Penser le futur d’une démocratie sans croissance

2 03 2015

Le billet qui suit (et qui devrait être complété par d’autres par la suite) est aussi paru sur le site nonfiction.fr dans la rubrique « Actualité des idées ». Le texte a été repris avec un titre différent sur slate.fr.

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Lors du prochain congrès de l’Association Française de Science Politique (AFSP) en juin à Aix-en-Provence aura lieu une « section thématique » intitulée « Démocratie sans croissance : théories, institutions et pratiques » (et à laquelle je participerai). Rares sont effectivement les occasions de réfléchir aux implications qu’une absence de « croissance économique » peut avoir sur la démocratie et son fonctionnement.

Question dérangeante ? De fait, elle n’apparaît posée que dans une littérature très réduite (voir par exemple Peter A. Victor, Managing Without Growth: Slower by Design, Not Disaster, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2008), et lorsqu’elle l’est, de manière souvent marginale. Que la « croissance » puisse ne pas revenir dans les pays industrialisés ou qu’elle puisse être considérée comme une lubie dépassée, voilà des idées qui défient encore majoritairement l’imagination… Mais pas forcément dans la fiction, qui permet de faire fonctionner ce type d’hypothèse et de tester comment une société peut malgré tout tenir.

Pour des raisons multiples, cette absence de « croissance » peut être subie ou souhaitée (ou alors la question finit par ne plus faire sens, sous l’effet d’une inattention ou d’un délaissement progressif et plus ou moins conscient). Évidemment, on peut prendre le sujet classiquement par la théorie politique (en étudiant par exemple des courants comme ceux de la décroissance, de l’écosocialisme, du convivialisme, etc.), mais il peut être intéressant de compléter en explorant d’autres voies. La science-fiction offre un matériau qui peut avoir autant de légitimité que d’autres formes de spéculation en théorie politique (« contrat social », « voile d’ignorance », etc.). Elle permet d’expérimenter sans craindre les risques de l’expérience sociale qui tourne mal. Ses constructions narratives peuvent de la sorte aider à renouveler l’appréhension d’enjeux éthiques et politiques, en introduisant des hypothèses plus ou moins audacieuses, en déplaçant et repoussant plus loin les frontières du pensable[1]. Ce qui rapproche d’un type de mérite que Fredric Jameson, en l’inscrivant presque dans le registre de la révélation, accorde au « genre utopique » : « sa vocation profonde est de faire percevoir, sur un mode local et déterminé, avec une plénitude de détails concrets, notre incapacité constitutionnelle à imaginer l’Utopie : ce qui n’est pas dû à un échec de l’imagination individuelle, mais résulte au contraire de la clôture systémique, culturelle et idéologique qui nous retient tous prisonniers »[2]. L’imagination qui prend le futur pour support peut ainsi fournir des ressources pour en quelque sorte tester des modes d’organisation socio-politique inédits ou décalés.

Comme la « croissance économique » fait presque figure de modèle civilisationnel, il peut paraître en revanche difficile de trouver dans l’imaginaire fictionnel d’autres schémas que celui d’un effondrement généralisé, où les individus seraient amenés à survivre dans des environnements redevenus hostiles et propices au retour des comportements les plus barbares. Même si le stock est plus réduit, il est quand même possible de trouver des descriptions moins apocalyptiques. Pour jouer sur les contrastes dans les formes imaginables de démocratie sans croissance, en voici deux représentations très différentes dans leurs cadres et leurs postulats de départ, en l’occurrence une version « low tech » et une version « high tech » qui permettent de mettre en scène des modes d’organisation collective plutôt éloignés de ceux qui nous paraissent familiers.

EcotopiaLa première est Écotopie de l’Américain Ernest Callenbach[3]. Le livre prend la forme d’un récit de voyage dans une société présentée comme différente et originale. En l’occurrence, c’est un journaliste de New York qui part en reportage dans une partie de la côte ouest des États-Unis (les États de Washington, de l’Oregon et la moitié nord de la Californie) qui a fait sécession presque une vingtaine d’années auparavant (en 1980). Ses articles et son journal personnel permettent de présenter l’expérience réalisée et ses avantages. Cette société privilégie les formes d’organisation autogestionnaires, décentralisées (mais il reste un gouvernement central), les technologies maîtrisables (comme le recours aux énergies renouvelables), les liens communautaires, l’équilibre avec le reste du vivant. Le travail y est fortement réduit (20 heures par semaine), la créativité individuelle encouragée. La taille des villes est limitée, ce qui permet de réduire certains besoins de transports. Si des voitures sont encore présentes, elles sont en fait électriques, celles à essence ayant été interdites. Les biens produits sont censés être facilement réparables, et pour ce qui ne l’est pas ou qui ne peut pas être réutilisé, le recyclage est la règle.

On notera que les habitants ont dû faire le choix de la sécession (non sans difficultés) pour atteindre leurs idéaux. À l’inverse de leur grand voisin américain, les préoccupations collectives ne s’expriment plus en termes de « croissance », mais en termes de qualité de vie et d’équilibre dans les relations avec la nature. L’« état stationnaire », pour parler comme l’économiste Herman Daly, n’est pas perçu comme un modèle répulsif, mais est au contraire recherché et semble atteint. Sur le plan institutionnel, les décisions sont prises le plus possible sur une base locale. Le gouvernement national n’intervient que pour des décisions qui doivent être prises à un niveau plus élevé. Les habitants sont décrits comme étant enclins à participer aux affaires collectives.

Ecotopia EmergingErnest Callenbach a fait l’effort d’essayer de préciser certains éléments du processus qui a permis la formation d’Ecotopia. Il le fait dans un autre livre moins souvent évoqué, Ecotopia Emerging (Berkeley, Banyan Tree Books, 1981), sous la forme de récits de vie permettant conjointement de présenter l’évolution du contexte avant la sécession. Parmi les personnes dont il décrit l’existence et le parcours, il y a ainsi Vera Allwen, qui deviendra la présidente du nouveau pays. Déçue par les pratiques des milieux politiciens, cette sénatrice démocrate de l’Etat de Californie va constituer un groupe qui va devenir un parti, le Parti Survivaliste. Ce parti, affichant par son nom le souhait de permettre à l’espèce humaine de survivre sans détruire la planète, finira lui-même par devenir la principale force politique dans le Washington, l’Oregon et le Nord de la Californie. En suivant les mobilisations, ce second roman essaye ainsi de montrer les changements d’attitudes à l’égard des fonctionnements économiques et politiques et la recherche progressive de relations plus harmonieuses avec les autres et l’environnement.

La technique, mais sous une forme plus facilement appropriable, va en fait pour partie venir au secours du projet. L’application d’avancées dans la technologie des cellules photovoltaïques va permettre aux États d’Ecotopia de s’acheminer vers l’indépendance énergétique. À l’image du modèle social privilégié, la production d’énergie peut ainsi y être elle-même locale et largement décentralisée.

Ecotopia garde évidemment les traces de l’époque de sa rédaction. Le livre a été écrit avant le décollage et l’accélération de la globalisation économique, avant donc que les territoires ne se retrouvent enserrés dans des réseaux qui les dépassent et qui peuvent par conséquent paraître limiter certaines marges d’action. D’un point de vue sociologique, le choix d’une partie de la côte ouest des États-Unis paraît effectivement plus réaliste que pour d’autres États comme le Texas, pétrolier et plus conservateur, ou ceux de la « Rust Belt ».

