Hors des décombres du monde

16 10 2017

Le titre ci-dessus sera celui de mon prochain livre à paraître en 2018. Il permettra de rassembler une série de réflexions accumulées au fil des années sur la science-fiction et son imaginaire écologique et politique. D’où le sous-titre, et le troisième aspect a toute son importance puisqu’il guide la démarche dans la manière de faire jouer cet imaginaire : « Écologie, science-fiction et éthique du futur ».

Résumé :

L’humanité doit-elle se préparer à vivre sur une planète de moins en moins habitable ? Comment adapter l’équipement intellectuel collectif pour éviter une telle situation ? Et pourquoi pas en recourant à la science-fiction et à son potentiel imaginaire ? À regarder ce qu’elle offre de plus en plus souvent comme visions, le futur promis ne semble guère réjouissant. Ce serait pourtant dommage de s’arrêter à l’impression envahissante d’un genre gagné par le pessimisme et l’alarmisme, trop décourageant pour laisser encore une place au ressaisissement collectif.

Ce livre vise à montrer qu’il est possible d’aborder la science-fiction et ses productions imaginaires de manière plus féconde. Dans cette masse de récits et de représentations peuvent être aussi trouvées des ouvertures inspirantes, aidant notamment à réfléchir, éthiquement et politiquement, sur les manières pour une collectivité de prendre en charge des défis écologiques. Voire, pour les humains, d’apprendre à vivre dans ce qui est annoncé comme une nouvelle ère : l’anthropocène, cette ère marquée par leur capacité à altérer l’ensemble des écosystèmes …

Pour cela, ce livre souligne d’abord les intérêts et avantages de ce type d’imaginaire fictionnel lorsqu’il appréhende des enjeux écologiques : ses récits et descriptions donnent en effet presque une base de connaissances en testant des conditions d’habitabilité planétaire. Certes, visions apocalyptiques et utopiques s’y croisent, mais au lieu d’enfermer la réflexion dans ce clivage binaire, il est suggéré de le dépasser pour profiter pleinement de la dimension exploratoire de la science-fiction. Ce dépassement devient plus facilement envisageable en reprenant les productions du genre comme des lignes de fuite. Plusieurs types sont ainsi repérés, proposant à chaque fois des explorations dans des directions nouvelles en matière écologique, plus proches potentiellement du registre de l’espérance.

Au total, la science-fiction, au-delà du découragement ou du sursaut de conscience qu’elle est fréquemment censée susciter, paraît offrir à la réflexion non seulement un vaste réservoir imaginaire, mais aussi un support de connaissance qui ne demande qu’à être retravaillé pour aider à habiter les mondes en préparation. Et donc avancer vers une autre éthique du futur…

Le manuscrit a été remis à l’éditeur. Reste à trouver une illustration pour la couverture.
Avant d’avoir vu le film, je pensais qu’une image comme celle ci-dessous, tirée de Blade Runner 2049 (l’arrivée du « héros » dans un Las Vegas en ruine), collerait bien avec l’esprit du livre. Un peu moins après.

BR 2049

Le film fonctionne presque comme un retour du refoulé et de manière ambiguë : il digère la dégradation écologique générale et son déni latent pour esthétiser les effets d’un processus qui semble s’être inexorablement poursuivi entre 2019, l’année où se déroule le premier Blade Runner, et 2049, l’année de cette suite. La seule séquence où apparaît une nature verdoyante laisse à penser que, dans ce monde futur, celle-ci ne peut plus relever que du souvenir, travaillé même en l’occurrence comme un simulacre. En même temps, le film joue sur l’espoir que la stérilité ne soit pas une fatalité : celle des androïdes d’abord, mais celle de la Terre du futur également, avec cette séquence au début où, comme dans Wall-E (2008), la découverte d’une fleur abandonnée, alors qu’elle devrait ne pas pouvoir pousser, laisse imaginer que tout peut repartir.

Au total, on est presque surpris de ne pas avoir une vision encore plus dystopique…

 

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« La force contraignante peut ne pas provenir des humains. »

18 07 2017

Le texte qui suit est la version longue d’un entretien retranscrit partiellement dans le dernier numéro du magazine Usbek & Rika. La place limitée a finalement amené quelques coupes. L’entretien, accompagné en bonus d’une liste de films commentés, fait partie d’un dossier intitulé de manière volontairement provocatrice : « Faut-il une bonne dictature verte ? ». Difficile en effet de penser qu’une telle option puisse être satisfaisante. Plutôt démanteler le système qui produit les problèmes ! S’il fallait lui chercher une utilité, l’imaginaire de la science-fiction en trouve une forte sur des questionnements de ce type, précisément par les lignes de fuite qu’il expose. Pour faire un peu de « teasing », c’est que je montre dans mon prochain livre (Hors des décombres du monde. Écologie, science-fiction et éthique du futur), à paraître dans quelques mois (si tout se passe bien). S’il y a une part d’évasion dans la science-fiction, elle réside dans les mondes préfabriqués vers lesquels elle amène (dans le futur ou ailleurs que sur Terre), mais aussi dans la construction d’alternatives. Cet entretien est une occasion de donner un aperçu, un peu de biais certes, de ce que sera l’esprit du livre.

* * *

U&R : Dans votre essai intitulé « Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène », vous expliquez que, comme toujours avec la SF, le futur a changé en même temps que le présent, et que nous anticipons désormais de plus en plus de mondes où entre en compte la capacité de l’humain à se sauver d’une planète détruite, et à y aménager sa survie. Quelle rupture peut-on identifier entre la science-fiction « écodystopique » d’avant l’écologie et celle d’aujourd’hui ?

Les enjeux écologiques n’échappent pas à cette espèce de règle, en effet. Les représentations du futur sont logiquement liées aux espoirs, interrogations et inquiétudes suscitées par le présent, dans les situations observables, mais aussi et peut-être surtout dans les tendances qui paraissent perceptibles. Ce que j’essayais de signaler, ce n’était pas tellement une rupture, mais le poids croissant d’une interrogation diffuse que la science-fiction en quelque sorte amplifie : savoir comment habiter un monde ou, davantage en résonance avec des aspects environnementaux, savoir comment garder une planète habitable. D’où de fortes implications : l’arrière-plan n’est plus un simple décor. C’est comme s’il réagissait, ou menaçait de réagir, à ce qui lui a été fait. Je prends la SF comme cette espèce de bonne ou mauvaise conscience (selon le point de vue) qui ramène la vaste question des conditions pour qu’un monde soit habitable. Habitable, au sens large d’ailleurs, même si mes travaux antérieurs m’ont surtout amené à investiguer la dimension environnementale. Mais pas tellement à la manière des études, notamment celles de l’écocritique américaine, qui ont fait l’histoire de l’intégration des enjeux écologiques dans la science-fiction et avec lesquelles on peut effectivement repérer différentes phases, avec leurs marqueurs symboliques, comme a pu l’être Soleil vert à un moment de résonance particulière de certaines préoccupations. En fait, ce qui m’intéresse est davantage la façon dont on peut activer des réflexions éthiques et politiques grâce ou à partir de ces mondes préfabriqués par la fiction.

U&R : Contrairement à des univers comme ceux de Star Wars ou Star Trek, on retrouve souvent dans ces films des systèmes politiques dictatoriaux, mis en place pour réguler le rapport à l’apocalypse.

Refaire ce parcours cinématographique peut effectivement avoir pour intérêt de montrer comment des enjeux et des imaginaires écologiques y trouvent différentes résonances. Dans leurs expressions, cela peut aller de l’espoir de pouvoir sauvegarder quelques restes de biodiversité sur des vaisseaux spatiaux, comme dans Silent Running, jusqu’aux différentes variétés de cinéma post-apocalyptique (La route, etc.), en passant par le Dune de David Lynch, qui met en image les sévères conditions de vie sur la planète désertique imaginée dans le roman de Frank Herbert.
Des formes de questionnement écologique, on peut en trouver dans les séries également, comme dans Battlestar Galactica, où se pose aussi la problématique de la gestion de ressources rares, puisqu’il s’agit de continuer à faire vivre ce qu’il reste d’humains sur quelques vaisseaux condamnés à errer dans l’espace.
Cela dit, même si le fond paraît plus léger, un des intérêts de la série des Star Wars, ou d’autres récits proches du space opera, est aussi de faire voyager entre différentes planètes et de montrer ainsi qu’elles peuvent être plus ou moins facilement habitables. Nombre de films montrent ce test symbolique : le moment où les protagonistes retirent le casque de leur scaphandre parce que l’environnement paraît sain ou respirable.

U&R : C’est souvent à la nature que l’humain se remet à obéir, après avoir trop longtemps ignoré les lois fondamentales…

Pas forcément. Pour revenir à la question des représentations de schémas autoritaires, ils ne sont pas repris dans la SF sur le mode du simple décalque par rapport au monde « réel ». Ce qui permet de poser des interrogations à nouveaux frais. Par exemple, la force contraignante ou oppressive pourrait ne pas provenir des humains. C’est là qu’on retrouve l’angoisse de la domination par les machines. Si l’on revient au postulat d’origine de Matrix, c’est presque par obligation que celles-ci ont dû se nourrir de l’énergie des corps humains. C’est parce qu’elles ont été privées de l’énergie solaire par des stratèges humains qui espéraient gagner la guerre contre elles en obscurcissant artificiellement le ciel. Dans un des dialogues en forme de réquisitoire, c’est aussi le comportement prédateur de l’ensemble de l’espèce humaine qui fournira presque une justification supplémentaire à son asservissement.
Wonderful DaysDans un autre registre, le film d’animation sud-coréen Wonderful Days peut être vu comme un questionnement sur les moyens de faire prévaloir une justice environnementale. En l’occurrence, c’est par la lutte de ceux qui subissent les situations dégradées marquant la majeure partie de la Terre de 2142. Ils ont face à eux une ville réservée pour l’élite, Ecoban, espèce de bulle à l’abri de la pollution et qui a même pour particularité d’utiliser cette dernière comme ressource énergétique. Mais Ecoban, presque comme une métaphore de notre système économique, va manifester un besoin croissant en énergie, et ses représentants vont être prêts pour cela à générer encore plus de pollution, ce qui va engendrer la révolte des exclus maintenus de force à l’extérieur.

