Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains

2 07 2015

Au plan des idées, et donc par les récits et leur contenu, la science-fiction peut être aussi un vecteur d’exploration et de découverte. A fortiori, même si cela peut paraître paradoxal, lorsque les repères semblent difficiles à trouver dans le contemporain. D’où le titre de ce billet qui reprend celui d’un article paru il y a quelques semaines (« Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains. La science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances »), dans le numéro 15 de la revue Methodos. Savoirs et textes sur le thème « Philosophie et littérature ». Vu de loin, le postulat de l’article a un aspect peut-être curieux et justifie donc quelques explications (ce qui suit reprenant ainsi en fait le début de l’introduction).

Liquid TimesQuand l’époque semble être à l’accélération, pour reprendre le titre d’un récent livre du sociologue allemand Hartmut Rosa, autrement dit quand tout semble aller plus vite (les évolutions techniques, le changement social, etc.), l’enjeu est de pouvoir garder des prises intellectuelles, justement pour éviter de se retrouver emporté sans capacité de réagir. De fait, semble s’accumuler une masse de questions qu’il est devenu difficile de penser au présent, avec des bases de réflexion risquant d’être de moins en moins adaptées. Celles qui sont disponibles sont face au défi d’un ensemble de transformations cumulées que décrit avec un autre vocabulaire expressif le sociologue Zygmunt Bauman, à savoir l’avènement d’une forme « liquide » de modernité, touchant les assises de certitudes qui pouvaient paraître ancrées dans la tradition et les structures institutionnelles. La perception désormais courante, comme essaye ainsi de le formaliser ce type de métaphore et d’analyse, est celle d’un monde qui semble entré dans une période de changement radical, fondamentalement déstabilisant, voire incontrôlable du fait d’un rythme apparemment aussi de plus en plus rapide. Dans ce contexte historique de transformations multidimensionnelles, l’horizon collectif ainsi décrit ne semble plus que nébulosité : les menaces écologiques s’accumulent ; les dynamiques économiques, inscrites dans des cadres globalisés et opacifiés, tendent à se transformer en turbulences, de plus en plus rapprochées et pouvant affecter profondément les conditions de vie ; des trajectoires technoscientifiques paraissent engagées sans que leur maîtrise soit assurée ; des institutions relativement établies voient leur caractère structurant et leurs capacités de régulation s’effriter ; les repères symboliques et culturels semblent ballottés au gré des multiples flux de communication ; aux signes de fragmentation sociale ne semblent répondre que d’autres signes de tensions identitaires. Et le tableau pourrait être largement complété pour donner une image encore plus incertaine des conditions futures de la vie collective.

Comment traiter alors d’enjeux qui s’esquissent et qui paraissent aussi lourds de conséquences potentielles que d’indéterminations ? Comment (re)trouver des prises sur ce qui est en devenir et qui pourrait composer le futur ? Par son ancrage assumé dans l’imaginaire, la science-fiction ne vient pas forcément parmi les appuis les plus évidents. Et pourtant, elle peut constituer un matériau ayant aussi une pertinence. La science-fiction, par sa capacité à soulever des questions, à les mettre en scène, peut également donner matière à réfléchir. Si l’on souhaite alors pousser l’analyse, il est possible d’en faire autre chose que des exercices de commentaire littéraire. Précisément, ce matériau, reconsidéré pour d’autres formes d’exploration, peut aussi être incorporé dans un processus de production de connaissance.

Pourquoi s’appuyer sur ce travail imaginaire ? Parce qu’il a des dimensions multiples. La science-fiction propose certes des récits, mais peut aussi être envisagée comme un espace de production d’idées, et spécialement d’idées nouvelles ou originales. En installant et en accumulant des expériences de pensée, elle offre un réservoir cognitif et un support réflexif. Ses représentations sont aussi un vecteur d’interprétation du monde. Plus précisément, cette voie fictionnelle peut être une manière de réinterpréter des problèmes et des situations, d’avancer des formes d’interrogations par un déplacement dans un monde différent, reconfiguré.

La suite de l’article, qui développe plus longuement l’argument et permet de donner plusieurs séries d’illustrations, est directement accessible en ligne.

Référence : « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains. La science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15, 2015. URL : http://methodos.revues.org/4178

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La science-fiction comme voie pour élargir le champ des expériences de pensée

21 02 2009

Dans un précédent billet, j’avais amorcé une réflexion sur les apports possibles de la science-fiction pour la pensée politique. Je la poursuis ici avec la première étape qui était annoncée. J’espère ainsi montrer le potentiel heuristique de ces créations intellectuelles.

