La science-fiction, une boussole pour notre monde

4 05 2019

2050

Pourquoi ce titre ? C’est celui en fait du sympathique podcast réalisé dans la série « #2050 le podcast ». Avec Rebecca Armstrong, nous discutions sur quelques idées développées dans Hors des décombres du monde (et donc de l’utilité d’un compas de navigation pour le futur), et (presque) tout est expliqué pour celles et ceux qui n’auraient pas envie de se lancer dans une longue lecture (mais ils auraient tort, évidemment).

Ce podcast est accessible à plein d’endroits, par exemple ici et chez Usbek & Rica. Et peut-être entendrez-vous le soleil qui brillait pour accompagner notre discussion, légère et sérieuse à la fois…

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Redonner de la perspective au futur

13 03 2019

Ci-dessous est repris le texte d’un entretien réalisé pour le site de la revue Architectures À Vivre. L’entretien (disponible également ici) complète lui-même une analyse plutôt riche et attentive, dans le numéro de mars-avril 2019 (n° 106) de la revue, pour présenter le livre paru en août dernier et toujours disponible chez Champ Vallon (Hors des décombres du monde. Écologie, science-fiction et éthique du futur). L’occasion de donner un autre éclairage à certaines thématiques abordées dans le livre.

Architectures à vivre : Votre démarche défend la force des explorations imaginaires. À de multiples reprises, vous soulignez le « sérieux » des récits que vous analysez. Pourquoi ces projections ou les utopies dites « abstraites » sont-elles si déconsidérées ?

Y.R. : Les œuvres de science-fiction sont une excellente médiation pour pénétrer la complexité du monde et les incertitudes de son devenir. Et même de vraies amorces pour embrayer sur des réflexions plus élaborées. Ce serait réducteur de considérer les œuvres et productions des auteurs comme de vagues opinions et non des idées construites. Une bonne part des auteurs d’aujourd’hui reconnaît la nécessité de se documenter sérieusement avant de s’engager dans l’écriture. Et il faut croire que certaines de ces projections peuvent être prises au sérieux, puisque même des organisations ayant pignon sur rue, comme l’armée américaine ou l’Agence spatiale européenne, ont par le passé fait appel à des auteurs reconnus.

Pour ce qui concerne la dévalorisation de ces projections, ce serait long de faire une histoire des idées et de revenir sur les nombreux épisodes qui ont abouti à cette mise à l’écart des différentes formes d’« utopies abstraites », typiquement comme le moment où la pensée marxiste a prétendu imposer un « socialisme scientifique » contre un « socialisme utopique ». Mais ces suspicions ou formes de condescendance face aux constructions utopiques ont été diffuses, probablement renforcées par la rhétorique du pragmatisme et de l’efficacité économique, et ne me paraissent pas spécifiquement françaises. Certains spécialistes de l’histoire des utopies mettent cette mise à l’écart en relation avec certaines caractéristiques de notre moment historique : le déploiement du néolibéralisme et une supposée « fin de l’histoire », l’absorption consumériste et techniciste de l’idée de « progrès », l’enlisement dans un « présentisme »…

L’utopie peut aussi avoir quelque chose de paralysant dans l’espèce d’absolue perfection vers laquelle elle est censée orienter. Pourtant, souvent, les idées politiques nouvelles ou décalées émergent de ces « utopies abstraites ». Le transhumanisme par exemple, qui fait de plus en plus parler de lui et qui, à certains égards, peut faire penser à une forme d’utopie, est traversé de références ou d’influences provenant plus ou moins directement de la science-fiction. Et avec même maintenant, dans une espèce de boucle, des auteurs : Ramez Naam par exemple, avec sa série de romans NexusCrux, et Apex qui essayent de lui donner une consistance ou une incarnation dans des récits romanesques.

A.À.V. : Vous tirez six « lignes de fuite » des récits d’anticipation, présentées non comme des solutions clés en mains, mais comme des guides ou des « poches d’espérance ». Pour comprendre votre concept, pouvez-vous nous exposer l’espérance à attendre du « conservationnisme autoritaire » qui semble a priori peu engageant ?

Y.R. : Dans les versions romanesques que j’étudie dans le livre, le « conservationnisme autoritaire » fonctionne comme s’il s’agissait d’imposer des normes de comportements à des groupes ou populations pour des motifs écologiques et sans possibilité de discussion. Évidemment, c’est une manière de donner des limites aux actions qui paraît peu compatible avec le souhait de maintenir des principes démocratiques. Dans Carnival d’Elizabeth Bear, ce sont par exemple des intelligences artificielles qui définissent et imposent les prescriptions à respecter. Et les choix peuvent être brutaux, notamment lorsqu’il s’agit de réguler ce qui est considéré comme des excès de population. De manière intéressante, ce qui est problématisé en creux à travers ce type de ligne de fuite, c’est la question de la capacité des systèmes démocratiques à encaisser la crise écologique et à emmener consciemment une collectivité vers un ajustement (conscient) des comportements. Bénéfique pour les milieux, on peut aisément convenir qu’une telle orientation autoritaire paraît peu désirable pour la plupart des humains ou autres êtres pensants qui subissent cette option. Mais c’est aussi ce sentiment de trouble, cette déstabilisation, que recherchent les auteur(e)s.