U&R : Finalement, la seule dictature que l’on retrouve à tous les coups, c’est celle de nos erreurs, commises de notre plein gré.

Philosophie politique et science politique ont été marquées par des débats pour distinguer tyrannie, despotisme, dictature, autoritarisme, etc. Si l’on revient aux origines du terme, la dictature suppose plutôt que le régime qui s’est mis en place est le résultat d’un processus relativement légal et ayant réussi au départ à se parer d’une certaine légitimité. En ce sens, en réfléchissant rapidement, je ne vois guère que Carnival, le roman d’Elizabeth Bear (malheureusement pas traduit en français), où, à nouveau, sont mises en scène des machines intelligentes et implacables (« the Governors ») qui se voient confier, même si c’est plus sous la forme d’un coup de force, l’ensemble de la gestion des ressources naturelles et énergétiques de la Terre. Jusqu’au point, en effet, d’y réguler les comportements individuels et collectifs de manière autoritaire, sans guère hésiter à l’ajustement démographique (« Assessment ») en éliminant la part de population suspectée d’exercer une pression écologique trop lourde. On a un peu le même schéma dans Ciel 1.0. L’hiver des machines de Johan Heliot. Un autre cas ou type serait ce que j’ai appelé le « conservationnisme autoritaire », exemplifié dans La cité de perle de Karen Traviss, où les humains sont traités comme une vulgaire espèce invasive par l’entité extraterrestre qui a pris en charge la protection de la planète sur laquelle ils arrivent. Et là aussi, éliminés brutalement lorsqu’ils ne respectent pas les règles (implicites) auxquelles ils étaient censés se soumettre. Mais oui, en effet, il y a tout un ensemble de représentations où le régime oppressif et les contraintes écologiques que subissent les humains apparaissent justifiés par leurs errements (plus que leurs erreurs, car ils semblent rester aussi malgré tout souvent conscients des conséquences de leurs comportements). Comme si leur irresponsabilité leur revenait en boomerang…

U&R : On pense aussi, immanquablement, à Avatar, où les colonisateurs humains sont finalement chassés de Pandora. Ce film étant le plus gros succès de l’histoire du cinéma, diriez- vous qu’il a modifié le paysage écodystopique hollywoodien ?

Avatar est plus proche d’un autre type que j’ai appelé la « spiritualité naturelle ». Dans le film, si les colonisateurs humains finissent vaincus, c’est, comme une espèce de morale de l’histoire, parce qu’ils n’ont pas (ou plus) l’énergie spirituelle ou l’appréhension spirituelle encore présente chez les habitants originels de Pandora, qui eux n’ont pas perdu les liens avec leur « nature » et un rapport apparemment plus intime, plus respectueux du monde qui les entoure. Cette figure, c’est un opposé métaphorique d’un capitalisme vampire qui n’a plus d’âme, mais simplement des besoins pulsionnels, ceux liés à la dépendance à des substances (énergétiques en l’occurrence) qui semblent permettre de maintenir un système en vie pour une période presque indéfinie. L’extractivisme forcené, on le retrouve après Avatar en effet, métaphorisé sous une autre forme dans Oblivion, de manière plus détournée puisqu’il semble cette fois provenir d’une force extraterrestre. En fait, Oblivion est un film pleinement politique, dans le sens où le système qui exploite doit masquer sa domination : quoi de mieux pour y faire participer que de faire croire que c’est pour le bien-être collectif (toute ressemblance avec la course à la croissance économique ne pourrait être évidemment fortuite…).
Pour aller au-delà de ces exemples, il peut paraître logique que les interrogations diffuses sur le devenir écologique de la planète percolent dans les productions culturelles. Ce qui peut être passionnant, c’est d’observer non seulement les schémas récurrents ou la variabilité des formes prises par les représentations induites, mais aussi ce qui peut s’y enclencher comme réflexivité collective. Les processus de production des blockbusters sont probablement plus complexes, mais c’est effectivement intéressant de voir la part d’inconscient environnemental ou politique qui peut s’y exprimer. Je ferais d’ailleurs volontiers l’hypothèse que les possibilités liées aux effets spéciaux ne sont pas sans conséquences sur les représentations véhiculées. Mais là, c’est un autre champ d’études.
En tout cas, de mon point de vue, il serait dommage de ne pas se saisir de cette espèce de refoulé collectif lorsqu’il fait retour, et c’est aussi ce que j’essaye de faire en cherchant à pousser la réflexion un cran plus loin. Ce n’est pas parce qu’il s’agit de SF que ces supports culturels ont moins de valeur que d’autres, et j’espère même parvenir à montrer qu’on peut profiter de ces explorations spéculatives pour reconstruire autrement une éthique du futur.

 





Faut-il se résoudre à accompagner la fin de la « nature » ?

27 10 2016

La large reprise médiatique de la publication d’un rapport du World Wildlife Fund (WWF) vient (provisoirement) raviver la question de la disparition massive d’espèces vivantes et d’écosystèmes. Celles et ceux qui s’intéressent aux implications trouveront largement de quoi alimenter leurs inquiétudes, a fortiori s’ils prolongent les tendances en cours et qui sont loin de donner des signes d’inversion. Les projections dans le futur et, singulièrement, celles de la science-fiction ne seront pas là pour les rassurer, mais au moins peut-on s’en servir pour réenclencher des réflexions éthiques et politiques à partir de représentations saisissantes poussées aux limites. C’est ce que j’essaye de faire dans une partie de mon récent travail et je suis en train de chercher un éditeur pour le manuscrit qui en est le résultat.

L’intervention humaine est allée tellement loin que, selon Bill McKibben, il faudrait désormais parler de « fin de la nature »[1]. Il est devenu illusoire de trouver une « nature » restée dans une pureté supposée complètement originelle. Typiquement, si un phénomène comme l’« effet de serre » a évolué (et de surcroît de manière accélérée dans la période récente), non seulement ce n’est pas de manière « naturelle », mais c’est aussi l’écologie globale qui se trouve affectée en retour. Parler même d’écologie, à l’heure de la biologie de synthèse, des bio-imprimantes, ne peut plus se faire que difficilement à partir des anciennes significations.

Tout bien considéré, la figure du cyborg, mélange de vivant et de machinique (ou d’artefactuel), vaut aussi désormais pour beaucoup d’écosystèmes. À la limite, c’est la planète elle-même qui s’est rapprochée de la forme cyborg. Son fonctionnement et celui des sociétés humaines sont pris dans un vaste appareillage technique, dont l’extension ne semble pas sur le point de s’arrêter.

fondationTrantor, planète qu’Isaac Asimov avait placée comme capitale de l’Empire galactique dans ses romans de la série Fondation, symbolise un processus poussé à son extrême, celui d’une urbanisation totale : la ville, n’ayant plus de limites, se confond alors avec le monde et il n’est plus guère possible d’y trouver des espaces ressemblant à de la « nature » : « La surface entière de Trantor était recouverte de métal. Ses déserts comme ses zones fertiles avaient été engloutis pour être convertis en taupinières humaines […] »[2]. Coruscant, autre planète devenue capitale d’un autre Empire, celui de l’univers de Star Wars, représente un modèle similaire. De ce recouvrement global, l’architecte et urbaniste Constantinos Doxiadis en avait esquissé une possibilité proche pour la Terre, avec la notion d’« ecumenopolis »[3]. Les effets et conséquences ne sont pas que de forme. Pour assurer le fonctionnement d’un tel ensemble, l’organisation collective tend à se trouver prise dans l’engrenage d’une complexité croissante. Sur (et même sous) la surface terrestre, le tissu artefactuel s’est tellement étendu et densifié qu’il ne peut plus être défait qu’au prix d’un effort colossal. Il ne resterait plus en effet qu’un agencement machinique à la fois de plus en plus dense et étendu. Seules des catastrophes, auxquelles nombre de fictions recourent largement, semblent permettre de rendre un tel processus réversible et de ramener (mais brutalement) au contact des composantes « naturelles » du monde.

Avant que la situation n’arrive à ces points, la question deviendrait donc de savoir ce qu’il peut y avoir après la « nature », pour reprendre le titre du dernier livre de Jedediah Purdy[4]. Cette question relève de la réflexion ontologique (Avec quels concepts réappréhender le substrat de notre monde ?), mais pas seulement. Comme y incite également Jedediah Purdy, il y a aussi une politique à inventer pour un monde « post-naturel », puisque la destinée des humains est désormais inséparable de celle de leurs environnements, et réciproquement. Ces enjeux sont liés de toute manière et travailler avec les représentations exploratoires de la science-fiction peut avoir pour cela son utilité, autant au plan ontologique qu’éthique et politique. Une façon de savoir comment il resterait possible d’habiter le monde en préparation…

Je reprends là en fait un bout d’argumentation tiré d’un article paru en début d’année (« Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur », dans la Revue française d’éthique appliquée, n° 2, 2016). Le texte complet, inscrit en fait dans une problématique plus large, peut être téléchargé à cette adresse et, si tout se passe bien, j’espère pouvoir publier, de manière plus développée, l’ensemble de la réflexion sous forme de livre dans pas trop longtemps.

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[1] Bill McKibben, The End of Nature, New York, Random House, 1989.

[2] Isaac Asimov, Fondation foudroyée, Paris, Denoël, 1983 (Foundation’s Edge, Garden City, Doubleday, 1982).

[3] Cf. Lynton Keith Caldwell, Robert V. Bartlett, James N. Gladden, Environment as a Focus for Public Policy, College Station, Texas A&M University Press, 1995, p. 87-88.

[4] Jedediah Purdy, After Nature: A Politics for the Anthropocene, Cambridge, Harvard University Press, 2015.

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Une version adaptée de ce billet a été reprise sur le site d’Usbek & Rica.





Sur le retour d’une « écologie citoyenne »

28 11 2014

Le billet qui suit (et qui prolonge des travaux de recherche antérieurs) est aussi paru sur le site nonfiction.fr dans la rubrique « Actualité des idées ».

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Après la tournure dramatique prise par la contestation du barrage de Sivens, la troisième « conférence environnementale » (27-28 novembre 2014) permet au Président de la République, François Hollande, d’afficher une relance de la réflexion sur le cadre démocratique autour des projets d’aménagement. Comment interpréter cette nouvelle promotion d’une « écologie citoyenne » ? Comment la resituer, notamment au regard de cette gouvernance renouvelée qui était censée venir avec la recherche d’un « développement durable » ?


