La science-fiction pour « habiter les mondes en préparation »

3 09 2014

L’entretien qui suit est également paru sur le site pop-up urbain, orienté vers la prospective urbaine. Il y est précédé d’une présentation un peu intimidante.

* * *

– Dans une partie de vos travaux, vous défendez l’idée selon laquelle se tourner vers l’imaginaire de la science-fiction pourrait accompagner le renouvellement des politiques écologiques à venir. D’après vous, de quelles manières les sphères de l’imaginaire permettent-elles un tel décloisonnement ?

Renouveler est peut-être ambitieux. En attendant, je dirais plutôt que cet imaginaire et les spéculations qu’il contient pourraient être un appui et un stimulant intéressants pour la réflexion collective. À condition de ne pas rester dans le registre catastrophiste et apocalyptique, qui peut avoir un intérêt critique (beaucoup ont probablement encore en tête le film Soleil vert), mais qui a eu tendance à écraser d’autres registres possibles. Dans leur livre L’événement anthropocène sorti l’année dernière, Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz rappellent que le travail de l’historien permet de faire réapparaître des « potentialités non advenues ». Pour moi, les récits de science-fiction peuvent en proposer d’autres, mais dans le futur, sur le mode de l’expérience de pensée. Ces potentialités sont évidemment hypothétiques, mais, à l’instar de Fredric Jameson, prenant au sérieux la force culturelle de la science-fiction, on peut considérer que c’est ce futur (imaginé) et ces autres potentialités qu’il faudrait ne pas perdre non plus.

De fait, la science-fiction, sous ses apparences spéculatives, et même grâce à elles, a aussi une pertinence en matière écologique. Pourquoi ? Parce qu’elle figure désormais en bonne place parmi les multiples espaces participant à la construction d’un imaginaire collectif autour de ces enjeux. Les œuvres du genre agencent des descriptions, mais surtout, grâce au registre du « Et si… », elles constituent également des formes de problématisation, au sens où Michel Foucault avait proposé ce terme. Plus précisément, la science-fiction offre une manière particulière, anticipatrice, exploratoire, de mettre en scène les processus par lesquels des collectifs humains, ou plus larges, font face à des problèmes environnementaux. Exemple devenu presque classique : l’utilisation rationalisée de l’eau, ressource extrêmement rare sur la planète Arrakis, des romans de la série Dune de Frank Herbert. Les tribus des Fremen qui ont trouvé refuge sur cette planète ont adapté leur mode de vie au point de faire de ces compromis un élément de leur culture.

En plus de leur expressivité esthétique, ces fictions sont une manière de poser des questions éthiques et politiques, et de faire réapparaître la diversité des options possibles dans des moments historiques. Il y a même maintenant un sous-genre qui se développe, que certains appellent la « climate fiction », et dont ils espèrent qu’elle pourra participer à la prise de conscience de l’importance des enjeux climatiques. Le philosophe Günther Anders, inquiet de certaines avancées techniques, avait déjà souligné l’enjeu qu’il y a à pouvoir représenter les conséquences des inventions humaines. C’est justement ce que permettent de faire les récits de science-fiction : tester des hypothèses et les pousser à leurs limites. Autrement dit, fournir des terrains d’essais sans les inconvénients de l’expérience qui risque de mal tourner.

À ce schéma relativement classique de l’expérience de pensée, j’en rajoute et j’en articule toutefois un autre que j’emprunte au néerlandais Marius de Geus, en essayant de le raffiner et de le développer. Dans sa recherche des possibilités d’une société future qui soit écologiquement responsable et dans une approche de théorie politique, il avait proposé l’idée de « compas de navigation » à propos de la contribution que peuvent apporter les « utopies écologiques », comme il les appelle. Si on prolonge cette conception et si ces explorations de science-fiction peuvent servir d’inspiration, ce serait alors effectivement plus comme références pour l’orientation et le repérage anticipé des implications possibles de telle ou telle trajectoire collective. Pour Marius de Geus, la pensée utopique a un rôle important à jouer, mais l’utopie doit être envisagée davantage comme un guide que comme un projet détaillé d’une société parfaite. Elle peut aider à susciter des questionnements et à jauger les résultats des initiatives entreprises.

Chaîne autour du soleilAinsi, quel autre type de système économique devient envisageable dès lors qu’on déplace fictivement une série de paramètres ? Dans le roman de Clifford D. Simak Chaîne autour du soleil (1953), le marché des biens de consommation est mystérieusement perturbé par l’arrivée de produits et d’objets excessivement peu chers et inusables (des automobiles « éternelles » par exemple), et c’est donc l’infrastructure industrielle et tout le fonctionnement économique qui sont déstabilisés, révélant alors des possibilités nouvelles pour la collectivité.


– L’une des clés de vos réflexions repose sur la capacité des œuvres de science fiction à « problématiser l’habitabilité planétaire ». Qu’entendez-vous par là ?