A.À.V. : Dans ces visions problématiques, les cadres bâtis dans lesquels se déroulent les histoires ne sont pas accessoires, mais parties prenantes des expériences vécues par les protagonistes, soulignez-vous. Y a-t-il dans la SF des typologies de rôles assignés aux objets construits, en tant que problèmes ou résolutions ?

Y.R. : Tout rapport au monde est fait d’expériences esthétiques et symboliques, d’un mélange d’émotions et de sens. L’imagination peut être une des manières de médiatiser ce rapport, comme si intervenaient d’autres prismes. Si l’on est attentif aux décors proposés, les représentations et descriptions de la science-fiction peuvent être parcourues en les considérant comme des manières d’éprouver l’habitabilité d’une planète. Éprouver dans un double sens : d’un côté, ressentir des conditions d’existence dans un environnement, a fortiori lorsqu’il devient moins accueillant ; et d’un autre côté, mettre à l’épreuve des milieux et leurs capacités d’adaptation face à des perturbations. La science-fiction, y compris dans les films apparemment légers où l’on se balade de planète en planète, permet de faire sentir que les environnements n’ont pas tous le même niveau de confort pour les espèces pensantes (humains ou non) qui y sont présentes. Faut-il alors s’adapter à ces environnements ou les adapter ? Sur une série de romans devenus des classiques, Frank Herbert décrit les deux options dans le fameux Dune (1965) et ses suites.

Autre exemple : les questions soulevées par la géo-ingénierie sont d’une certaine manière depuis longtemps présentes dans la science-fiction, qui a servi à décrire les multiples façons de transformer volontairement l’habitat d’une planète et gérer ses paramètres écologiques. C’est ce qu’on retrouve avec l’idée de terraformation notamment, lorsque des humains essayent d’implanter des colonies durables ailleurs que sur Terre. Pour ceux qui resteront sur cette dernière, les représentations de science-fiction montrent que les grands aménagements et infrastructures sont difficilement réversibles : ils vont traverser le temps. Plus ou moins bien certes, mais on les retrouve, même sous la forme de l’imaginaire de la ruine, évidemment particulièrement présent dans les schémas apocalyptiques et post-apocalyptiques.

Je n’en ai pas parlé dans le livre, mais, dans cette production imaginaire, j’ai été intéressé de voir régulièrement revenir le modèle des arcologies (*), ces bâtiments et architectures qui tenteraient ou auraient tenté de faire fonctionner en leur sein des formes d’écologie. Dans le courant cyberpunk, c’est plutôt sur le mode de l’échec, où elles tendent à apparaître comme des restes de tentatives avortées. Plus récemment, chez Paolo Bacigalupi, notamment dans son roman Water Knife (2015), les arcologies apparaissent comme des espèces d’enclaves que des catégories privilégiées auraient réussi à se réserver, notamment pour s’éviter les affres d’une sécheresse généralisée.

A.À.V. : Si on regarde ces récits sous l’angle du maintien de l’habitabilité de la planète, quel sens donner aux figurations de cabanes dans des forêts (comme dans Oblivion) ou aux modèles symbiotiques avec les éléments naturels (comme dans Avatar) ? Sont-ils riches ou caducs pour la réflexion écologique ?

Y.R. : L’imaginaire collectif semble peiner à concevoir un développement humain en dehors d’une extension continue de la technosphère. On conçoit facilement que les questions qui seraient alors soulevées pourraient être désagréables ou perturbantes. Que signifie devoir vivre, chaque jour, dans des environnements où ce qu’on appelait « nature » a été mis à distance ou transformé au point que l’idée est à peine un vague souvenir ? Même si c’est d’une manière qui peut paraître détournée, la science-fiction remet sur le devant de la scène la question du choix du mode de vie et de sa dépendance par rapport aux appareillages et systèmes techniques.

Oblivion est un film intéressant pour ses ambiguïtés : il réactive l’image du refuge à l’écart des fracas du monde environnant, mais il est symboliquement davantage inscrit dans un passé nostalgique, comme s’il y avait une inévitabilité à la destruction du monde qui l’entoure. Quant à Avatar, le film remet en scène des valeurs et des formes de spiritualité tellement arasées par la modernité triomphante que leur retour risquerait d’apparaître comme une espèce de reconstruction fantasmée.

A.À.V. : Dans les histoires thématisées sur le climat, les issues se révèlent globalement peu heureuses. Comment comprendre que l’on imagine se relever (non sans mal) d’une apocalypse nucléaire ou d’une prédation capitaliste généralisée, mais pas du réchauffement climatique ?

