d’esprit général et s’occuper des conséquences de ses actions, y compris celles qui pourraient paraître éloignées dans le temps. Précisément, il s’agit d’éviter les conséquences jugées négatives, notamment celles qui correspondraient à des effets irréversibles. L’objectif de mon texte est donc de saisir la nature de cette reconfiguration qui pourrait s’avérer engagée. Quels en sont les soubassements et les lignes directrices ? À quelles traductions ce mouvement de repositionnement donne-t-il lieu ? Quelle interprétation en donner ? Cette apparente généralisation de l’attention pour les conséquences, portée de manière emblématique par le discours du « développement durable », laisse en effet entrevoir une rationalité gouvernementale en évolution. Elle tend à induire des transformations dans l’appréhension des objets de gouvernement, et ainsi à amener dans ce mouvement des repositionnements des cadres programmatiques à partir desquels s’élaborent les interventions institutionnelles. De ce mouvement paraissent ou pourraient émerger de nouveaux principes d’action et il apparaît donc important d’engager la réflexion pour en cerner les contours et les orientations. Il y a là en effet une autre manifestation d’un processus de gouvernementalisation du changement que j’ai essayé de comprendre dans un travail plus large.

 

Une présentation de l’ensemble de l’ouvrage est disponible sur le site des éditions Bruylant, ainsi qu’une table des matières.

 

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Confirmation de tendance

5 12 2008

Création le 1er décembre dernier d’un Conseil économique pour le développement durable. L’organe, placé auprès du ministre chargé du développement durable, est censé « éclairer, par la confrontation des analyses économiques, l’élaboration et l’évaluation des politiques du ministère en permettant aux services compétents de s’appuyer sur les références scientifiques, les méthodes d’évaluation et les instruments d’intervention publique les plus récents ». Il pourra aussi réaliser « à la demande du ministre chargé du développement durable, des études et recherches concernant les perspectives et les enjeux de ces politiques, du point de vue économique et du développement durable » (Décret n° 2008-1250 du 1er décembre 2008, Art. 2).

Ce genre d’événement, peu visible, apparemment anodin, voire purement technocratique, peut être malgré tout révélateur du centre de gravité vers lequel se déplace le traitement des enjeux environnementaux. Question (faussement) naïve : aurait-on pu imaginer un Conseil sociologique pour le développement durable ou un Conseil géographique pour le développement durable (par exemple) ?

Pour un éclairage plus complet sur l’économisation des enjeux environnementaux et son influence sur la problématique du « développement durable », je renvoie à :

– un article paru dans L’Année de la régulation, n° 8, 2004-2005, et intitulé
« Expertise économique et gestion publique des problèmes environnementaux : mobilisation et utilisation d’un savoir particulier dans un champ de l’univers politico-administratif français ».
=> Télécharger l’article

– l’analyse développée dans Régulation publique et environnement. Questions écologiques, réponses économiques, Paris, L’Harmattan, collection “Logiques politiques”, 2003.
=> Voir une présentation ou un aperçu de l’introduction





Réduisons nos déchets : chiche !

29 11 2008

La « Semaine de la réduction des déchets » se termine. Nouvelle campagne de communication de l’Ademe et nouvelle sollicitation de l’« éco-consommateur ». Ce qui est intéressant et révélateur, c’est de voir comment continuent à être distribuées les responsabilités. Car cette orientation vers des responsabilités essentiellement individuelles, donc sans guère remonter vers l’amont de la chaîne, peut aussi aider à comprendre les difficultés à réduire les masses de déchets ménagers.

Quelques éclairages à partir de quelques productions personnelles :

– « Le réajustement du rôle des populations dans la gestion des déchets ménagers.

Du développement des politiques de collecte sélective à l’hétérorégulation de la sphère domestique »,

article paru dans la Revue Française de Science Politique, Vol. 49, N° 4-5,

août-octobre 1999.

=> Télécharger l’article

– « Une “consommation durable” pour en finir avec le problème des déchets ménagers ? Options institutionnelles, hypocrisies collectives et alternatives sociétales »,
in Les effets du développement durable, sous la direction de Patrick MATAGNE, Paris, L’Harmattan, 2006.
=> Télécharger la contribution ou voir le texte en ligne





Sur les sources et appuis du scepticisme environnemental

19 11 2008

Si les questions d’environnement ont gagné en audience, elles restent un terrain de controverses et de luttes. Mais ce qui est aussi intéressant à noter, c’est que le scepticisme à l’égard de ces questions est aussi devenu un créneau éditorial et médiatique à part entière, avec ses figures toujours prêtes à faire valoir leurs arguments (le lecteur français familier de ces sujets trouvera facilement quelques noms).

Des chercheurs américains ont entrepris de faire une revue de cette littérature dans sa version anglophone, avec un échantillon d’ouvrages publiés sur une durée de 30 ans. Ces chercheurs (Peter J. Jacques, Riley E. Dunlap, Mark Freeman) ont publié récemment le résultat de leur étude (Cf. « The organisation of denial: Conservative think tanks and environmental scepticism », Environmental Politics, vol. 17, n° 3, June 2008, pp. 349-385) et ils ont remarqué que la très grande majorité de ces « sceptiques », tout en étant le plus souvent supposés indépendants par les médias généralistes, avaient en fait un lien plus ou moins direct avec des think tanks conservateurs. Et pourtant, ces critiques engagés ont pu s’afficher comme des analystes impartiaux, censés combattre des résultats scientifiques jugés biaisés, alors que leurs positions faisaient souvent écho à des campagnes financées par des lobbies industriels. Cette tactique a eu des effets repérables dans la structuration des débats sur les questions d’environnement aux Etats-Unis, notamment de manière symptomatique dans le cas du changement climatique.

