Croissance et démocratie : du couplage au verrouillage économico-politique

4 06 2015

Ce billet est la première partie du développement annoncé dans le précédent. Comme la littérature sur le sujet est abondante, il vise plutôt à présenter rapidement la situation.

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Depuis qu’elle a été pensée comme phénomène censé assurer le développement des sociétés, la « croissance économique » a eu tendance à être présentée comme un point de passage obligé et un facteur déterminant pour la continuité d’autres processus sociaux. Point de passage obligé, parce que si l’on reprend cette notion proposée par Michel Callon et Bruno Latour[1], elle a agrégé et associé autour d’elle un large ensemble d’intérêts. Facteur déterminant, parce qu’elle a pu être considérée comme une condition de base, du fonctionnement des institutions politiques jusqu’aux systèmes de protection sociale, en passant évidemment par l’accès à un travail et à un revenu pour la population.

La mystique de la croissanceLa quête de la croissance, souvent traduite par la focalisation sur les chiffres du PIB (Produit Intérieur Brut), est devenue et reste une antienne dans le discours des responsables politiques ayant des prétentions gouvernementales[2]. Il est ainsi fréquemment répété que le manque de croissance aurait des effets négatifs sur l’emploi et permettrait difficilement de réduire le chômage. La croissance est aussi couramment présentée comme une condition nécessaire à la réduction de la pauvreté. Elle paraît donner accès à des « richesses » supplémentaires tout en offrant une manière d’éviter ou de contourner les enjeux de répartition, susceptibles de générer des tensions entre catégories sociales. L’image de la période des « trente glorieuses » est encore largement présente, notamment pour ce qu’elle a paru apporter en termes d’accès accru à des biens de consommation et au confort matériel pour une part étendue des populations.

Deux raisons pouvant expliquer la dépendance des États à l’égard de la croissance sont rappelées par Peter Ferguson. La première est une dépendance fiscale à l’égard de l’accumulation réalisée par le secteur privé, puisqu’il s’agit d’assurer par la taxation les prélèvements suffisants pour pouvoir financer les fonctions étatiques de base, comme la défense, l’éducation, etc. La seconde renvoie au besoin de conserver une légitimité démocratique, qui apparaît liée à la capacité à tempérer les excès du système capitaliste en fournissant biens publics et possibilités d’emploi. La croissance semble permettre de concilier ces objectifs qui peuvent paraître contradictoires[3]. Il faudrait ajouter que, pour des États fortement endettés, il peut de surcroît paraître difficile de rembourser une lourde dette publique sans croissance. Le niveau des ressources budgétaires des États et la capacité à juguler des déficits sont en effet aussi calés sur les prévisions de croissance et les performances attendues de leur économie nationale.

Au total, le XXe siècle et notamment sa deuxième partie ont donc été marqués historiquement par la constitution d’un système de gouvernement où la croissance a fini par devenir une condition quasiment non négociable. Pour les pays qui sont entrés dans une logique de développement, la croissance économique semble alors fonctionner comme une addiction, pour reprendre le terme et l’analyse de Jérôme Batout et Emmanuel Constantin : « Les démocraties d’après guerre ont été configurées pour se gouverner politiquement par la croissance »[4]. Pivot des rationalités gouvernementales[5], elle est en tout cas devenue un registre de légitimation à part entière, spécialement avec la part que les États ont été amenés à prendre dans les processus économiques[6]. Autrement dit, les performances économiques imputables à l’action gouvernementale, ou du moins la perception qui en est faite, sont un output dont le système politique a besoin pour assurer et conserver sa légitimité[7]. La croissance est installée comme un élément presque évident des catalogues de promesses électorales et gouvernementales. On doit d’ailleurs préciser que derrière l’idée générale de démocratie, c’est la forme représentative qui s’est en fait imposée[8]. Dans ce régime, ce sont notamment ses représentants qui reprennent et portent cette idéologie de la croissance.

Le paradoxe est que cette obsession pour la croissance économique est devenue problématique en raison des pressions écologiques et inconvénients sociaux qui ont pu lui être imputés[9]. D’où les nombreuses tentatives pour proposer d’autres visions ou d’autres cadres économiques. Parfois en essayant de changer les termes du débat, comme dans le courant de ceux qui, plutôt qu’un découplage illusoire, visent la « prospérité », précisément en sortant de la seule accumulation matérielle et financière et en incitant donc à repenser les finalités collectives[10]. Certes, la garantie d’une qualité de vie, plutôt que l’enfermement dans une accumulation sans fin, pourrait fournir une autre source de légitimation aux institutions et procédures démocratiques. Mais la dimension politique, notamment s’agissant de l’adaptation des processus démocratiques, peut paraître toutefois encore insuffisamment développée dans ce courant. C’est ce qui peut justifier l’exploration qui sera proposée dans les prochains billets.

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[1] Cf. Michel Callon, « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », L’Année sociologique, 1986, volume 36, pp. 169-208 et Bruno Latour, La science en action, Paris, Gallimard, collection Folio/Essais, 1995.

[2] Pour un passage en revue des arguments disponibles, voir par exemple Dominique Méda, La mystique de la croissance. Comment s’en libérer, Paris, Flammarion / Champs, 2014.

[3] Peter Ferguson, « Post-growth policy instruments », International Journal of Green Economics, vol. 7, n° 4, 2013, pp. 406-407.

[4] Cf. Jérôme Batout, Emmanuel Constantin, « Croissance, crise et dépérissement de la politique », Le Débat, 5/2014 (n° 182), pp. 154.

[5] Cf. Peter Miller and Nikolas Rose, « Governing economic life », Economy and Society, vol. 19, n° 1, 1990, pp. 1-31.

[6] Sur ces enjeux de légitimité, on prolonge ici la perspective de Jürgen Habermas. Cf. « Les problèmes de la légitimation dans l’état moderne », in Après Marx, Paris, Hachette Littératures, 1997 et Raison et légitimité. Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé, Paris, Payot, 2002.

[7] Pour prolonger la perspective analytique de Fritz Scharpf (Gouverner l’Europe, Paris, Presses de Sciences Po, 2000).

[8] Cf. Daniel Gaxie, La démocratie représentative, Paris, Montchrestien, 2003.

[9] Pour un point de vue synthétique sur ces débats, voir par exemple Alexander Perez-Carmona, « Growth: A Discussion of the Margins of Economic and Ecological Thought », in Louis Meuleman (ed.), Transgovernance. Advancing Sustainability Governance, Springer, 2013, notamment, p. 85-99.

[10] Cf. Tim Jackson, Prosperity without Growth. Economics for a Finite Planet, London, Earthscan, 2009 ; Isabelle Cassiers (dir.), Redéfinir la prospérité. Jalons pour un débat public, La Tour-d’Aigues, Ed. de l’Aube, 2011.


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