On peut considérer que la science-fiction est aussi une manière d’essayer de décrire comment il serait possible d’habiter les mondes en préparation. Ses constructions imaginaires sont effectivement l’un des rares endroits où l’on peut voir vivre, agir, s’organiser les « générations futures ». Ma réflexion profite donc de ce que permet la science-fiction et qui est son avantage, c’est-à-dire une capacité presque intarissable à fabriquer et à simuler des mondes. En l’occurrence, sous forme d’expériences de pensée mises au format narratif peuvent être testées les conditions d’existence des formes de vie.

Même s’ils sont des produits de l’imagination, les êtres décrits dans la science-fiction sont des êtres en situation. Par conséquent, des environnements hypothétiques, lorsqu’ils prennent un rôle important dans les récits, peuvent être aussi une manière de problématiser les relations de ces êtres avec ce qui les entoure.

Une illustration en matière d’évolution du climat pourrait être la « condition Vénus », l’hypothèse qui sert de repoussoir dans Bleue comme une orange (1999) de Norman Spinrad, mais qui devient aussi un enjeu symbolique en représentant l’aboutissement irréversible d’une évolution immaîtrisée, celui d’un monde rendu difficilement vivable par un réchauffement généralisé. Le livre montre des acteurs prêts à toutes les manipulations et plutôt enclins à proposer des solutions correspondant à leurs intérêts bien particuliers.

Plus largement, ce qui me semble à éviter lorsqu’on aborde ces univers, c’est de traiter le décor comme étant accessoire. Derrière les personnages de ces fictions, il y a des cadres de vie. Ou, pour les humains restés sur Terre, si l’on veut une conceptualisation plus raffinée, un écoumène. C’est tout l’intérêt de cette notion, spécialement dans sa version retravaillée par le géographe Augustin Berque avec un profond arrière-plan philosophique et éthique : elle renvoie en effet à une appréhension de la Terre dans son habitabilité pour l’homme. Elle permet de mettre l’accent sur les aménagements faits par l’humanité et sur leurs effets dans le rapport de celle-ci avec la planète. Augustin Berque insiste ainsi sur la dimension relationnelle qui traverse le monde ambiant.

Ajoutons que l’habitabilité n’est pas figée ; elle est nécessairement évolutive. Et il n’est jamais garanti qu’elle puisse être maintenue. Pour les entités concernées, cela dépend du type de relations qui est installé avec un environnement. Comment est-il perçu ? Sur le mode de l’exploitation ? Sur le mode de l’appropriation ? Du bien commun ? Du ménagement ?

C’est aussi pour cela qu’il faut regarder les objets et artefacts qui parsèment ces univers fictifs autrement que comme des gadgets censés illustrés les technologies futuristes. Lorsqu’elle met en scène des humains ou d’autres espèces évoluées dans des futurs plus ou moins proches, la science-fiction est aussi une manière de problématiser les médiations techniques qui organisent leur vie et leur servent d’appuis. Dans quel sens ces médiations techniques vont-elles ? La densification ? L’intensification ? Elles peuvent en effet avoir tendance à étendre la distance par rapport à la composante « naturelle » des milieux de vie. C’est ce que font sentir les visions hyper urbanisées du futur, où les villes deviennent autant cyborgs que leurs hôtes humains et où le rapport à la « nature » ne passe plus que par des chaînes de relations distendues, jusqu’à l’utilisation d’animaux « synthétiques » comme dans le film Blade Runner.

Mais les êtres humains ne peuvent pas se comporter comme s’ils n’avaient pas à penser les relations (matérielles, mais pas seulement) avec ce qui les entoure et les nourrit. C’est pour ce genre de raison que les œuvres sur la colonisation de Mars ou sur les processus de terraformation sur d’autres planètes sont également intéressantes. En l’état, cette planète n’est pas habitable pour les humains. Elle ne peut l’être sans être transformée. Ce qui suppose donc des choix qui peuvent être compliqués et conflictuels, comme le montre Kim Stanley Robinson à travers la trilogie qu’il a consacrée à l’implantation humaine sur Mars (Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue).

SnowpiercerSi l’humanité entre dans une ère géologique qu’elle a elle-même contribué à créer, ce qu’on appelle maintenant l’anthropocène, cette situation vient changer fondamentalement les conditions de la réflexion collective et, surtout, oblige à réviser l’outillage intellectuel disponible. La science-fiction fait au moins un peu sortir du présentisme et des temporalités de court terme. C’est peut-être aussi une voie pour prendre conscience que le devenir de l’espèce humaine passera par la prise en compte de dépendances à un milieu, lequel a aussi ses limites. Dans des conditions dégradées, la vie devient plus compliquée. L’habitabilité planétaire, d’ailleurs, n’est pas seulement une question climatique. Qu’est-on prêt collectivement à abandonner ou à perdre ? Des paysages ? Des espèces ? Des écosystèmes complets ? Quel respect les humains accordent-ils aux autres espèces qui habitent avec eux ? Si cette habitabilité s’avère dégradée, est-il possible de la restaurer ? Les tentatives peuvent être risquées, et la science-fiction a logiquement commencé à devenir une modalité pour tester des scénarios d’échec. Le film Transperceneige (Snowpiercer), sorti l’année dernière, va plus loin que la BD dont il est inspiré, puisque, dans son postulat narratif, il suggère que l’hiver généralisé qui a envahi la planète, condamnant des survivants à un éternel déplacement en train, est le résultat d’une forme de géo-ingénierie climatique ayant mal tourné.


