Quatre voies pour une démocratie sans croissance

6 06 2015

Grâce au billet précédent, nous avons maintenant un cadre pour faciliter l’exploration d’alternatives (au sens anglophone du terme) ou de lignes de fuite[1] marquant la recherche de directions nouvelles. Il est possible de parler d’alternatives, parce qu’elles constituent des assemblages cohérents de propositions ayant des prétentions transformatrices à l’égard de l’ordre social, qui se retrouve de fait problématisé. Ces lignes de fuite opèrent un décentrement par rapport aux logiques de croissance. Avec des arguments plus ou moins développés, elles décrivent chacune des possibilités de transformation.

       L’écologie sociale comme sortie de la rareté et décentralisation radicale

Le dépassement des situations de rareté est envisagé comme une possibilité (presque à saisir, même) dans l’« écologie sociale » théorisée par le penseur américain Murray Bookchin. Sa vision, qui commence à s’ébaucher dès les années 1950, est à la fois écologique et sociale parce qu’elle affirme que le tarissement des occasions de domination entre humains pourrait et devrait se combiner avec la disparition des prétentions humaines à dominer la nature (cette deuxième domination résultant même selon lui essentiellement de la première). Son projet est associé à une forme de confiance sur la possibilité de s’appuyer sur un potentiel libérateur des avancées technologiques et de parvenir à une société fondamentalement réorganisée[2].

ecologyoffreedomSi l’on voulait résumer l’idéal politique de Murray Bookchin, ce serait une société radicalement décentralisée et démocratisée, précisément sous une forme plus directe et participative. Dans cette vision refusant les fonctionnements hiérarchiques, la définition des choix politiques n’est pas réservée à des politiciens professionnels opérant dans le cadre d’une représentation parlementaire et d’un appareil étatique. Elle doit être davantage le résultat du travail d’assemblées citoyennes capables à la fois de conserver un ancrage local mais aussi de s’organiser sous une forme fédérative. Les relations y seraient plus directes et chacun pourrait apporter sa contribution. Pour Murray Bookchin, la direction à suivre est celle d’une réduction de la taille des collectifs : « The Greeks, we are often reminded, would have been horrified by a city whose size and population precluded face-to-face, familiar relationships among citizens. Today there is plainly a need to reduce the dimensions of the human community—partly to solve our pollution and transportation problems, partly also to create real communities »[3]. Il s’agit ainsi de faire en sorte que des processus collectifs puissent fonctionner en restant proches de l’échelle humaine, celle d’individus pouvant continuer à les comprendre et à s’y insérer.

Loin d’être incompatible avec les perfectionnements technologiques accumulés dans l’histoire humaine, un tel projet pourrait même, selon lui, en tirer parti et y trouver des éléments pour le faciliter[4]. Devant la dynamique d’industrialisation telle qu’elle avait pu se dérouler, Murray Bookchin avait une position critique, mais il percevait dans les évolutions technologiques, par exemple l’informatisation, un potentiel permettant d’amener vers une société plus décentralisée et où la part de labeur individuel pourrait être largement diminuée[5]. À le suivre, les avancées en matière d’ingénierie et d’informatique, la tendance à la miniaturisation, permettraient de faire évoluer la production industrielle en la faisant passer à une échelle plus réduite, autrement dit sans avoir besoin de recourir à de grosses unités. L’enjeu ne serait plus tellement de libérer l’humanité du besoin, puisque la technologie le permettrait, mais d’utiliser ce potentiel pour aider à améliorer les relations entre humains et avec la nature. Les conditions dans lesquelles se trouve l’humanité pourraient ainsi être changées positivement grâce à des développements technologiques, même comme ceux de l’automatisation.

Ces développements technologiques contiendraient une nouvelle promesse, plus qualitative que quantitative, ouvrant vers une réalisation de la liberté humaine, pouvant elle-même être désormais inscrite dans une « écocommunauté »[6]. Le système qui s’était développé sur un modèle hiérarchique et centralisateur pourrait ainsi être remplacé (au moins dans une très large partie) par un autre, plus coopératif, nourri des liens locaux directs, et au total plus favorable à une réalisation équilibrée des besoins humains : « I do not claim that all of man’s economic activities can be completely decentralized, but the majority can surely be scaled to human and communitarian dimensions. This much is certain: we can shift the center of economic power from national to local scale and from centralized bureaucratic forms to local, popular assemblies. This shift would be a revolutionary change of vast proportions, for it would create powerful economic foundations for the sovereignty and autonomy of the local community »[7].

       L’abondance dans la version transhumaniste

Largement construit autour d’un optimisme technophile, le courant transhumaniste a aussi tendance à promettre une forme d’abondance, mais en relation avec une transformation radicale de la manière de concevoir l’humain. Ce mouvement, qui continue à étendre ses ramifications internationales (mais suscite pourtant encore assez peu d’études en science politique), est assis sur la conviction que les avancées scientifiques et techniques peuvent être un moyen et une occasion de transcender les contraintes et limites subies par l’humanité, spécialement celles qui pouvaient jusque-là être considérées comme « naturelles »[8]. Autrement dit, dans cet esprit, c’est la condition humaine qui pourrait, voire devrait, être améliorée grâce à la libération des potentialités de la technologie. Pour les tenants de ce courant, la production de connaissances est en train d’accélérer et cette accélération doit se poursuivre, ce qui permettrait ainsi de tirer parti des retombées des recherches dans les domaines couramment regroupés derrière l’étiquette NBIC (c’est-à-dire les nanotechnologies, les biotechnologies, les technologies de l’information et celles touchant la cognition), mais aussi en robotique, en médecine, etc.

Les inspirations se sont largement nourries de spéculations sur des technologies émergentes. K. Eric Drexler, ingénieur américain dont la notoriété s’est construite sur la popularisation et la promotion des nanotechnologies (allant jusqu’à imaginer des « assembleurs » capables d’intervenir au niveau moléculaire), a développé ses réflexions en faisant aussi de ces dernières un vecteur d’une abondance à venir[9]. Dans ce futur anticipé, elles auraient un effet transformateur profond en changeant la manière de concevoir les ressources et de produire les biens dont auraient besoin les humains.

abundanceCette thématique de l’abondance est reprise et défendue par Peter H. Diamandis, cofondateur et dirigeant de la Singularity University dans la Silicon Valley[10]. Dans sa définition : « Abundance is not about providing everyone on this planet with a life of luxury—rather it’s about providing all with a life of possibility. To be able to live such a life requires having the basics covered and then some »[11]. Peter H. Diamandis fonde ses espoirs sur quatre tendances dont les effets s’avéreraient selon lui complémentaires : des technologies qui progresseraient de manière « exponentielle » dans les secteurs informatique, énergétique, etc. ; des innovateurs capables de travailler sur un mode do-it-yourself, sans avoir besoin de passer par des grosses structures, et pour partie grâce à ces technologies ; l’arrivée d’une génération de techno-philanthropes prêts à investir leurs gains dans des grands problèmes de l’humanité ; la possibilité pour des millions de pauvres de se connecter à l’économie globale, par les transports, par Internet, par la micro-finance, etc. Peter H. Diamandis est d’ailleurs aussi le confondateur de Planetary Resources, une société qui prévoit d’aller exploiter des matériaux contenus dans des astéroïdes grâce à des appareils d’exploration robotisés.