Une nécessaire participation des habitants ?

Le discours du développement durable met en avant la nécessité d’une mobilisation collective : sa logique implique donc la participation de tous, dans les actes quotidiens comme dans la contribution aux affaires publiques. Dans les conceptions institutionnelles notamment, la participation des populations tend à être conçue comme un levier pour aider à mettre en œuvre les politiques de « développement durable ». Ce n’est pas tant de prendre en compte les intérêts particuliers dont il s’agit, mais surtout de les dépasser, de les transcender, pour acheminer la collectivité vers ce nouvel horizon. Dans la vaste reconfiguration que suppose un développement dit « durable », les dispositifs participatifs tendent ainsi à venir comme une pièce contribuant aux conditions de gouvernabilité du processus.

Dans ce cadre, le label de la « démocratie participative » marque souvent la reprise ou l’approfondissement de dispositifs existants déjà, notamment ceux expérimentés dans le domaine environnemental. À l’analyse, une partie des évolutions a été dans le sens d’une absorption, ou au moins d’une traduction, de la thématique démocratique dans la problématique du « développement durable ». La dimension démocratique y apparaît de plus en plus apparue réemballée dans le vocabulaire de la « gouvernance ». Au motif de mettre l’ensemble de la société sur la voie d’un « développement durable », le public s’est trouvé reconstruit en un ensemble de contributeurs, pouvant être enrôlé par une série de dispositifs allant des pratiques de concertation déjà connues jusqu’à des expériences de participation plus novatrices. Toute une série de discours, institutionnels mais aussi militants, à teneur fortement mobilisatrice, tend ainsi à construire une image du citoyen qui écoute ce qui lui est dit, qui apporte de manière constructive sa parole et qui tient compte de ce qui lui est conseillé. L’institutionnalisation de dispositifs participatifs, par exemple dans le cadre des « agendas 21 locaux », est aussi à interpréter par rapport à cet esprit d’enrôlement qui imprègne de manière croissante l’action publique dans ce domaine. Ce renversement peut poser question puisque la démocratie, sous cette forme procéduralisée, paraît alors tendanciellement utilisée comme une technologie de gouvernement. Avec donc un processus d’apparence presque paradoxale, par lequel la « démocratisation » résulterait davantage de la recherche par les responsables politiques et administratifs de manières plus efficaces de gouverner.

De nouveaux modes territorialisés de « gouvernance » ?

S’agissant des démarches consultatives et participatives, il est difficile de trouver une réalisation qu’on puisse considérer comme idéale. C’est aussi pour ce genre de raison que de nombreux acteurs raisonnent plutôt en termes de « bonnes pratiques ». L’échelle envisagée est importante : les pratiques peuvent être difficilement les mêmes à l’échelle d’un quartier, d’une grande ville ou d’un territoire plus vaste. Un autre enjeu est aussi de ne pas en rester à des formats institutionnels plutôt surplombants et descendants, principalement initiés par les représentants politico-administratifs officiels. Les coopératives autour de la production d’énergie renouvelable, comme on le voit plus fréquemment en Allemagne, peuvent par exemple être une autre manière de faire vivre des projets citoyens intégrant une dimension écologique. Ces expérimentations par le bas peuvent alors avoir l’avantage de faire d’une thématique comme le « développement durable » autre chose qu’un contenu vague, subi par des populations.

Le discours du « développement durable » a en fait aussi conflué avec une ingénierie de la participation. Cet assemblage est visible dans des dispositifs comme les « agendas 21 locaux », qui sont censés permettre de décliner les grands objectifs aux différents échelons territoriaux. Mais sur des dossiers concrets, la consultation et la participation peuvent devenir des modalités de légitimation ou de relégitimation pour des autorités publiques rencontrant des difficultés dans la poursuite de leurs projets.

La pertinence de la démarche dépend du moment où la participation intervient. Or, un des problèmes français est qu’elle intervient souvent en aval, alors qu’elle devrait pouvoir jouer le plus en amont possible. Le projet porté par les autorités politiques, qui continuent à se draper de l’argument de l’intérêt général, est rarement accessible à une remise en question dans ses fondements mêmes ; sa légitimité est rarement discutée alors que les choix implicites sont aussi ceux d’un mode de développement qui est de plus souvent perçu comme problématique (comme le traduisent par exemple les contestations contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou, dans l’actualité plus récente, le barrage de Sivens, et plus généralement ce que les militants et opposants ont regroupé sous l’étiquette de « grands projets inutiles et imposés »). Des dispositifs de consultation, de concertation, de participation, peuvent être mis en place, mais il n’en découle pas nécessairement pour les citoyens intéressés une véritable capacité à infléchir les processus de décision. Pour prendre un autre cas moins visible au plan national, c’est ce qui se dessine dans la ville de Nice et où l’information et la concertation autour de l’« Opération d’intérêt national de la Plaine du Var » tendent à placer la discussion sur des aspects plutôt marginaux de ce projet lourd, en effaçant des choix structurants à long terme d’urbanisation, d’implantations commerciales et de délaissement des derniers espaces d’agriculture urbaine. Autrement dit, des avis peuvent être émis par l’intermédiaire de ces procédures, mais sans qu’il soit garanti qu’ils soient suivis.

Une autre grande question est d’ailleurs celle de la capacité à débattre et traiter de manière démocratique des enjeux pas seulement locaux, mais aussi plus larges, typiquement ceux liés à des développements technologiques comme les OGM ou les nanotechnologies. La formule des « conférences de consensus » ou « conférences de citoyens », certes encore plutôt expérimentale, peut paraître bien légère par rapport à ce type d’enjeux tendant à prolonger des choix particuliers de développement.

Les mirages d’une démocratie participative 2.0 ?

Le thème de la ville connectée, cette espèce d’injonction à adapter l’environnement urbain aux technologies numériques, véhicule aussi la promesse pour chaque citoyen d’une utilisation possible des NTIC et des « big data », ces masses de données produites pour partie par ces multitudes d’objets urbains connectables en permanence. Autrement dit, l’idée que la ville peut devenir presque transparente dans ses fonctionnements et ses processus, pour peu que chacun soit également connecté. En apparence, le citoyen paraît gagner des informations et des prises sur les enjeux collectifs, mais il faudra voir dans quelle mesure cette densification technique ne se paye pas par de nouvelles formes de dépendances, d’asymétries dans la maîtrise des informations produites, ou ne contribue à transformer un peu plus le citoyen censé être responsable en citoyen-consommateur, avec la bénédiction des firmes qui sont intéressées au développement de ces marchés potentiels. Ces données peuvent aussi servir à orienter des comportements sans que les personnes concernées en aient forcément conscience. Les expérimentations à prétention démocratique suscitées par ces nouvelles technologies mériteront donc aussi d’être suivies avec attention.

Références :

– Yannick Rumpala, « Le “développement durable” appelle-t-il davantage de démocratie ? Quand le “développement durable” rencontre la “gouvernance”… », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, vol. 8, n° 2, octobre 2008, http://vertigo.revues.org/4996

– Yannick Rumpala, Développement durable ou le gouvernement du changement total, éditions Le Bord de l’eau, collection « Diagnostics », 2010.





La science-fiction pour « habiter les mondes en préparation »

3 09 2014

L’entretien qui suit est également paru sur le site pop-up urbain, orienté vers la prospective urbaine. Il y est précédé d’une présentation un peu intimidante.

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– Dans une partie de vos travaux, vous défendez l’idée selon laquelle se tourner vers l’imaginaire de la science-fiction pourrait accompagner le renouvellement des politiques écologiques à venir. D’après vous, de quelles manières les sphères de l’imaginaire permettent-elles un tel décloisonnement ?

Renouveler est peut-être ambitieux. En attendant, je dirais plutôt que cet imaginaire et les spéculations qu’il contient pourraient être un appui et un stimulant intéressants pour la réflexion collective. À condition de ne pas rester dans le registre catastrophiste et apocalyptique, qui peut avoir un intérêt critique (beaucoup ont probablement encore en tête le film Soleil vert), mais qui a eu tendance à écraser d’autres registres possibles. Dans leur livre L’événement anthropocène sorti l’année dernière, Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz rappellent que le travail de l’historien permet de faire réapparaître des « potentialités non advenues ». Pour moi, les récits de science-fiction peuvent en proposer d’autres, mais dans le futur, sur le mode de l’expérience de pensée. Ces potentialités sont évidemment hypothétiques, mais, à l’instar de Fredric Jameson, prenant au sérieux la force culturelle de la science-fiction, on peut considérer que c’est ce futur (imaginé) et ces autres potentialités qu’il faudrait ne pas perdre non plus.

De fait, la science-fiction, sous ses apparences spéculatives, et même grâce à elles, a aussi une pertinence en matière écologique. Pourquoi ? Parce qu’elle figure désormais en bonne place parmi les multiples espaces participant à la construction d’un imaginaire collectif autour de ces enjeux. Les œuvres du genre agencent des descriptions, mais surtout, grâce au registre du « Et si… », elles constituent également des formes de problématisation, au sens où Michel Foucault avait proposé ce terme. Plus précisément, la science-fiction offre une manière particulière, anticipatrice, exploratoire, de mettre en scène les processus par lesquels des collectifs humains, ou plus larges, font face à des problèmes environnementaux. Exemple devenu presque classique : l’utilisation rationalisée de l’eau, ressource extrêmement rare sur la planète Arrakis, des romans de la série Dune de Frank Herbert. Les tribus des Fremen qui ont trouvé refuge sur cette planète ont adapté leur mode de vie au point de faire de ces compromis un élément de leur culture.

En plus de leur expressivité esthétique, ces fictions sont une manière de poser des questions éthiques et politiques, et de faire réapparaître la diversité des options possibles dans des moments historiques. Il y a même maintenant un sous-genre qui se développe, que certains appellent la « climate fiction », et dont ils espèrent qu’elle pourra participer à la prise de conscience de l’importance des enjeux climatiques. Le philosophe Günther Anders, inquiet de certaines avancées techniques, avait déjà souligné l’enjeu qu’il y a à pouvoir représenter les conséquences des inventions humaines. C’est justement ce que permettent de faire les récits de science-fiction : tester des hypothèses et les pousser à leurs limites. Autrement dit, fournir des terrains d’essais sans les inconvénients de l’expérience qui risque de mal tourner.