Le deuxième exemple envisageable est celui de la série de romans et de nouvelles de l’écrivain écossais Iain M. Banks, qui prend pour arrière-plan et cadre une grande civilisation galactique qu’il a appelé la Culture. C’est une civilisation hyper-avancée, expansive mais bienveillante, puisqu’elle a la prétention d’amener d’autres civilisations plus grossières vers des formes plus éclairées (ce qui va servir de ressort narratif à la plupart des romans). Son degré de développement technologique a permis de faire disparaître toutes les raretés matérielles. Dans la Culture, les problèmes de sécurité existentielle ne se posent plus. La Culture est l’horizon hypothétique d’une humanité libérée des contraintes matérielles et pouvant se consacrer sans honte à un hédonisme généralisé (ou en tout cas sans obligation de travailler). Elle a toutefois atteint ce stade par un fort investissement dans la technique. Une large part des activités productives y est automatisée en recourant à des machines n’ayant pas de conscience (à la différence d’autres plus évoluées et pouvant dépasser l’intelligence humaine, qui jouent un rôle majeur dans l’organisation de cette vaste civilisation[4]). Bref, la Culture n’a plus à se préoccuper d’une quelconque « croissance », parce qu’elle est potentiellement dans l’abondance, ou elle en a en tout cas les moyens.

Telle qu’Iain M. Banks la présente, cette émancipation du règne de la nécessité reste reliée à une forme de conscience écologique (si tant est que le terme puisse valoir pour l’espace dans son ensemble), où préoccupations éthiques et esthétiques se mêleraient dans une recherche conjointe de la bonté et de la beauté. Pour tout ce qu’elle a besoin de construire, la Culture a pu sortir d’une logique extractiviste, assimilant les planètes à des réservoirs de ressources à exploiter. Les orbitales, ces gigantesques habitats sur lesquels vivent les habitants de la Culture, sont construites à partir de débris traînant dans l’espace (débris de comètes, d’astéroïdes, etc.). Évidemment, il est plus facile de partager des ressources lorsqu’elles sont illimitées, puisque la Culture a atteint un niveau technologique qui lui permet de manipuler la matière elle-même. Et, dans cette organisation collective sans véritable gouvernement, beaucoup repose sur ces intelligences artificielles qui finissent par gérer les multiples aspects des existences.

Banks - L'essence de l'artComme modèle politique, la Culture semble proposer celui d’une démocratie directe à une échelle galactique. Il n’y a pas d’autorité centrale pour les mondes qui en font partie. En principe, ses membres ont au moins le temps de se consacrer aux affaires collectives : ils peuvent se désintéresser de la production des biens puisqu’elle est, rappelons-le, entièrement automatisée. Cette automatisation de tous les processus productifs a libéré du labeur obligatoire et a fait oublier la question de l’emploi (ce qui ne veut pas dire la disparition complète d’activités qui peuvent être assimilées à un travail). Les multiples échanges nécessaires à la gestion des affaires collectives peuvent se faire de manière « virtuelle », par l’intermédiaire de l’« infocosme » (« dataverse » en version originale) que les individus équipés peuvent interroger grâce à leur « lacis neural ». Les décisions complexes paraissent ainsi accessibles, même si la tendance, pour se décharger des contraintes, peut être de les confier aux omniprésentes intelligences artificielles. Dans le schéma esquissé, ces dernières ne sont pas censées pour autant avoir le monopole de la parole publique légitime et la logique n’est d’ailleurs plus représentative. Dans la Culture, une personne aspirant au pouvoir et prétendant savoir ce qui est bon pour des millions d’autres serait facilement suspectée d’avoir un comportement pathologique. Ce type de personne ne susciterait de toute manière que moquerie et condescendance de la part des Mentaux, les plus puissantes des intelligences artificielles.

Iain M. Banks est resté très allusif sur le processus, dans ses dimensions technologiques ou politiques, qui a permis la constitution de la Culture. Dans certains récits, il apparaît en tout cas antérieur aux quelques millénaires de civilisation terrestre, dont les penchants (auto)destructeurs, tout au long de son histoire, ont d’ailleurs plutôt été une source de consternation lorsqu’un contact a été envisagé.

Bien sûr, de telles options fictionnelles peuvent paraître fort éloignées des possibilités réelles. Cependant, pour ne pas se contenter de signaler l’entrée dans une nouvelle époque (l’anthropocène), mais aussi en appréhender les implications et penser les évolutions conjointes des systèmes économiques et politiques, toutes les ressources peuvent être bonnes à prendre s’il s’agit de stimuler la réflexion[5]. Et des regards sur des futurs imaginés, même sous forme de fictions, méritent d’y figurer en bonne place.

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[1] Voir Yannick Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n° 40, novembre 2010, pp. 97-113, URL : www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-4-page-97.htm et Yannick Rumpala, « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains : la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15 (« Philosophie/littérature : savoirs, textes et pratiques »), 2015, URL : http://methodos.revues.org/4178.

[2] « Progrès contre utopie ou Peut-on imaginer le futur ? », in Penser avec la science-fiction, Tome 2 de Archéologies du futur. Le désir nommé utopie, Paris, Max Milo, 2008, p. 21.

[3] Paris, Stock, 1978 ; Ecotopia, Berkeley, Banyan Tree Books, 1975.

[4] Pour une présentation un peu plus développée, voir Yannick Rumpala, « Quelques notes (techno-politiques) sur les Mentaux de la Culture », http://www.actusf.com/spip/Quelques-notes-techno-politiques.html

[5] Voir aussi Yannick Rumpala, « Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène… », postface à Sept secondes pour devenir un aigle, recueil de nouvelles de Thomas Day (Grand Prix de l’Imaginaire 2014), Saint-Mammès, Éditions du Bélial, septembre 2013, pp. 313-328. Disponible en ligne : http://blog.belial.fr/post/2013/10/07/Et-la-science-fiction-entra-elle-aussi-dans-l-anthropocene





Rappelé par la Culture

9 07 2013

L’interview qui suit est parue sur le site actusf.com. Elle fait suite à la disparition du romancier écossais Iain Banks et, au-delà de l’hommage posthume, propose en quelque sorte une courte introduction à son œuvre en science-fiction. Une manière également de montrer comment la réflexion académique et la pensée politique peuvent être stimulées et nourries par des œuvres littéraires marquantes.

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Actusf : Qu’est-ce qui pour vous caractérise l’écriture de Iain Banks ? Et qu’est-ce qui vous intéressait chez lui ?

Je n’ai lu que Iain M. Banks, donc l’auteur de science-fiction, et pas l’auteur de littérature plus générale (puisque le M servait à marquer la distinction). J’y suis venu à un moment où je cherchais une plus grande densité d’idées dans la littérature de science-fiction. Je suis un enseignant en science politique et la dimension politique m’intéresse forcément dans cette littérature. Et de ce point de vue, l’univers imaginé par Iain M. Banks, outre le plaisir de lecture, s’avère plutôt stimulant. Ses écrits sont une espèce d’îlot dans un genre et un imaginaire qui semblaient être devenus majoritairement pessimistes. Avec en plus chez lui une touche d’ironie et une certaine capacité de recul dans la manière de traiter les thèmes de ses livres.
J’avais pris son œuvre comme un moyen de réfléchir à un enjeu qui me semblait insuffisamment travaillé : celui de la place croissante de machines de plus en plus évoluées dans ce qu’est devenu notre monde, à savoir un monde largement technologisé, numérisé, automatisé. Mais s’agissant des implications, l’originalité d’Iain M. Banks paraissait être de les avoir déroulées de manière plutôt optimiste, en en faisant autre chose que la énième dystopie d’une domination ou d’un asservissement par les machines.
D’où un article que j’avais écrit à partir de ses différents textes sur la Culture et qui tentait un petit exercice de pensée politique, ou de théorie politique comme on dit aussi chez mes collègues (Cf. « Artificial intelligences and political organization: an exploration based on the science fiction work of Iain M. Banks », Technology in Society, vol. 34, n° 1, 2012).