Dans ces visions et les récits qui les prolongent, l’abondance entrevue résulte d’une confiance dans les possibilités de trajectoires technologiques qui sont prolongées dans un registre futurologique. La question des besoins humains fondamentaux paraît alors résolue puisque ces derniers paraissent satisfaits par une disponibilité presque immédiate des biens souhaités. L’abondance rendrait moins aigus les problèmes d’allocation des ressources (il y aurait moins de concurrence en effet pour y accéder) et la technologie contribuerait à transformer profondément la politique. Par cette dynamique, il ne semble plus alors y avoir de limites dans la capacité à satisfaire les besoins humains.

L’hypothèse est faite (le plus souvent de manière implicite) que ces options technologiques seront largement acceptées par les populations. Peter H. Diamandis semble penser que les solutions et options qu’il soutient feront consensus. Outre des polémiques plus visibles comme sur les nanotechnologies, certains projets ne vont pas cependant sans susciter critiques et controverses, par exemple pour les « fermes verticales » en matière de production alimentaire[12]. Mais l’enthousiasme ne paraît pas réduit pour autant.

       Décroissance et reconfigurations localistes

Le courant de la « décroissance » s’est développé autour du projet explicite de sortie d’une « société de croissance »[13]. La croissance est vue à la fois comme un contenu idéologique et l’origine de pressions écologiques de plus en plus difficilement supportables, obligeant donc à une série de transformations sociales radicales et notamment à une « diminution régulière de la consommation matérielle et énergétique, dans les pays et pour les populations qui consomment plus que leur empreinte écologique admissible »[14].

Le pari de la décroissanceCes réflexions amènent aussi à penser le cadre politique nécessaire. Dans cette perspective, s’il s’agit de réduire fortement les niveaux de production et de consommation tout en garantissant une soutenabilité écologique et une justice sociale, l’ensemble du processus doit rester démocratique. Comme le rappelle Valérie Fournier[15], la décroissance tend même à être présentée comme l’occasion d’enclencher discussions et débats sur l’organisation des activités économiques et sociales et de les faire revenir dans un espace de décisions collectives. La décroissance n’est pas censée être imposée comme une nécessité (même si elle est perçue comme telle), mais doit être un choix, à faire dans un cadre démocratique et ouvert publiquement. Le niveau local tend pour cela à être privilégié : il constituerait un espace favorable pour adapter les processus de décision à une plus grande participation et à un contrôle direct, leur donnant ainsi une plus forte légitimité[16].

Serge Latouche, économiste et figure intellectuelle de la décroissance, privilégie le « localisme » et s’oriente vers la voie de la « revitalisation de la démocratie locale »[17]. Parmi les éléments qu’il articule dans son cadre programmatique, il y en a même un qui pousse explicitement à « relocaliser », à la fois au plan économique (celui de la production) et politique : « Relocaliser s’entend aussi au niveau politique : cela signifie alors s’occuper des affaires publiques à l’échelle de son quartier, organisé en « petite république » »[18]. Ce lien territorial pourrait alors contribuer à un sentiment d’appartenance autour de la préservation d’un bien commun. Cependant, même si une forme de protectionnisme est esquissée, il ne s’agit pas de transformer les relations locales en un microcosme fermé[19].

Cet attrait pour la proximité est largement présent dans le mouvement et chez beaucoup d’auteurs de ce courant. Les formes d’organisation sociale fonctionnant sur des échelles réduites sont ainsi préférées parce qu’elles restent plus directement maîtrisables par leurs participants et qu’elles évitent la prétention de certains acteurs à représenter une masse d’autres rendus silencieux ou passifs par des ensembles trop complexes. Ce qui rejoint et prolonge aussi une inclination à privilégier la décentralisation des processus de décision, présente de longue date dans le mouvement écologiste[20].

Comme pour d’autres projets politique ayant une ambition large, Serge Latouche peut se voir reprocher, s’agissant du sien, de ne pas assez développer les conditions pour le rendre viable et les voies pour le rendre réalisable. Il peut sembler en effet escompter trop facilement des effets d’entraînement : « Dans la mesure où des cercles vertueux ont été enclenchés, où une sphère alternative est bien vivante et se développe, la logique systémique du productivisme trouve pour se déployer un espace toujours plus restreint »[21]. Reste toujours la question de l’articulation entre les initiatives locales, avec leur part d’autonomie, et la capacité à assurer et maintenir des transformations plus larges et plus générales. La décroissance étant surtout une manière de qualifier une phase transitionnelle ou un processus, l’hypothèse plus ou moins implicite est souvent que ces actions locales, si elles se multiplient, peuvent avoir des effets cumulés, jusqu’à amener au changement global souhaité. Ceci supposerait que toutes les populations gardent un haut niveau de sobriété et marquent globalement une forme d’altruisme à l’égard d’autres pouvant être moins favorisées[22].

       L‘écosocialisme et la planification comme instrument démocratique

Dans la mesure où elle est une critique du productivisme (y compris celui qui a sévi en URSS), la défense d’un « écosocialisme » peut aussi être interprétée comme une prise de distance par rapport aux logiques d’accumulation et de croissance économique. En France, une forme de théorisation en a été fournie par Michael Löwy (dans le prolongement d’une carrière, comme chercheur au CNRS, marquée par une relation forte avec la pensée marxiste et au croisement de la philosophie et de la sociologie). Dans le schéma qu’il envisage[23], la possibilité d’intégration des aspects écologiques doit pouvoir être coordonnée grâce à une « planification démocratique globale ».

Michael Löwy donne en fait à la démocratie une orientation extensive, incluant ainsi la sphère économique. Il l’expliquait dans un article de 2008[24], où il aborde plus spécifiquement la dimension planificatrice de l’écosocialisme tel qu’il le conçoit : « La conception socialiste de la planification n’est rien d’autre que la démocratisation radicale de l’économie : s’il est certain que les décisions politiques ne doivent pas revenir à une petite élite de dirigeants, pourquoi ne pas appliquer le même principe aux décisions d’ordre économique ? »[25]. Il fait même de la « planification démocratique » une des conditions du socialisme écologique, pour « permettre à la société de définir ses objectifs concernant l’investissement et la production »[26].