À ce schéma relativement classique de l’expérience de pensée, j’en rajoute et j’en articule toutefois un autre que j’emprunte au néerlandais Marius de Geus, en essayant de le raffiner et de le développer. Dans sa recherche des possibilités d’une société future qui soit écologiquement responsable et dans une approche de théorie politique, il avait proposé l’idée de « compas de navigation » à propos de la contribution que peuvent apporter les « utopies écologiques », comme il les appelle. Si on prolonge cette conception et si ces explorations de science-fiction peuvent servir d’inspiration, ce serait alors effectivement plus comme références pour l’orientation et le repérage anticipé des implications possibles de telle ou telle trajectoire collective. Pour Marius de Geus, la pensée utopique a un rôle important à jouer, mais l’utopie doit être envisagée davantage comme un guide que comme un projet détaillé d’une société parfaite. Elle peut aider à susciter des questionnements et à jauger les résultats des initiatives entreprises.

Chaîne autour du soleilAinsi, quel autre type de système économique devient envisageable dès lors qu’on déplace fictivement une série de paramètres ? Dans le roman de Clifford D. Simak Chaîne autour du soleil (1953), le marché des biens de consommation est mystérieusement perturbé par l’arrivée de produits et d’objets excessivement peu chers et inusables (des automobiles « éternelles » par exemple), et c’est donc l’infrastructure industrielle et tout le fonctionnement économique qui sont déstabilisés, révélant alors des possibilités nouvelles pour la collectivité.


– L’une des clés de vos réflexions repose sur la capacité des œuvres de science fiction à « problématiser l’habitabilité planétaire ». Qu’entendez-vous par là ?

On peut considérer que la science-fiction est aussi une manière d’essayer de décrire comment il serait possible d’habiter les mondes en préparation. Ses constructions imaginaires sont effectivement l’un des rares endroits où l’on peut voir vivre, agir, s’organiser les « générations futures ». Ma réflexion profite donc de ce que permet la science-fiction et qui est son avantage, c’est-à-dire une capacité presque intarissable à fabriquer et à simuler des mondes. En l’occurrence, sous forme d’expériences de pensée mises au format narratif peuvent être testées les conditions d’existence des formes de vie.

Même s’ils sont des produits de l’imagination, les êtres décrits dans la science-fiction sont des êtres en situation. Par conséquent, des environnements hypothétiques, lorsqu’ils prennent un rôle important dans les récits, peuvent être aussi une manière de problématiser les relations de ces êtres avec ce qui les entoure.

Une illustration en matière d’évolution du climat pourrait être la « condition Vénus », l’hypothèse qui sert de repoussoir dans Bleue comme une orange (1999) de Norman Spinrad, mais qui devient aussi un enjeu symbolique en représentant l’aboutissement irréversible d’une évolution immaîtrisée, celui d’un monde rendu difficilement vivable par un réchauffement généralisé. Le livre montre des acteurs prêts à toutes les manipulations et plutôt enclins à proposer des solutions correspondant à leurs intérêts bien particuliers.

Plus largement, ce qui me semble à éviter lorsqu’on aborde ces univers, c’est de traiter le décor comme étant accessoire. Derrière les personnages de ces fictions, il y a des cadres de vie. Ou, pour les humains restés sur Terre, si l’on veut une conceptualisation plus raffinée, un écoumène. C’est tout l’intérêt de cette notion, spécialement dans sa version retravaillée par le géographe Augustin Berque avec un profond arrière-plan philosophique et éthique : elle renvoie en effet à une appréhension de la Terre dans son habitabilité pour l’homme. Elle permet de mettre l’accent sur les aménagements faits par l’humanité et sur leurs effets dans le rapport de celle-ci avec la planète. Augustin Berque insiste ainsi sur la dimension relationnelle qui traverse le monde ambiant.

Ajoutons que l’habitabilité n’est pas figée ; elle est nécessairement évolutive. Et il n’est jamais garanti qu’elle puisse être maintenue. Pour les entités concernées, cela dépend du type de relations qui est installé avec un environnement. Comment est-il perçu ? Sur le mode de l’exploitation ? Sur le mode de l’appropriation ? Du bien commun ? Du ménagement ?

C’est aussi pour cela qu’il faut regarder les objets et artefacts qui parsèment ces univers fictifs autrement que comme des gadgets censés illustrés les technologies futuristes. Lorsqu’elle met en scène des humains ou d’autres espèces évoluées dans des futurs plus ou moins proches, la science-fiction est aussi une manière de problématiser les médiations techniques qui organisent leur vie et leur servent d’appuis. Dans quel sens ces médiations techniques vont-elles ? La densification ? L’intensification ? Elles peuvent en effet avoir tendance à étendre la distance par rapport à la composante « naturelle » des milieux de vie. C’est ce que font sentir les visions hyper urbanisées du futur, où les villes deviennent autant cyborgs que leurs hôtes humains et où le rapport à la « nature » ne passe plus que par des chaînes de relations distendues, jusqu’à l’utilisation d’animaux « synthétiques » comme dans le film Blade Runner.

Mais les êtres humains ne peuvent pas se comporter comme s’ils n’avaient pas à penser les relations (matérielles, mais pas seulement) avec ce qui les entoure et les nourrit. C’est pour ce genre de raison que les œuvres sur la colonisation de Mars ou sur les processus de terraformation sur d’autres planètes sont également intéressantes. En l’état, cette planète n’est pas habitable pour les humains. Elle ne peut l’être sans être transformée. Ce qui suppose donc des choix qui peuvent être compliqués et conflictuels, comme le montre Kim Stanley Robinson à travers la trilogie qu’il a consacrée à l’implantation humaine sur Mars (Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue).

SnowpiercerSi l’humanité entre dans une ère géologique qu’elle a elle-même contribué à créer, ce qu’on appelle maintenant l’anthropocène, cette situation vient changer fondamentalement les conditions de la réflexion collective et, surtout, oblige à réviser l’outillage intellectuel disponible. La science-fiction fait au moins un peu sortir du présentisme et des temporalités de court terme. C’est peut-être aussi une voie pour prendre conscience que le devenir de l’espèce humaine passera par la prise en compte de dépendances à un milieu, lequel a aussi ses limites. Dans des conditions dégradées, la vie devient plus compliquée. L’habitabilité planétaire, d’ailleurs, n’est pas seulement une question climatique. Qu’est-on prêt collectivement à abandonner ou à perdre ? Des paysages ? Des espèces ? Des écosystèmes complets ? Quel respect les humains accordent-ils aux autres espèces qui habitent avec eux ? Si cette habitabilité s’avère dégradée, est-il possible de la restaurer ? Les tentatives peuvent être risquées, et la science-fiction a logiquement commencé à devenir une modalité pour tester des scénarios d’échec. Le film Transperceneige (Snowpiercer), sorti l’année dernière, va plus loin que la BD dont il est inspiré, puisque, dans son postulat narratif, il suggère que l’hiver généralisé qui a envahi la planète, condamnant des survivants à un éternel déplacement en train, est le résultat d’une forme de géo-ingénierie climatique ayant mal tourné.


– Quelles sont, selon vous, les œuvres de science-fiction portant un regard positif sur l’avenir écologique, qui révolutionnent donc le traitement pessimiste traditionnel de l’écologie terrestre du futur ? En quoi sont-elles pertinentes ?

Révolutionner est peut-être un mot trop fort. L’influence peut être diffuse, plus souterraine, et la dimension écologique n’est pas forcément la plus immédiatement visible. Si on prend le critère du rapport à la technique ou à la technoscience, pour faire plus directement écho à la dénomination du genre, un choix d’œuvres peut être fait sur un continuum, en allant des versions low tech jusqu’aux versions les plus high tech, même si on peut trouver des productions fictionnelles qui transcendent en quelque sorte la dimension technologique pour se situer dans d’autres dimensions.

Comme description d’une tentative pour retrouver collectivement une maîtrise des évolutions socioéconomiques et des choix technologiques, Ecotopia d’Ernest Callenbach fait partie de ces œuvres qui ont eu une influence diffuse. Le roman, sorti en 1975, est censé se passer en 1999, mais c’est intéressant de faire le rapprochement avec ce qui s’est passé depuis, comme le mouvement des « villes en transition ». De même qu’Ecotopia était une sécession de quelques États américains souhaitant sortir d’un modèle jugé néfaste, les « villes en transition » tentent une forme de défection par rapport au modèle socioéconomique dominant. Sur le territoire que décrit Ernest Callenbach avec de nombreux détails, les choix collectifs effectués permettent de transformer les modes de vie. Les biens produits sont par exemple censés être facilement réparables, et pour ce qui ne l’est pas ou qui ne peut être réutilisé, le recyclage est la règle. L’organisation des villes et des territoires est repensée, permettant ainsi de réévaluer fondamentalement la place de l’automobile.

Dans cet imaginaire relativement heureux ou optimiste, un autre pôle serait celui du sublime technologique, tel qu’il apparaît dans la série de romans qui a pour cadre la Culture. Cette puissante civilisation galactique imaginée par l’écossais Iain M. Banks, malheureusement récemment décédé, a atteint un niveau technologique très avancé, qui lui permet de concilier l’abondance et des valeurs très ouvertes, sous la vigilance bienveillante d’intelligences artificielles qui assument en fait une large partie de l’organisation collective. Mais, telle qu’Iain M. Banks la présente, cette émancipation du règne de la nécessité reste reliée à une forme de conscience écologique (si tant est que le terme puisse valoir pour l’espace dans son ensemble), où préoccupations éthiques et esthétiques se mêleraient dans une recherche conjointe de la bonté et de la beauté. Pour tout ce qu’elle a besoin de construire, la Culture a pu sortir d’une logique extractiviste, assimilant les planètes à des réservoirs de ressources à exploiter. Les orbitales, ces gigantesques habitats sur lesquels vivent les habitants de la Culture, sont construites à partir de débris traînant dans l’espace (débris de comètes, d’astéroïdes, etc.). Évidemment, il est plus facile de partager des ressources lorsqu’elles sont illimitées, puisque la Culture a atteint un niveau technologique qui lui permet de manipuler la matière elle-même. Et, dans cette organisation collective sans véritable gouvernement, beaucoup repose sur ces intelligences artificielles qui finissent par gérer les multiples aspects des existences.