Y.R. : La perception des durées joue probablement un rôle. À un niveau global, la restauration ou la transformation de situations écologiques ne peut généralement se faire que sur des temporalités longues, que les modèles sociaux devenus dominants n’ont guère contribué à favoriser. C’est aussi pour ces raisons que les imaginaires sont un bon indicateur de la capacité à continuer à forger des alternatives. Et l’impression est en effet qu’il faut souvent remonter dans le temps et dans des productions déjà relativement anciennes pour en faire ré-émerger. Avant le solarpunk, mais non sans résonances, ce que j’ai appelé la « frugalité autogérée » est l’espèce de modèle expérimental qu’on trouve dans le roman Les Dépossédés de l’Américaine Ursula Le Guin (en 1974). Avec des détails presque proches de l’anthropologie, elle y teste en quelque sorte un type de collectivité qui parviendrait à gérer une situation de rareté des ressources, sans propriété, ni gouvernement (mais avec quand même l’aide d’un système informatique). L’intérêt des « lignes de fuite », c’est aussi de montrer que toutes ont leurs difficultés et que, face à l’adversité, il peut y avoir certains choix à défendre. Mais ces visions signalent aussi des contraintes, et qui a envie de contraintes ?

A.À.V. : Les récits de science-fiction vous semblent différents des scénarios « experts » de la prospective. Entretiennent-ils, selon vous, des liens avec les scénarisations propres aux métiers de la conception ?

Y.R. : Un des forts enjeux actuels n’est pas seulement de remettre du futur dans le présent, mais aussi d’y remettre des perspectives de long terme. La prospective peut avoir un intérêt, mais elle reste sur des horizons temporels qui paraissent bien courts face à la portée des transformations écologiques en cours. La science-fiction n’a pas ces hésitations. La difficulté est en effet de penser le futur à l’écart des imprégnations du présent, comme lorsqu’on cherche à avoir une longueur ou un coup d’avance pour éviter de se faire déborder.

Si la science-fiction a un avantage comme mode d’exploration et de connaissance, c’est parce qu’elle paraît un cadre plus propice aux visions larges sur les métamorphoses du monde. Elle est une mise en scène des formes possibles du changement social. Ce serait donc réducteur de la considérer comme une forme d’évasion en dehors de la « réalité ». Au contraire, elle peut fonctionner comme une invitation à y plonger plus profondément, typiquement en décapant un vernis de confort ou de certitudes.

Ce décalage fictionnel permet alors effectivement d’arriver avec un autre regard devant la variété de constructions que l’humanité va probablement continuer à ajouter à la surface de la Terre. Par exemple, avec les projets de fermes verticales, c’est l’architecture qui devient cyborg, à la manière de ces entités hybrides qui ont largement peuplé la science-fiction en combinant l’organique, le vivant, avec l’artificiel, le technique.

Plus largement, la science-fiction est une façon de donner à voir les conséquences de choix urbanistiques (ou de non-choix même) qui auraient été faits dans une période antérieure. D’ailleurs, dans certaines portions du monde des urbanistes anglophones, il y a eu des tentatives pour montrer l’intérêt de l’imaginaire de la science-fiction pour les réflexions liées à la planification urbaine. De fait, une ressource puissante de la science-fiction est de décrire ou de visualiser, avec souvent moult détails significatifs, comment seraient peuplées, habitées, vécues, pratiquées, des projections urbanistiques, qui sont alors testées grâce à la médiation d’une autre forme d’expérience. À quoi ressembleraient les vies humaines dans des villes qui se seraient essentiellement développées en hauteur et qui ne seraient plus faites que de tours ? Y aurait-il un stress différent du fait de cette verticalité potentiellement écrasante ? On peut en avoir quelques projections et idées grâce à la littérature (Monades urbaines de Robert Silverberg et I.G.H.  de J. G. Ballard, par exemple, pour citer quelques classiques) et au cinéma.

Dans une orbite proche de la SF, en cherchant pour partie à y puiser des inspirations, il existe effectivement des initiatives de « design fiction » qui se développent, mais elles relèvent plutôt de l’entreprise commerciale, où il s’agit de s’adresser à des clients qui ont généralement des demandes, voire des produits à vendre. La science-fiction n’a a priori pas vocation à faire du prototypage, en tout cas pas de cette sorte.

A.À.V. : Vous accordez quatre fonctions à la science-fiction : l’habituation, la catharsis, l’alerte et l’émancipation. Le pessimisme ambiant tendrait à faire penser que la première se réalise sans peine. Quelles formes la fonction la plus active, l’émancipation, pourrait-elle prendre ? Autrement dit, par quels « praticiens du futur » souhaiteriez-vous peut-être être lu ?

Y.R. : La thématique montante de l’anthropocène et, a fortiori, celle de l’effondrement peuvent laisser l’impression qu’il n’y a plus guère d’espoir hormis gérer les conséquences de la dégradation écologique généralisée que l’humanité a enclenchée. L’angoisse et la peur sont rarement les réactions les plus propices à l’émancipation. Comme dirait Maître Yoda (pour rester, grâce à Star Wars, à proximité de la science-fiction) : « La peur est le chemin du côté obscur. La peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine mène à la souffrance ».

