La science-fiction comme voie pour élargir le champ des expériences de pensée

21 02 2009

Dans un précédent billet, j’avais amorcé une réflexion sur les apports possibles de la science-fiction pour la pensée politique. Je la poursuis ici avec la première étape qui était annoncée. J’espère ainsi montrer le potentiel heuristique de ces créations intellectuelles.

Que font les œuvres de science-fiction ? Certes, elles racontent des histoires, elles proposent des récits dans des univers plus ou moins éloignés des plans de réalité connus. Mais pas seulement. Par touches plus ou moins appuyées, elles proposent aussi des visions du futur. Il n’est pas question de les prendre pour des prédictions ou des prophéties. Il s’agit plutôt de considérer que la science-fiction est aussi une manière de poser des hypothèses. Et surtout des hypothèses audacieuses ! Les auteurs ont cet avantage : ils peuvent se permettre des explorations qu’on osera plus difficilement faire dans d’autres champs de la pensée, et spécialement dans le milieu académique.

Ces œuvres peuvent ainsi avoir une force heuristique. Leurs récits donnent de quoi dérouler des questionnements, en poussant potentiellement ces derniers au plus loin de leurs conséquences logiques. La base de questionnement paraît pourtant relativement simple : et si… Autrement dit, que se passerait-il si… ? Mais l’intérêt de la fiction est alors de pouvoir reprendre avec un large degré de liberté les prémisses posées de manière plus ou moins étoffée, et de suivre l’enchaînement des effets. Derrière l’apparence de simplicité, la question « Et si ? » a montré qu’elle pouvait s’avérer extrêmement féconde, y compris dans des versions plus philosophiques ou plus scientifiques, et de fait, les auteurs de science-fiction sont loin d’être les seuls à s’en être saisis[1]. Sur le versant du passé, c’est cette question qui est à la base de l’uchronie comme genre littéraire s’essayant à réécrire l’Histoire (et ainsi souvent rattaché à la science-fiction), mais certains historiens plus universitaires cherchent aussi à la travailler pour ouvrir un véritable champ de réflexion scientifique (même s’il reste encore plutôt aux marges du travail historique habituel), en reprenant certains épisodes ou événements passés pour esquisser ou développer des possibilités d’évolutions historiques différentes[2].

Cette simple base de questionnement pousse à la projection, ou plus exactement à l’interprétation projective. Elle peut être une incitation à repérer des tendances et à envisager ce que pourrait être leur continuation, avec des variations plus ou moins importantes. Cet exercice peut relever de la fiction, mais ne s’y réduit pas forcément et pas complètement. La science-fiction l’exploite dans le registre de la « conjecture romanesque rationnelle », pour reprendre l’expression de l’écrivain Pierre Versins[3].

Ces œuvres de science-fiction construisent ainsi ce qu’on peut appeler des champs d’expériences. L’indétermination des horizons futurs permet de faire varier les conditions socio-historiques que pourraient rencontrer les collectivités humaines à venir. Cette malléabilité est importante, puisque, grâce à elle, le décor et la trame des récits peuvent gagner une dimension exploratoire. Un exemple : quelle allure aurait une société où les technologies informatiques seraient omniprésentes ? C’est précisément l’univers que décrivent les écrits du courant cyberpunk : un univers, celui des œuvres de William Gibson[4], Bruce Sterling[5], Neal Stephenson[6], où une large part de la vie humaine s’avère restructurée par l’immersion quotidienne dans les flux d’une communication technologisée, au point de transformer la morphologie et l’appréhension des multiples environnements humains, à commencer par la ville[7]. Plus largement, que serait un monde où plus rien (ni les humains, ni leur environnement) n’échapperait aux modifications technologiques ?

