Quand les dystopies s’écrivent aussi sur les murs…

10 02 2018

En attendant une parution plus substantielle (Hors des décombres du monde. Écologie, science-fiction et éthique du futur, au printemps aux éditions Champ Vallon), le texte qui suit, également disponible sur le site du magazine Diacritik, est une occasion de reparler de dystopies, mais à travers leur expression et transfert sur des supports plus originaux.

* * *

Entre la fiction et le réel, les frontières sont poreuses. Les dystopies semblent s’épanouir dans la première. Tellement, même, qu’il devient difficile de penser que leur abondance, en ce début de XXIe siècle, soit sans rapport avec le contexte où elles s’expriment. Tensions sociales et politiques, emportements et envahissements techniques, féodalisations économiques, dégradations écologiques (liste évidemment non exhaustive) paraissent redonner des conditions historiques favorables à ces descriptions de sociétés ayant déraillé du chemin du progrès collectif : littérature, cinéma, jeux vidéo et autres supports culturels les ont largement accueillies.

Ces dystopies ont parfois aussi comme des rhizomes et circulations souterraines qui paraissent surgir ailleurs de manière impromptue. Dans le réel en effet et jusque sur les murs et trottoirs. Comme si graffitis et autres représentations visuelles à message devenaient un support pour un retour iconique du refoulé… Dans une période qui semble tolérer de moins en moins ces inscriptions sauvages, il serait extrêmement réducteur de les considérer simplement comme des espèces de marqueurs d’une déliquescence urbaine. Les graffitis sont une manière de marquer et d’occuper l’espace public. Ils sont l’intermédiaire d’une dissidence, une esthétique de la transgression, et, pour cela, le support fait presque tout autant partie du message. Pour annoncer quoi ? Des lendemains qui pourraient ne pas chanter ?

Big Brother is Watching You

Depuis George Orwell au moins et son roman 1984 (Nineteen Eighty-Four, 1949), la surveillance des populations figure comme une vieille question largement exploitée par la science-fiction et d’autres formes d’anticipation spéculative. De ce roman emblématique de la veine dystopique, « Big Brother is watching you » (Le Grand Frère vous / te regarde) est l’un des slogans les plus notoirement connus et repris. Et facile à détourner… Sous forme d’affiches dans le roman, ce slogan est la marque du pouvoir et de son omniprésence ; sous forme de graffitis, sur des murs plus réels, il devient symbole de résistance diffuse et presque insaisissable. Le graffiti est l’arme du faible dans une guerre de position où il ne peut avoir l’avantage. Une arme esthétique et symbolique face aux dispositifs d’un État policier qui semble toujours prêt à étendre son contrôle. En détournant le slogan, sa reprise sous forme de graffiti rappelle que la liberté est fragile. Courte et simple, la phrase d’Orwell a l’avantage de résumer la surveillance totalitaire et de la rendre presque sensible. En la faisant glisser dans un autre registre expressif, la répandre sur les murs est une manière de rappeler à quel point la tentation du contrôle permanent peut être insidieusement présente en tous points de n’importe quel territoire. George Orwell n’aurait même probablement pas imaginé tous les dispositifs rendus aujourd’hui possibles par les évolutions techniques : non plus seulement la prolifération des caméras, mais leur installation sur des drones, le couplage avec des logiciels de reconnaissance faciale, etc. Sans parler de la précision dorénavant acquise par la surveillance satellitaire… De quoi d’ailleurs amener à se demander, du fait d’une telle omniprésence, si le modèle orwellien (resté dans un schéma panoptique) est encore adapté. Nonobstant, si Big Brother est partout, le graffiti aurait donc lui aussi autant de raisons de pouvoir surgir de partout : presque une méthode à part entière pour tenter de déjouer l’intériorisation des contraintes. Comme a pu le faire l’artiste Bansky en apposant un graffiti provocateur (« One nation under CCTV ») juste sous le regard d’une caméra londonienne.