Je dirais que le livre ne s’adresse pas forcément à des « praticiens du futur », mais à toute personne qui s’intéresse au futur et au devenir de notre monde. L’ouverture imaginaire est toujours un recours pour empêcher d’enfermer la pensée dans un « There is no alternative ». Le livre met une part de cet imaginaire à disposition pour celles et ceux qui voudraient confirmer ou se convaincre que le futur est toujours une affaire de choix, et que les récits dans lesquels s’inscrit la trajectoire de l’humanité doivent rester ouverts. Il ne suffit pas effectivement de refuser la fatalité. Pour l’individu comme pour un collectif, l’émancipation passe par la réflexion sur sa propre condition, et la science-fiction peut justement être un vecteur de réflexivité, une forme de stimulation à la réflexion. Elle problématise le rapport à ce qui nous entoure, l’importance des coexistences, et c’est en ce sens qu’elle se révèle aussi précieuse. En version positive, c’est ce que j’ai essayé de proposer avec l’idée de « souciance ». C’est redonner du sens à la destinée des sociétés humaines en les reconnectant avec ce qui les entoure et qui assure leur subsistance. La question est majeure : comment se construit un collectif lorsque ses contours sont en pleine redéfinition, à la fois du fait de la place croissante occupée par de nouvelles entités, machiniques notamment (robots, etc.), et de la disparition ou de la quasi-disparition d’espèces vivantes et d’écosystèmes ? Quelles nouvelles régulations ce collectif doit-il se donner ?

L’émancipation suppose en tout cas de ne pas penser que l’horizon futur est bouché et une pré-condition est toujours d’avoir à disposition des visions alternatives. Même les dystopies ou des scénarios post-apocalyptiques ont un intérêt de ce point de vue. Cet intérêt est aussi d’amener à se poser la question : comment pourrions-nous ou risquerions-nous d’en arriver là, à cette catastrophe ou régression sociale ? Ou, inversement : quel effort (collectif) y aurait-il à faire pour ne pas déboucher sur ces situations ? Les fictions aident non seulement à rappeler que le relatif confort présent pour certaines populations n’est pas éternellement acquis, mais aussi à mettre en relief les espaces où se maintiennent des capacités d’action (même) lorsque les situations se sont aggravées ou se détériorent. Selon les conditions, l’espoir est mince, mais sa petite lueur brille encore dans certaines portions de ces imaginaires orientés vers le futur.

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(*) L’« arcologie », contraction d’architecture et d’écologie, est un concept théorisé par l’architecte italo-américain Paolo Soleri dans les années 1960-70 et mis en œuvre dans la ville expérimentale d’Arcosanti, en plein désert dans l’Arizona. Dans les œuvres de SF où il apparaît, le terme est repris sans nécessairement de référence directe à ce précédent, même si l’idée en est similaire.





« La science-fiction expérimente les conditions de la vie en commun »

5 10 2018
(Entretien)

Chewie & porg

Une photo d’illustration tirée du dernier Star Wars (Episode VIII – The Last Jedi) ? Un wookie et un porg ? Ce n’est pas ce qui serait spontanément venu à l’esprit pour illustrer l’idée d’un cosmopolitisme des espèces, mais il s’avère que le rapprochement fonctionne. Et, en plus des entités « vivantes », la science-fiction permet d’imaginer que ce cosmopolitisme très étendu puisse même aller jusqu’aux machines et robots. Rapides explications dans un entretien pour Usbek & Rica, accessible par ici. Tous les détails sont évidemment dans le livre récemment paru (Hors des décombres du monde. Écologie, science-fiction et éthique du futur), toujours disponible aux Editions Champ Vallon.

 





Hors des décombres du monde : désormais en librairie !

30 08 2018

Depuis quelques années, je réfléchis en politiste sur l’intérêt (notamment politique donc) de la science-fiction et la façon dont elle peut aider à (re)penser les enjeux écologiques qui marqueront inévitablement les prochaines décennies et probablement au-delà. Le livre qui réunit l’ensemble de ces réflexions est désormais disponible en librairie. Ce qui tombe bien pour  la « rentrée des idées », puisqu’il permet d’y remettre quelques augures désagréables (catégorie « Angoisses sociales » dans le journal Le Monde).

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Présentation :

L’humanité doit-elle se préparer à vivre sur une planète de moins en moins habitable ? Comment adapter l’équipement intellectuel collectif pour éviter une telle situation ? Et pourquoi pas en recourant à la science-fiction et à son potentiel imaginaire ? En considérant les profondes transformations du monde avec le regard évolutif de la science-fiction, ce livre ne se contente pas de montrer que ses déplacements dans le temps et dans l’espace sont riches de toute une imagination écologique, en littérature comme au cinéma. De cette masse de récits et de représentations peuvent en effet être aussi dégagées des expériences et des ouvertures inspirantes, aidant à réfléchir, éthiquement et politiquement, sur les manières pour une collectivité de prendre en charge les défis environnementaux. La science-fiction, au-delà de ce qu’elle peut susciter comme espoirs (les plus) démesurés ou inquiétudes (les plus) pessimistes, comme découragements devant les menaces annoncées ou sursauts de conscience, offre à la réflexion, en plus d’un réservoir imaginaire, un support de connaissance susceptible de nous aider à habiter les mondes en préparation. Et, peut-être, à avancer vers de nouveaux possibles et une autre éthique du futur…

Le sommaire est également disponible sur le site de l’éditeur.