Le cadre ne serait donc plus celui de la recherche de profit et du libre jeu du « marché » : « Dans ce sens, l’ensemble de la société sera libre de choisir démocratiquement les lignes productives à privilégier et le niveau des ressources qui doivent être investies dans l’éducation, la santé ou la culture. Les prix des biens eux-mêmes ne répondraient plus aux lois de l’offre et de la demande mais seraient déterminés autant que possible selon des critères sociaux, politiques et écologiques »[27]. Loin d’être assimilée à une contrainte, la planification est associée chez Michael Löwy (s’appuyant sur le théoricien marxiste Ernest Mandel) à une autre forme de liberté, rendue possible par la réduction du temps de travail : « Loin d’être « despotique » en soi, la planification démocratique est l’exercice de la liberté de décision de l’ensemble de la société ; un exercice nécessaire pour se libérer des « lois économiques » et des « cages de fer » aliénantes et réifiées au sein des structures capitaliste et bureaucratique. La planification démocratique associée à la réduction du temps de travail serait un progrès considérable de l’humanité vers ce que Marx appelait « le royaume de la liberté » : l’augmentation du temps libre est en fait une condition de la participation des travailleurs à la discussion démocratique et à la gestion de l’économie comme de la société »[28].

écosocialismeDans le modèle politique ainsi conçu, il n’est pas censé y avoir d’organisation centralisatrice, mais plutôt une articulation (plus postulée que véritablement explicitée dans son fonctionnement) entre les niveaux de décision : « De même, il est important de souligner que la planification n’est pas en contradiction avec l’autogestion des travailleurs dans leurs unités de production. Alors que la décision de transformer, par exemple, une usine de voitures en unité de production de bus ou de tramways reviendrait à l’ensemble de la société, l’organisation et le fonctionnement internes de l’usine seraient gérés démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes. On a débattu longuement sur le caractère « centralisé » ou « décentralisé » de la planification, mais l’important reste le contrôle démocratique du plan à tous les niveaux, local, régional, national, continental – et, espérons-le, planétaire, puisque les thèmes de l’écologie tels que le réchauffement climatique sont mondiaux et ne peuvent être traités qu’à ce niveau. Cette proposition pourrait être appelée « planification démocratique globale ». Même à un tel niveau, il s’agit d’une planification qui s’oppose à ce qui est souvent décrit comme « planification centrale », car les décisions économiques et sociales ne sont pas prises par un « centre » quelconque mais déterminées démocratiquement par les populations concernées »[29]. Pour Michael Löwy, il ne s’agit pas d’éliminer la démocratie représentative, mais plutôt de la perfectionner en la complétant : « La planification socialiste doit être fondée sur un débat démocratique et pluraliste, à chaque niveau de décision. Organisés sous la forme de partis, de plates-formes ou de tout autre mouvement politique, les délégués des organismes de planification sont élus et les diverses propositions sont présentées à tous ceux qu’elles concernent. Autrement dit, la démocratie représentative doit être enrichie – et améliorée – par la démocratie directe qui permet aux gens de choisir directement – au niveau local, national et, en dernier lieu, international – entre différentes propositions »[30].

Les pistes proposées peuvent toutefois paraître relativement générales et Michael Löwy ne descend guère jusqu’aux fonctionnements et aux dispositifs concrets de cette planification. Il reste un flou sur les acteurs qui feraient ce travail. Mais ce ne semble plus être des institutions étatiques, comme chez Dominique Méda, où, dans le prolongement d’une critique de la croissance, il est également proposé de « Planifier la transition vers un monde désirable et juste », en conservant une part de confiance dans l’État pour assumer ce type de tâche[31].

On sait que la planification suppose des dispositifs compliqués à mettre en place et, de fait, elle a historiquement rencontré de nombreuses critiques et difficultés pratiques, que son association avec l’ambition d’un « développement durable » a d’ailleurs contribué à réveiller[32]. Il y a ainsi la vieille question de la disponibilité des informations nécessaires pour réaliser cette planification, a fortiori dans des contextes marqués par l’incertitude. Les manières dont peuvent s’organiser les pratiques de communication jouent également un rôle important dans le déroulement de ce genre de processus[33]. Les capacités à faire rentrer les évolutions sociales dans des trajectoires programmées peuvent paraître limitées et ont, de fait, été mises en doute sous des angles variés.

Conclusion à suivre…

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[1] En repartant à nouveau de l’expression retravaillée par Gilles Deleuze, qui avait résumé ainsi sa perspective : « D’abord, une société nous semble se définir moins par ses contradictions que par ses lignes de fuite, elle fuit de partout, et c’est très intéressant d’essayer de suivre à tel ou tel moment les lignes de fuite qui se dessinent » (Entretien entre Gilles Deleuze et Antonio Negri, reproduit sous le titre « Contrôle et devenir » dans Pourparlers, Paris, Ed. de Minuit, 1990, p. 232).

[2] Cf. Post-Scarcity Anarchism, Montreal/Buffalo, Black Rose Books, 1986.

[3] « Ecology and Revolutionary Thought », in Post-Scarcity Anarchism, ibid., p. 101.

[4] Cf. Damian F. White, « Post-Industrial Possibilities and Urban Social Ecologies: Bookchin’s Legacy », Capitalism Nature Socialism, vol. 19, n° 1, March 2008, p. 75-76.

[5] Cf. « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, op. cit. ; Remaking Society. Pathways to a Green Future, Boston, South End Press, 1990.

[6] « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, op. cit., p. 116.

[7] « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, op. cit., p. 134.

[8] Pour une présentation, voir par exemple « 4. Transhumanism and the Future », in Michael S. Burdett, Eschatology and the Technological Future, Oxon, Routledge, 2014.

[9] Cf. K. Eric Drexler, Engines of Creation: The Coming Era of Nanotechnology, New York, Doubleday, 1986 ; K. Eric Drexler, Radical Abundance: How a Revolution in Nanotechnology Will Change Civilization, New York, PublicAffairs, 2013.

[10] L’organisation présente ainsi sa mission sur son site Internet : « to educate, inspire and empower leaders to apply exponential technologies to address humanity’s grand challenges » (http://singularityu.org/, consulté le 24 mai 2015).

[11] Peter H. Diamandis, Steven Kotler, Abundance. The Future Is Better Than You Think, New York, Free Press, Reprint edition, 2014, p. 13.

[12] Voir par exemple « Vertical farming: Does it really stack up? », The Economist, December 9, 2010, http://www.economist.com/node/17647627

[13] Pour une présentation rapide, voir François Schneider, Giorgos Kallis, and Joan Martinez-Alier, « Crisis or opportunity? Economic degrowth for social equity and ecological sustainability. Introduction to this special issue », Journal of Cleaner Production, vol. 18, n° 6, April 2010, pp. 511-518.

[14] Nicolas Ridoux, La Décroissance pour tous, Lyon, Parangon, 2006, p. 91.

[15] Valérie Fournier, « Escaping from the economy: the politics of degrowth », International Journal of Sociology and Social Policy, vol. 28, n° 11/12, 2008, p. 535-536.