Si ces graffitis sont les marques et symboles d’une forme de dissidence ou résistance, pas étonnant qu’ils (ré)apparaissent dans l’arrière-plan des sociétés dystopiques représentées sous le prisme fictionnel. Ils permettent de signaler que quelque part, clandestinement, des groupes d’opposition existent et aident à garder l’espoir de renverser la situation subie.

children-of-men

Dans le film Les fils de l’homme (Children of Men, 2006), le graffiti semble effectivement servir à véhiculer et laisser entrevoir cette possibilité d’un autre horizon, face à un monde qui paraît devenu plus violent et où les humains sont touchés jusque dans leur capacité de reproduction. Quelque part, il y a au moins une action qui est tentée : « The Human Project lives ». En l’occurrence, dans le film d’Alfonso Cuarón, le « Human Project » est un groupe de scientifiques essayant de trouver une solution contre l’infertilité généralisée qui met en péril l’humanité. Même s’il n’y a pas de localisation précise, c’est l’existence supposée (et ainsi rappelée visuellement dans le décor urbain) de ce groupe qui justifie la mission servant de trame narrative : escorter vers lui une jeune femme miraculeusement enceinte. Dans cette utilisation, le graffiti permet de donner un nom à la résistance et à l’espoir. Le « Human Project » est cette petite lumière qui paraît visible au bout du tunnel. Sinon, la suite sera l’extinction de l’espèce humaine. Comme dans d’autres dystopies démographiques, le film remet en scène la fragilité de cette dernière : hors palliatifs techniques (clonage, hybridation génétique, etc.), une société sans enfants a de fortes chances d’être une société sans avenir. Sous la forme mise en slogan dans le film, le graffiti apparaît encore davantage comme l’expression d’une énergie vitale. Doublement même : par les mots et par l’acte. L’espèce humaine s’avère capable d’engendrer les risques finissant par peser sur sa capacité à se perpétuer, mais aussi de chercher en son sein les ressources pour affronter la crise. Cependant, sous certaines conditions que rappelle le cadre fictionnel dystopique : comme si les signaux devaient être accentués avant qu’il ne soit trop tard et qu’il ne serve plus à rien de se lamenter en se demandant qui est responsable du drame subi collectivement.

bruce-willis-12-monkeys

Les graffitis sont aussi des traces susceptibles de perdurer et voyager dans le temps. Dans L’Armée des douze singes (12 Monkeys, 1995), c’est grâce à eux que les scientifiques survivants pensent pouvoir retrouver la piste de l’origine (probablement humaine et malintentionnée) du virus qui a quasiment éradiqué l’humanité. Le film de Terry Gilliam joue sur les allers-retours à travers les époques, avant et après le moment apocalyptique. Le héros, condamné qui n’a pas le choix, reçoit pour mission de remonter dans le passé pour retrouver les responsables présumés. Sauf qu’il peut être difficile d’interpréter des traces sans éléments de contexte, et c’est ce qui fourvoiera les scientifiques du futur en les mettant certes sur une piste (celle de l’« armée de douze singes »), mais pas la bonne, alors qu’ils en étaient pourtant tout proches. Car ce n’est pas ce groupe d’activistes de la cause animale qui a créé le virus, même si son leader et ses membres paraissent défendre cette cause de manière radicale. En tout cas, pas au point d’avoir les moyens de mettre en chantier un projet d’élimination de l’humanité. Les véritables responsables de l’épidémie mortelle ne cherchaient pas autant de visibilité que celle signalée graphiquement sur les murs. Modestement d’ailleurs : à défaut de pouvoir donner rapidement droits et libertés aux animaux, le logo, facilement reproductible sous forme de pochoir, apparaît comme une manière commode de répandre la cause dans la ville, de donner une présence à des non-humains ne pouvant compter que sur des porte-parole humains. Ces singes, symboliquement par la peinture, sont aussi le sauvage qui resurgit au cœur de la civilisation. Ce sauvage sera d’ailleurs finalement libéré, mais par la résultante d’un jeu de boucles temporelles où le futur va finir par créer le passé, sans qu’une quelconque volonté puisse modifier le cours inexorable des événements. Après cette apocalypse sélective, les animaux et autres êtres vivants auront donc moins à craindre de la présence humaine, confinée sous terre, mais la troupe fantoche de l’« armée de douze singes » n’aura eu qu’un rôle involontaire.