Hors des décombres du monde

16 10 2017

Le titre ci-dessus sera celui de mon prochain livre à paraître en 2018. Il permettra de rassembler une série de réflexions accumulées au fil des années sur la science-fiction et son imaginaire écologique et politique. D’où le sous-titre, et le troisième aspect a toute son importance puisqu’il guide la démarche dans la manière de faire jouer cet imaginaire : « Écologie, science-fiction et éthique du futur ».

Résumé :

L’humanité doit-elle se préparer à vivre sur une planète de moins en moins habitable ? Comment adapter l’équipement intellectuel collectif pour éviter une telle situation ? Et pourquoi pas en recourant à la science-fiction et à son potentiel imaginaire ? À regarder ce qu’elle offre de plus en plus souvent comme visions, le futur promis ne semble guère réjouissant. Ce serait pourtant dommage de s’arrêter à l’impression envahissante d’un genre gagné par le pessimisme et l’alarmisme, trop décourageant pour laisser encore une place au ressaisissement collectif.

Ce livre vise à montrer qu’il est possible d’aborder la science-fiction et ses productions imaginaires de manière plus féconde. Dans cette masse de récits et de représentations peuvent être aussi trouvées des ouvertures inspirantes, aidant notamment à réfléchir, éthiquement et politiquement, sur les manières pour une collectivité de prendre en charge des défis écologiques. Voire, pour les humains, d’apprendre à vivre dans ce qui est annoncé comme une nouvelle ère : l’anthropocène, cette ère marquée par leur capacité à altérer l’ensemble des écosystèmes …

Pour cela, ce livre souligne d’abord les intérêts et avantages de ce type d’imaginaire fictionnel lorsqu’il appréhende des enjeux écologiques : ses récits et descriptions donnent en effet presque une base de connaissances en testant des conditions d’habitabilité planétaire. Certes, visions apocalyptiques et utopiques s’y croisent, mais au lieu d’enfermer la réflexion dans ce clivage binaire, il est suggéré de le dépasser pour profiter pleinement de la dimension exploratoire de la science-fiction. Ce dépassement devient plus facilement envisageable en reprenant les productions du genre comme des lignes de fuite. Plusieurs types sont ainsi repérés, proposant à chaque fois des explorations dans des directions nouvelles en matière écologique, plus proches potentiellement du registre de l’espérance.

Au total, la science-fiction, au-delà du découragement ou du sursaut de conscience qu’elle est fréquemment censée susciter, paraît offrir à la réflexion non seulement un vaste réservoir imaginaire, mais aussi un support de connaissance qui ne demande qu’à être retravaillé pour aider à habiter les mondes en préparation. Et donc avancer vers une autre éthique du futur…

Le manuscrit a été remis à l’éditeur. Reste à trouver une illustration pour la couverture. Avant d’avoir vu le film, je pensais qu’une image comme celle ci-dessous, tirée de Blade Runner 2049 (l’arrivée du « héros » dans un Las Vegas en ruine), collerait bien avec l’esprit du livre. Malgré d’indéniables qualités, la première vision ne m’a pas pleinement convaincu et m’a laissé interrogatif.

BR 2049

Le film fonctionne presque comme un retour du refoulé et de manière ambiguë : il digère la dégradation écologique générale et son déni latent pour esthétiser les effets d’un processus qui semble s’être inexorablement poursuivi entre 2019, l’année où se déroule le premier Blade Runner, et 2049, l’année de cette suite. La seule séquence où apparaît une nature verdoyante laisse à penser que, dans ce monde futur, celle-ci ne peut plus relever que du souvenir, travaillé même en l’occurrence comme un simulacre. En même temps, le film joue sur l’espoir que la stérilité ne soit pas une fatalité : celle des androïdes d’abord, mais celle de la Terre du futur également, avec cette séquence au début où, comme dans Wall-E (2008), la découverte d’une fleur abandonnée, alors qu’elle devrait ne pas pouvoir pousser, laisse imaginer que tout peut repartir.

Au total, on est presque surpris de ne pas avoir une vision encore plus dystopique…

 





« La force contraignante peut ne pas provenir des humains. »

18 07 2017

Le texte qui suit est la version longue d’un entretien retranscrit partiellement dans le dernier numéro du magazine Usbek & Rika. La place limitée a finalement amené quelques coupes. L’entretien, accompagné en bonus d’une liste de films commentés, fait partie d’un dossier intitulé de manière volontairement provocatrice : « Faut-il une bonne dictature verte ? ». Difficile en effet de penser qu’une telle option puisse être satisfaisante. Plutôt démanteler le système qui produit les problèmes ! S’il fallait lui chercher une utilité, l’imaginaire de la science-fiction en trouve une forte sur des questionnements de ce type, précisément par les lignes de fuite qu’il expose. Pour faire un peu de « teasing », c’est que je montre dans mon prochain livre (Hors des décombres du monde. Écologie, science-fiction et éthique du futur), à paraître dans quelques mois (si tout se passe bien). S’il y a une part d’évasion dans la science-fiction, elle réside dans les mondes préfabriqués vers lesquels elle amène (dans le futur ou ailleurs que sur Terre), mais aussi dans la construction d’alternatives. Cet entretien est une occasion de donner un aperçu, un peu de biais certes, de ce que sera l’esprit du livre.