[16] Claudio Cattaneo, Giacomo D’Alisa, Giorgos Kallis, Christos Zografos, « Degrowth futures and democracy », Futures, vol. 44, n° 6, August 2012, p. 521.

[17] Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Paris, Fayard, 2006.

[18] Ibid., p. 207.

[19] Serge Latouche, Petit traité de la décroissance sereine, Paris, Ed. Mille et une nuits, 2007.

[20] Cf. Robert Paehlke, « Espace biophysique et sens des proportions : pour une politique environnementale à la bonne échelle », in Edward A. Parson (dir), Gérer l’environnement : défis constants, solutions incertaines, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2001, pp. 79-130.

[21] Le pari de la décroissance, op. cit., p. 109.

[22] Cf. Jin Xue, « Is eco-village/urban village the future of a degrowth society? An urban planner’s perspective », Ecological Economics, Volume 105, September 2014, p. 135. L’auteur recommande en fait d’intégrer et de combiner la participation et la délibération aux échelles locales avec une forme hiérarchique et centralisée de planification (ibid., p. 136).

[23] Cf. Michael Löwy, Écosocialisme. L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Paris, Fayard/Mille et une nuits, 2011.

[24] Michael Löwy, « Écosocialisme et planification démocratique », Ecologie & politique, 3/2008 (n° 37), pp. 165-180.

[25] Ibid., p. 169-170.

[26] Ibid., p. 165-166.

[27] Ibid., p. 169.

[28] Ibid., p. 169.

[29] Ibid., p. 170-171.

[30] Ibid., p. 171.

[31] Dans son livre La Mystique de la croissance. Comment s’en libérer (Paris, Flammarion / Champs, 2014), c’est ce qui apparaît résumé dans le titre du chapitre 17 : « Planifier la transition vers un monde désirable et juste : où il est mis en évidence qu’un rôle éminent incombe à l’État dans le pilotage de la reconversion écologique ».

[32] En guise de synthèse des arguments, voir par exemple James Meadowcroft, « Planning for sustainable development: Insights from the literatures of political science », European Journal of Political Research, vol. 31, n° 4, June 1997, pp. 427–454 et James Meadowcroft, « Planning for sustainable development: what can be learned from the critics? », in Michael Kenny and James Meadowcroft (eds), Planning Sustainability, London, Routledge, 1999.

[33] Cf. Patsy Healey, « Planning through Debate: The Communicative Turn in Planning Theory », The Town Planning Review, vol. 63, n° 2, Apr. 1992, pp. 143–162.

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La démocratie a-t-elle nécessairement besoin de croissance ?

3 06 2015

Le billet précédent avait commencé à essayer de répondre à la question sur un mode plutôt spéculatif, puisque recourant à la littérature de science-fiction. Le billet qui suit et les prochains changent de registre et vont reprendre en plusieurs parties le texte qui sera présenté sur ce thème, et dans un format plus « académique », au prochain congrès de l’Association Française de Science Politique.

* * *

S’intéresser à la démocratie et à ses expressions possibles conduit souvent à adopter un angle principalement politique[1], mais toute démocratie s’inscrit également dans un système économique. Une collectivité fonctionne à partir de ressources (« biens ») et d’activités (« services ») qui assurent l’existence de ses membres. De plus en plus, c’est la « croissance économique » qui a servi d’objectif collectif avec notamment l’argument que cette « augmentation du volume de la production de biens et de services »[2] permettrait d’accéder à davantage de « richesses »[3].

Non seulement cette croissance n’est jamais garantie, mais ses effets (écologiques et sociaux) peuvent aussi amener à la remettre en question, jusqu’au point de laisser envisager la possibilité ou la nécessité de sa disparition. La question dérange-t-elle tant ? De fait, elle n’apparaît posée que dans une littérature très réduite[4], et lorsque l’est, de manière souvent marginale.

Managing Without GrowthPour des raisons multiples, cette absence de « croissance » peut être subie ou souhaitée, ou être le résultat d’un délaissement progressif et plus ou moins conscient. On peut faire l’hypothèse que si la logique de croissance n’est plus centrale dans l’organisation du système économique, c’est parce que la situation d’ensemble a évolué : soit parce que les conditions matérielles ont été transformées (notamment en déplaçant les contraintes dans les modalités de satisfaction des besoins), soit parce que les cadres de référence ont changé (notamment en ne faisant plus de la croissance une nécessité pour le progrès social et la qualité de vie).

Quel cadre politique peut être pensé pour une société post-croissance, que cette dernière soit le résultat d’une évolution souhaitée ou subie ? Comment la démocratie peut-elle s’adapter ? Dans quelle mesure les institutions politiques seraient-elles alors susceptibles de prendre des formes différentes de celles connues aujourd’hui ? Est-ce que le cadre politique approprié sera encore un cadre parlementaire[5] ? Ce type de questionnement paraît peu présent dans la théorie politique alors qu’il est probable que les collectivités humaines entrent, dans les années ou décennies qui viennent, dans des situations où elles vont devoir repenser l’accès aux ressources physiques et leur répartition.

Sur un tel sujet, la réflexion est forcément exploratoire, mais son intérêt est d’aider à construire des fondations pour des discussions qui ont une portée théorique, mais pas seulement. L’enjeu est d’appréhender les modèles disponibles et leurs conditions possibles de fonctionnement. Partant de cette interrogation sur l’horizon des systèmes démocratiques dès lors qu’il se situe au-delà de la croissance économique, l’objectif de cette contribution est de comparer et confronter les propositions présentes dans différentes formes d’explorations se développant à plus ou moins grande distance de la pensée politique académique (celles de la « décroissance », de l’« écosocialisme », etc., comme on le verra). Il est en effet possible de repérer des courants d’idées qui ont en commun de considérer que la croissance n’est pas forcément une condition à la démocratie et que cette dernière peut être appuyée sur d’autres logiques économiques que les logiques d’accumulation. Avec des différences, ces constructions intellectuelles font l’hypothèse (positive) qu’un approfondissement démocratique est possible (même si des évolutions récentes ne semblent pas aller dans ce sens[6]). Ou que les rationalités politiques dominantes peuvent évoluer.

Dans ces différentes formes d’explorations, il est alors intéressant d’étudier comment sont envisagés les réaménagements des espaces de discussion pour les choix collectifs, dans quelle mesure ces cadres problématisent les systèmes représentatifs et incitent à leur dépassement, quels sont les modes de fonctionnement proposés et pour quels espaces, comment ils articulent discussions collectives et participations des populations. De même, si des reconfigurations institutionnelles sont ébauchées ou souhaitées, il est intéressant de repérer lesquelles et, par exemple, quel rôle est encore réservé à des instances de gouvernement.