Ceux qui lisent l’anglais peuvent trouver l’article en accès libre.

A ma connaissance, il n’y a pas encore d’enquête de ce type en France.





Le gouvernement du changement total. Sur la transition au « développement durable » et sa gestion

16 11 2008

 

J’ai soutenu il y a quelques mois un mémoire d’habilitation à diriger les recherches (intitulé Le gouvernement du changement total. Sur la transition au « développement durable » et sa gestion) et je suis en train de le retravailler pour pouvoir le publier sous forme de livre accessible à un public plus large. En attendant cette publication, je vais essayer de présenter progressivement le contenu de cette recherche sur ce blog, sachant que certains résultats et prolongements sont en train de paraître ou sont en évaluation dans des revues académiques (voir la page Publications). L’idée est de mettre ce travail en discussion et de confronter les analyses avec les réactions des lecteurs intéressés.

 

Avant la mise en ligne des premiers éléments, voici le synopsis de ce projet de livre.

 

Le gouvernement du changement total

 Sur la transition au « développement durable » et sa gestion

 

Le « développement durable » est à l’ordre du jour et pèse de plus en plus comme référence apparemment incontournable. Avec lui s’est installé un nouveau grand but qui semble devenu impératif et général : faire changer l’ensemble de la société. Si ce nouvel enjeu collectif est de plus en plus considéré comme majeur, c’est qu’il concerne le devenir de la planète elle-même, soumise à des pressions et des menaces suffisamment nombreuses et graves pour justifier le besoin d’une ferme réaction générale.

 

Beaucoup d’emballage rhétorique entoure encore cette thématique du « développement durable », mais sa circulation a aussi des effets pratiques qui commencent à devenir visibles, notamment dans les activités de gouvernement. Au point même que l’ordre et le fonctionnement institutionnels peuvent paraître à une période de basculement, sous l’effet précisément de transformations, de reconfigurations, d’ajustements qui semblent s’accumuler. C’est donc à un autre stade de la réflexion qu’il faut dorénavant passer pour appréhender plus précisément cette apparente dynamique d’adaptation générale.

 

En prenant pour objet le « développement durable », l’objectif de cette étude est justement de mieux cerner les prolongements, les implications, les incarnations de ce grand but en terme de tâches et d’activités gouvernementales. Pourquoi ? Parce que dans leur adaptation pourrait bien se jouer une profonde mutation. La manière dont est institutionnellement saisie et mise en chantier la transition au « développement durable » peut en effet participer à l’émergence d’une nouvelle configuration historique. L’évolution en jeu touche le cœur des institutions contemporaines, précisément leur rapport au changement et à sa prise en charge collective. De fait, derrière les multiples ajustements et repositionnements qui s’effectuent, semblent prendre forme et s’assembler les pièces d’un nouveau grand dessein commun, qui serait désormais de piloter et gérer un changement profond et général.

 

C’est principalement cet agencement, ses logiques organisatrices et les processus de réarrangement qui lui donnent forme que cette étude propose d’interpréter. Il ne s’agit pas en effet de se contenter d’avancer un cadre de réflexion sur l’ancrage de cette thématique du « développement durable » dans les sphères institutionnelles. Il faut surtout saisir ses modalités de prise en charge et ses effets pratiques, autrement dit examiner attentivement ce que cette dynamique peut induire comme transformations dans l’ordre institutionnel et gouvernemental. Cette étude est donc aussi un moyen d’esquisser une perspective théorique sur et à partir de la manière dont les institutions en place prétendent engager la transition vers un stade « durable » du développement, d’autant que ce processus semble entraîner avec lui une série de repositionnements des modes de gouvernement et de régulation des activités humaines.

 





Questions sur la « décroissance »

1 09 2008

 

« La décroissance soutenable face à la question du « comment ? »

   Une remise en perspective par les processus de transition et leurs

   conditions de réalisation »

 

Communication pour la conférence internationale « Economic degrowth for

ecological sustainability and social equity », Paris, 19 avril 2008.

 

=> Télécharger la contribution

 

Résumé :

 

Dans ses grandes lignes, la thématique de la « décroissance soutenable » a jusqu’à présent surtout consisté à présenter et justifier un nouvel horizon commun permettant aux populations de la planète de sortir de situations actuelles pesant sur la soutenabilité écologiques et les vies humaines. Mais, pour passer d’un état à un autre, aux caractéristiques différentes, il faut une transition. Pour que le projet soit crédible, il devrait donc aussi passer par une étape de réflexion sur la transition qui permettrait d’avancer vers une « décroissance soutenable », et notamment sur la forme de cette transition et ses modalités. De ce point de vue, alors qu’il s’agit de sortir de trajectoires jugées dommageables, les propositions sur la « décroissance » souffrent de n’être pas véritablement articulées à une théorie du changement. Celle-ci apparaît pourtant essentielle pour pouvoir penser les conditions sous lesquelles ce genre de vaste projet peut s’appliquer. En guise de base de départ, cette contribution suggère trois axes de réflexion qui s’avèrent déterminants parce qu’ils correspondent aussi à des champs de confrontation face au monde actuel, à savoir : le rapport aux valeurs dominantes, qui joue fortement sur les conditions de diffusion et d’acceptation des idées ; les possibilités de généralisation des pratiques et de capitalisation des expériences ; et les possibilités de renversement des contraintes structurelles grâce à la coordination et à la mise en réseau des initiatives existantes.

 

Une version légèrement remaniée du texte a été publiée sous forme d’article dans la revue Mouvements, n° 59, juillet-septembre 2009. Elle est téléchargeable sur le portail cairn pour ceux qui y ont accès ou récupérable ici dans une version qui avait été mise en ligne avant la publication au format papier.