Que font les œuvres de science-fiction ? Certes, elles racontent des histoires, elles proposent des récits dans des univers plus ou moins éloignés des plans de réalité connus. Mais pas seulement. Par touches plus ou moins appuyées, elles proposent aussi des visions du futur. Il n’est pas question de les prendre pour des prédictions ou des prophéties. Il s’agit plutôt de considérer que la science-fiction est aussi une manière de poser des hypothèses. Et surtout des hypothèses audacieuses ! Les auteurs ont cet avantage : ils peuvent se permettre des explorations qu’on osera plus difficilement faire dans d’autres champs de la pensée, et spécialement dans le milieu académique.

Ces œuvres peuvent ainsi avoir une force heuristique. Leurs récits donnent de quoi dérouler des questionnements, en poussant potentiellement ces derniers au plus loin de leurs conséquences logiques. La base de questionnement paraît pourtant relativement simple : et si… Autrement dit, que se passerait-il si… ? Mais l’intérêt de la fiction est alors de pouvoir reprendre avec un large degré de liberté les prémisses posées de manière plus ou moins étoffée, et de suivre l’enchaînement des effets. Derrière l’apparence de simplicité, la question « Et si ? » a montré qu’elle pouvait s’avérer extrêmement féconde, y compris dans des versions plus philosophiques ou plus scientifiques, et de fait, les auteurs de science-fiction sont loin d’être les seuls à s’en être saisis[1]. Sur le versant du passé, c’est cette question qui est à la base de l’uchronie comme genre littéraire s’essayant à réécrire l’Histoire (et ainsi souvent rattaché à la science-fiction), mais certains historiens plus universitaires cherchent aussi à la travailler pour ouvrir un véritable champ de réflexion scientifique (même s’il reste encore plutôt aux marges du travail historique habituel), en reprenant certains épisodes ou événements passés pour esquisser ou développer des possibilités d’évolutions historiques différentes[2].

Cette simple base de questionnement pousse à la projection, ou plus exactement à l’interprétation projective. Elle peut être une incitation à repérer des tendances et à envisager ce que pourrait être leur continuation, avec des variations plus ou moins importantes. Cet exercice peut relever de la fiction, mais ne s’y réduit pas forcément et pas complètement. La science-fiction l’exploite dans le registre de la « conjecture romanesque rationnelle », pour reprendre l’expression de l’écrivain Pierre Versins[3].

Ces œuvres de science-fiction construisent ainsi ce qu’on peut appeler des champs d’expériences. L’indétermination des horizons futurs permet de faire varier les conditions socio-historiques que pourraient rencontrer les collectivités humaines à venir. Cette malléabilité est importante, puisque, grâce à elle, le décor et la trame des récits peuvent gagner une dimension exploratoire. Un exemple : quelle allure aurait une société où les technologies informatiques seraient omniprésentes ? C’est précisément l’univers que décrivent les écrits du courant cyberpunk : un univers, celui des œuvres de William Gibson[4], Bruce Sterling[5], Neal Stephenson[6], où une large part de la vie humaine s’avère restructurée par l’immersion quotidienne dans les flux d’une communication technologisée, au point de transformer la morphologie et l’appréhension des multiples environnements humains, à commencer par la ville[7]. Plus largement, que serait un monde où plus rien (ni les humains, ni leur environnement) n’échapperait aux modifications technologiques ?

La science-fiction, sous ses différentes formes, est comme un vaste magasin, en extension continue, où seraient disponibles différentes gammes d’expériences de pensée. Avec des éléments d’histoire des sciences, François-Xavier Demoures et Éric Monnet ont rappelé qu’il serait exagéré de réduire l’expérimentation à une démarche empirique et qu’elle peut être aussi mentale[8]. Comme le dit Jacques Bouveresse, davantage en philosophe et avec en perspective des exemples plus littéraires : « L’expérience de pensée est la seule forme d’expérience qui soit encore utilisable, lorsque les situations auxquelles on s’intéresse peuvent être représentées mais ne peuvent pas être réalisées, soit parce qu’elles correspondent à des conditions limites ou idéales que l’on peut penser, mais qu’il n’est pas possible de faire exister concrètement, soit parce qu’elles sont intrinsèquement impossibles, soit encore parce que des raisons de nature diverse, par exemple des raisons éthiques, interdisent de les réaliser »[9]. Avec tous les éléments qu’ils agencent (narratifs, descriptifs, etc.), on peut ajouter que les récits de science-fiction ont pour particularité d’installer des expériences de pensée comme déconstructions/reconstructions de systèmes. Le philosophe Hans Jonas en avait pressenti l’utilité : « L’aspect sérieux de la « science fiction » réside justement dans l’effectuation de telles expériences de pensée bien documentées, dont les résultats plastiques peuvent comporter la fonction heuristique visée ici (voir par exemple le Brave New World de A. Huxley) »[10].