La méthode proposée ici est de considérer ces explorations comme des formes de problématisations, au sens de Michel Foucault lorsqu’il vise « la manière dont les choses font problème »[7], ce qui peut valoir pour des systèmes sociaux et politiques dans leur ensemble. Par l’activité de problématisation peuvent être alors non seulement repérées des situations à corriger, mais être aussi recherchées des potentialités d’adaptation. À la manière de Michel Foucault[8], ces problématisations peuvent être étudiées comme des façons pour la pensée de s’emparer d’objets plus ou moins stabilisés. Plus précisément, elles peuvent se présenter comme des manières d’interroger des conditions de possibilité, et fonctionner de telle sorte qu’entre l’entrée et la sortie d’une construction intellectuelle, la représentation d’une question se trouve modifiée.

L’analyse qui suit s’appuie ainsi sur la cartographie intellectuelle[9] et la lecture critique de textes repérés pour leurs tentatives d’élaboration de modèles politiques situés en dehors d’un imaginaire de la croissance. Une revue de littérature a permis de baliser le champ des réflexions et d’établir un corpus de travail. L’importance de ces textes, indiquant leur statut de référence, pouvait être appréciée par la quantité de citations qu’ils ont recueillies[10] et leur contribution aux débats et échanges touchant aux thématiques qui nous intéressent.

À partir de ces bases, trois étapes vont nous permettre d’explorer les perspectives d’une démocratie sans croissance et les conditions (politiques notamment) dans lesquelles elle pourrait fonctionner. Nous verrons d’abord que problématiser les relations entre démocratie et croissance économique revient à problématiser un modèle dominant qui tend à les verrouiller dans une même vision politico-économique (1). Sera ensuite proposé un cadre d’analyse pour sérier les voies possibles pour penser une organisation des collectivités humaines hors croissance économique (2). Celui-ci sera appliqué dans une troisième partie pour distinguer quatre courants de propositions dont les lignes de structuration seront analysées (3).

À suivre…

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[1] Si la question est « de savoir comment et dans quelle mesure le « peuple » est associé à son propre gouvernement » (Daniel Gaxie, « Démocratie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/democratie/), la réflexion tend alors en effet à tourner plutôt autour de la « forme d’organisation politique » qui est ainsi constituée.

[2] Jean-Olivier Hairault, « Macroéconomie – Croissance économique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 2 avril 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/macroeconomie-croissance-economique/

[3] Pour une forme de remise en perspective, voir par exemple Pascal Petit, Croissance et richesse des nations, Paris, La Découverte / Repères, 4e éd., 2010.

[4] Voir par exemple Peter A. Victor, Managing Without Growth: Slower by Design, Not Disaster, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2008.

[5] Pour rejoindre aussi d’autres réflexions, Cf. David Beetham, « Do parliaments have a future? », in Sonia Alonso, John Keane, Wolfgang Merkel (eds.), The Future of Representative Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 2011.

[6] Cf. Colin Crouch, Post-Democracy, Cambridge, Polity, 2004 ; Wendy Brown, Undoing the Demos. Neoliberalism’s Stealth Revolution, New York, Zone Books, 2015.

[7] « Entretien avec Michel Foucault », Les Cahiers du GRIF, vol. 37, n° 37-38, 1988, p. 18. Pour une remise en perspective de la notion et, en filigrane, de ses difficultés potentielles, voir Fabrice de Salies, « Statut et fonction de la notion de « problématisation » dans le corpus foucaldien tardif », Le Philosophoire, 2/2013 (n° 40), pp. 235-258.

[8] Cf. Michel Foucault, « Le souci de la vérité », in Dits et écrits 1954-1988, Tome II (1976-1988), Paris, Quarto Gallimard, 1994.

[9] Dans une démarche qui a aussi des proximités avec celle de Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, Paris, Zones, Nouvelle édition augmentée, 2013.

[10] Au-delà d’un usage bibliographique, le moteur de recherche Google Scholar a l’avantage de donner rapidement accès à quelques éléments statistiques.





Les conditions de la « décroissance » (3)

29 04 2010

Dans deux précédents billets en forme de petits exercices intellectuels, j’avais continué à réfléchir sur les conditions à remplir pour qu’un projet comme celui de la « décroissance » puisse gagner en crédibilité (en l’occurrence en accordant une attention plus précise aux valeurs individuelles et collectives et aux pratiques). La troisième dimension importante est celle qui relève de ce qu’on peut appeler le cadre institutionnel.

La réalisation d’un objectif comme celui de la « décroissance » supposerait non seulement de multiplier les espaces d’expériences, mais aussi de les faire converger et de pouvoir les articuler dans un agencement commun. Ces convergences et articulations seraient en effet d’autant plus nécessaires que l’enjeu est systémique : s’il s’agit de renverser l’« engrenage de la production »[1], il faut aussi trouver comment les énergies rassemblées peuvent atteindre la masse critique face à ce vaste complexe politico-économique. C’est pour cela que s’est aussi posée la question des modalités d’intervention sur le terrain politique. En France, une partie des personnalités engagées dans le mouvement de la « décroissance » a ainsi jugé utile d’intervenir sur le terrain électoral et un parti politique (le Parti pour la décroissance) a été fondé en avril 2006. Après quelques candidatures aux élections législatives de juin 2007 et municipales de mars 2008, le parti s’est présenté aux élections européennes de juin 2009 par l’intermédiaire d’une liste Europe Décroissance qui a pu être présente dans toutes les circonscriptions françaises[2].

Une intervention politique dans un cadre uniquement national peut toutefois paraître limitative. Pour reprendre un type de débat qui avait agité les théoriciens socialistes à propos de la position de l’Union soviétique face à un monde resté globalement capitaliste, est-il possible d’engager la décroissance « dans un seul pays » ? De fait, les dynamiques de production et d’échange sont désormais prises dans des modalités d’organisation largement transnationales[3]. Takis Fotopoulos, économiste et philosophe promoteur de la « démocratie inclusive », peut ainsi facilement insister sur le fait qu’une logique de « décroissance » n’est pas conciliable avec une économie de marché internationalisée et qu’elle n’est réalisable qu’avec un autre système socio-économique (celui qu’il prône, forcément), pour lequel importent donc les caractéristiques structurelles, et pas seulement les valeurs sous-jacentes[4]. Le modèle marchand occidental paraît de surcroît continuer à s’étendre. Les grands groupes mondiaux des secteurs de la grande consommation et de la grande distribution sont en quête de nouveaux marchés et n’hésitent guère à s’implanter dans des pays émergents si ces derniers leur semblent prometteurs en termes de profits futurs.