La science-fiction, sous ses différentes formes, est comme un vaste magasin, en extension continue, où seraient disponibles différentes gammes d’expériences de pensée. Avec des éléments d’histoire des sciences, François-Xavier Demoures et Éric Monnet ont rappelé qu’il serait exagéré de réduire l’expérimentation à une démarche empirique et qu’elle peut être aussi mentale[8]. Comme le dit Jacques Bouveresse, davantage en philosophe et avec en perspective des exemples plus littéraires : « L’expérience de pensée est la seule forme d’expérience qui soit encore utilisable, lorsque les situations auxquelles on s’intéresse peuvent être représentées mais ne peuvent pas être réalisées, soit parce qu’elles correspondent à des conditions limites ou idéales que l’on peut penser, mais qu’il n’est pas possible de faire exister concrètement, soit parce qu’elles sont intrinsèquement impossibles, soit encore parce que des raisons de nature diverse, par exemple des raisons éthiques, interdisent de les réaliser »[9]. Avec tous les éléments qu’ils agencent (narratifs, descriptifs, etc.), on peut ajouter que les récits de science-fiction ont pour particularité d’installer des expériences de pensée comme déconstructions/reconstructions de systèmes. Le philosophe Hans Jonas en avait pressenti l’utilité : « L’aspect sérieux de la « science fiction » réside justement dans l’effectuation de telles expériences de pensée bien documentées, dont les résultats plastiques peuvent comporter la fonction heuristique visée ici (voir par exemple le Brave New World de A. Huxley) »[10].

Entamer une réflexion en plaçant son point de départ dans un univers de science-fiction ne doit donc pas disqualifier automatiquement le raisonnement sous prétexte qu’il serait moins plausible. Si ces fictions ne recourent pas à des méthodologies à proprement parler, la mise en récit oblige cependant à rendre les expériences de pensée cohérentes. Le travail de l’auteur peut se rapprocher de ce qui serait considéré comme une « description dense » dans l’anthropologie interprétative[11], puisque, grâce à l’évocation de contextes culturels, techniques, sociaux, il s’agit de rendre crédible la description de systèmes censés fonctionner dans des époques futures. Bref, c’est un matériau intellectuel qui ne demande qu’à être retravaillé et l’enjeu pour la réflexion est ensuite de prolonger et de travailler les hypothèses posées de manière fictionnelle.

À suivre…

______________

[1] Pensons par exemple aux philosophes qui abordent la question du gouvernement en partant d’un « état de nature ».

[2] Pour une mise en perspective de ce genre d’approche, voir Gavriel Rosenfeld, « Why Do We Ask « What If? » Reflections on the Function of Alternate History », History and Theory, vol. 41, n° 4, Dec. 2002, pp. 90-103. Pour une défense de l’extension de la pensée historique vers le futur, voir également David J. Staley, « A History of the Future », History and Theory, vol. 41, n° 4, pp. 72-89.

[3] Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, Lausanne, L’Age d’homme, 1972 / rééd., 2000.

[4] Notamment le classique Neuromancien (Paris, J’ai Lu, 1998), qui préfigure le développement d’un réseau électronique permettant d’accéder à une réalité virtuelle (le « cyberspace »).

[5] Les mailles du réseau, Paris, Denoël, 1990 ; Schismatrice +, Paris, Gallimard / Folio SF, 2002.

[6] L’âge de diamant, Paris, Rivages/Futur, 1996 ; Le samouraï virtuel, Paris, Robert Laffont / Ailleurs et Demain, 1996.

[7] Pour une réinterpretation de la planification urbaine à cette aune, voir par exemple Robert Warren, Stacy Warren, Samuel Nunn, Colin Warren, « The Future of the Future in Planning: Appropriating Cyberpunk Visions of the City », Journal of Planning Education and Research, vol. 18, n° 1, 1998, pp. 49-60. Pour une présentation plus large, voir Sabine Heuser, Virtual Geographies. Cyberpunk at the Intersection of the Postmodern and Science Fiction, New York, Rodopi, 2003.

[8] « Le monde à l’épreuve de l’imagination. Sur « l’expérimentation mentale » », Tracés, septembre 2005, n° 9, pp. 37-51.

[9] Jacques Bouveresse, La connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité & la vie, Marseille, Agone, 2008, p. 116.

[10] Hans Jonas, Le principe responsabilité, Paris, Champs Flammarion, 1995, p. 71.

[11] Cf. Clifford Geertz, « La description dense : vers une théorie interprétative de la culture », Enquête, n° 6, 1998, pp. 73-105. Comme l’expliquait Clifford Geertz dans un autre travail : « L’aptitude des anthropologues à nous persuader de prendre au sérieux ce qu’ils disent tient moins à l’apparence empirique et à l’élégance conceptuelle de leurs textes qu’à la capacité à nous convaincre que leurs propos reposent sur le fait qu’ils ont pénétré (ou, si l’on préfère, qu’ils ont été pénétré par) une autre forme de vie, que, d’une façon ou d’une autre, “ ils ont vraiment été là-bas ” » (Ici et Là-bas, l’anthropologue comme auteur, Paris, Métailié, 1996, p. 12).



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