Ce que la science-fiction peut apporter à la pensée politique

17 12 2008

Le passé est souvent utilisé pour éclairer le présent. Mais le futur semble l’être beaucoup moins. L’exercice paraît effectivement plus périlleux. Évidemment, nul ne peut savoir ce que sera exactement le futur. Le besoin d’en avoir une connaissance, et même de le maîtriser, n’a pas cessé pour autant. Dans l’espoir d’arriver à appréhender et traiter plus facilement des enjeux actuels, les tentatives ont continué à se développer en cherchant des garanties scientifiques et en ébauchant des méthodes, comme celles de la prospective et de son travail sur scénarios.

Je propose d’explorer une autre voie, celle de la science-fiction, et de montrer les apports qui peuvent en être dégagés pour la pensée politique. Ce serait facile d’écarter la proposition d’un geste condescendant. Il suffirait de ramener les œuvres et productions de ce domaine à un simple exercice d’imagination débridée. Mais ce serait ignorer ce que des œuvres puissantes ont pu apporter aux débats et aux réflexions sur l’évolution du monde[1]. Ce serait aussi croire que ces écrits n’ont d’autre ambition que celle de l’imaginaire.

Sortis des clichés, les écrits de science-fiction peuvent en effet trouver d’autres résonances. De manière significative, les interrogations, mais aussi les manifestations d’anxiété, montent sur l’accélération du changement technique et social, et a fortiori sur ses effets[2]. Ces interrogations nourrissent de plus en plus de doutes sur l’adaptation des outils intellectuels actuellement disponibles[3]. Dans des écrits plus ou moins proches de la sphère académique, quantité d’indices sont mis en avant pour signaler qu’un autre monde est en train de se construire. Sauf que, devant la rapidité apparente des évolutions, la réflexion risque aussi d’être en retard par rapport à leur potentiel de transformation sociale[4].

Pour appréhender le monde qui vient, il peut donc être utile de réfléchir à d’autres approches et opérations intellectuelles. La première peut être tout simplement de prendre de la distance dans la manière de percevoir le monde et son fonctionnement. La science-fiction offre un matériau propice à ce type d’attitude et il va s’agir ici de montrer que ce matériau peut aussi être incorporé dans un processus de production de connaissance. Ces potentialités ont été pour partie plus ou moins entrevues[5], mais elles méritent d’être pleinement développées.

L’hypothèse centrale fondant et nourrissant mon approche est que la science-fiction représente une façon de ressaisir le vaste enjeu du changement social, et derrière lui celui de ses conséquences et de leur éventuelle maîtrise. Autrement dit, que ce soit sur le versant utopique ou dystopique, ce qui se construit aussi dans ces productions culturelles, c’est un rapport au changement social. La science-fiction offre, certes plus ou moins facilement, des terrains et des procédés pour s’exprimer sur des mutations plus ou moins profondes, plus précisément sur les trajectoires que ces mutations pourraient suivre. Elle constitue une voie par laquelle le changement social se trouve réengagé dans une appréhension réflexive.

C’est parce que le présent contient les conditions de fabrication du futur que l’enjeu est aussi d’être capable de développer une réflexion à rebours. Science et technique ont évidemment des implications politiques, et leurs évolutions potentielles demandent non seulement de maintenir l’attention, mais aussi de garder des prises réflexives sur le champ des possibles. D’où l’intérêt des œuvres de science-fiction pour la pensée politique, ce que j’essaierai d’exposer et d’expliquer en trois étapes à venir prochainement sur ce blog. La première permettra de mettre en évidence le potentiel heuristique de la science-fiction. La deuxième visera à montrer en quoi les récits proposés constituent aussi des dispositifs de problématisation. En soulignant que le changement social transparaît ainsi comme un motif latent, la troisième cherchera enfin à préciser comment il est possible de tirer parti des idées avancées sous forme fictionnelle et de les rendre productive du point de vue de la théorie politique.

À suivre…

[1] 1984 de Georges Orwell et Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley servent de références classiques. Sur la force philosophique de ces oeuvres dans l’évocation du totalitarisme, voir Michel Freitag, « Totalitarismes : de la terreur au meilleur des mondes », Revue du MAUSS, n° 25, 2005/1, pp. 145-146.

[2] Cf. Hartmut Rosa, « Social Acceleration: Ethical and Political Consequences of a Desynchronized High-Speed Society », Constellations, vol. 10, n° 1, 2003, pp. 3-33.

[3] Cf. Nicholas Gane, « Speed up or slow down? Social theory in the information age », Information, Communication & Society, vol. 9, n° 1, February 2006, pp. 20-38.

[4] Comme le fait remarquer Cynthia Selin : « sociologic tools readily equip scholars to look at the future in terms of how various people today talk about tomorrow; but they do not enable taking the social reality of futures seriously » (« The Sociology of the Future: Tracing Stories of Technology and Time », Sociology Compass, 2/6, 2008, p. 1882).

[5] Sur l’utilisation du film Blade Runner, inspiré du romancier américain Philip K. Dick, comme source de réflexion sur la nature humaine et comme incitation à un passage de la théorie politique par le cinéma, voir par exemple Douglas E. Williams, « Ideology as Dystopia: An Interpretation of Blade Runner », International Political Science Review, vol. 9, n° 4, 1988, pp. 381-394.