Si les démarches de relocalisation et les initiatives communautaires peuvent être utiles à un projet de « décroissance »[5], elles doivent donc aussi trouver d’autres relais qui puissent faire contrepoids face à des dynamiques marchandes qui poursuivent leur expansion. L’éthique de convivialité prônée dans un esprit proche d’Ivan Illich fonctionne plus facilement pour des réseaux de taille restreinte. Mais la réalisation d’une « décroissance » sur une échelle plus générale suppose aussi des réseaux plus larges, notamment en termes d’étendue géographique. D’autres problèmes de portée globale (respect des droits humains au travail, etc.) ont déjà été saisis par des réseaux d’action globaux, qui montrent ainsi que des formes d’action collective provenant de la société civile peuvent trouver des capacités organisationnelles lorsque certains changements sont jugés souhaitables pour la collectivité[6].


[1] Pour reprendre la dénomination de la théorie développée autour des réflexions d’Allan Schnaiberg. Cf. Kenneth A. Gould, David N. Pellow, and Allan Schnaiberg, The Treadmill of Production. Injustice and Unsustainability in the Global Economy, Boulder, Paradigm Publishers, 2008. Pour une présentation plus synthétique, voir Kenneth A. Gould, David N. Pellow, Allan Schnaiberg, « Interrogating the Treadmill of Production. Everything You Wanted to Know about the Treadmill but Were Afraid to Ask », Organization & Environment, vol. 17, n° 3, 2004, pp. 296-316.

[2] Elle n’a réalisé qu’un résultat très faible et peu significatif (0,035 % à l’échelle nationale), notamment du fait que l’impression des bulletins était laissée aux soins de l’électeur.

[3] Cf. James Rice, « The Transnational Organization of Production and Uneven Environmental Degradation and Change in the World Economy », International Journal of Comparative Sociology, vol. 50 (3-4), 2009, pp. 215-236.

[4] Takis Fotopoulos, « The De-growth Utopia: The Incompatibility of De-growth within an Internationalised Market Economy », in Qingzhi Huan (ed.), Eco-socialism as Politics. Rebuilding the Basis of Our Modern Civilisation, Dordrecht, Springer, 2010.

[5] Comme le montrent par exemple les travaux de Caroline Bekin, Isabelle Szmigin, and Marylyn Carrigan, « Communally Living the Positive Alternative », in Franco Gandolfi and Hélène Cherrier (eds), Downshifting. A Theoretical and Practical Approach to Living a Simple Life, Hyderabad, ICFAI University Press, 2008, pp. 135-161.

[6] Cf. Pieter Glasbergen, « Global action networks: Agents for collective action », Global Environmental Change, vol. 20, n° 1, February 2010, pp. 130-141. Pour une théorisation plus large de l’action collective par les réseaux, voir aussi Yannick Rumpala, « La connaissance et la praxis des réseaux comme projet politique », Raison publique, n° 7, octobre 2007.





Sur la « décroissance » et ses conditions (2) : comprendre les pratiques

18 04 2010

Dans le précédent billet, j’avais commencé à signaler ce qu’un projet de « décroissance » demandait comme réflexions supplémentaires pour quitter le registre du slogan simplificateur et gagner éventuellement en consistance sociologique. Comme je l’expliquais déjà dans un autre article, le deuxième terrain important à prendre en compte est celui des pratiques. Prétendre faire évoluer les pratiques suppose là aussi de retrouver les déterminants de ces pratiques[1], de les disséquer pour pouvoir démêler les facteurs entretenant les logiques de consommation, de production et d’accumulation[2]. C’est pour cela qu’un projet de transformation sociale à vocation écologique peut avoir intérêt à replacer l’attention sur les usages des biens et certains déterminants des conditions de vie.

Dans ses réflexions qui accompagnent celles sur la « décroissance », Paul Ariès, l’un des théoriciens de ce courant, se rapproche de cet angle d’analyse sur les pratiques. Il met en effet en avant la nécessité de lutter contre ce qu’il appelle le « mésusage » (par exemple les produits jetables, « hors-sol », etc.), notamment en faisant en sorte que ce « mésusage » soit rendu plus coûteux (par exemple en faisant payer plus cher l’eau utilisée pour remplir une piscine privée)[3]. Pour lui, c’est l’individu dans son rôle d’usager qui doit être privilégié, plutôt que son rabaissement à une simple position de consommateur de produits. Dans cette perspective, l’idée serait de garder une forme de maîtrise sur les biens consommés et de donner à chacun la possibilité de se réapproprier les usages, ce qui peut notamment passer par des expériences associatives, communautaires ou locales (comme dans le cas des jardins partagés).

Une gamme de travaux sociologiques sur la consommation s’est effectivement développée en montrant l’importance de relier les biens à leurs usages concrets, soulignant ainsi que l‘évolution de ces usages dépend des représentations, des significations sociales, qui sont attachées à ces biens, et des déterminants culturels et économiques dans lesquels ils s’inscrivent[4]. En remontant aux facteurs influençant les pratiques, ces travaux de chercheurs pourraient servir d’appui aux propositions qui essayent de ralentir le rythme de renouvellement des marchandises, voire aideraient à ne pas céder trop rapidement à l’argument selon lequel tout nouveau produit est forcément plus éco-efficace. La durée de vie moyenne des produits est d’ailleurs une variable qui suscite des réflexions dans les milieux scientifiques et professionnels, notamment parce que permettre une plus grande longévité peut se traduire par des effets environnementaux positifs, tant du point de vue de la consommation de matières que pour le traitement des déchets[5]. Stephen Graham et Nigel Thrift ont aussi souligné que les questions de réparation et de maintenance pouvaient être des enjeux politiques, car les processus correspondants peuvent être réalisés de manière plus ou moins attentive et plus ou moins efficace[6]. Rassemblés, ces différents leviers d’action (usages, durée, entretien et maintenance des produits) pourraient au final participer à une éthique du non-gaspillage.

S’il s’agit d’appuyer une dynamique de « décroissance », la réorientation des usages peut au surplus demander de faire évoluer le rapport à la propriété, notamment parce que celle-ci tend à fonctionner comme un élément d’enfermement dans les trajectoires de développement héritées du système économique dominant[7]. Là aussi, des alternatives et des sources d’inspiration peuvent être trouvées dans des formes de mise en commun, comme les pratiques de peer-to-peer[8].

La réduction du temps de travail peut être prise comme un facteur supplémentaire facilitant de telles évolutions. L’utilisation des gains de productivité peut être réorientée vers d’autres objectifs sociaux que ceux accompagnant les systèmes productivistes et consuméristes. Certaines modélisations montrent même des effets positifs en termes d’empreinte écologique[9]. La réduction du temps de travail peut dégager du temps individuel, mais elle doit être assurée par des évolutions favorables des systèmes économique et institutionnel[10], en particulier s’il s’agit de favoriser des formes d’expression personnelles qui ne soient pas complètement absorbées par la consommation.


[1] Sur la nécessité de comprendre comment des routines s’installent à partir de l’entrée de certaines technologies dans les foyers, voir par exemple Kirsten Gram-Hanssen, « Consuming technologies – developing routines », Journal of Cleaner Production, vol. 16, n° 11, July 2008, pp. 1181-1189.