* * *

U&R : Dans votre essai intitulé « Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène », vous expliquez que, comme toujours avec la SF, le futur a changé en même temps que le présent, et que nous anticipons désormais de plus en plus de mondes où entre en compte la capacité de l’humain à se sauver d’une planète détruite, et à y aménager sa survie. Quelle rupture peut-on identifier entre la science-fiction « écodystopique » d’avant l’écologie et celle d’aujourd’hui ?

Les enjeux écologiques n’échappent pas à cette espèce de règle, en effet. Les représentations du futur sont logiquement liées aux espoirs, interrogations et inquiétudes suscitées par le présent, dans les situations observables, mais aussi et peut-être surtout dans les tendances qui paraissent perceptibles. Ce que j’essayais de signaler, ce n’était pas tellement une rupture, mais le poids croissant d’une interrogation diffuse que la science-fiction en quelque sorte amplifie : savoir comment habiter un monde ou, davantage en résonance avec des aspects environnementaux, savoir comment garder une planète habitable. D’où de fortes implications : l’arrière-plan n’est plus un simple décor. C’est comme s’il réagissait, ou menaçait de réagir, à ce qui lui a été fait. Je prends la SF comme cette espèce de bonne ou mauvaise conscience (selon le point de vue) qui ramène la vaste question des conditions pour qu’un monde soit habitable. Habitable, au sens large d’ailleurs, même si mes travaux antérieurs m’ont surtout amené à investiguer la dimension environnementale. Mais pas tellement à la manière des études, notamment celles de l’écocritique américaine, qui ont fait l’histoire de l’intégration des enjeux écologiques dans la science-fiction et avec lesquelles on peut effectivement repérer différentes phases, avec leurs marqueurs symboliques, comme a pu l’être Soleil vert à un moment de résonance particulière de certaines préoccupations. En fait, ce qui m’intéresse est davantage la façon dont on peut activer des réflexions éthiques et politiques grâce ou à partir de ces mondes préfabriqués par la fiction.

U&R : Contrairement à des univers comme ceux de Star Wars ou Star Trek, on retrouve souvent dans ces films des systèmes politiques dictatoriaux, mis en place pour réguler le rapport à l’apocalypse.

Refaire ce parcours cinématographique peut effectivement avoir pour intérêt de montrer comment des enjeux et des imaginaires écologiques y trouvent différentes résonances. Dans leurs expressions, cela peut aller de l’espoir de pouvoir sauvegarder quelques restes de biodiversité sur des vaisseaux spatiaux, comme dans Silent Running, jusqu’aux différentes variétés de cinéma post-apocalyptique (La route, etc.), en passant par le Dune de David Lynch, qui met en image les sévères conditions de vie sur la planète désertique imaginée dans le roman de Frank Herbert.
Des formes de questionnement écologique, on peut en trouver dans les séries également, comme dans Battlestar Galactica, où se pose aussi la problématique de la gestion de ressources rares, puisqu’il s’agit de continuer à faire vivre ce qu’il reste d’humains sur quelques vaisseaux condamnés à errer dans l’espace.
Cela dit, même si le fond paraît plus léger, un des intérêts de la série des Star Wars, ou d’autres récits proches du space opera, est aussi de faire voyager entre différentes planètes et de montrer ainsi qu’elles peuvent être plus ou moins facilement habitables. Nombre de films montrent ce test symbolique : le moment où les protagonistes retirent le casque de leur scaphandre parce que l’environnement paraît sain ou respirable.

U&R : C’est souvent à la nature que l’humain se remet à obéir, après avoir trop longtemps ignoré les lois fondamentales…

Pas forcément. Pour revenir à la question des représentations de schémas autoritaires, ils ne sont pas repris dans la SF sur le mode du simple décalque par rapport au monde « réel ». Ce qui permet de poser des interrogations à nouveaux frais. Par exemple, la force contraignante ou oppressive pourrait ne pas provenir des humains. C’est là qu’on retrouve l’angoisse de la domination par les machines. Si l’on revient au postulat d’origine de Matrix, c’est presque par obligation que celles-ci ont dû se nourrir de l’énergie des corps humains. C’est parce qu’elles ont été privées de l’énergie solaire par des stratèges humains qui espéraient gagner la guerre contre elles en obscurcissant artificiellement le ciel. Dans un des dialogues en forme de réquisitoire, c’est aussi le comportement prédateur de l’ensemble de l’espèce humaine qui fournira presque une justification supplémentaire à son asservissement.
Wonderful DaysDans un autre registre, le film d’animation sud-coréen Wonderful Days peut être vu comme un questionnement sur les moyens de faire prévaloir une justice environnementale. En l’occurrence, c’est par la lutte de ceux qui subissent les situations dégradées marquant la majeure partie de la Terre de 2142. Ils ont face à eux une ville réservée pour l’élite, Ecoban, espèce de bulle à l’abri de la pollution et qui a même pour particularité d’utiliser cette dernière comme ressource énergétique. Mais Ecoban, presque comme une métaphore de notre système économique, va manifester un besoin croissant en énergie, et ses représentants vont être prêts pour cela à générer encore plus de pollution, ce qui va engendrer la révolte des exclus maintenus de force à l’extérieur.