Tout en renvoyant à un contenu éminemment sérieux, graffitis et pochoirs peuvent conjointement convoyer des formes d’ironie ; ils sont un jeu avec des références culturelles largement partagées. Cette ironie, c’est la capacité à récupérer les tropes de la dystopie pour les incorporer au réel et en faire une clé d’interprétation. Autrement dit, comme une autre voie pour profiter d’une puissance d’évocation élaborée ailleurs. Car l’enjeu est évidemment d’accrocher l’attention pour mieux faire passer le message politique.

atwood.jpg

Ainsi exposés à la vue des potentiels passants, ces graffitis viennent comme un prolongement de la fonction d’avertissement ou d’alerte portée par les fictions dystopiques. Comme s’il fallait montrer que le cauchemar qu’elles contiennent ne devait pas sortir de la fiction… Dans La servante écarlate (The Handmaid’s Tale), c’est le sort réservé aux femmes qui relève du cauchemar. La série télévisée diffusée depuis avril 2017 a donné une force visuelle supplémentaire au roman originel de Margaret Atwood (1985), et le contenu de l’œuvre n’a fait que gagner en résonance au fil de l’actualité politique qui a accompagné l’entrée de Donald Trump dans le champ du pouvoir aux États-Unis. Dans la République de Gilead, devenant ainsi crédible comme celle d’un futur peut-être proche, la condition des femmes est placée sous le règne de la contrainte. À la fois à cause de la dictature politique et religieuse qui s’est imposée et a réduit leurs droits, mais en plus à cause des pressions supplémentaires que rajoute la baisse générale de la fécondité. En particulier sur celles, peu nombreuses, qui s’avèrent encore capables d’enfanter. Dans le cas des ces dernières, leur habillement, cape rouge et cornette blanche, est le marqueur de leur condition, de leur assignation à un rôle particulier : porter les enfants des nouveaux despotes. Ces femmes asservies ont une même fonction et l’habit commun les rend presque interchangeables. La reproduction, grâce au pochoir, de ces silhouettes normalisées, leur alignement comme une longue série, rappelle cette violence symbolique. Laquelle s’exprime d’ailleurs sous d’autres formes dans la République de Gilead et révèle le caractère subversif que peuvent prendre des messages visuels apparemment anodins : de même que l’expression publique des sentiments a été rendue suspecte par la pression puritaine, les graffitis amoureux ne sont plus tolérés.

Comme on le sent aisément, et y compris à travers les représentations que reprennent certains graffitis, le registre dystopique transpire une crainte que le futur puisse s’annoncer pire que le présent. Bien pire… Parfois, par ces transcriptions murales, la dystopie vient déborder du cadre de la fiction, mais comme s’il s’agissait de pouvoir l’y remettre. Crainte plus ou moins consciente que la vision cauchemardesque ne soit pas que de fiction ? Que les acquis de certains progrès puissent être perdus ? Que notre condition collective soit déjà engagée sur une pente dystopique ? Et jusqu’à quand d’ailleurs sera-t-il encore possible de voir des graffitis sur les murs ? Là aussi, en s’exprimant par le registre de la science-fiction, certaines visions spéculatives peuvent acquérir des résonnances troublantes. Et si la technique mise au service du pouvoir parvenait à l’emporter sur la pulsion expressive du graffiti ? Comme dans Demolition Man, film de Marco Brambilla (1993), où Sylvester Stallone joue un policier brutal transporté dans une Californie future aseptisée : dans cette nouvelle société disciplinaire, plus besoin de se préoccuper des graffitis, puisque les murs comportent des dispositifs automatisés permettant de repeindre presque instantanément sur les dessins tracés (et avec une efficacité qui permet de ne pas laisser un autre type de machine taguer impunément des slogans critiques du type « Life is Hell », comme dans une scène du film). Dystopie également ? Par contraste, on pourrait être incité à penser que, tant que graffitis et autres décorations sauvages peuvent être posés, c’est qu’il reste une énergie dissidente, un potentiel de mobilisation, dans une partie de la population ; que le stade du découragement généralisé n’a pas été complètement atteint. Vue sous cet angle, c’est alors la disparition de cette variété d’inscriptions qui serait un signe, mais peut-être pas le plus rassurant…

 

Publicités




Blade Runner 2049 : les humains rêvent-ils de mondes dystopiques ?