[2] Sachant que le sujet ouvrira forcément des discussions sur les variables à privilégier. Pour un effort de repérage de ces variables, voir par exemple Inge Røpke, « The dynamics of willingness to consume », Ecological Economics, vol. 28, n° 3, March 1999, pp. 399-420.

[3] Paul Ariès, Le mésusage. Essai sur l’hypercapitalisme, Lyon, Parangon/Vs, 2007.

[4] Voir par exemple les travaux d’Elizabeth Shove (comme Comfort, Cleanliness and Convenience. The Social Organization of Normality, Oxford, Berg Publishers, 2003).

[5] Voir par exemple Tim Cooper, « Slower Consumption: Reflections on Product Life Spans and the “Throwaway Society” », Journal of Industrial Ecology, vol. 9, n° 1-2, Winter/Spring 2005, pp. 51-67.

[6] Cf. Stephen Graham, Nigel Thrift, « Out of Order. Understanding Repair and Maintenance », Theory, Culture & Society, vol. 24, n° 3, 2007, pp. 1-25.

[7] Cf. Pascal van Griethuysen, « Why are we growth-addicted? The hard way towards degrowth in the involutionary western development path », Journal of Cleaner Production, vol. 18, n° 6, April 2010, pp. 590-595.

[8] Cf. Michel Bauwens, « The Political Economy of Peer Production », CTheory, 12/1/2005.

[9] Cf. Anders Hayden, John M. Shandra, « Hours of work and the ecological footprint of nations: an exploratory analysis », Local Environment, vol. 14, n° 6, July 2009, pp. 575-600.

[10] Pour une analyse de ce type, voir Juliet B. Schor, « Sustainable Consumption and Worktime Reduction », Journal of Industrial Ecology, vol. 9, n° 1-2, pp. 37-50.





Sur les conditions de la « décroissance »

10 04 2010

L’idée de « décroissance » commence à susciter de plus en plus de débats, notamment parce qu’elle arrive à un moment où le système économique montre plus que jamais ses faiblesses et qu’elle porte les critiques jusque dans ses principes mêmes. Si on prend soin de ne pas la confondre avec le qualificatif de « récession », réfléchir sur cette idée s’avère très intéressant, parce que son positionnement à contre-courant montre les difficultés à lui trouver des bases et des appuis dans les configurations sociales et institutionnelles actuellement dominantes. De grosses difficultés même, bien que les limites écologiques de la planète paraissent de plus en plus perceptibles. C’est aussi pour cette raison que j’avais essayé de souligner que le projet de « décroissance » avait, au plan intellectuel, encore un gros travail de défrichage à faire, tant pouvaient être nombreux les obstacles sur ce chemin (Cf. « La décroissance soutenable face à la question du « comment ? ». Une remise en perspective par les processus de transition et leurs conditions de réalisation », Mouvements, n° 59, juillet-septembre 2009, article disponible sous format revue ou directement en ligne).

Besoins, désirs, valeurs,  intérêts, c’est en effet dans cet enchevêtrement que l’objectif de « décroissance » doit pouvoir trouver des ancrages pour devenir crédible. Sur ce plan, les réflexions sur la « décroissance » avancent, sont portées dans le champ politique (y compris sur le terrain électoral), mais elles doivent encore travailler le rapport que peuvent entretenir ces facteurs et variables avec le changement collectif souhaité.

De fait, le projet de « décroissance » pousse un cran plus loin que celui de « développement durable », plus consensuel dans sa formulation la plus générale. « Décroître » signifie a priori qu’il s’agit de favoriser dans les processus sociaux ceux qui peuvent contribuer à ne plus alimenter l’imaginaire dominant du « toujours plus ». C’est pouvoir laisser jouer ce qu’André Gorz appelait la « norme du suffisant », dont il a montré l’érosion du fait de l’expansion capitaliste et la cascade d’effets insidieux qui en a résulté. C’est, de manière individuelle et collective, remettre ensemble le niveau de satisfaction et le rapport au travail, de sorte que les aspirations vitales puissent trouver des formes d’expression échappant à l’obsession de l’efficacité économique[1].

La question reste de savoir quels ancrages sociaux ce type de norme alternative peut encore trouver. Or, tout un ensemble de réactions montre que les consommateurs ne sont pas forcément imperméables à des considérations éthiques, qui peuvent effectivement aller jusqu’au choix de la « simplicité volontaire »[2]. Favoriser la réflexivité des consommateurs peut être un moyen de faire perdre au système économique son apparente naturalité. Les actes de consommation peuvent intégrer de nouvelles dimensions réflexives lorsque certains de leurs effets sont mis en lumière et bénéficient de larges publicisations. Une logique de « décroissance » supposerait que cette réflexivité puisse être poussée relativement loin. S’expriment déjà des formes plurielles de résistances pas forcément visibles ou bruyantes[3]. Les professionnels du marketing sont conscients de ce qui est pour eux un problème, puisqu’ils travaillent sur ces phénomènes de résistance du consommateur[4]. Le sociologue américain Stephen Zavestoski avait noté que l’immersion dans la société de consommation pouvait engendrer un stress socio-psychologique et éloignait plutôt d’un sens de l’authenticité. C’est ce manque, impossible selon lui à compenser par la consommation, qui peut favoriser un processus individuel d’introspection aboutissant justement à des attitudes anti-consommation et tentant de trouver un remède au sentiment d’insatisfaction[5].

Mais, si cette réflexivité existe sous des formes plus ou moins développées au niveau individuel, il reste à savoir jusqu’à quel point elle peut être cumulative et comment cela pourrait nourrir une dynamique collective. De fait, le flux permanent d’achats sur lequel repose la croissance économique est entretenu par une exploitation rationalisée et puissante des désirs. Compte tenu de la position asymétrique dans laquelle se retrouve le consommateur face à une telle machinerie, la réflexion du sociologue anglo-polonais Zygmunt Bauman permet d’une certaine manière de rappeler que les préoccupations éthiques ne peuvent être défendues au seul niveau individuel, mais qu’elles doivent être aussi soutenues sous des formes collectives[6]. L’assise sociale d’un mouvement comme celui de la « simplicité volontaire » pourrait être plus importante s’il était complété par d’autres efforts pour déplacer les critères de rationalité et les faire revenir vers des bases plus écologiquement et socialement responsables. Il peut y avoir des convergences avec des voies explorées de manière théorique et pragmatique, comme celles au croisement du don et de la gratuité[7], surtout si certains biens peuvent être mis en commun et partagés. Les activités en peer-to-peer se rapprochent de ce type d’imaginaire et peuvent même contribuer à le diffuser si elles ne sont plus réservées aux échanges de fichiers informatiques[8]. Restera à voir si ces rapprochements pourront se développer pour produire des transformations plus larges.