U&R : Finalement, la seule dictature que l’on retrouve à tous les coups, c’est celle de nos erreurs, commises de notre plein gré.

Philosophie politique et science politique ont été marquées par des débats pour distinguer tyrannie, despotisme, dictature, autoritarisme, etc. Si l’on revient aux origines du terme, la dictature suppose plutôt que le régime qui s’est mis en place est le résultat d’un processus relativement légal et ayant réussi au départ à se parer d’une certaine légitimité. En ce sens, en réfléchissant rapidement, je ne vois guère que Carnival, le roman d’Elizabeth Bear (malheureusement pas traduit en français), où, à nouveau, sont mises en scène des machines intelligentes et implacables (« the Governors ») qui se voient confier, même si c’est plus sous la forme d’un coup de force, l’ensemble de la gestion des ressources naturelles et énergétiques de la Terre. Jusqu’au point, en effet, d’y réguler les comportements individuels et collectifs de manière autoritaire, sans guère hésiter à l’ajustement démographique (« Assessment ») en éliminant la part de population suspectée d’exercer une pression écologique trop lourde. On a un peu le même schéma dans Ciel 1.0. L’hiver des machines de Johan Heliot. Un autre cas ou type serait ce que j’ai appelé le « conservationnisme autoritaire », exemplifié dans La cité de perle de Karen Traviss, où les humains sont traités comme une vulgaire espèce invasive par l’entité extraterrestre qui a pris en charge la protection de la planète sur laquelle ils arrivent. Et là aussi, éliminés brutalement lorsqu’ils ne respectent pas les règles (implicites) auxquelles ils étaient censés se soumettre. Mais oui, en effet, il y a tout un ensemble de représentations où le régime oppressif et les contraintes écologiques que subissent les humains apparaissent justifiés par leurs errements (plus que leurs erreurs, car ils semblent rester aussi malgré tout souvent conscients des conséquences de leurs comportements). Comme si leur irresponsabilité leur revenait en boomerang…

U&R : On pense aussi, immanquablement, à Avatar, où les colonisateurs humains sont finalement chassés de Pandora. Ce film étant le plus gros succès de l’histoire du cinéma, diriez- vous qu’il a modifié le paysage écodystopique hollywoodien ?

Avatar est plus proche d’un autre type que j’ai appelé la « spiritualité naturelle ». Dans le film, si les colonisateurs humains finissent vaincus, c’est, comme une espèce de morale de l’histoire, parce qu’ils n’ont pas (ou plus) l’énergie spirituelle ou l’appréhension spirituelle encore présente chez les habitants originels de Pandora, qui eux n’ont pas perdu les liens avec leur « nature » et un rapport apparemment plus intime, plus respectueux du monde qui les entoure. Cette figure, c’est un opposé métaphorique d’un capitalisme vampire qui n’a plus d’âme, mais simplement des besoins pulsionnels, ceux liés à la dépendance à des substances (énergétiques en l’occurrence) qui semblent permettre de maintenir un système en vie pour une période presque indéfinie. L’extractivisme forcené, on le retrouve après Avatar en effet, métaphorisé sous une autre forme dans Oblivion, de manière plus détournée puisqu’il semble cette fois provenir d’une force extraterrestre. En fait, Oblivion est un film pleinement politique, dans le sens où le système qui exploite doit masquer sa domination : quoi de mieux pour y faire participer que de faire croire que c’est pour le bien-être collectif (toute ressemblance avec la course à la croissance économique ne pourrait être évidemment fortuite…).
Pour aller au-delà de ces exemples, il peut paraître logique que les interrogations diffuses sur le devenir écologique de la planète percolent dans les productions culturelles. Ce qui peut être passionnant, c’est d’observer non seulement les schémas récurrents ou la variabilité des formes prises par les représentations induites, mais aussi ce qui peut s’y enclencher comme réflexivité collective. Les processus de production des blockbusters sont probablement plus complexes, mais c’est effectivement intéressant de voir la part d’inconscient environnemental ou politique qui peut s’y exprimer. Je ferais d’ailleurs volontiers l’hypothèse que les possibilités liées aux effets spéciaux ne sont pas sans conséquences sur les représentations véhiculées. Mais là, c’est un autre champ d’études.
En tout cas, de mon point de vue, il serait dommage de ne pas se saisir de cette espèce de refoulé collectif lorsqu’il fait retour, et c’est aussi ce que j’essaye de faire en cherchant à pousser la réflexion un cran plus loin. Ce n’est pas parce qu’il s’agit de SF que ces supports culturels ont moins de valeur que d’autres, et j’espère même parvenir à montrer qu’on peut profiter de ces explorations spéculatives pour reconstruire autrement une éthique du futur.

 





Faut-il se résoudre à accompagner la fin de la « nature » ?