Parlons de la Culture, qui est son œuvre maîtresse. Qu’est-ce que ce cycle ? Et pourquoi est-il intéressant ?

La Culture est la grande civilisation galactique qui sert d’arrière-plan, de cadre à une série de romans et de nouvelles et à laquelle il était apparemment beaucoup attaché. C’est une civilisation hyper-avancée, expansive mais bienveillante, puisqu’elle a la prétention d’amener d’autres civilisations plus grossières vers des formes plus éclairées. Vue de notre époque, on peut se demander si une civilisation, même dans un futur très lointain, pourrait connaître un stade encore plus évolué. Par comparaison, la Culture semble avoir dépassé une bonne part des problèmes dont souffre l’humanité d’aujourd’hui. Son avancée technologique a fait disparaître toutes les raretés matérielles et permet des existences vouées à l’hédonisme. Grâce au travail des machines, l’exploitation des humains n’a plus lieu d’être. Les inégalités et les discriminations sont absentes des relations entre toutes les espèces présentes en son sein : humains, non-humains, machines intelligentes…
Chez Iain M. Banks, dans sa série sur la Culture, l’imaginaire technique se combine ainsi avec un imaginaire politique, dans une formulation qui s’écarte du pessimisme. C’est pour cela que j’avais parlé de « techno-politique » en essayant d’y spécifier quelques traits relativement originaux.


Pourquoi ce cycle a renouvelé le space opera ? Quelle est sa place dans la science fiction ?

L’étiquette space opera est probablement réductrice. Les intrigues ne se réduisent pas à de l’aventure spatiale. Un des romans, Inversions, décrit par exemple un monde sortant de la féodalité, où l’esprit attentif pourra repérer les tentatives d’interventions de la Culture, mais sans que celle-ci soit formellement mentionnée.
InversionsUne des forces de Iain M. Banks a été d’avoir réussi à mettre ensemble une diversité de thèmes présents dans la science-fiction et de les avoir tissés dans la vision d’une forme très évoluée de civilisation. Dans leurs bases, les romans et nouvelles de la Culture s’articulent autour d’enjeux de géopolitique à l’échelle galactique. De l’astropolitique donc, pourrait-on dire aussi, avec tous les dilemmes, toutes les ruses et tous les coups tordus possibles à cette échelle. Le degré d’avancement très poussé de la civilisation mise en scène permet d’ajouter des subtilités, pour partie déjà explorées dans d’autres veines : la modification des corps, le prolongement de la vie jusqu’à la quasi-immortalité, la possibilité de régulation des humeurs par toutes sortes de drogues, les univers virtuels, etc.


Quels en sont les épisodes les plus importants selon vous ?

Je suis rentré dans la Culture par L’homme des jeux et, rétrospectivement, je crois que c’est le meilleur choix. Du point de vue politique, le livre, le deuxième dans l’univers de la Culture, offre une hypothèse amusante : celle du jeu comme modalité de sélection et de constitution d’une élite dirigeante. C’est même pour cette raison que des intelligences artificielles de la Culture vont chercher à manipuler un joueur mercenaire pour essayer de prendre la direction d’un empire brutal dont l’organisation politique est régie par le jeu.
C’est d’ailleurs souvent le principe de ces romans. Les protagonistes utilisés ou employés par la Culture pour ses missions plus ou moins régulières (de l’espionnage à la diplomatie, en passant par les différentes formes possibles de manipulation) proviennent souvent de ses marges, ce qui permet d’en donner des visions contrastées, de montrer les critiques et les méfiances qu’elle peut subir, d’expliquer les inimitiés qu’elle rencontre. Chaque roman est en quelque sorte une manière de voir ce qui se passe aux frontières de la Culture et d’en percevoir les fragilités, derrière son apparence d’idéal.
On peut bien sûr lire les livres de la série dans n’importe quel ordre. L’édition du roman Trames en français est du reste intéressante pour l’article à vocation explicative qui est repris à la fin, en appendice, et qui permet une présentation d’ensemble de la Culture et de ses principaux traits (langue, organisation, etc.).


Comment la Culture est-il construite politiquement parlant ?

On pourrait créditer Iain M. Banks d’une innovation dans la typologie des régimes politiques. Avec la Culture, il a inventé ce qu’on pourrait appeler l’anarchie assistée par ordinateur. À ceux qui douteraient qu’une collectivité anarchiste puisse fonctionner, il offre ainsi une réponse. Avec certes la technique et une trajectoire particulière d’évolution machinique comme forme d’appuis.
Dans la Culture, les intelligences artificielles ont en effet un rôle central et incontournable. Elles peuvent d’ailleurs prendre un grand nombre de formes, pas forcément d’apparence humanoïde. Elles peuvent être dans l’infrastructure matérielle, comme dans les orbitales. Elles peuvent être des vaisseaux spatiaux. Elles peuvent être aussi des drones de taille humaine et ayant leur caractère propre. Avec des intelligences artificielles présentes partout, les modalités de décision collective ne peuvent plus être les mêmes que celles où n’interviennent que des humains. Dont on peut d’ailleurs se demander, en lisant l’auteur, s’ils participent encore vraiment aux décisions les plus importantes ou les plus stratégiques.
En tout cas, du point de vue de l’organisation politique et par rapport à la résonance anarchisante, le schéma paraît relativement original. J’aurais d’ailleurs bien aimé savoir plus précisément quelles ont pu être ses sources d’inspiration politiques et s’il avait lu des auteurs de référence. Trop tard malheureusement… (PS : quelques indices, néanmoins, sur le blog de son ami Ken MacLeod)


Y a-t-il une recherche de l’Utopie chez Banks ?

Je ne pense pas qu’on puisse le dire de cette manière, ou qu’utopie soit le bon terme. Il n’y a en tout cas chez lui pas de prétention à proposer un modèle. Ce serait plus l’esquisse d’un horizon, qui peut certes attirer par l’idéal qu’il peut représenter. À quoi peut ressembler une civilisation où l’automatisation est massive, mais où l’humain ne devient pas pour autant obsolète ? Où la machine devient libératrice, en déchargeant des tâches les plus ingrates mais en permettant aussi à la collectivité de profiter des gains ainsi assurés ? Mais du point de vue des humains, une société est-elle encore désirable si leur libre arbitre est quelque peu influencé et orienté par des entités qui peuvent s’estimer supérieures ?
Une forme de guerreDifficile également de parler d’utopie, parce que la Culture n’est pas sans ambiguïtés. Elle est une civilisation pacifique, mais qui est prête à se défendre si besoin, n’hésitant pas à recourir à la force si elle est la dernière option envisageable. Même bienveillant, l’interventionnisme forcené de la Culture peut aussi finir par ressembler à un impérialisme. À quelles conditions peut-elle continuer sans trahir ses idéaux et ses valeurs ? Ou alors avec quelles concessions et quelles justifications ?


Quels sont les autres romans les plus marquants ?

Les auteurs qui réussissent à faire une carrière littéraire dans différents genres ne sont pas les plus fréquents. Iain Banks avait commencé en dehors de la science-fiction, avec Le seigneur des guêpes. Il a fait des incursions dans d’autres genres, par exemple le roman policier avec Un homme de glace. En écossais non dénué d’opportunisme, il a même consacré un livre au whisky, sous la forme d’un voyage à la rencontre de ses lieux de production.
Ce sera d’ailleurs une question intéressante de suivre ce qui restera de son œuvre au fil des années : seulement la partie sur la Culture (sachant que d’autres de ses écrits en science-fiction se situaient en dehors de cet univers) ? J’aurais presque tendance à faire ce pari, compte tenu des accroches qu’il a su lui associer.