25 10 2017

Le texte qui suit est aussi paru sur le site d’Usbek & Rica.

* * *

Pourquoi cette impression que Blade Runner 2049, malgré son apparence de film de science-fiction, n’a guère à nous dire sur le futur ? À la limite, c’est même son absence de prise de risque qui est intéressante. Révélatrice même.

Dans ce qu’un film met en scène et les symboles qu’il véhicule se lit aussi son contexte de production et de réalisation. Dans L’inconscient politique[1], l’intérêt des réflexions de Fredric Jameson était de montrer que les expressions esthétiques des conditions d’une société ont aussi une dimension politique (et de la littérature, qu’il prend pour point de départ, on peut facilement étendre au cinéma). Ce sont même des contradictions plus ou moins latentes que ces expressions peuvent ainsi révéler.

Blade Runner 2049 est donc censé donner une suite au Blade Runner sorti en 1982, lui-même inspiré du roman de Philip K. Dick Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?[2] La trame initiale du film joue avec un certain nombre de prolongements et renversements par rapport au précédent. Pas de doute cette fois-ci que ce soit un « réplicant » qui fasse le sale boulot de « blade runner » : l’agent K élimine les anciens modèles suspects sans états d’âme. Jusqu’au moment où l’élimination d’un de ces androïdes l’engage dans une enquête aux enjeux bien plus lourds, qui vont le remettre sur la trace du passé et notamment d’un de ses prédécesseurs.

Il y avait du postmoderne dans Blade Runner[3], pas seulement par l’annonce d’un futur inévitablement dystopique, mais aussi parce qu’il laissait penser qu’il pouvait y avoir des questionnements métaphysiques en dehors ou à l’écart des grands récits religieux. La suite, Blade Runner 2049, donne l’impression de passer son temps à réactiver des résidus de religiosité : dans le fil principal de l’histoire (la confirmation du « miracle » d’un enfant né de parents non-humains) et jusque dans les péripéties et détails de l’intrigue, comme la contre-attaque qui vient du ciel pour miraculeusement sauver l’agent K, à un moment encerclé dans une décharge où l’a mené son enquête.

blade-runner-2049 waste

On hésite à reprendre le qualificatif de postmoderne pour ce nouveau film. Guère d’audace en matière de prospective technologique. La mise en scène esquissée pour l’utilisation des drones est par exemple déjà en-deçà des recherches engagées dans le domaine : miniaturisation, fonctionnement en essaims, etc. Hormis les voitures volantes et la présence de procédés hologrammatiques, pas d’exubérance technologique non plus. L’absence de téléphones portables et autres « nouvelles technologies de l’information et de la communication » est même apparemment un choix de l’équipe de réalisation[4]. La vidéosurveillance généralisée semble également avoir disparu (Ou alors prend-elle d’autres formes ?).

La question n’est pas de savoir si les visions produites dans la science-fiction sont justes ou non dans leurs anticipations. Plus intéressant est de pouvoir observer ce qu’elles explorent[5]. Avec ce film, et a fortiori quand on connaît bien la science-fiction et l’évolution du genre, on est presque surpris de ne pas avoir une vision encore plus dystopique[6]. Pour ce qui concerne la réduction et la fermeture des espérances, dans la gamme disponible des écodystopies (les dystopies écologiques), la vision de Blade Runner 2049 n’est pas la pire. Loin de là et, typiquement, s’agissant de l’augmentation des concentrations urbaines…

L’incarnation de l’hubris technicienne n’est plus le savant fou qui a longtemps sévi dans la science-fiction : c’est l’entrepreneur de génie (trope maintenant courant), loué parce qu’il a réussi à convaincre qu’il apportait une solution ou un « progrès » apparent à la collectivité. En l’occurrence, la solution technique développée sous l’égide du magnat aurait permis à l’humanité de sortir d’une pénurie alimentaire devenue critique. Celui-ci aurait même consenti à rendre gratuit l’accès aux brevets, permettant de produire des protéines à partir de l’élevage de vers (la séquence d’ouverture du film se déroule dans ce type de ferme). Au moins les populations ont-elles à manger… Des androïdes, cet entrepreneur démiurge aurait également réussi à faire des esclaves obéissants (mais pas tant que ça, puisque [incohérence du scénario ?] la rébellion semble en préparation).