Avatar and Nature SpiritualityLe cas d’Avatar est aussi intéressant. Le film de James Cameron, en mettant en scène une relation très intime des habitants de la planète Pandora avec leur milieu de vie, est une manière de souligner l’artificialité du matérialisme occidental. Dans le rapport des Na’vi avec leur environnement, le registre dominant, contrairement aux humains qui les envahissent, est plutôt celui de la sacralisation. C’est pour ce genre de raison que le film a pu être abordé avec des regards théologiques, comme expression d’une religiosité qui aurait intégré la dimension écologique. La préservation des habitats y est le résultat d’une spiritualité diffuse, le film pouvant être aussi lu comme le récit d’une forme de conversion. Consciente des multiples dépendances mutuelles, la présence dans le monde y est imprégnée d’une responsabilité morale à l’égard des autres formes de vie et de culture. Le film a d’ailleurs servi des inspirations politiques et des mobilisations. Pour porter leurs revendications, on a vu des militants reproduisant l’apparence du peuple de Pandora.

En tout cas, il n’y a pas de modèle idéal. Toutes ces propositions fictionnelles ont leur part de difficultés ou d’inconvénients. C’est pour cela que je préfère raisonner en termes de lignes de fuite, en prenant les contenus de ces récits comme des explorations permettant de placer des points de repère : des avertissements dans certains cas, des pistes d’alternatives dans d’autres, des incitations plus ou moins riches à la réflexion le plus généralement.





La science-fiction au secours de l’écologie

14 02 2014

Sous ce titre paraîtra le mois prochain, dans la revue Sciences humaines, un court entretien sur la possibilité de retrouver des espérances écologiques dans et par la science-fiction, thème de recherche qui avait aussi été auparavant présenté sur ce blog. L’entretien est déjà disponible en ligne. Pour des raisons de place dans la version papier, certaines réponses ont été sensiblement réduites par rapport au propos initial. Ci-dessous est donc repris l’entretien dans son format de départ, qui permettait de développer un peu plus certaines idées (Propos recueillis par Marie-Catherine Mérat).

* * *

Le grand public découvre aujourd’hui le concept d’anthropocène (nouvelle ère géologique qui aurait débuté avec la révolution industrielle). Or les menaces sur l’environnement et la biosphère imprègnent depuis longtemps l’imaginaire de la SF…

Soleil VertDepuis notamment les années 1960, la question de l’habitabilité de la planète semble effectivement travailler la SF, symptomatiquement avec des romans marquants, plutôt alarmistes et catastrophistes, comme Soleil Vert d’Harry Harrison, devenu par son adaptation cinématographique une référence sur l’épuisement des ressources alimentaires et la pollution omniprésente, ou Tous à Zanzibar de John Brunner, qui décrivait une planète surpeuplée et difficilement vivable. Mais la question de la capacité à avoir une planète habitable, on la retrouve aussi d’une autre manière avec l’idée de terraformation, qui vise à rendre possibles des implantations humaines sur d’autres planètes, comme dans les œuvres qui se sont intéressées à la colonisation de Mars. Les inquiétudes activées avec cette thématique de l’anthropocène viennent finalement croiser l’imaginaire de la SF et presque s’y mélanger. Prenez la géoingénierie, cet ensemble de techniques censées permettre de lutter contre le réchauffement climatique : c’est presque de la terraformation, mais appliquée à notre propre planète !

Face à la dégradation environnementale, la SF apparaît majoritairement alarmiste aujourd’hui. Pourquoi ?

En effet, si vous observez spécialement l’évolution de la production cinématographique en SF, vous verrez beaucoup de films catastrophes, apocalyptiques, peu porteurs d’espoir. Comme si imaginer un monde plus favorable, relativement nouveau et fonctionnel, était trop difficile… À force de voir régulièrement revenir ces imaginaires angoissants de fin du monde, j’ai fini par me demander s’il n’y avait pas un pan de la SF qui permettrait de décrire un avenir plus enviable. Avec aussi en arrière-plan une autre question qui travaille mes réflexions : comment retrouver des prises intellectuelles sur un monde qui paraît évoluer de plus en plus vite ? J’ai le sentiment que les sciences sociales sont dépassées aujourd’hui face à l’accélération technique. D’où l’hypothèse suivante, un peu paradoxale : c’est par l’imaginaire qu’on peut aussi retrouver des prises sur le réel. L’idée est d’appréhender la SF comme un réservoir d’expériences intellectuelles permettant de mieux penser l’évolution du monde actuel.

Vous vous intéressez aux rares œuvres de science fiction qui abordent de manière positive les enjeux écologiques…

Mon idée est en effet de restaurer cette part d’imaginaire porteuse d’espérance, de la faire ré-émerger pour reconstruire un imaginaire alternatif qui aide à sortir du renoncement ambiant. Face aux dégradations environnementales, aux menaces climatiques, il y a tendanciellement un sentiment d’impuissance, comme si arrivait une tendance irréversible. Or, sortir d’une période de crise est plus facile lorsqu’existe un modèle alternatif. Mon idée, peut-être ambitieuse, c’est de trouver inspiration et matière à réflexion dans ces œuvres plus optimistes.

Vous écrivez que la science fiction pourrait aider à introduire du neuf dans la théorie politique qui s’occupe d’écologie. Les propositions politiques actuelles manqueraient donc d’imagination ?

De fait, ce sont surtout des schémas mentaux du XXe siècle qui imprègnent majoritairement les esprits, et singulièrement ceux des milieux dirigeants. Mais il paraît difficile d’envisager de faire évoluer un système tant que n’est pas disponible l’image d’un autre horizon possible. La science fiction, précisément, élargit les potentialités. Elle fait fonctionner fictivement d’autres modèles de sociétés.

À partir d’un corpus d’œuvres francophones et anglophones, vous dégagez un ensemble de grandes figures d’ « espérances écologiques » qui seraient autant de manières moins agressives d’habiter la planète. Avez-vous des exemples ?

EcotopiaLe nœud, c’est ce concept d’habitabilité. La SF permet de retravailler cette idée : comment des espèces pensantes parviennent-elles à préserver leur habitat ? Cela suppose à la fois de gérer les ressources, d’assurer des conditions de vie correctes aux populations, de le faire dans un environnement épargné… Quels modes de régulation du collectif sont esquissés ? Quelle place tient la technologie ? Une trajectoire techniciste dominée par la géoingénierie et la biologie synthétique n’a évidemment pas les mêmes implications qu’une autre privilégiant la décélération technologique et la sobriété collective. J’ai donc dégagé quelques grandes figures dans lesquelles ont pu être maintenues des formes d’habitabilité écologique. Par exemple la « sécession arcadienne », comme dans  le roman d’Ernest Callenbach, Écotopie. L’auteur y décrit des États de la côte ouest américaine qui se sont séparés du reste des États-Unis pour retrouver une vie à l’écart du productivisme. Cette société privilégie les formes d’organisation décentralisées et réappropriées collectivement, les technologies maîtrisables comme les énergies renouvelables… Le recyclage est généralisé, le travail fortement réduit, la créativité individuelle encouragée. La taille des villes est limitée, rendant les voitures moins indispensables. La « frugalité autogérée » est une autre figure, que l’on trouve chez Ursula Le Guin dans Les dépossédés. Le roman met en contraste deux planètes : Urras, où l’abondance semble régner, mais sous une forme très matérialiste, prédatrice, et surtout au profit de la classe possédante ; et sa lune Anarres, qui a choisi un autre modèle, basé sur des principes libertaires, coopératifs, d’autogestion. Sur Anarres, la rareté des ressources oblige à un usage très économe, contraignant mais démocratiquement accepté, les habitants vivant par exemple solidairement en dortoirs.

Parmi ces figures d’espérances écologiques, avez-vous dégagé des horizons plus technicistes ?


Dans ce registre techniciste, une autre figure pourrait être ce que j’ai appelé l’« abondance automatisée ». Elle est présente dans l’œuvre d’Iain M. Banks, qui a créé une grande civilisation galactique bienveillante, hyper-avancée, la Culture, libérée des contraintes matérielles et des limites écologiques, grâce à un très haut degré de développement technologique. Les activités productives sont automatisées en recourant à des machines qui n’ont pas de conscience, et des intelligences artificielles extrêmement puissantes ont largement pris en charge la gestion des affaires collectives. Toutes ces entités peuvent coexister librement sans rapports de domination, puisque les ressources sont devenues inépuisables et la matière est devenue complètement manipulable. Pour son expansion, la Culture pourrait recourir à la terraformation, mais elle ne le fait pas, préférant vivre sur de gigantesques stations spatiales.

Des ressources inépuisables, on en rêve. Comment, concrètement, ces différentes figures pourraient-elles inspirer de véritables politiques écologiques ?


Le réflexe trop rapide serait de les ramener dans le registre de l’utopie, d’autant que ce terme est souvent repris avec une connotation péjorative et dépréciative. Il me paraît plus intéressant de les travailler d’une autre manière, à la fois comme des formes de problématisation, pour parler comme Michel Foucault, et des lignes de fuite, pour reprendre la perspective de Gilles Deleuze. Leur vocation n’est pas de s’inscrire dans un usage institutionnel, a fortiori sous forme de modèles « clés en main ». Dans sa recherche des possibilités d’un futur qui soit écologiquement responsable, le théoricien néerlandais Marius de Geus avait proposé l’idée de « compas de navigation ». Si ces explorations de science-fiction peuvent servir d’inspiration, ce serait effectivement plus comme références pour l’orientation et le repérage anticipé des implications possibles.

La SF inspire en tout cas des initiatives bien réelles. La multinationale Intel, notamment, s’y intéresse de près avec un programme baptisé « The tomorrow project ». De quoi s’agit-il ?

Il y a en effet différentes voies pour montrer que la SF a un rôle à jouer dans la façon dont la collectivité humaine va penser la manière d’habiter la planète. Intel le fait avec une approche essentiellement technologique. Les explorations de la SF y sont vues comme des prototypes de possibles développements technologiques futurs. Sauf que cette forme d’utilisation expérimentale laisse entrevoir une tentative pour orienter les trajectoires technologiques à des fins de débouchés commerciaux. Un certain nombre d’acteurs se sont en effet rendu compte que modeler les imaginaires est quelque chose qui est faisable, et que la SF peut être utilisée à leur profit.