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9 responses

18 12 2008
Eric P.

L’usage récurrent d’ouvrages comme « 1984 » ou « Le Meilleur des Mondes » n’a-t-il pas paradoxalement pour effet de scinder l’analyse que chacun fait du futur en deux camps distincts ?
En ce sens, on trouverait d’une part les prophètes catastrophistes qui décrivent l’inexorable évolution sécuritaire de nos sociétés ; et d’autre part les sceptiques qui rejettent en bloc cette vision en exprimant leur foi dans le progrès.
Porteurs d’une forte idéologie (et d’une certaine misanthropie), des ouvrages comme ceux d’Orwell, d’Huxley, de Boulle (dans « La Planète des singes ») ou d’Harrison (dans « Make Room ») offrent en effet à leurs lecteurs deux alternatives principales :
-soit cela suscite une prise de conscience à l’égard de la dérive civilisationnelle que ces auteurs dénoncent indirectement
-soit inversement ces livres ont une fonction rassurante vis-à-vis du présent en faisant le constat que ça pourrait être pire.
Déjà datés, ces ouvrages référentiels semblent par ailleurs aujourd’hui rattrapés par de nouveaux modèles où l’Espoir résiste.
C’est du moins ce qu’il me semble avoir compris de l’intrigue cinématographique de films (que je n’ai pourtant pas vu !) tels que le récent « Wall-E » ou le blockbuster « Armaggedon ».
Mais je m’égare probablement…
Ma culture en matière de science-fiction reste en effet assez limitée.
En revanche, je pense que l’idée d’une idéologie misanthrope mériterait probablement d’être explorée pour interroger le discours sous-jacent d’un certain nombre de classiques de la science-fiction (et de la sociologie !).

18 12 2008
yrumpala

Dans le texte, j’aurais dû préciser que mon idée était aussi de sortir de ces références classiques (auxquelles j’aurais pu rajouter Fahrenheit 451 de Bradbury), notamment pour éviter de rester prisonnier de l’axe utopie-dystopie. Des références plus récentes permettent effectivement de partir de positionnements différents.

18 05 2009
Guillaume44

Cette série de billets est particulièrement intéressante et je suis heureux de trouver ainsi écrit une réflexion que je partageais déjà. A ce sujet, l’écrivain italien Valerio Evangelisti s’était pas mal inquiété justement de l’utilisation de la SF à des fins politiques par des partisans de l’ultra-droite italienne. J’en ai fait un court billet dernièrement sur mon blog; mon développement n’est pas aussi fourni que le vôtre, je m’en fais donc qu’un simple écho à titre d’information.

19 05 2009
yrumpala

Merci. Je ne sais pas s’il existe des recherches académiques sur le sujet.

En revanche, sur le cas Dantec, on peut signaler la référence suivante :

Douglas Morrey, « Dr Schizo. Religion, reaction and Maurice G. Dantec », Journal of European Studies, vol. 37, n° 3, 2007, pp. 295-312.
Résumé : The contemporary writer and critic Maurice G. Dantec is among those French intellectuals accused of forming part of a `new reactionary’ movement. This article sets out Dantec’s political position based on a close reading of Laboratoire de catastrophe générale (2001) and focusing in particular on his militaristic view of international relations, his condemnation of the European socialist left and his `evolutionist’ account of the history of ideas. The sources of Dantec’s thought are located, principally, in the philosophy of Friedrich Nietzsche and in a radical Christianity. It is finally argued, from a Nietzschean perspective, that Dantec’s `post-human’ somatic and dietary regime tends to give his writing a hyperbolic tone and an ironically self-centred focus, even as his implacable morality bears comparison to other thinkers situated broadly on the left, for instance the Christian-structured ethics of Alain Badiou.

Bonne continuation pour le blog.

19 05 2009
Guillaume44

Merci pour cette référence bibliographique et pour vos encouragements !

31 08 2011
Aer

Je pense qu’effectivement on aurait énormément de matière à en tirer, a travers des ouvrages monstrueux tel que les Cantos d’Hyperion par exemple (qui touchent à des sujets très larges).
D’un autre coté, on peut aussi déjà apercevoir ce futur apparaitre. Quand je lis du Jack Barron ou du Rock Machine de Norman Spinrad, je ne peux m’empêcher de voir notre société actuelle décrite dans ses pages pourtant vieilles de décennies.

1 09 2011
yrumpala

Exact. J’apprécie aussi beaucoup les oeuvres de Dan Simmons et de Norman Spinrad.
Ce que j’essaye effectivement de montrer, c’est que ce ne sont pas simplement de « bonnes histoires », mais aussi de vraies incitations à réfléchir sur des enjeux qui pourraient se présenter dans un avenir pas forcément éloigné.

2 07 2013
Stéphane Gallay

Je découvre un peu (= très) en retard ce très intéressant article. Ça me rappelle ce que dit Cory Doctorow sur la science-fiction comme littérature du présent.

2 07 2013
Yannick Rumpala

Merci.
Effectivement, Cory Doctorow fait partie des auteurs qui ont aussi commencé à formaliser ce type d’enjeu. J’espère que la réflexion pourra un peu se décanter en France.

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