De manière symptomatique, le film conserve, comme des objets iconiques, des automobiles (volantes certes) qui ont pourtant largement participé aux problèmes d’environnement et dont on pourrait se demander quelle est l’énergie qui les propulse. Par le jeu du placement de produit, on sait au moins que la société Peugeot espère encore être présente dans trente ans. À en juger par la large présence des publicités, la survie de la société de consommation est également prise comme hypothèse de base, malgré la responsabilité que les générations à venir auraient pu attribuer au mode de vie de leurs aïeux dans la décrépitude de leur environnement.

Le film fonctionne presque comme un retour du refoulé et de manière ambiguë : il digère la dégradation écologique générale et son déni latent pour esthétiser les effets d’un processus qui semble s’être inexorablement poursuivi entre 2019, l’année où se déroule le premier Blade Runner, et 2049, l’année de cette suite. La seule séquence où apparaît une nature verdoyante (avec ce qui pourrait passer pour des images d’un documentaire sur les insectes) laisse à penser que, dans ce monde futur, celle-ci ne peut plus relever que du souvenir, travaillé même en l’occurrence comme un simulacre. En même temps, le film joue sur l’espoir que la stérilité ne soit pas une fatalité : celle des androïdes d’abord, mais celle de la Terre du futur également, avec cette séquence au début où, comme dans Wall-E (2008), la découverte d’une fleur abandonnée, alors qu’elle devrait ne pas pouvoir pousser, laisse imaginer que tout peut repartir.

BLADE RUNNER 2049

La Terre dépeinte pour 2049 est devenue moins habitable, mais l’existence humaine est traitée comme si elle parvenait toujours à s’adapter. Y compris avec la préservation du type de système socio-économique devenu dominant au cours du XXe siècle. Le même mode de vie avec une dose d’inconfort en plus ?

Tout bien considéré, si l’on veut faire quelque chose de Blade Runner 2049, ce n’est peut-être pas tellement avec la question de l’avenir de l’espèce humaine. Ce serait peut-être plutôt par l’invitation (même à peine esquissée) à se demander quelle serait l’espèce la plus adaptée à l’anthropocène : humaine ou « réplicante » ? Si tel est le futur promis, laquelle s’accommoderait d’une biosphère non seulement altérée, mais irrémédiablement dégradée ? Laquelle habiterait le plus facilement un monde dystopique ?

_______________________

[1] Fredric Jameson, L’inconscient politique. Le récit comme acte socialement symbolique, Paris, Questions Théoriques, 2012.

[2] Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Paris, Jean-Claude Lattès, 1979 / Blade Runner, Paris, J’ai lu, 1985 (Do Androids Dream of Electric Sheep?, New York, Doubleday, 1968).

[3] Cf. Matthew Flisfeder, Postmodern Theory and Blade Runner, New York, Bloomsbury Academic, 2017.

[4] « You won’t see iPhones in ‘Blade Runner 2049’, director says », CNET Magazine, October 1, 2017, https://www.cnet.com/news/blade-runner-2049-director-denis-villeneuve-interview/

[5] Cf. Yannick Rumpala, « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains : la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15, 2015. URL : http://methodos.revues.org/4178 ; Yannick Rumpala, « Tester le futur par la science-fiction. Extension du domaine des possibles, mondes préfabriqués et lignes de fuite », Futuribles, n° 413, juillet-août 2016, pp. 53-72.