– Quelles sont, selon vous, les œuvres de science-fiction portant un regard positif sur l’avenir écologique, qui révolutionnent donc le traitement pessimiste traditionnel de l’écologie terrestre du futur ? En quoi sont-elles pertinentes ?

Révolutionner est peut-être un mot trop fort. L’influence peut être diffuse, plus souterraine, et la dimension écologique n’est pas forcément la plus immédiatement visible. Si on prend le critère du rapport à la technique ou à la technoscience, pour faire plus directement écho à la dénomination du genre, un choix d’œuvres peut être fait sur un continuum, en allant des versions low tech jusqu’aux versions les plus high tech, même si on peut trouver des productions fictionnelles qui transcendent en quelque sorte la dimension technologique pour se situer dans d’autres dimensions.

Comme description d’une tentative pour retrouver collectivement une maîtrise des évolutions socioéconomiques et des choix technologiques, Ecotopia d’Ernest Callenbach fait partie de ces œuvres qui ont eu une influence diffuse. Le roman, sorti en 1975, est censé se passer en 1999, mais c’est intéressant de faire le rapprochement avec ce qui s’est passé depuis, comme le mouvement des « villes en transition ». De même qu’Ecotopia était une sécession de quelques États américains souhaitant sortir d’un modèle jugé néfaste, les « villes en transition » tentent une forme de défection par rapport au modèle socioéconomique dominant. Sur le territoire que décrit Ernest Callenbach avec de nombreux détails, les choix collectifs effectués permettent de transformer les modes de vie. Les biens produits sont par exemple censés être facilement réparables, et pour ce qui ne l’est pas ou qui ne peut être réutilisé, le recyclage est la règle. L’organisation des villes et des territoires est repensée, permettant ainsi de réévaluer fondamentalement la place de l’automobile.

Dans cet imaginaire relativement heureux ou optimiste, un autre pôle serait celui du sublime technologique, tel qu’il apparaît dans la série de romans qui a pour cadre la Culture. Cette puissante civilisation galactique imaginée par l’écossais Iain M. Banks, malheureusement récemment décédé, a atteint un niveau technologique très avancé, qui lui permet de concilier l’abondance et des valeurs très ouvertes, sous la vigilance bienveillante d’intelligences artificielles qui assument en fait une large partie de l’organisation collective. Mais, telle qu’Iain M. Banks la présente, cette émancipation du règne de la nécessité reste reliée à une forme de conscience écologique (si tant est que le terme puisse valoir pour l’espace dans son ensemble), où préoccupations éthiques et esthétiques se mêleraient dans une recherche conjointe de la bonté et de la beauté. Pour tout ce qu’elle a besoin de construire, la Culture a pu sortir d’une logique extractiviste, assimilant les planètes à des réservoirs de ressources à exploiter. Les orbitales, ces gigantesques habitats sur lesquels vivent les habitants de la Culture, sont construites à partir de débris traînant dans l’espace (débris de comètes, d’astéroïdes, etc.). Évidemment, il est plus facile de partager des ressources lorsqu’elles sont illimitées, puisque la Culture a atteint un niveau technologique qui lui permet de manipuler la matière elle-même. Et, dans cette organisation collective sans véritable gouvernement, beaucoup repose sur ces intelligences artificielles qui finissent par gérer les multiples aspects des existences.

Avatar and Nature SpiritualityLe cas d’Avatar est aussi intéressant. Le film de James Cameron, en mettant en scène une relation très intime des habitants de la planète Pandora avec leur milieu de vie, est une manière de souligner l’artificialité du matérialisme occidental. Dans le rapport des Na’vi avec leur environnement, le registre dominant, contrairement aux humains qui les envahissent, est plutôt celui de la sacralisation. C’est pour ce genre de raison que le film a pu être abordé avec des regards théologiques, comme expression d’une religiosité qui aurait intégré la dimension écologique. La préservation des habitats y est le résultat d’une spiritualité diffuse, le film pouvant être aussi lu comme le récit d’une forme de conversion. Consciente des multiples dépendances mutuelles, la présence dans le monde y est imprégnée d’une responsabilité morale à l’égard des autres formes de vie et de culture. Le film a d’ailleurs servi des inspirations politiques et des mobilisations. Pour porter leurs revendications, on a vu des militants reproduisant l’apparence du peuple de Pandora.

En tout cas, il n’y a pas de modèle idéal. Toutes ces propositions fictionnelles ont leur part de difficultés ou d’inconvénients. C’est pour cela que je préfère raisonner en termes de lignes de fuite, en prenant les contenus de ces récits comme des explorations permettant de placer des points de repère : des avertissements dans certains cas, des pistes d’alternatives dans d’autres, des incitations plus ou moins riches à la réflexion le plus généralement.


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