Vous avez signé un article sur Actusf sur les Mentaux de la Culture. Y a-t-il d’autres axes de recherches à explorer dans son œuvre ?

Comme je l’expliquais, l’angle que j’avais adopté était plutôt politique, ou philosophico-politique. Mais on pourrait aussi reprendre le thème du rôle des intelligences artificielles sous l’angle de l’éthique, où des réflexions intéressantes sont d’ailleurs en train de se développer sur le rapport aux machines et sur ce qui peut leur être délégué : tuer par exemple, de manière plus ou moins autonome, si on se réfère à la tendance montante à l’usage de drones sur des terrains qui ne sont plus strictement militaires. Ou gérer des infrastructures, comme des immeubles par exemple, en orientant les comportements de leurs habitants, par d’habiles régulations techniques, sans qu’ils s’en rendent forcément compte. Comme sur les orbitales de la Culture donc, d’une certaine manière.
Il y a bien sûr aussi les réflexions sur les formes de conscience que pourraient éventuellement développer des machines très évoluées. Dans la Culture, il est aussi « naturel » de discuter avec une machine dotée d’une intelligence artificielle qu’avec un humain. Tuer une intelligence artificielle est assimilé à un meurtre.
D’autres principes ou valeurs de la Culture peuvent être aussi tentants à explorer comme hypothèses philosophiques. La réalisation de principes hédonistes signifie-t-elle une émancipation du travail ? Nécessairement ? Par exemple, les vaisseaux de la Culture pourraient très bien se passer d’humains pour leur fonctionnement, mais certains gardent pourtant un équipage, humains et machines y trouvant finalement chacun un intérêt ou une manière d’animer une longue existence.
Les capacités biologiques offertes avec un tel avancement technologique pourraient amener encore d’autres questions. Par exemple dans la lignée de celles sur la « post-humanité » pour ce qui touche à la modification des corps. Que devient la « nature » humaine s’il est possible de changer plusieurs fois de sexe au cours de sa vie, comme cela se fait couramment dans la Culture ? Certains, les esprits les plus ouverts à ce type d’expérience, pourraient y discerner une manière de prendre conscience de la condition de l’autre sexe, et peut-être verra-t-on cette hypothèse essentiellement littéraire rapprochée de certaines réflexions dans les gender studies, celles sur la façon dont les questions de sexualité sont travaillées par les évolutions culturelles et même techniques.
On aurait pu prendre d’autres idées proposées au fil des romans d’Iain M. Banks… Mais, comme toujours avec les auteurs qui paraissent mourir trop tôt, on en est réduit à regretter que tout un réservoir d’imagination ait ainsi disparu prématurément.





La Culture est orpheline, mais une part d’utopie restera…

9 06 2013

Triste nouvelle que d’apprendre le décès d’un auteur apprécié.

Iain (M.) Banks avait récemment annoncé un cancer en phase terminale et la fin sera malheureusement arrivée rapidement.

Restera une œuvre puissante et inspiratrice. Une des rares parcelles d’utopie dans une science-fiction qui semblait être devenue majoritairement pessimiste. Une œuvre stimulante, pas seulement au plan littéraire, et que j’avais effectivement prise comme un moyen de réfléchir à un enjeu qui me semblait insuffisamment travaillé : celui de la place croissante de machines de plus en plus évoluées dans ce qu’est devenu notre monde, à savoir un monde largement technologisé, numérisé, automatisé.

Il avait imaginé la Culture, une civilisation galactique hyper-avancée, expansive mais bienveillante, et, puisque les créations littéraires peuvent survivre à leurs auteurs, l’exploration de cet univers subtil pourra au moins se poursuivre… Besoin de guides ? Facile : suivez par exemple les Mentaux ! Mais à la manière de Banks : avec une nuance d’ironie et en étant conscients de ce que vous leur déléguez…





Quelques notes (techno-politiques) sur les Mentaux de la « Culture »

8 02 2012

Le texte qui suit vient de paraître sur le site actusf.com. Il fait partie d’un petit dossier consacré à Iain M. Banks, à l’occasion de la parution récente en deux tomes d’Enfers Virtuels (dans la collection « Ailleurs & Demain » des éditions Robert Laffont,), son dernier roman dans sa série de la « Culture ». En voici donc une exploration guidée et un prétexte à réflexion sur un versant plus philosophique et politique.

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      Une vaste société plutôt libertaire, sans gouvernement, mais administrée grâce à des machines intelligentes. Voilà sommairement comment on pourrait résumer le modèle politique de la Culture, cette civilisation galactique, puissante et expansionniste, imaginée par l’écrivain écossais Iain M. Banks. On pourrait se contenter de prendre la Culture comme un simple arrière-plan narratif, une espèce de décor raffiné,  dans une œuvre littéraire qui a permis à Iain M. Banks de figurer parmi les auteurs majeurs ayant contribué à renouveler le genre du « space opera ». Mais, comme le riche univers ainsi créé fait se rejoindre imaginaire technique et imaginaire politique, il peut être aussi intéressant de le considérer comme une source d’inspiration, voire comme un point de départ pour des explorations plus philosophico-politiques.

Dans cette série de romans, la civilisation mise en scène, extrêmement avancée technologiquement, s’est étendue dans la galaxie en étant basée sur des principes qu’on pourrait qualifier, avec nos catégories politiques modernes, d’anarchistes. La Culture est un vaste rassemblement d’espèces humanoïdes dans lequel les problèmes de pénurie sont dépassés et le pouvoir paraît presque dissous. Dans cette civilisation plurimillénaire, ce sont des intelligences artificielles (« Minds » ou « Mentaux » dans les traductions françaises) qui assument les tâches de gestion des affaires collectives, libérant ainsi la masse des individus pour des activités plus spirituelles ou ludiques. Le type d’organisation collective décrit par Iain M. Banks dans ses romans (1) tient pour une large part grâce à l’appui bienveillant de ces intelligences artificielles. Dans le modèle civilisationnel de la Culture, certaines séparations ontologiques ont disparu, puisque ces entités se comportent et sont traitées comme des personnes. Vaisseaux et stations spatiales ont leurs propres « Mentaux » qui  formulent  leurs  propres  choix.  D’une certaine manière,  ces machines « conscientes », « sensibles », dépassant les humains en intelligence, « sont » ces engins spatiaux. Elles sont l’infrastructure pensante de la Culture, qu’elles contrôlent d’ailleurs plus qu’elles ne l’habitent.

Si l’on suit la vision de Iain M. Banks, le développement et la présence généralisée de ces intelligences artificielles ont bouleversé le fonctionnement politique, et même la conception du politique. Ce serait une application très particulière des principes anarchistes. L’auteur a en effet créé un monde organisé dans lequel, grâce aux intelligences artificielles et à l’insouciance énergétique et matérielle, le projet de remplacement du gouvernement des hommes par l’administration des choses a été réalisé. Dans ce modèle, il n’y aurait plus vraiment de choix politiques à faire. Les décisions délicates engendrées par des problèmes d’allocation des ressources n’auraient plus lieu d’être, ou au pire pourraient-elles être résolues par des puissances de calcul phénoménales. Les dérives dans l’usage du pouvoir ne seraient plus tellement à craindre, puisque celui-ci se trouverait en quelque sorte octroyé à ces intelligences artificielles qui, constitutivement, auraient dépassé ces enjeux (ou en tout cas pour qui ce type de tentations ne ferait guère sens).