[1] Cf. André Gorz, « L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation », Actuel Marx, n° 12, 2e semestre 1992.

[2] Cf. Deirdre Shaw, Terry Newholm, « Voluntary simplicity and the ethics of consumption », Psychology and Marketing, vol. 19, n° 2, pp. 167-185.

[3] Cf. Dominique Roux, « Résistance du consommateur : un état de l’art sur les formes de réponses adverses au marché et aux firmes », Actes du 4ème Congrès International des Tendances du Marketing, Paris, 2005.

[4] Comme en témoigne le numéro spécial consacré au phénomène d’anti-consommation par le Journal of Business Research en février 2009 (vol. 62, n° 2).

[5] Cf. Stephen Zavestoski, « The social-psychological bases of anticonsumption attitudes », Psychology and Marketing, vol. 19, n° 2, pp. 149-165.

[6] Cf. Zygmunt Bauman, L’éthique a-t-elle une chance dans un monde de consommateurs ?, Paris, Climats, 2008.

[7] Cf. Jacques T. Godbout en collaboration avec Alain Caillé, L’esprit du don, Paris, La Découverte / Poche, 2000 ; Jacques Godbout, Le don, la dette et l’identité. Homo donator vs. homo oeconomicus, Paris, La Découverte / MAUSS, 2000 ; Viv(r)e la gratuité ! Une issue au capitalisme vert, sous la direction de Paul Ariès, Villeurbanne, Éd. Golias, 2009.

[8] Pour une vision en ce sens, voir par exemple Michel Bauwens, Rémi Sussan, « Le peer to peer : nouvelle formation sociale, nouveau modèle civilisationnel », Revue du MAUSS semestrielle, n° 26, 2005, pp. 193-210.





Chercheurs et scientifiques doivent-ils faire moins de conférences ?

1 09 2009

Hervé Philippe est un professeur réputé travaillant au Département de Biochimie de l’Université de Montréal (si j’en crois les comptes rendus sur ses activités). C’est aussi un chercheur engagé intellectuellement et qui réfléchit sur ses pratiques, notamment du point de vue écologique. Et les conséquences environnementales de ses activités l’inquiètent… C’est ce qu’il a voulu montrer dans un petit article paru l’année dernière dans la revue Trends in Genetics et visiblement écrit pour favoriser la prise de conscience de ses collègues. Il y pointe la situation presque paradoxale dans laquelle se trouvent les scientifiques et notamment ceux de la communauté dont il fait partie : d’un côté, leurs recherches sont censées aider à réduire les effets négatifs des activités humaines sur les systèmes naturels, mais d’un autre côté, l’activité de la communauté scientifique dans son ensemble peut elle-même constituer un facteur de pression sur l’environnement.

Hervé Philippe a en effet essayé de quantifier son impact sur l’environnement pour 2007 (déplacements, consommations liées à l’informatique, etc.). D’après ses calculs, ses émissions de CO2 seraient au moins deux fois plus élevées que celles de l’Américain moyen (notoirement connu pour monopoliser la première place du palmarès en la matière). D’où les préoccupations du chercheur si les résultats, même approximatifs, sont extrapolés à l’ensemble de ceux dont la science est le métier affiché. Le bougisme académique est notamment visé. En effet, les conférences scientifiques, avec tous les déplacements qu’elles supposent (notamment lorsqu’il s’agit de conférences internationales attirant des chercheurs de différents coins de la planète), participent aussi d’une certaine manière à l’émission d’une quantité importante de gaz à effet de serre.

Sa conclusion ? Tout simplement inciter les scientifiques à se demander s’ils ne devraient pas être parmi les premiers à se rallier à la « décroissance ». Et pour cela, réduire de manière significative le nombre de conférences (en les remplaçant par des rassemblements moins fréquents, mais plus longs), recourir plus souvent aux vidéoconférences ou organiser des conférences « virtuelles ». D’où le titre de l’article : « Less is more: decreasing the number of scientific conferences to promote economic degrowth ».

Hervé Philippe pense que la réduction du nombre de conférences pourrait avoir un effet exemplaire et symbolique, précisément pour inciter d’autres secteurs fortement émetteurs à des comportements plus maîtrisés. Il ne va pas néanmoins jusqu’à mettre en doute l’intérêt de ces rassemblements académiques. Après tout, le sociologue/philosophe Jean Baudrillard avait une vision bien plus désenchantée de l’utilité des conférences académiques. Dans Pour une critique de l’économie politique du signe (Gallimard, 1972), il affirmait en effet que : « Les congrès servent à peu près autant à l’avancement du savoir que les courses de chevaux et les paris à l’avancement de la race chevaline ».

Le texte d’Hervé Philippe est accessible en ligne pour ceux qui peuvent passer par une institution abonnée. Sinon, une recherche sur votre moteur de recherche préféré donne rapidement accès aux positions du monsieur.

Mouvements n° 59

L’article s’avère toutefois trop court pour pouvoir aborder les idées du courant de la « décroissance » dans une perspective plus large. Comme il y a aussi largement de quoi s’interroger sur les conditions à trouver pour pouvoir réaliser un tel projet, j’en profite pour signaler en guise de complément un article qui vient de paraître (« La décroissance soutenable face à la question du « comment ? ». Une remise en perspective par les processus de transition et leurs conditions de réalisation », Mouvements, n° 59, juillet-septembre 2009), téléchargeable sur le portail cairn pour ceux qui y ont accès ou récupérable sur le site de la revue dans une version qui avait été mise en ligne avant la publication au format papier.





Dossier « décroissance »

23 06 2009

Après des résultats plutôt favorables à l’écologie politique lors des dernières élections européennes et avant que tombent bientôt les résultats des travaux de la Commission sur la Mesure de la Performance Économique et du Progrès Social (dite aussi Commission Stiglitz-Sen, du nom des deux prix Nobel d’économie à qui le gouvernement français avait demandé de réfléchir sur la pertinence de mesures basées sur le PIB), il peut être intéressant de remettre en perspective certains enjeux touchant à la croissance, à la « richesse » et à leurs effets sociaux et écologiques. La revue Mouvements dans sa version électronique vient justement de rassembler une série d’articles dans un dossier sur le thème de la « décroissance ». Le dossier fournit ainsi quelques textes de Paul Ariès, André Gorz et Fabrice Flipo qui permettent de penser cette alternative par rapport au cadre socio-économique dominant.

Promotion personnelle en même temps, puisque est repris dans ce dossier une version un peu retravaillée d’un texte que j’avais déjà présenté sur ce blog. L’idée principale de ce texte est de réfléchir à ce qu’un tel projet de « décroissance soutenable » demanderait comme conditions de réalisation. Autrement dit, s’il s’agit d’envisager une transition, quels seraient les leviers et les écueils à prendre en compte ? Une version papier devrait être disponible à la rentrée de septembre avec la sortie du numéro 59 de la revue Mouvements.