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Bibliographie personnelle :

– « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n° 40, novembre 2010.

– « Artificial intelligences and political organization: an exploration based on the science fiction work of Iain M. Banks », Technology in Society, vol. 34, n° 1, February 2012.

– « Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène… », postface à Thomas Day, Sept secondes pour devenir un aigle, Éditions du Bélial, septembre 2013.

– « Penser les espérances écologiques avec la science-fiction », Communication invitée pour la deuxième journée d’étude « Les lieux du non-lieu » organisée par le Centre de sociologie des pratiques et des représentations politiques (CSPRP), Université Paris 7, 19 septembre 2013.





Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène…

11 10 2013

Le titre de ce billet reprend celui de ma postface au recueil de nouvelles de Thomas Day, Sept secondes pour devenir un aigle, paru le mois dernier. Le Bélial, éditeur du recueil, a repris le texte sur son site pour le mettre en accès libre. J’en profite donc pour faire de même (avec aussi, pour celles et ceux qui préfèrent, une version au format pdf).
Sur le site de  l’éditeur sont aussi disponibles une interview de Thomas Day, une autre de l’illustrateur Aurélien Police, et une enfin de l’auteur de ladite postface.

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7 secondes pour devenir un aigleQui aurait envie de vivre sur une planète de moins en moins habitable ? Peu de personnes, assurément. C’est pourtant un futur de plus en plus craint et, singulièrement, le futur que semble nous promettre une large part de la science-fiction. Comme si elle extrapolait les tendances inquiétantes qui semblent en cours. De fait, en quelques millénaires, les capacités de l’espèce humaine ont considérablement augmenté, au point qu’elles semblent désormais saturer et menacer les fonctionnements écologiques de la planète. De sa planète même, pourrait-on préciser, puisque semble également émerger une forme de conscience collective de ce changement fondamental. Les êtres humains ont pendant des siècles aménagé le monde pour leurs besoins et désirs ; ils doivent maintenant réaliser que l’ensemble de leurs activités peut aller jusqu’à transformer la biosphère au plus profond de ses mécanismes régulateurs.

Un mot existe, récemment proposé, pour désigner la puissance ainsi acquise: celui d’anthropocène. Le terme, qui déborde maintenant les milieux scientifiques qui l’ont promu, est censé signaler l’entrée récente (à l’échelle temporelle de la planète) dans une ère géologique nouvelle, où l’espèce humaine est devenue une force capable d’altérer l’ensemble du système terrestre. Et, au surplus, à un rythme qui paraît sans précédent dans le déroulement des temps géologiques. Les traces visibles ne sont plus de simples égratignures sur la surface planétaire. Les données, connaissances, rapports qui s’accumulent alimentent les inquiétudes. L’unité de compte est devenue le nombre de planètes Terre qui seraient nécessaires à une humanité qui poursuivrait son développement en restant accrochée aux logiques actuellement dominantes. La modernité industrielle s’est installée comme si elle n’avait pas besoin de tenir compte des milieux dans lesquels elle puisait, de l’environnement sur lequel elle s’appuyait. Ce temps semble révolu.

Les conséquences sont importantes pour l’ensemble des activités humaines. Y compris, bien sûr, celles de l’imaginaire. Pour toutes les œuvres à venir qui prétendront représenter le devenir de l’humanité, les environnements, les milieux écologiques, les substrats biologiques ne pourront plus être un simple décor. Ce sera aussi le cas pour la science-fiction, et elle a d’ailleurs peut-être l’avantage d’avoir anticipé le mouvement. Ces enjeux écologiques, elle a déjà contribué à les mettre en scène et, très probablement, ils seront plus souvent présents comme des rappels récurrents des situations dégradées qui sont en train d’être produites. Pour le lecteur attentif, ce recueil est aussi une manière de rappeler ces enjeux, par petites touches, sans forcément d’ailleurs relever intimement de la science-fiction.


Perception diffuse d’un changement global et imprégnation de l’imaginaire

Shikata ga naiL’accumulation des menaces sur l’environnement et la biosphère imprègne déjà les imaginaires de la fiction. Les inquiétudes sont telles que la fin de ce monde, ou au moins de la civilisation actuelle, est devenue une hypothèse non seulement envisageable, mais aussi propice à de nombreuses formes de mise en scène (sans être forcément péjoratif). Dans la littérature de science-fiction, des romans devenus classiques, comme Soleil vert (1966) d’Harry Harrison, et Tous à Zanzibar (1968) de John Brunner, décrivaient déjà les effets de la surpopulation et les conséquences de la surexploitation des écosystèmes. La production fictionnelle dans ce type de veine a largement été enrichie depuis, à mesure que les risques ont paru davantage perceptibles. La science-fiction apocalyptique est devenue un sous-genre foisonnant, dans lequel les menaces environnementales peuvent être poussées à leur paroxysme. Forcément propice à la dramatisation, la catastrophe écologique a elle aussi été soumise aux règles de la spectacularisation, et personne n’est plus vraiment surpris de la voir maintenant figurer parmi les ingrédients cinématographiques courants. Au point même que les images d’une « vraie » catastrophe nucléaire, comme celles de l’accident de Fukushima, et du type de vie collective qui lui fait suite (que la nouvelle « Shikata ga nai » de ce recueil retravaille à sa manière) peuvent donner une impression de déjà-vu.

En tout cas, le moins que l’on puisse dire, c’est que la science-fiction ne manque pas de scénarios pour imaginer comment une civilisation se délite suite à un effondrement progressif ou rapide. Ce faisant, son art est de déconstruire les fondements de sociétés supposément avancées, montrant aussi leur fragilité potentielle ou, au minimum, leur contingence. Les représentations produites et véhiculées sont importantes, parce qu’elles fournissent un cadre de perception et d’interprétation des situations et des problèmes. Habiter le monde, c’est aussi devoir concéder une certaine forme de dépendance à son égard.


La science-fiction comme manière de représenter le rapport des espèces pensantes à leur habitat

La science-fiction a saisi de multiples façons la faculté de mettre en scène les rapports des espèces pensantes à leur habitat, que ce soit l’espèce humaine ou d’autres espèces extraterrestres. À leur manière, les œuvres du genre donnent aussi à voir ce que peuvent devenir les milieux de vie, en fonction de la manière dont ils sont traités par les humains ou les êtres qui les occupent. Ces propositions imaginaires permettent de représenter ce que pourraient être les capacités d’adaptation de ces milieux. Par exemple jusqu’au point où ces milieux pourraient être intensément exploités et mis en péril.

L’espèce humaine dans son ensemble s’est dangereusement rapprochée de ce point, et la question maintenant est peut-être même de savoir s’il s’agit d’un point de non-retour. Ainsi, en matière de climat : la « condition Vénus », l’hypothèse qui sert de repoussoir dans le roman Bleue comme une orange (1999) de Norman Spinrad, en représenterait l’aboutissement irréversible, celui d’un monde rendu difficilement vivable par un réchauffement généralisé.

Si l’espèce humaine est capable de détruire la planète, est-elle aussi capable de la préserver ? Est-elle capable de tenir compte des mises en garde que pouvaient déjà constituer des œuvres classiques comme Soleil vert, dans lequel la pollution a annihilé les possibilités de vie végétale et animale ? Une part incompressible d’optimisme peut certes conduire à maintenir une confiance dans l’intelligence collective, mais des choix devront être faits. Si préserver la planète suppose certains abandons dans les modes de vie, que choisit-on d’abandonner ? De ce point de vue, il est intéressant de repérer et d’examiner ce que la science-fiction garde de notre monde actuel, ce qu’elle retire, rajoute (car c’est là une des marques constitutives du travail imaginaire auquel elle sert de cadre).

Prenons un des symboles majeurs du modèle civilisationnel qui s’est développé au siècle dernier. Est-il par exemple encore possible d’imaginer un futur sans voitures, vu leur présence massive et centrale dans les systèmes de mobilité d’aujourd’hui ? Partout où elle s’est développée, l’automobile a fortement contribué à configurer l’espace, notamment urbain, à transformer les paysages, à cyborgiser les déplacements humains.

Certains pourraient trouver un espoir en voyant démenties des projections qui furent récurrentes dans la science-fiction. Les villes européennes de ce début de XXIe siècle ne sont pas celles des voitures volantes (et donc pas celles des embouteillages aériens), mais celles du retour du tramway et de la promotion de la bicyclette.

Les conditions laissées, il va falloir de toute manière les gérer. Le futur est déjà là. Du temps, il en faudra en effet beaucoup pour pouvoir faire évoluer des structures urbaines devenues expansives et tentaculaires. Les choix urbanistiques ont des effets sur des durées longues et les routes, bâtiments, infrastructures, construits aujourd’hui resteront probablement longtemps dans les paysages.

En panne sècheLes possibilités d’évolution sont compliquées par la dépendance aux énergies fossiles. La science-fiction a abondamment montré comment l’épuisement du pétrole pouvait devenir problématique et remettre en cause jusqu’aux modes d’organisation sociale (En panne sèche [2007] d’Andreas Eschbach en est un bel exemple). La description de villes surpeuplées a aussi été une manière de faire résonner les craintes sur la capacité de la planète à supporter une pression démographique croissante. Comment accueillir et faire vivre une population humaine plus nombreuse ? L’humanité décrite par Robert Silverberg dans Les Monades urbaines (1971) a réussi à gérer la surpopulation, mais au prix de sa concentration dans de gigantesques tours.

L’entrée dans l’anthropocène, c’est donc surtout l’entrée dans l’ère où les humains vont devoir apprendre à penser et agir en pensant systématiquement aux conséquences de ce qu’ils font. À moins d’innovations technologiques grandioses, les gaz à effet de serre envoyés dans l’atmosphère y resteront probablement longtemps présents. Idem pour les plastiques et la masse de déchets qui sont ainsi disséminés, que ce soit sur les terres ou dans les océans.