Dans l’œuvre de Iain M. Banks, ces éléments ne relèvent pas du simple décor de science-fiction : ils jouent un rôle important et intime dans les récits. Au-delà de l’analyse littéraire, ils peuvent être exploités comme une base de questionnement (2) sur les possibilités de régulation « sociale » sans intervention humaine directe, ou plus précisément avec la médiation de machines évoluant vers une forme d’intelligence artificielle. Quelles tâches peuvent être confiées à des machines qui ne sont plus de simples automates ? Ces tâches peuvent-elles interférer avec d’autres relevant des choix collectifs humains ? Quelles implications cela a-t-il dans la gestion d’affaires qui sont collectives ? Que reste-t-il du politique quand il devient dépendant de machines de plus en plus évoluées ? L’idée dans ce petit commentaire n’est pas d’évoquer toutes les particularités subtiles de la Culture, mais de se concentrer sur une dimension spécifique, celle précisément qui dessine une techno-politique, même si la fusion ainsi réalisée ne prétendait pas forcément sortir du registre fictionnel.

Société ouverte et abondance automatisée

Quelques précisions quand même sur la Culture elle-même, pour ceux qui ne l’auraient encore jamais visitée. Telle que Iain M. Banks la met en scène, c’est une civilisation, pas un empire. Rien, dans ce qui anime ses membres, ne ressemble à une quelconque ambition d’exercer une autorité ou une souveraineté sur les espaces galactiques où elle est présente. Ce qui ne veut pas dire qu’elle s’en désintéresse. Au contraire. Les romans de la série sont des épisodes où la Culture se retrouve en relation avec d’autres civilisations, avec l’enjeu notamment de défendre ou de promouvoir son modèle, de la manière la plus pacifique possible. Elle le fait le plus souvent en s’efforçant de ne pas apparaître directement, et en confiant donc la tâche à des branches spécialisées (« Contact » pour les aspects diplomatiques et « Circonstances spéciales » pour l’espionnage et les opérations clandestines), dont les agents sont réputés être suffisamment discrets et efficaces.

La Culture est une civilisation sûre de ses valeurs et le plus souvent confiante en ses capacités. Elle a des raisons de le croire, car elle a atteint un niveau d’évolution technique qui lui assure les facteurs essentiels à son maintien et à son expansion. Sur le plan matériel, elle a acquis une capacité à produire matière et énergie sans restriction (mais Iain M. Banks ne donne pas de détails sur cet apanage). En plus, et c’est ce qui va nous intéresser davantage, elle bénéficie de l’appui d’intelligences artificielles de diverses formes, de celles qui peuvent gérer de gigantesques habitats spatiaux artificiels (les « orbitales », dont la taille peut aller jusqu’à quelques millions de kilomètres de diamètre), jusqu’aux « drones », plus proches de la figure classique du robot. À première vue, la Culture pourrait être une incarnation de l’espoir formulé par ceux qui croient à la convergence technologique et aux retombées des nanosciences. Elle semble avoir atteint un stade permettant « l’interaction pacifique et mutuellement profitable entre les humains et les machines intelligentes, la disparition complète des obstacles à la communication généralisée, en particulier ceux qui résultent de la diversité des langues, l’accès à des sources d’énergie inépuisables » (3).

La description de Iain M. Banks va cependant plus loin que l’interaction. Ces machines intelligentes, dotées de personnalités distinctes, qu’il appelle les « Mentaux » pour les plus évoluées, sont devenues collectivement l’infrastructure administrative de cette civilisation, et leurs capacités sont telles qu’il ne semble plus y avoir de raison de ne pas se reposer sur elles pour assurer le bien-être général. Cette omniprésence semble avoir rendu superflues des institutions qui paraîtraient communes aux humains que nous sommes. La Culture n’est pas sans règles, mais celles-ci ne s’apparentent pas à des lois écrites, a fortiori élaborées par un organe législatif. Son fonctionnement ne repose pas sur des institutions correspondant à ce que nous appellerions un gouvernement. Le degré d’avancement technique semble avoir permis d’automatiser les fonctions de base à partir desquelles une société peut se perpétuer, les fonctions les plus élaborées étant reportées sur les « Mentaux » (par exemple comme « Moyeux » pour ceux gérant les anneaux spatiaux des « orbitales »). Pour les humanoïdes intégrés à la Culture, plus besoin de travailler, puisque les tâches ingrates peuvent être confiées à des machines moins évoluées et sans conscience. L’argent n’est plus utile puisque les raretés matérielles ont disparu.

L’anarchie assistée par ordinateur

Iain M. Banks élimine ainsi un bon nombre de facteurs produisant de la domination. Comme il l’explique lui-même dans une longue note complémentaire : « En gros, au sein de la Culture, rien ni personne n’est exploité. Il s’agit fondamentalement d’une société automatisée au niveau des processus manufacturiers, où l’intervention humaine se résume à une occupation impossible à distinguer du jeu ou du hobby. Les machines n’y sont pas exploitées non plus ; l’idée ici est que toutes les tâches peuvent être automatisées de telle manière qu’elles puissent être exécutées par des machines maintenues bien au-dessous de la conscience potentielle ; ainsi, ce qui à nos yeux serait un ordinateur d’une complexité stupéfiante chargé de la gestion d’une usine ne serait guère pour les IAs de la Culture qu’une calculatrice un peu améliorée, pas plus exploitée que l’insecte pollinisant l’arbre fruitier dont l’homme va ensuite manger le fruit » (4).

Humains et machines se mêlent ainsi dans un collectif qui semble fonctionner sur des bases égalitaires, dans un respect mutuel. La présence de machines évoluées dans l’environnement courant relève de l’évidence pour les humanoïdes qui les côtoient. Dans la Culture, l’intelligence artificielle n’est pas un objet qu’on utilise ; c’est un compagnon, un partenaire, un conseiller, un confident même parfois, voire un surveillant permanent sous la forme d’un « drone punitif » en cas de condamnation pour meurtre (5). Sous sa forme la plus évoluée, l’objet technique est personnifié, et sa technicité disparaît presque (les drones et les vaisseaux ont même un nom personnel), de même d’ailleurs que semblent disparaître ceux qui auraient pu appréhender cette technicité, à savoir les scientifiques, techniciens et autres détenteurs de connaissances plus ou moins technologiques. Et donc, sauf cas où leur destruction devient un moment de révélation (ou un peu avant, comme au tout début d’Une forme de guerre), le lecteur ne sait pas comment les artefacts techniques opèrent et se trouve en définitive presque face à une espèce de prodige technologique. Comme le fait remarquer Christopher Palmer : « Lorsque la technologie fonctionne « normalement », ses modes opératoires sont dissimulés, aisés, et comme s’ils étaient magiques — une exagération de l’expérience quotidienne de la technologie, mais, dans ce contexte de capacités immenses, une exagération révélatrice. En outre, Banks a imaginé une société future d’une portée technologique presque utopique, mais une société qui a confié le travail (physique ou intellectuel) à des « Mentaux » invisibles et à des drones. Il ne manifeste aucune inclination à imaginer l’activité de l’expert, du technicien, ou du scientifique comme un moyen de faire apparaître la technologie » (6). De fait, les capacités de ces machines hautement évoluées pourraient amener à se demander qui les conçoit et les produit. Au fil des différents romans, on ne saura pourtant jamais vraiment comment sont fabriqués les Mentaux. C’est juste dans le registre du commentaire que Iain M. Banks pourra glisser comme explication très brève que « [les IAs de la Culture] sont conçues (par d’autres IAs, et ce pratiquement depuis l’aube de l’histoire de la Culture) à l’intérieur d’une fourchette de paramètres très large mais réelle » (7).