Entamer une réflexion en plaçant son point de départ dans un univers de science-fiction ne doit donc pas disqualifier automatiquement le raisonnement sous prétexte qu’il serait moins plausible. Si ces fictions ne recourent pas à des méthodologies à proprement parler, la mise en récit oblige cependant à rendre les expériences de pensée cohérentes. Le travail de l’auteur peut se rapprocher de ce qui serait considéré comme une « description dense » dans l’anthropologie interprétative[11], puisque, grâce à l’évocation de contextes culturels, techniques, sociaux, il s’agit de rendre crédible la description de systèmes censés fonctionner dans des époques futures. Bref, c’est un matériau intellectuel qui ne demande qu’à être retravaillé et l’enjeu pour la réflexion est ensuite de prolonger et de travailler les hypothèses posées de manière fictionnelle.

À suivre…

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[1] Pensons par exemple aux philosophes qui abordent la question du gouvernement en partant d’un « état de nature ».

[2] Pour une mise en perspective de ce genre d’approche, voir Gavriel Rosenfeld, « Why Do We Ask « What If? » Reflections on the Function of Alternate History », History and Theory, vol. 41, n° 4, Dec. 2002, pp. 90-103. Pour une défense de l’extension de la pensée historique vers le futur, voir également David J. Staley, « A History of the Future », History and Theory, vol. 41, n° 4, pp. 72-89.

[3] Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, Lausanne, L’Age d’homme, 1972 / rééd., 2000.

[4] Notamment le classique Neuromancien (Paris, J’ai Lu, 1998), qui préfigure le développement d’un réseau électronique permettant d’accéder à une réalité virtuelle (le « cyberspace »).

[5] Les mailles du réseau, Paris, Denoël, 1990 ; Schismatrice +, Paris, Gallimard / Folio SF, 2002.

[6] L’âge de diamant, Paris, Rivages/Futur, 1996 ; Le samouraï virtuel, Paris, Robert Laffont / Ailleurs et Demain, 1996.

[7] Pour une réinterpretation de la planification urbaine à cette aune, voir par exemple Robert Warren, Stacy Warren, Samuel Nunn, Colin Warren, « The Future of the Future in Planning: Appropriating Cyberpunk Visions of the City », Journal of Planning Education and Research, vol. 18, n° 1, 1998, pp. 49-60. Pour une présentation plus large, voir Sabine Heuser, Virtual Geographies. Cyberpunk at the Intersection of the Postmodern and Science Fiction, New York, Rodopi, 2003.

[8] « Le monde à l’épreuve de l’imagination. Sur « l’expérimentation mentale » », Tracés, septembre 2005, n° 9, pp. 37-51.

[9] Jacques Bouveresse, La connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité & la vie, Marseille, Agone, 2008, p. 116.

[10] Hans Jonas, Le principe responsabilité, Paris, Champs Flammarion, 1995, p. 71.

[11] Cf. Clifford Geertz, « La description dense : vers une théorie interprétative de la culture », Enquête, n° 6, 1998, pp. 73-105. Comme l’expliquait Clifford Geertz dans un autre travail : « L’aptitude des anthropologues à nous persuader de prendre au sérieux ce qu’ils disent tient moins à l’apparence empirique et à l’élégance conceptuelle de leurs textes qu’à la capacité à nous convaincre que leurs propos reposent sur le fait qu’ils ont pénétré (ou, si l’on préfère, qu’ils ont été pénétré par) une autre forme de vie, que, d’une façon ou d’une autre, “ ils ont vraiment été là-bas ” » (Ici et Là-bas, l’anthropologue comme auteur, Paris, Métailié, 1996, p. 12).






Ce que la science-fiction peut apporter à la pensée politique

17 12 2008

Le passé est souvent utilisé pour éclairer le présent. Mais le futur semble l’être beaucoup moins. L’exercice paraît effectivement plus périlleux. Évidemment, nul ne peut savoir ce que sera exactement le futur. Le besoin d’en avoir une connaissance, et même de le maîtriser, n’a pas cessé pour autant. Dans l’espoir d’arriver à appréhender et traiter plus facilement des enjeux actuels, les tentatives ont continué à se développer en cherchant des garanties scientifiques et en ébauchant des méthodes, comme celles de la prospective et de son travail sur scénarios.