Quel monde va être transmis ? Avec quelles contraintes ? Avec quelles concessions à faire en termes de confort ? Ce qui passe maintenant pour des commodités communes et quotidiennes (accès à l’eau, multi-équipement domestique, etc.) risque d’être sérieusement perturbé. Ce confort n’est plus garanti et les journées pourraient être rythmées par de nouvelles contraintes, plus désagréables. Il y a ce type d’anticipation dans Babylon Babies (1999) de Maurice G. Dantec, où les douches sont minutées et leur durée est limitée pour économiser l’eau (ce type de dispositif est aujourd’hui disponible sur le marché, mais pas encore obligatoire).

L’humanité adaptera donc peut-être son quotidien et ses modes de vie. Mais qu’est-ce qui sera perdu, et peut-être à jamais ? D’un autre côté, les humains ont une propension à rajouter quantité d’artefacts dans leur environnement. De quelles machines vont-ils continuer à s’entourer ? Et de quelle énergie vont-ils nourrir ces machines ? Plasma (1995) de Walter Jon Williams montre bien qu’accéder de manière presque magique à une énergie puissante peut se payer d’un certain prix, potentiellement élevé, qui peut accroître fortement les tendances oligarchiques et les inégalités sociales.

Comment l’humanité peut-elle aussi éviter de se faire déborder par les flux de matières qu’elle a elle-même produits? Dans l’imaginaire de la science-fiction, même les civilisations les plus évoluées semblent aussi devoir penser à la manière de gérer leurs déchets. Même l’Étoile noire, symbole ultime de la puissance technique et destructrice dans Star Wars, a des déchets à éliminer (et donc des broyeurs qui permettent d’ajouter quelques péripéties).


La (re)découverte de l’enjeu de l’habitabilité terrestre

Lorsqu’elle touche aux questions d’écologie, ce que redécouvre et problématise la science-fiction, c’est l’enjeu de l’habitabilité terrestre. Dit autrement, sous forme de question : comment faire pour que la planète soit encore habitable ? Cette interrogation, la science-fiction la traduit dans une esthétique, et même, poussons cette hypothèse, dans une forme d’éthique. Sous ce dernier angle, l’habitabilité dépasse alors la question de l’occupation d’un espace ; elle renvoie aussi à la préservation de conditions de vie pour des collectivités. En l’occurrence, des collectivités qui, pour leur partie humaine, sont de plus en plus obligées de réfléchir à leurs propres conduites, de revenir sur ce qu’elles font autour d’elles.

L’espèce humaine a colonisé les écosystèmes, souvent sans les ménager. Quel que soit l’espace envisagé, son habitabilité n’est pas garantie (jamais, même) : elle peut être dégradée par une exploitation trop intensive, par des pollutions et des nuisances, elles-mêmes résultant pour une large part des modes de production et de consommation dominants. L’habitabilité peut aussi dépendre d’éléments qui ne sont pas directement visibles et dont les effets ne se font sentir que par accumulation, comme la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, conséquence de plus en plus problématique d’un mode de développement énergivore et de l’enfermement dans une trajectoire « thermo-industrielle » (pour parler comme le sociologue des techniques Alain Gras).

Comment l’humanité va-t-elle faire pour satisfaire ses besoins d’énergie croissants ? Les consommations énergétiques sont-elles condamnées à croître ou peuvent-elles être réduites? Par quelles difficultés l’épuisement des réserves pétrolières peut-il se payer ? Par une régression technologique et politique, à l’image de celle que Robert Charles Wilson utilise comme hypothèse dans Julian (2009) ? Voire par une forme de libération générale de la prédation et de la violence, comme dans la série des Mad Max ?

Cette habitabilité ne peut plus être envisagée dans un rapport simplement local, mais doit désormais être pensée à une échelle globale (ou plutôt écouménale, pour insister sur les aspects relationnels et reprendre la belle notion d’écoumène, subtilement retravaillée par le géographe Augustin Berque). La science-fiction a un temps d’avance sur ce que rendre une planète habitable veut dire. Plus précisément, elle a déjà tenté d’imaginer ce que signifie climatiser une planète. Par des formes de convergences entre les représentations mentales, la science-fiction résonne ainsi avec les ambitions montantes de la « géo-ingénierie ».

De plus en plus souvent présentée comme un recours possible, la « géo-ingénierie » n’est qu’un fantasme de transformation de la planète elle-même en machine. Elle vient comme une pièce supplémentaire dans ce qui s’apparente de plus en plus à la production d’une « technonature ». Pour éviter les effets perturbateurs des évolutions climatiques globales, l’ambition est rien moins que d’intervenir dans les processus bio-géo-physico-chimiques, par exemple en fertilisant les océans pour augmenter les capacités de photosynthèse du phytoplancton, ou en libérant des particules dans la haute atmosphère pour modifier le rayonnement solaire.

Lumière noireÀ ce courant d’idées s’ajoute une autre tendance par laquelle la question écologique se trouve traduite dans une conception gestionnaire appliquée à tout ce qui pouvait auparavant relever du « naturel ». La biosphère et ses systèmes écologiques sont appareillés, numérisés, modélisés (ce que touche pour partie Bleue comme une orange, de Norman Spinrad, à travers l’enjeu de la modélisation du climat, mais il n’avait pas été jusqu’à imaginer que des quotas d’émissions de CO2 puissent être cotés sur un marché de type boursier). Tous ces éléments « naturels » sont en train de rentrer dans une espèce de comptabilité planétaire, que les développements d’une instrumentation scientifique rendent davantage possible. Ces éléments deviennent calculables, justiciables d’un traitement rationalisé et assimilables dans des cycles de production et de consommation. Le substrat environnemental est transformé en « ressources », en « capital naturel », en « services écologiques », et peut alors devenir l’objet d’une forme de maintenance, à l’image de toute entité machinisée. Et, dans cette logique techniciste, si des problèmes subsistent, peut-être seront-ils résolus grâce à l’aide d’intelligences artificielles, dont la science-fiction a déjà aussi anticipé l’arrivée. Certains penseurs et promoteurs de la Singularité (un stade futur où les machines surpasseraient l’intelligence humaine) sont plus optimistes que la nouvelle « Lumière noire » de ce recueil, puisqu’ils font confiance aux intelligences artificielles pour trouver les solutions aux problèmes de gestion des ressources naturelles. Les puissances de calcul et les capacités de ces machines seraient censées faire mieux que les esprits d’humains potentiellement inconséquents ou insouciants.


Résonances entre imaginaires démiurgiques

Cette macro-ingénierie appliquée à la biosphère, qui semble s’ébaucher, a des aspects démiurgiques, ou au moins résonne avec des imaginaires démiurgiques. Comme s’il était possible de réparer la planète, de réparer son climat ou tout écosystème abîmé. La technologie, sous la forme d’une « géo-ingénierie », viendrait à la rescousse pour réduire les risques de changement climatique.

Cette climatisation de la planète ressemble fortement à ce que la science-fiction avait exploré avec l’idée de terraformation. Sauf que la terraformation s’appliquait plutôt à d’autres planètes que la Terre, puisqu’il s’agissait de modifier leurs milieux originels pour que puissent y vivre des colons humains. On peut faire l’hypothèse que cet imaginaire de la terraformation n’est pas étranger aux différents types d’initiatives prétendant aider à réajuster le climat terrestre. Il faudrait faire l’histoire de l’idée de terraformation, examiner ses liens et rapprochements avec celles d’ingénierie climatique.

À supposer que les solutions de la « géo-ingénierie » soient possibles techniquement, elles auraient un certain nombre d’étapes politiques à franchir. Il faudrait des accords internationaux, ne serait-ce que pour en répartir le coût et l’organisation. Planétologiste deviendra peut-être alors un nouveau type d’expertise, une fonction officielle, comme sur Arrakis, la planète aride qui sert de décor à Dune. Dans les romans de cette série commencée par Frank Herbert, certaines planètes disposent de satellites permettant de contrôler la météorologie et d’infléchir le climat. Aider à transformer les contrées désertiques en vaste jardin devient ainsi une perspective envisageable, comme dans Les Enfants de Dune (1976).

En cas d’erreurs, les initiatives de « géo-ingénierie » pourraient-elles être corrigées ? Qui serait considéré comme responsable ? Un auteur inspiré pourra au moins trouver la matière pour raconter l’histoire d’une expérience de « géo-ingénierie » terrestre qui aura mal tourné.


Confirmation de la fin de la « nature »

Ethologie du tigreDans l’anthropocène, il ne sera plus possible de parler de « nature ». Ou en tout cas plus de la même façon. L’idée ne fait plus sens. La question n’est même plus celle de la place de l’humanité dans la « nature ». La relation a changé. Si tant est qu’il soit encore possible de parler de « nature », celle-ci sera désormais une production humaine. Le vivant est devenu manipulable jusque dans son patrimoine génétique. Même les régions les plus reculées subissent de manière plus ou moins indirecte l’influence humaine. La nature « sauvage » n’a plus sa place que dans des espaces limités. Ou peut-être la croise-t-on encore fortuitement, sous forme fantomale, comme ici, dans « Éthologie du tigre », lors de la construction d’un complexe hôtelier à la lisière de la jungle cambodgienne.

Il est devenu commun pour des milliers d’individus d’aller chercher de la « nature » sous une forme simulée, marchandisée, réaménagée dans des parcs récréatifs, tels ceux vendant leurs séjours en promettant de retrouver l’espèce d’idéal de la petite maison en forêt. Pour les espaces paraissant préservés, l’impression de beauté « naturelle » ne serait plus en fait que le résultat d’un travail assimilable à une forme de jardinage.

Pour nourrir les populations concentrées dans les villes, y verra-t-on aussi fleurir des fermes verticales, à l’instar de ces projets architecturaux rassemblant cultures végétales et élevage dans les étages d’un nouveau type de tours ? Des sortes de serres enfermées dans des bâtiments et où l’utilisation de tous les intrants, les conditions climatiques, pourraient être rationalisées et automatisées. Production locale certes, sans coûteux transports, mais marquant une étape supplémentaire dans l’artificialisation des relations avec la «nature». Les formes de culture qui se développent sur les toits des villes seront peut-être une étape permettant (par une voie indirecte) d’acclimater l’idée.