Grâce aux intelligences artificielles, la Culture pourrait représenter le règne de l’agir rationnel, mais en finissant par s’appuyer sur une rationalité qui n’est plus strictement humaine, puisque largement artefactuelle. À tel point que Patrick Thaddeus Jackson et James Heilman en viennent à considérer que : « En renvoyant aux Mentaux pratiquement tout ce qui est de conséquence, la Culture s’est en effet laissée elle-même gouverner par la raison plus absolument que toute société dépendant d’autorités humaines pourrait l’être. […] La présupposition qui prévaut dans la Culture, alors, est que si les Mentaux le décrètent, alors cela doit être raisonnable, et étant donné que la Culture est une société raisonnable, elle doit écouter ses Mentaux » (8). Des divergences peuvent exister entre les « Mentaux » (comme dans Excession pour faire face à une menace extérieure), mais elles se résolvent sans déraper vers des conflits plus ouverts. Ce primat d’un agir collectif rationnel, hyper-calculateur, se manifeste encore plus par effet de contraste lorsque la Culture rencontre des civilisations basées sur des principes divergents, comme l’Empire d’Azad où le jeu est au cœur du système politique, notamment comme mode de sélection des gouvernants (d’où le recrutement et l’envoi d’un agent joueur professionnel qui sera le héros, largement manipulé, de L’homme des jeux).

La Culture, une civilisation hédoniste, bienveillante… et post-politique ?

L’extension de cette civilisation à une échelle galactique peut aussi expliquer que le recours aux intelligences artificielles soit devenu nécessaire, dans la mesure où, même rassemblées et améliorées, les capacités humaines apparaissent largement en deçà de celles requises pour un degré d’organisation qui déborde le pensable (d’autant que, à l’instar des épisodes racontés dans les romans du cycle, la Culture reste en expansion en continuant à absorber d’autres civilisations). Partie intégrante de cette civilisation, ces intelligences artificielles assurent ainsi autant son entretien quotidien que la prise en charge de son devenir par une planification à plus long terme.

Les humains n’ont de fait plus les capacités de rattraper les intelligences des « Mentaux ». Ils sont devenus les obligés d’entités qui sont devenues d’une certaine manière supérieures. C’est pour cela que dans Une forme de guerre, le personnage central, Horza, mercenaire employé par la civilisation rivale des Idirans, considère la Culture comme une société dégénérée qui a succombé à l’emprise des machines. Autrement dit, sans s’apercevoir véritablement que son mode de vie hédoniste se paie au prix d’un abandon tendanciel du libre arbitre individuel. Les humains de la Culture pourraient répondre qu’ils y trouvent aussi une forme de sécurité. Avec les différentes variétés de terminaux qu’ils portent sur eux, ils ont toujours un lien de communication avec les « Mentaux », ce qui leur évite d’être laissés en difficulté ou à l’abandon en cas de situation problématique (accident, etc.).

Si la Culture est a priori pacifique et bienveillante, ses membres, et donc ses intelligences artificielles, peuvent néanmoins être amenés dans certaines circonstances à faire la guerre. Par exemple, comme dans Une forme de guerre, contre les Idirans et leur fanatisme expansionniste, et pour défendre ainsi des valeurs collectives. En cas de besoin, les systèmes défensifs et offensifs de la Culture sont à la mesure de ses capacités technologiques, donc forcément impressionnants pour des personnes de civilisations moins avancées (avec par exemple des combinaisons de combat capables de suppléer aux faiblesses de leurs utilisateurs) (9).

Dans la vision de Iain M. Banks, la politique semble garder une place, mais sous une forme principalement référendaire et dans une logique proche d’un principe de subsidiarité, où le niveau le plus pertinent n’a pas nécessairement besoin d’une intervention supérieure : « Dans la Culture, la politique se ramène au référendum en cas de problème à résoudre ; en théorie, chacun peut à tout moment proposer la tenue d’un scrutin sur n’importe quel sujet. Tous les citoyens ont le droit de voter. Quand il est question d’une subdivision ou d’une partie d’un habitat global, tous ceux, hommes ou machines, qui peuvent raisonnablement se prétendre concernés sont en droit de réclamer un vote. On exprime ses opinions et on formule les problèmes principalement via le réseau (libre et gratuit, évidemment), et c’est là que l’individu peut exercer son influence la plus personnelle, étant donné que les décisions prises après consultation sont généralement appliquées et supervisées par l’intermédiaire d’un Moyeu ou de tout autre machine gestionnaire, pendant que les humains, eux, font davantage office d’agents de liaison (le plus souvent par roulement) que de véritables décisionnaires. « Il est d’autant plus difficile d’accéder au pouvoir qu’on le désire ardemment », telle est une des rares lois auxquelles la Culture obéisse strictement » (10). Toutes les opinions semblent ainsi pouvoir être recensées et accéder à l’espace public. Celui-ci d’ailleurs n’a plus de matérialité, puisque tout choix collectif est replacé dans un univers virtuel (l’« infocosme » en traduction française ou le « dataverse » en version originale), où chacun peut mettre en avant ses arguments. Et, à nouveau, ce sont des machines qui permettent de suivre les discussions et les processus en cours, mais aussi de concrétiser les résolutions établies collectivement. Pas de divergences d’intérêts, de relations de pouvoir, qui puissent ainsi subsister entre humains et non-humains : tout se passe comme si elles étaient transcendées par ces processus hybrides, censés être capables de produire à chaque fois une forme de bien commun.

Lorsqu’il dépeint cette civilisation qu’il a appelée la Culture, Iain M. Banks postule apparemment une forme d’égalité entre humains et machines, et en tout cas une absence de hiérarchie. Dans ce vaste collectif galactique, l’avancée technique semble avoir permis d’accéder à un régime post-gouvernemental dans une société sans classes. La capacité des « intelligences artificielles » a ôté toute raison de chercher à appuyer la gestion des affaires collectives sur un État ou sur une administration.

Au-delà de la simple coexistence d’entités de nature différente, ce modèle semble supposer un accord général sur ce qu’est le bien commun. Et les principaux clivages d’intérêt semblent avoir disparu. Le modèle politique proposé par Iain M. Banks ressemble encore à une démocratie, mais encadrée et réglée par une nouvelle forme d’élite dont la sagesse est postulée, une élite qui serait d’un type technocratique particulier puisque constituée d’« intelligences artificielles ». D’une délégation, on passerait ainsi à une autre.

Il est d’ailleurs intéressant de faire le rapprochement avec les réflexions théoriques sur la démocratie en philosophie politique ou en science politique. Dans leurs évolutions récentes, elles ont contribué à remettre en avant la dimension délibérative des activités politiques, notamment comme garantie de légitimité des choix collectifs. Chez Iain M. Banks, cette dimension délibérative semble évacuée. Le lecteur ne peut que se demander s’il est possible de débattre avec des intelligences artificielles, et a fortiori à large échelle. Dans quel espace public ?

