Démocratie sans croissance : un cadre d’analyse pour explorer les lignes de fuite

5 06 2015

Suite et deuxième partie (2) de l’analyse commencée dans les billets précédents.

* * *

Ce verrouillage dans un schéma politico-économique particulier, celui d’une « croissance économique » posée comme condition nécessaire et incontournable, n’a toutefois pas totalement effacé la recherche d’autres possibilités, ou ce qu’on peut appeler, avec Gilles Deleuze et Félix Guattari, les lignes de fuite[1]. L’arrêt ou l’absence de la croissance économique sont présents en arrière-plan de différents courants intellectuels qui s’affirment aussi porteurs de projets de société aux retombées bénéfiques malgré cet élément manquant.

Dans la mesure où il touche les conditions d’existence d’une collectivité, un tel état n’est évidemment pas sans lien avec l’espace politique dans lequel il tend à être inscrit (même si cela apparaît de manière plus ou moins thématisée dans les conceptions développées). Si ces courants qui ont pu être identifiés par notre revue de littérature (et qui seront analysés dans la partie suivante) continuent à se situer dans un cadre démocratique (maintien des libertés individuelles, espace public ouvert, etc.), des différences apparaissent néanmoins et peuvent être spécifiées à partir de deux séries de critères analytiques, permettant ainsi de dessiner deux axes.

Ecological UtopiasSur un premier axe, il peut être utile de reprendre la distinction que Marius de Geus fait entre utopies de l’abondant (« utopias of abundance ») et utopies du suffisant (« utopias of sufficiency »)[2]. Dans ces dernières, l’idéal serait celui de la satisfaction des besoins humains, mais qui resteraient modérés, permettant ainsi de préserver une qualité de vie et une harmonie dans les relations sociales et écologiques. À l’inverse, les premières seraient davantage fondées sur des performances technologiques (et Marius de Geus a tendance à considérer que les effets écologiques de telles sociétés seraient moins bénins). Cette spécification mériterait toutefois d’être nuancée, car on peut considérer, à la différence de Marius de Geus, que l’abondance peut passer par d’autres voies que la voie technologique[3]. Avec ce léger correctif, cette première distinction permet de mettre l’accent sur les variations possibles dans le rapport collectif aux ressources et sur l’influence que ce rapport peut avoir dans les formes de relations et de coopérations entre acteurs. L’abondance est ainsi une manière de ne plus poser la question de la croissance : elle tend à rendre cette question hors de propos.

Le deuxième axe proposé vise à spécifier les arrangements sociopolitiques possibles en fonction des modes de coordination et des échelles d’intervention possibles. Les options envisagées se différencient aussi selon le degré plus ou moins élevé de coordination qu’elles peuvent laisser entrevoir comme nécessaire. Dans des collectifs, il est ainsi possible de laisser complètement jouer des processus décentralisés sans intervention surplombante. Une ambition globalisante et planificatrice conduit en revanche à suggérer qu’il est possible, pour peu que des institutions politiques soient organisées pour cela, d’intervenir de manière consciente pour orienter des processus sociaux.

En croisant ces deux axes, on peut alors distinguer et répartir différentes options politiques.

Agencement diffus Agencement intégré
Post-rareté / Abondance Écologie sociale Transhumanisme
Limitations / Frugalité Décroissance Écosocialisme

Cette grille n’a pas simplement une vocation descriptive : elle est conçue pour aider à ordonner les discussions, comme nous allons pouvoir le faire dans l’analyse qui suivra dans le prochain billet.

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[1] Cf. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux (Capitalisme et schizophrénie, tome 2), Paris, Ed. de Minuit, 1980 et Félix Guattari, Lignes de fuite. Pour un autre monde de possibles, La Tour d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2011.

[2] Voir Marius de Geus, Ecological Utopias. Envisioning the Sustainable Society, Utrecht, International Books, 1999 et, de manière plus rapide, « Towards an Ecological Art of Living: On the Value of Ecological Utopianism for our Future », Ecopolitics Online Journal, vol. 1, n° 1, Winter 2007, p. 29.

[3] Sans forcément pousser aussi loin que Marshall Sahlins. Cf. Âge de pierre, âge d’abondance. Economie des sociétés primitives, Paris, Gallimard / NRF, 1976.


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