27 10 2016

La large reprise médiatique de la publication d’un rapport du World Wildlife Fund (WWF) vient (provisoirement) raviver la question de la disparition massive d’espèces vivantes et d’écosystèmes. Celles et ceux qui s’intéressent aux implications trouveront largement de quoi alimenter leurs inquiétudes, a fortiori s’ils prolongent les tendances en cours et qui sont loin de donner des signes d’inversion. Les projections dans le futur et, singulièrement, celles de la science-fiction ne seront pas là pour les rassurer, mais au moins peut-on s’en servir pour réenclencher des réflexions éthiques et politiques à partir de représentations saisissantes poussées aux limites. C’est ce que j’essaye de faire dans une partie de mon récent travail et je suis en train de chercher un éditeur pour le manuscrit qui en est le résultat.

L’intervention humaine est allée tellement loin que, selon Bill McKibben, il faudrait désormais parler de « fin de la nature »[1]. Il est devenu illusoire de trouver une « nature » restée dans une pureté supposée complètement originelle. Typiquement, si un phénomène comme l’« effet de serre » a évolué (et de surcroît de manière accélérée dans la période récente), non seulement ce n’est pas de manière « naturelle », mais c’est aussi l’écologie globale qui se trouve affectée en retour. Parler même d’écologie, à l’heure de la biologie de synthèse, des bio-imprimantes, ne peut plus se faire que difficilement à partir des anciennes significations.

Tout bien considéré, la figure du cyborg, mélange de vivant et de machinique (ou d’artefactuel), vaut aussi désormais pour beaucoup d’écosystèmes. À la limite, c’est la planète elle-même qui s’est rapprochée de la forme cyborg. Son fonctionnement et celui des sociétés humaines sont pris dans un vaste appareillage technique, dont l’extension ne semble pas sur le point de s’arrêter.

fondationTrantor, planète qu’Isaac Asimov avait placée comme capitale de l’Empire galactique dans ses romans de la série Fondation, symbolise un processus poussé à son extrême, celui d’une urbanisation totale : la ville, n’ayant plus de limites, se confond alors avec le monde et il n’est plus guère possible d’y trouver des espaces ressemblant à de la « nature » : « La surface entière de Trantor était recouverte de métal. Ses déserts comme ses zones fertiles avaient été engloutis pour être convertis en taupinières humaines […] »[2]. Coruscant, autre planète devenue capitale d’un autre Empire, celui de l’univers de Star Wars, représente un modèle similaire. De ce recouvrement global, l’architecte et urbaniste Constantinos Doxiadis en avait esquissé une possibilité proche pour la Terre, avec la notion d’« ecumenopolis »[3]. Les effets et conséquences ne sont pas que de forme. Pour assurer le fonctionnement d’un tel ensemble, l’organisation collective tend à se trouver prise dans l’engrenage d’une complexité croissante. Sur (et même sous) la surface terrestre, le tissu artefactuel s’est tellement étendu et densifié qu’il ne peut plus être défait qu’au prix d’un effort colossal. Il ne resterait plus en effet qu’un agencement machinique à la fois de plus en plus dense et étendu. Seules des catastrophes, auxquelles nombre de fictions recourent largement, semblent permettre de rendre un tel processus réversible et de ramener (mais brutalement) au contact des composantes « naturelles » du monde.

Avant que la situation n’arrive à ces points, la question deviendrait donc de savoir ce qu’il peut y avoir après la « nature », pour reprendre le titre du dernier livre de Jedediah Purdy[4]. Cette question relève de la réflexion ontologique (Avec quels concepts réappréhender le substrat de notre monde ?), mais pas seulement. Comme y incite également Jedediah Purdy, il y a aussi une politique à inventer pour un monde « post-naturel », puisque la destinée des humains est désormais inséparable de celle de leurs environnements, et réciproquement. Ces enjeux sont liés de toute manière et travailler avec les représentations exploratoires de la science-fiction peut avoir pour cela son utilité, autant au plan ontologique qu’éthique et politique. Une façon de savoir comment il resterait possible d’habiter le monde en préparation…

Je reprends là en fait un bout d’argumentation tiré d’un article paru en début d’année (« Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur », dans la Revue française d’éthique appliquée, n° 2, 2016). Le texte complet, inscrit en fait dans une problématique plus large, peut être téléchargé à cette adresse et, si tout se passe bien, j’espère pouvoir publier, de manière plus développée, l’ensemble de la réflexion sous forme de livre dans pas trop longtemps.

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[1] Bill McKibben, The End of Nature, New York, Random House, 1989.

[2] Isaac Asimov, Fondation foudroyée, Paris, Denoël, 1983 (Foundation’s Edge, Garden City, Doubleday, 1982).

[3] Cf. Lynton Keith Caldwell, Robert V. Bartlett, James N. Gladden, Environment as a Focus for Public Policy, College Station, Texas A&M University Press, 1995, p. 87-88.

[4] Jedediah Purdy, After Nature: A Politics for the Anthropocene, Cambridge, Harvard University Press, 2015.

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Une version adaptée de ce billet a été reprise sur le site d’Usbek & Rica.