Une présence de plus en plus diffuse de machines évoluées est aussi de nature à remettre en cause profondément la  pertinence de la notion de décision. Pour les humains, que reste-t-il de l’autonomie individuelle ? Ce type de fonctionnement collectif suppose une confiance dans les machines (et dans une nouvelle gamme de systèmes experts). Mais ce n’est pas parce que les avancées en matière d’intelligence artificielle ne produisent pas une technique centralisatrice, hiérarchisante et oppressive, qu’elles comportent forcément un potentiel d’émancipation (11). Dans les romans relatifs à la Culture, rien n’est dit sur les modalités d’encadrement de l’activité des « Mentaux ». À supposer qu’ils se laissent encadrer…

* * *

Comme on le voit, la Culture paraît offrir des hypothèses plus optimistes que celles à la base de films populaires comme Terminator ou Matrix, ces formes de prophéties de malheur où les intelligences artificielles finissent par se retourner contre leurs créateurs. Dans la Culture, les « Mentaux » incarnent une forme de sagesse et garantissent la bonne marche du collectif. Celui-ci bénéficie d’un niveau élevé d’organisation, mais sous une forme qui se déploie au-delà du politique. Ce ne sont pas seulement des activités qui sont redistribuées, mais aussi des responsabilités, et notamment des responsabilités morales. Ce qui semble même proche de l’idéal pour Iain M. Banks : « Donc oui, ce que je pense c’est, « ne serait-ce pas cool si nous étions délivrés de la responsabilité morale par des machines incroyablement intelligentes et sages et si nous étions juste libres de nous mettre à être humains dans un cadre moral commun de bienveillance, et ne serait-ce pas merveilleux si à chaque fois que vous gagnez en intelligence, vous devenez plus gentil ? » C’est ma propre théorie, en tout cas » (12). Les intelligences artificielles pourraient alors presque passer pour une espèce d’anges gardiens, des esprits purs veillant en permanence sur les humains pour les garder sur le chemin du bien.

Loin d’être simpliste, l’œuvre de Iain M. Banks montre en tout cas les ambivalences d’un tel régime. Au reste, il associe l’avènement d’une civilisation du type de la Culture au développement de l’humanité dans l’espace : « Au sens le plus pur, vous arrivez à la Culture presque que vous le vouliez ou non. Mais cela implique bien de s’élancer vers l’espace, et cela implique juste une accumulation énorme en termes de capacité de fabrication. Parce que vous vous retrouvez avec des entités, vaisseaux spatiaux ou autres, qui deviennent autosuffisantes et capables de se déplacer librement dans l’espace, et il est très difficile de garder un contrôle effectif sur elles » (13). Si cette étape est le facteur déterminant, il va sans dire que le chemin sera encore long.

Notes :

(1) Un article à vocation explicative, intitulé « A Few Notes on the Culture », était aussi disponible sur Internet et avait été traduit dans la revue de science-fiction Galaxies, n° 1, Été 1996 (« Quelques notes sur la Culture »). Le texte en français a été récemment repris à la fin du roman Trames (Paris, Robert Laffont, 2009).

(2) Cf. Yannick Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, 4/2010 (n° 40), pp. 97-113.

(3) Converging Technologies for Improving Human Performance. Nanotechnology, Biotechnology, Information Technology and Cognitive Science, Edited by Mihail C. Roco and William Sims Bainbridge (National Science Foundation), NSF/DOC-sponsored report, 2002, puis Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 2003 (notre traduction).

(4) « Quelques notes sur la Culture », in Trames, op. cit., p. 564-565.

(5) « Ce dernier se contente de vous suivre jusqu’à la fin de vos jours, histoire que vous ne récidiviez pas » (« Quelques notes sur la Culture », in Trames, op. cit., p. 576).

(6) Christopher Palmer, « Galactic Empires and the Contemporary Extravaganza: Dan Simmons and Iain M. Banks », Science Fiction Studies, #77, vol. 26, Part 1, March 1999 (notre traduction).

(7) « Quelques notes sur la Culture », in Trames, op. cit., p. 566.

(8) Patrick Thaddeus Jackson and James Heilman, « Outside Context Problems: Liberalism and the Other in the Work of Iain M. Banks », in Donald M. Hassler and Clyde Wilcox (eds), New Boundaries in Political Science Fiction, Columbia, University of South Carolina Press, 2008.

(9) Comme l’explique Djan Seriy, l’une des protagonistes de Trames et en l’occurrence agent de Circonstances Spéciales : « Les combats de haut niveau technologique se déroulent trop vite pour les réflexes humains, et ce seront donc les combinaisons qui se chargeront de viser, tirer et esquiver à votre place » (op. cit., p. 446).

(10) « Quelques notes sur la Culture », op. cit., p. 577. On laisse ici la traduction en français proposée à la fin de Trames, bien qu’elle semble déplacer le propos initial.

(11) Alexander R. Galloway a montré cette ambivalence à propos d’Internet. Cf. Protocol. How Control Exists after Decentralization, Cambridge, MIT Press, 2004.

(12) « Author Iain M. Banks: ‘Humanity’s future is blister-free calluses!’ », Interview pour CNN (2008), notre traduction.

(13) Entretien pour le site Salon, notre traduction.





L’anarchie dans un monde de machines

2 10 2009

En marge de mes principales thématiques de recherche, j’avais commencé à élaborer quelques réflexions sur le lien entre science-fiction et pensée politique (toujours disponibles sur ce blog dans des billets plus anciens). Comme souvent, réfléchir sur un sujet amène à percevoir les potentialités d’un autre sujet plus ou moins connexe. C’est typiquement ce qui s’est passé avec une série de romans à mon avis très stimulants et cela m’amènera sans doute à proposer un texte plus substantiel si j’arrive à trouver un peu de temps pour ce type d’échappée intellectuelle (PS : oui heureusement, avec donc un article de fond sur le sujet et même d’autres).

En essayant de croiser base littéraire et réflexion prospective, l’idée serait de tester une hypothèse qui semble de science-fiction, mais qui pourrait ne pas être seulement de science-fiction. Cette hypothèse part d’une partie de l’œuvre de l’écrivain écossais Iain M. Banks, celle couramment rassemblée sous l’appellation de « cycle de la Culture », et de l’organisation sociale qu’il y décrit. Cette série de romans de science-fiction, souvent louée pour avoir renouvelé le genre du « space opera », met en effet en scène une civilisation intergalactique (« la Culture »), basée sur des principes anarchistes et dans laquelle les problèmes de pénurie sont dépassés et le pouvoir paraît presque dissous. Dans cette civilisation au développement technique très poussé, ce sont des intelligences artificielles (« minds » ou « mentaux » dans les traductions françaises) qui assument les tâches de gestion des affaires collectives, libérant ainsi la masse des individus pour des activités plus spirituelles ou ludiques. Le type d’organisation collective décrit par Iain M. Banks dans ses romans[1] tient pour une large part grâce à l’appui bienveillant de ces intelligences artificielles.

Banks - L'homme des jeuxCette hypothèse formulée dans un registre littéraire peut-elle aider à penser le rôle que pourraient prendre des machines « intelligentes » (ou au moins fortement évoluées) dans l’organisation sociale et politique ? Comment pourrait s’effectuer l’insertion de telles machines dans la vie collective ? Dans le modèle civilisationnel de la Culture, certaines séparations ontologiques ont disparu, puisque ces entités se comportent et sont traitées comme des personnes. Vaisseaux et stations spatiales ont leurs propres « mentaux » qui formulent leurs propres choix. D’une certaine manière, ces machines « conscientes », « sensibles », dépassant les humains en intelligence, « sont » ces engins spatiaux. Elles sont l’infrastructure pensante de la Culture, qu’elles contrôlent d’ailleurs plus qu’elles ne l’habitent.

