La science-fiction au secours de l’écologie

14 02 2014

Sous ce titre paraîtra le mois prochain, dans la revue Sciences humaines, un court entretien sur la possibilité de retrouver des espérances écologiques dans et par la science-fiction, thème de recherche qui avait aussi été auparavant présenté sur ce blog. L’entretien est déjà disponible en ligne. Pour des raisons de place dans la version papier, certaines réponses ont été sensiblement réduites par rapport au propos initial. Ci-dessous est donc repris l’entretien dans son format de départ, qui permettait de développer un peu plus certaines idées (Propos recueillis par Marie-Catherine Mérat).

* * *

Le grand public découvre aujourd’hui le concept d’anthropocène (nouvelle ère géologique qui aurait débuté avec la révolution industrielle). Or les menaces sur l’environnement et la biosphère imprègnent depuis longtemps l’imaginaire de la SF…

Soleil VertDepuis notamment les années 1960, la question de l’habitabilité de la planète semble effectivement travailler la SF, symptomatiquement avec des romans marquants, plutôt alarmistes et catastrophistes, comme Soleil Vert d’Harry Harrison, devenu par son adaptation cinématographique une référence sur l’épuisement des ressources alimentaires et la pollution omniprésente, ou Tous à Zanzibar de John Brunner, qui décrivait une planète surpeuplée et difficilement vivable. Mais la question de la capacité à avoir une planète habitable, on la retrouve aussi d’une autre manière avec l’idée de terraformation, qui vise à rendre possibles des implantations humaines sur d’autres planètes, comme dans les œuvres qui se sont intéressées à la colonisation de Mars. Les inquiétudes activées avec cette thématique de l’anthropocène viennent finalement croiser l’imaginaire de la SF et presque s’y mélanger. Prenez la géoingénierie, cet ensemble de techniques censées permettre de lutter contre le réchauffement climatique : c’est presque de la terraformation, mais appliquée à notre propre planète !

Face à la dégradation environnementale, la SF apparaît majoritairement alarmiste aujourd’hui. Pourquoi ?

En effet, si vous observez spécialement l’évolution de la production cinématographique en SF, vous verrez beaucoup de films catastrophes, apocalyptiques, peu porteurs d’espoir. Comme si imaginer un monde plus favorable, relativement nouveau et fonctionnel, était trop difficile… À force de voir régulièrement revenir ces imaginaires angoissants de fin du monde, j’ai fini par me demander s’il n’y avait pas un pan de la SF qui permettrait de décrire un avenir plus enviable. Avec aussi en arrière-plan une autre question qui travaille mes réflexions : comment retrouver des prises intellectuelles sur un monde qui paraît évoluer de plus en plus vite ? J’ai le sentiment que les sciences sociales sont dépassées aujourd’hui face à l’accélération technique. D’où l’hypothèse suivante, un peu paradoxale : c’est par l’imaginaire qu’on peut aussi retrouver des prises sur le réel. L’idée est d’appréhender la SF comme un réservoir d’expériences intellectuelles permettant de mieux penser l’évolution du monde actuel.

Vous vous intéressez aux rares œuvres de science fiction qui abordent de manière positive les enjeux écologiques…

Mon idée est en effet de restaurer cette part d’imaginaire porteuse d’espérance, de la faire ré-émerger pour reconstruire un imaginaire alternatif qui aide à sortir du renoncement ambiant. Face aux dégradations environnementales, aux menaces climatiques, il y a tendanciellement un sentiment d’impuissance, comme si arrivait une tendance irréversible. Or, sortir d’une période de crise est plus facile lorsqu’existe un modèle alternatif. Mon idée, peut-être ambitieuse, c’est de trouver inspiration et matière à réflexion dans ces œuvres plus optimistes.

Vous écrivez que la science fiction pourrait aider à introduire du neuf dans la théorie politique qui s’occupe d’écologie. Les propositions politiques actuelles manqueraient donc d’imagination ?

De fait, ce sont surtout des schémas mentaux du XXe siècle qui imprègnent majoritairement les esprits, et singulièrement ceux des milieux dirigeants. Mais il paraît difficile d’envisager de faire évoluer un système tant que n’est pas disponible l’image d’un autre horizon possible. La science fiction, précisément, élargit les potentialités. Elle fait fonctionner fictivement d’autres modèles de sociétés.

À partir d’un corpus d’œuvres francophones et anglophones, vous dégagez un ensemble de grandes figures d’ « espérances écologiques » qui seraient autant de manières moins agressives d’habiter la planète. Avez-vous des exemples ?