Je propose d’explorer une autre voie, celle de la science-fiction, et de montrer les apports qui peuvent en être dégagés pour la pensée politique. Ce serait facile d’écarter la proposition d’un geste condescendant. Il suffirait de ramener les œuvres et productions de ce domaine à un simple exercice d’imagination débridée. Mais ce serait ignorer ce que des œuvres puissantes ont pu apporter aux débats et aux réflexions sur l’évolution du monde[1]. Ce serait aussi croire que ces écrits n’ont d’autre ambition que celle de l’imaginaire.

Sortis des clichés, les écrits de science-fiction peuvent en effet trouver d’autres résonances. De manière significative, les interrogations, mais aussi les manifestations d’anxiété, montent sur l’accélération du changement technique et social, et a fortiori sur ses effets[2]. Ces interrogations nourrissent de plus en plus de doutes sur l’adaptation des outils intellectuels actuellement disponibles[3]. Dans des écrits plus ou moins proches de la sphère académique, quantité d’indices sont mis en avant pour signaler qu’un autre monde est en train de se construire. Sauf que, devant la rapidité apparente des évolutions, la réflexion risque aussi d’être en retard par rapport à leur potentiel de transformation sociale[4].

Pour appréhender le monde qui vient, il peut donc être utile de réfléchir à d’autres approches et opérations intellectuelles. La première peut être tout simplement de prendre de la distance dans la manière de percevoir le monde et son fonctionnement. La science-fiction offre un matériau propice à ce type d’attitude et il va s’agir ici de montrer que ce matériau peut aussi être incorporé dans un processus de production de connaissance. Ces potentialités ont été pour partie plus ou moins entrevues[5], mais elles méritent d’être pleinement développées.

L’hypothèse centrale fondant et nourrissant mon approche est que la science-fiction représente une façon de ressaisir le vaste enjeu du changement social, et derrière lui celui de ses conséquences et de leur éventuelle maîtrise. Autrement dit, que ce soit sur le versant utopique ou dystopique, ce qui se construit aussi dans ces productions culturelles, c’est un rapport au changement social. La science-fiction offre, certes plus ou moins facilement, des terrains et des procédés pour s’exprimer sur des mutations plus ou moins profondes, plus précisément sur les trajectoires que ces mutations pourraient suivre. Elle constitue une voie par laquelle le changement social se trouve réengagé dans une appréhension réflexive.

C’est parce que le présent contient les conditions de fabrication du futur que l’enjeu est aussi d’être capable de développer une réflexion à rebours. Science et technique ont évidemment des implications politiques, et leurs évolutions potentielles demandent non seulement de maintenir l’attention, mais aussi de garder des prises réflexives sur le champ des possibles. D’où l’intérêt des œuvres de science-fiction pour la pensée politique, ce que j’essaierai d’exposer et d’expliquer en trois étapes à venir prochainement sur ce blog. La première permettra de mettre en évidence le potentiel heuristique de la science-fiction. La deuxième visera à montrer en quoi les récits proposés constituent aussi des dispositifs de problématisation. En soulignant que le changement social transparaît ainsi comme un motif latent, la troisième cherchera enfin à préciser comment il est possible de tirer parti des idées avancées sous forme fictionnelle et de les rendre productive du point de vue de la théorie politique.

À suivre…

[1] 1984 de Georges Orwell et Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley servent de références classiques. Sur la force philosophique de ces oeuvres dans l’évocation du totalitarisme, voir Michel Freitag, « Totalitarismes : de la terreur au meilleur des mondes », Revue du MAUSS, n° 25, 2005/1, pp. 145-146.

[2] Cf. Hartmut Rosa, « Social Acceleration: Ethical and Political Consequences of a Desynchronized High-Speed Society », Constellations, vol. 10, n° 1, 2003, pp. 3-33.

[3] Cf. Nicholas Gane, « Speed up or slow down? Social theory in the information age », Information, Communication & Society, vol. 9, n° 1, February 2006, pp. 20-38.

[4] Comme le fait remarquer Cynthia Selin : « sociologic tools readily equip scholars to look at the future in terms of how various people today talk about tomorrow; but they do not enable taking the social reality of futures seriously » (« The Sociology of the Future: Tracing Stories of Technology and Time », Sociology Compass, 2/6, 2008, p. 1882).

[5] Sur l’utilisation du film Blade Runner, inspiré du romancier américain Philip K. Dick, comme source de réflexion sur la nature humaine et comme incitation à un passage de la théorie politique par le cinéma, voir par exemple Douglas E. Williams, « Ideology as Dystopia: An Interpretation of Blade Runner », International Political Science Review, vol. 9, n° 4, 1988, pp. 381-394.