Si l’on suit la vision de Iain M. Banks, le développement et la présence généralisée de ces intelligences artificielles ont bouleversé le fonctionnement politique, et même la conception du politique. Ce serait une application très particulière des principes anarchistes. L’auteur a en effet créé un monde organisé dans lequel, grâce aux intelligences artificielles et à l’insouciance énergétique et subsistantielle, le projet de remplacement du gouvernement des hommes par l’administration des choses a été réalisé. Dans ce modèle, il n’y aurait plus vraiment de choix politiques à faire[2]. Les décisions délicates engendrées par des problèmes d’allocation des ressources n’auraient plus lieu d’être, ou au pire pourraient-elles être résolues par des puissances de calcul phénoménales. Les dérives dans l’usage du pouvoir ne seraient plus tellement à craindre, puisque celui-ci se trouverait en quelque sorte octroyé à ces intelligences artificielles qui, constitutivement, auraient dépassé ces enjeux (ou en tout cas pour qui ce type de tentations ne ferait guère sens).

Banks - Le sens du ventDans l’œuvre de Iain M. Banks, ces éléments ne relèvent pas du simple décor de science-fiction : ils jouent un rôle important et intime dans les récits. Au-delà de l’analyse littéraire (puisque j’ai essayé de pousser dans ce sens), ils peuvent être exploités comme une base de questionnement[3] sur les possibilités de régulation « sociale » sans intervention humaine directe, ou plus précisément avec la médiation de machines évoluant vers une forme d’intelligence artificielle. D’où mon envie de tester dans quelle mesure et sur quelles bases une telle hypothèse peut tenir. La réflexion à mon avis serait pour cela à organiser sur trois plans. Le premier devrait revenir sur la pensée anarchiste pour montrer que la vision de Iain M. Banks peut certes y trouver des correspondances, mais que cette pensée est en quelque sorte dépassée par les enjeux que l’œuvre de cet auteur fait émerger. Le deuxième poursuivrait en montrant les questions politiques que cette œuvre permet d’élaborer sur les retombées des avancées en matière d’intelligence artificielle et sur  leurs effets dans l’organisation des collectivités. Le troisième, toujours sous un angle politique, essayerait d’établir des connexions plus concrètes à partir de lignes d’évolution discernables dans l’informatisation ou l’automatisation d’appareillages techniques qui peuvent participer à la régulation de processus sociaux.

Si la civilisation galactique décrite par Iain M. Banks a un fondement anarchisant[4], la forme du projet n’est en effet pas facile à placer par rapport à la tradition anarchiste, notamment quant aux réflexions touchant au progrès technique. Certains de ses penseurs voient dans la technique des potentialités qui permettent de la tirer dans le sens de l’émancipation. On retrouve chez Mikhail Bakounine l’idée qu’elle peut alléger la charge de travail qui pèse sur les individus et ainsi participer à la déstabilisation de l’ordre capitaliste. Murray Bookchin, dans sa tentative pour fonder théoriquement une « écologie sociale », envisageait quant à lui la possibilité d’une « technologie libératrice »[5]. Mais il est aussi resté dans les milieux anarchistes ou anarchisants une forte méfiance à l’égard de la technique (plus ou moins associée à la domination capitaliste). On peut donc penser que les avancées en matière d’intelligence artificielle auraient une réception au moins ambivalente dans les courants anarchistes, et probablement pas aussi optimiste que dans la version romancée de Iain M. Banks.

Banks - ExcessionLa mise en relation de la vision littéraire de science-fiction et des visions politico-philosophiques peut ainsi être une manière intéressante de questionner les implications politiques des avancées en matière d’intelligence artificielle. Quelles tâches peuvent être confiées à des machines qui ne sont plus de simples automates ? Ces tâches peuvent-elles interférer avec d’autres relevant des choix collectifs humains ? Quelles implications cela a-t-il dans la gestion d’affaires qui sont collectives ? Un projet anarchiste est-il plus crédible parce qu’il a recours à de telles machines évoluées ? À l’inverse d’anciennes manières d’envisager la technologie, de telles machines d’ailleurs ne seraient plus assimilables à des outils, mais accèderaient davantage au statut d’acteurs capables d’agir de manière autonome. En lisant les romans du cycle de la Culture, on peut d’ailleurs se demander si la confiance accordée aux intelligences artificielles et l’abandon de certaines tâches et activités ne conduisent pas vers une forme de passivité humaine. Bref, dans cette forme d’anarchie « assistée par ordinateur », l’idée de gouvernement ne fait plus sens, mais au moins aussi parce qu’une bonne part du pouvoir de décision est plus ou moins consciemment déléguée et distribuée à ce vaste réseau d’intelligences artificielles.

L’organisation sociotechnique de la Culture décrite par Iain M. Banks est d’autant plus intéressante qu’on peut lui trouver des correspondances dans des évolutions de la fin du XXe siècle. L’informatisation a pénétré de nombreux appareillages techniques, sous des formes qui peuvent d’ailleurs conduire à renégocier plus ou moins directement la place de l’humain[6]. De nombreux processus sociaux s’avèrent de plus en plus souvent automatisés. La gestion informatisée du trafic routier par l’intermédiaire des feux de circulation participe par exemple d’une redistribution des rôles et des fonctions entre humains et automatismes[7]. Sur les marchés financiers opèrent aussi dorénavant des « automates de trading ». Les avancées dans le domaine de l’intelligence artificielle sont de nature à renforcer les questionnements sur les reconfigurations des espaces de décision (si tant est qu’il soit alors encore possible de les discerner). Les enjeux ne sont donc pas simplement techniques, mais bel et bien politiques, et ce pourrait être un des mérites de la fiction de Iain M. Banks que d’avoir réussi, même si elle reste dans l’ordre de l’imaginaire, à les mettre en scène de manière suffisamment cohérente pour inciter à prolonger la réflexion sur cet entrelacement d’aspects sociaux, philosophiques et politiques loin d’être mineurs.


[1] Un article à vocation explicative, intitulé « A Few Notes on the Culture », avait aussi été mis en ligne sur Internet et avait été traduit dans la revue de science-fiction Galaxies, n° 1, Été 1996 (« Quelques notes sur la Culture »). Le texte en français a été récemment repris à la fin du roman Trames (Paris, Robert Laffont, 2009).

[2] Cf. Chris Brown, « `Special Circumstances’: Intervention by a Liberal Utopia », Millennium – Journal of International Studies, vol. 30, n° 3, 2001, notamment p. 632.

[3] Cf. Yannick Rumpala, « Entre anticipation et problématisation : la science-fiction comme avant-garde », Communication pour le colloque « Comment rêver la science-fiction à présent ? », Cerisy-la-Salle, 22 juillet 2009.

[4] Rendu selon lui nécessaire par la vie commune dans l’espace et la sophistication technologique corrélative : « Essentially, the contention is that our currently dominant power systems cannot long survive in space; beyond a certain technological level a degree of anarchy is arguably inevitable and anyway preferable » (« A Few Notes on the Culture », op. cit.).

[5] Cf. Murray Bookchin, Vers une technologie libératrice, trad. de l’américain, Paris, Librairies parallèles, 1974.

[6] Voir par exemple le travail de Victor Scardigli sur le cas des avions : Un anthropologue chez les automates. De l’avion informatisé à la société numérisée, Paris, PUF, 2001, et pour une présentation plus synthétique de l’argument, « Y a-t-il encore un pilote dans l’avion ? », Le Monde Diplomatique, n° 595, octobre 2003, p. 30.

[7] Cf. Bruno Latour, « Le Prince : Machines et machinations », Futur antérieur, n° 3, 1990, pp. 35-62.

P.S.:
Un article plus long et plus académique a été publié en anglais à la suite de ces premières réflexions : « Artificial intelligences and political organization: an exploration based on the science fiction work of Iain M. Banks », Technology in Society, Volume 34, Issue 1, Februrary 2012.
Il peut être téléchargé ici en fichier pdf.