EcotopiaLe nœud, c’est ce concept d’habitabilité. La SF permet de retravailler cette idée : comment des espèces pensantes parviennent-elles à préserver leur habitat ? Cela suppose à la fois de gérer les ressources, d’assurer des conditions de vie correctes aux populations, de le faire dans un environnement épargné… Quels modes de régulation du collectif sont esquissés ? Quelle place tient la technologie ? Une trajectoire techniciste dominée par la géoingénierie et la biologie synthétique n’a évidemment pas les mêmes implications qu’une autre privilégiant la décélération technologique et la sobriété collective. J’ai donc dégagé quelques grandes figures dans lesquelles ont pu être maintenues des formes d’habitabilité écologique. Par exemple la « sécession arcadienne », comme dans  le roman d’Ernest Callenbach, Écotopie. L’auteur y décrit des États de la côte ouest américaine qui se sont séparés du reste des États-Unis pour retrouver une vie à l’écart du productivisme. Cette société privilégie les formes d’organisation décentralisées et réappropriées collectivement, les technologies maîtrisables comme les énergies renouvelables… Le recyclage est généralisé, le travail fortement réduit, la créativité individuelle encouragée. La taille des villes est limitée, rendant les voitures moins indispensables. La « frugalité autogérée » est une autre figure, que l’on trouve chez Ursula Le Guin dans Les dépossédés. Le roman met en contraste deux planètes : Urras, où l’abondance semble régner, mais sous une forme très matérialiste, prédatrice, et surtout au profit de la classe possédante ; et sa lune Anarres, qui a choisi un autre modèle, basé sur des principes libertaires, coopératifs, d’autogestion. Sur Anarres, la rareté des ressources oblige à un usage très économe, contraignant mais démocratiquement accepté, les habitants vivant par exemple solidairement en dortoirs.

Parmi ces figures d’espérances écologiques, avez-vous dégagé des horizons plus technicistes ?


Dans ce registre techniciste, une autre figure pourrait être ce que j’ai appelé l’« abondance automatisée ». Elle est présente dans l’œuvre d’Iain M. Banks, qui a créé une grande civilisation galactique bienveillante, hyper-avancée, la Culture, libérée des contraintes matérielles et des limites écologiques, grâce à un très haut degré de développement technologique. Les activités productives sont automatisées en recourant à des machines qui n’ont pas de conscience, et des intelligences artificielles extrêmement puissantes ont largement pris en charge la gestion des affaires collectives. Toutes ces entités peuvent coexister librement sans rapports de domination, puisque les ressources sont devenues inépuisables et la matière est devenue complètement manipulable. Pour son expansion, la Culture pourrait recourir à la terraformation, mais elle ne le fait pas, préférant vivre sur de gigantesques stations spatiales.

Des ressources inépuisables, on en rêve. Comment, concrètement, ces différentes figures pourraient-elles inspirer de véritables politiques écologiques ?


Le réflexe trop rapide serait de les ramener dans le registre de l’utopie, d’autant que ce terme est souvent repris avec une connotation péjorative et dépréciative. Il me paraît plus intéressant de les travailler d’une autre manière, à la fois comme des formes de problématisation, pour parler comme Michel Foucault, et des lignes de fuite, pour reprendre la perspective de Gilles Deleuze. Leur vocation n’est pas de s’inscrire dans un usage institutionnel, a fortiori sous forme de modèles « clés en main ». Dans sa recherche des possibilités d’un futur qui soit écologiquement responsable, le théoricien néerlandais Marius de Geus avait proposé l’idée de « compas de navigation ». Si ces explorations de science-fiction peuvent servir d’inspiration, ce serait effectivement plus comme références pour l’orientation et le repérage anticipé des implications possibles.

La SF inspire en tout cas des initiatives bien réelles. La multinationale Intel, notamment, s’y intéresse de près avec un programme baptisé « The tomorrow project ». De quoi s’agit-il ?

Il y a en effet différentes voies pour montrer que la SF a un rôle à jouer dans la façon dont la collectivité humaine va penser la manière d’habiter la planète. Intel le fait avec une approche essentiellement technologique. Les explorations de la SF y sont vues comme des prototypes de possibles développements technologiques futurs. Sauf que cette forme d’utilisation expérimentale laisse entrevoir une tentative pour orienter les trajectoires technologiques à des fins de débouchés commerciaux. Un certain nombre d’acteurs se sont en effet rendu compte que modeler les imaginaires est quelque chose qui est faisable, et que la SF peut être utilisée à leur profit.

* * *

Bibliographie personnelle :

– « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n° 40, novembre 2010.

– « Artificial intelligences and political organization: an exploration based on the science fiction work of Iain M. Banks », Technology in Society, vol. 34, n° 1, February 2012.

– « Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène… », postface à Thomas Day, Sept secondes pour devenir un aigle, Éditions du Bélial, septembre 2013.

– « Penser les espérances écologiques avec la science-fiction », Communication invitée pour la deuxième journée d’étude « Les lieux du non-lieu » organisée par le Centre de sociologie des pratiques et des représentations politiques (CSPRP), Université Paris 7, 19 septembre 2013.


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3 responses

14 02 2014
zelectron

Plutôt que nous nous attelions à cette tâche titanesque, il vaudrait mieux une autre orientation et revenir sur la planète mère après et pour ça consacrer beaucoup de temps, d’énergie et de sueur à construire, améliorer, remplacer les robots par millions, dizaines de millions, milliards mais certainement pas ici: plutôt sur les planètes des étoiles dans quelques générations à l’aide d’astéroïdes équipés de puissants moteurs nucléaires, d’habitations troglodytes équipées avec dizaines ou centaines de milliers d’explorateurs…

14 02 2014
Yannick Rumpala

Ce qui rejoindrait le thème des arches de Noé spatiales…

14 02 2014
zelectron

Tout à fait, nous sommes sur la même longueur d’onde🙂

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