Certes, une Terre jardinée peut paraître offrir un avenir plus enviable que celui totalement artificialisé de la planète Trantor, qu’Isaac Asimov a placée comme capitale de l’Empire galactique dans ses romans de la série Fondation. L’urbanisation, tout en ayant permis de concentrer une population de quarante-cinq milliards d’habitants, a fini par couvrir l’ensemble de la planète, non seulement en surface, mais aussi loin en profondeur. Dans ces conditions, Trantor, même si elle donne l’illusion de la puissance, est condamnée à faire venir sa nourriture d’autres mondes, ce qui est presque une métaphore de ce que sont devenues les grandes métropoles d’aujourd’hui et de leur dépendance à l’égard des approvisionnements extérieurs.

TjukurpaL’avenir semble donc être à la simulation de la « nature ». De fait, les modes de vie urbains ont progressivement réduit la conscience des cycles «naturels» (à commencer par la compréhension des processus permettant de produire la nourriture consommée quotidiennement). Les générations futures préféreront d’ailleurs peut-être la seconde nature des mondes virtuels, celle qui offre presque toutes les possibilités de (re)création et dont le « RêVe » de la nouvelle « Tjukurpa » serait une version possible, peuplée et aménagée au gré des fantasmes du concepteur dans une forme de retour aux origines du monde et de fidélité maintenue à la culture aborigène. Ou alors, ce sera une forme d’échappatoire à la « réalité », comme celle qui a déjà fait les beaux jours des romans cyberpunk et qui, dans une fusion de l’esprit avec les machines, permet d’occuper le temps à l’écart de la grisaille et de l’agressivité latente de cités devenues elles-mêmes cyborgs.

Que la «nature» devienne davantage une production humaine ne signifie pas pour autant l’entrée dans le règne de la prévisibilité et de la certitude. Beaucoup de connaissances restent encore à acquérir sur les processus écologiques et biosphériques. L’espèce humaine était dedans ; elle y sera encore plus. Autrement dit, elle en sera encore plus dépendante, au fur et à mesure qu’augmentera la conscience d’en affecter les fonctionnements. La planète est plus qu’un grand mécanisme ; elle ne sera pas une espèce de gros automate manipulable avant longtemps.


Sur la participation de la science-fiction à la construction d’une éthique du futur

S’il s’agit d’acquérir une forme renouvelée de conscience collective, la science-fiction a des avantages à proposer : elle sort l’espèce humaine du présentisme et la remet dans le temps long (ou au moins, dans un temps plus long). Sous forme imagée, elle rappelle que la puissance technologique comporte aussi des enjeux éthiques et politiques, notamment parce que le développement de cette puissance et son utilisation renvoient à des responsabilités.

7-secondes-webCette éthique peut être vécue comme une affaire personnelle. Pour le héros de Zodiac (1988) de Neal Stephenson, comme pour d’autres militants écologistes, c’est un combat contre les industries polluantes et leurs pratiques douteuses. Combat, en effet, parce qu’il faut parfois en arriver à des méthodes vigoureuses. Ou sinon finissent par éclater des convictions portées à incandescence, sous forme de micro-résistances poussées à bout, comme celle de Johnny, l’Indien de la nouvelle « Sept secondes pour devenir un aigle », essayant de préserver ce qui reste d’un ancien monde. Avec le désespoir et la résolution de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Johnny la Vérole a peut-être compris que certains acteurs économiques avaient davantage de responsabilités que d’autres. Mais il n’a éliminé qu’un protagoniste, pas changé le système.

Le maintien d’une habitabilité planétaire oblige aussi à penser l’être-en-commun. La raréfaction des ressources va-t-elle alors supposer des formes de sobriété collective ? Quelle serait la version future des cartes de rationnement ?

La technologie sert souvent de refuge à ceux qui espèrent pouvoir garder les avantages de notre monde actuel. Pour partie, ce sont aussi ceux qui pensent que l’avenir de l’humanité se joue dans les laboratoires de recherche. Une bonne part des œuvres de science-fiction conserve une inclination vers les technologies lourdes. L’intensité technologique va-t-elle continuer à augmenter ? Des solutions techniques peuvent-elles remplacer des fonctions « naturelles » ?

D’autres propositions radicales arrivent aussi dans les discussions. Va-t-on aller jusqu’à manipuler le génome humain pour faciliter l’adaptation au changement climatique ? Certains pourraient penser que ces manipulations sont moins risquées que celles de la biosphère par la « géo-ingénierie », et que de toute manière, c’est aux humains d’assumer le prix de leurs errements. L’idée a par exemple été émise de réduire la taille des humains pour qu’ils consomment moins d’énergie (sous forme de nourriture notamment), et ainsi réduisent leur empreinte écologique. Comme les capacités de manipulation de la part biologique de l’humain deviennent croissantes, d’autres idées viendront sans doute à être explorées dans ce sillage, à commencer, par exemple, par l’augmentation de la résistance à la chaleur et à la sécheresse, que certains jugeraient sans doute plus efficace que les « distilles » qui équipent les Fremen et assurent leur hydratation dans le monde désertique des romans de Frank Herbert. La solution génétique paraîtra plus rapide en tout cas que d’attendre l’adaptation de l’espèce humaine par des processus évolutifs « naturels ». Bref, si l’habitabilité de la planète paraît se réduire, il peut y avoir des tentations de proposer l’adaptation de la biologie humaine comme la solution (au bout du compte) la plus commode. Ce dilemme était aussi présent dans Ciel brûlant de minuit, un roman de Robert Silverberg publié en 1994 et mettant en scène la confrontation des options possibles face aux dérèglements écologiques accumulés.

Ces solutions ne sont encore (heureusement, diraient sans doute beaucoup) que des solutions hypothétiques, et des amateurs de science-fiction prendront probablement plaisir à les travailler. Du côté de leurs avantages supposés, comme du côté de leurs inconvénients potentiels. Comment en effet être sûr que des innovations techniques présentées comme solutions n’auront pas d’effets indésirables ? Ou qu’elles ne donneront pas lieu à des usages détournés, à l’instar de ces projets militaires américains qui envisageaient de pouvoir utiliser des techniques permettant de modifier des conditions climatiques ou environnementales ?

Ou alors la solution ultime sera la fuite vers l’espace, sur d’autres planètes ou dans des satellites artificiels. Comme dans le film d’animation Wall-E (2008), pour fuir une Terre ensevelie sous les déchets…


Préalables à toute incursion imaginaire dans le futur de l’anthropocène

L’un des rares endroits où l’on peut voir vivre, agir, s’organiser les «générations futures» (et pour cause) est la science-fiction et ses constructions imaginaires. Si l’on s’y fiait uniquement, ce qui va leur arriver serait plus qu’un immense défi. L’avenir écologique de la planète y apparaît souvent imaginé dans le registre dystopique (avec différents niveaux : de la dégradation avancée à la catastrophe complète). C’est presque devenu un truisme de dire que la science-fiction est désormais majoritairement alarmiste ou pessimiste. La répétition des mêmes figures peut même finir par lasser. Il est plus rare de pouvoir trouver des imaginaires plus positifs. Les œuvres fictionnelles semblent en effet avoir plus de difficultés à imaginer une société qui serait parvenue à un état ou un niveau d’avancement plus respectueux de la « nature ». Autrement dit, il paraît plus facile d’accentuer des traits négatifs perceptibles dans les tendances actuelles et de produire des visions servant facilement de repoussoirs.

Pourquoi y en a-t-il si peu ? Cette quasi-absence pose en effet question. Pourquoi ne serait-il possible d’imaginer pour l’humanité un autre horizon que celui de la catastrophe écologique ? Pourquoi paraît-il plus difficile de construire par l’imagination un monde se situant dans un futur désirable? L’extrapolation des tendances actuelles mènerait-elle inévitablement vers un futur répulsif ?

La science-fiction peut aider à garder les esprits en éveil : face aux évidences apparentes, aux impressions de permanence et de normalité. Au vu des contraintes qui pourraient fortement peser avec l’entrée dans l’anthropocène, la science-fiction doit peut-être réinventer le futur, ouvrir une nouvelle gamme de potentialités. Son devoir, davantage encore, est peut-être de suspendre les hypothèses qui dominent le monde supposé réel et qui reconduisent les logiques du présent. C’est en effet l’un des rares espaces intellectuels où peuvent être radicalement repensées les conditions d’existence futures.

Quelles régulations les collectivités humaines peuvent-elles réussir à mettre en place ? Habitabilité pour tous ? Pour une majorité ? Pour une minorité ? Qui pourra (encore) bénéficier d’un environnement préservé ? Dans La Vérité avant-dernière (1964), roman de Philip K. Dick, une minorité se partage la surface terrestre tandis que le reste de la population reste enfermée dans des abris antiatomiques, occupée à fabriquer des armements robotisés pour une guerre censée se dérouler en dehors.

Pourquoi une réflexion sur l’imaginaire écologique de la science-fiction pourrait-elle devenir importante ? Parce que cet imaginaire est aussi un territoire où s’affrontent différentes tentatives pour l’occuper ou l’orienter. Certaines grandes entreprises ont bien commencé à voir que, dans l’occupation de ce territoire, il y avait aussi un moyen de façonner le futur. C’est pour ce genre de raison (et guère par souci de soutenir des expressions artistiques) qu’Intel, la multinationale connue pour ses microprocesseurs, soutient par exemple un programme baptisé « The Tomorrow Project ». En gros, les explorations de science-fiction y sont vues comme des espèces de prototypes de possibles développements technologiques futurs. Sous le titre « Green Dreams », un concours de nouvelles a même été organisé sous l’égide de la branche américaine de ce « Tomorrow Project » afin de promouvoir non pas une utopie (presque un gros mot dans le contexte américain), mais un « futur soutenable » et « optimiste ».

Forcément, dans ces exercices de créativité intellectuelle, les enjeux ne sont pas que des enjeux techniques. Même si tout cela, vu de loin, ne paraît être que spéculation, les enjeux impliqués vont au-delà et contiennent une part de politique (au sens de ce qui touche les affaires collectives). Pour rester sur les questions écologiques, un imaginaire techniciste dominé par la « géo-ingénierie » et la biologie synthétique n’a évidemment pas les mêmes implications qu’un autre plus sensible à des formes de sobriété conviviale moins versées dans le high-tech. Par la construction d’hypothèses diversifiées, la science-fiction peut aussi avoir un rôle à jouer dans la façon dont la collectivité humaine va penser la manière d’habiter la planète. La seule qu’elle a. Pour l’instant au moins, car l’ailleurs planétaire reste davantage encore de la science-fiction…