[6] Cf. Yannick Rumpala, « Que faire face à l’apocalypse ? Sur les représentations et les ressources de la science-fiction devant la fin d’un monde », Questions de communication, n° 30, 2016, pp. 309-334.





Que faire face à l’apocalypse ?

9 03 2016

Le texte qui suit est l’introduction d’une contribution (« Que faire face à l’apocalypse ? Sur les représentations et les ressources de la science-fiction devant la fin d’un monde ») qui sera présentée à un prochain colloque international, lui-même intitulé « Formes d(e l)’Apocalypse » (15-17 mars 2016).

Le programme complet du colloque, qui s’annonce intéressant mais qui obligera à fréquenter différents sites, peut être téléchargé en version longue ou courte.

La contribution complète (dans un format certes plutôt universitaire) est quant à elle également téléchargeable et si cette manière de réagir aux envahissantes visions d’apocalypse suscite des commentaires, ils sont les bienvenus.

* * *

Cube Pollution

Des effondrements, la science-fiction en a imaginé de multiples formes et pour une large variété de mondes. Les productions du genre ont même été marquées par une part croissante de représentations condamnant ces mondes fictionnels à un devenir apocalyptique ou dystopique. À tel point que ces représentations ont presque laissé l’impression de saturer l’appréhension collective du futur. S’il s’agit de chercher un mode de description particulièrement adapté pour penser le pire, en offrant de surcroît une diversité de scénarios, la science-fiction semble ainsi largement se distinguer. Elle donne une représentation de risques existentiels et collectifs qui auraient quitté l’ordre de l’hypothétique. Le grand intérêt de ces fictions tient donc à ce qu’elles rendent visibles. Mais pas seulement, compte tenu aussi des résonances qu’elles peuvent trouver avec des inquiétudes et tendances relevant du présent. Comme le dit le philosophe Michaël Foessel en introduction à sa « critique de la raison apocalyptique » : « Comme l’homme a tendance à ne plus remarquer ce qu’il habite, le détour par les images présente un intérêt maximal : le but des métaphores est toujours de fournir une expression abrégée, et si possible frappante, de ce qui ne se laisse pas saisir au premier regard. » [1]

Bien sûr, il y a dans ces représentations et descriptions le rappel que toutes les civilisations sont mortelles, que leur trajectoire n’est pas nécessairement un processus linéaire et ascendant. Dans cette contribution, il ne s’agit pas seulement de prendre acte d’une apparente domination des récits dystopiques ou apocalyptiques dans l’évolution (récente) du genre. Comme ces représentations sont de toute manière présentes et comme de surcroît elles semblent prendre une place grandissante, il est peut-être plus utile de se demander ce que l’on peut en faire. Ou, dit autrement, ce que cette apparente débauche de pessimisme peut avoir de productif.

C’est ce que nous viserons notamment à partir des enjeux écologiques et de leur dramatisation dans les fictions de types dystopique et apocalyptique. La pensée politique peut-elle apprendre quelque chose de cette production fictionnelle ? Comme production discursive, la fiction véhicule du sens et s’insère dans un système social et symbolique tout en y puisant ses ressources imaginaires. On peut poser que les projections qui font rentrer dans des phases critiques le devenir du monde, particulièrement pour le substrat dont dépendent les existences humaines, contiennent aussi une part de révélation (ce qui est le sens étymologique du mot apocalypse). De ce point de vue, elles peuvent avoir des résonances puissantes, notamment si on les relie, comme Lawrence Buell, au poids important que ce type d’image a tendu à prendre dans l’« imagination environnementale » (il affirme en effet : « Apocalypse is the single most powerful master metaphor that the contemporary environmental imagination has at its disposal »[2]).

Prendre toute cette production comme une simple manifestation d’anxiété ou de désespoir serait par conséquent limitatif. La variété d’effondrements ou d’apocalypses mis en scène sous forme fictionnelle offre en fait un objet qui permet de travailler le rôle (politique) des imaginaires, y compris négatifs. Car, dans cet imaginaire diffus, la science-fiction ajoute une dimension supplémentaire, par la force de sa dynamique exploratrice, à la manière d’expériences de pensée (« Et si… »)[3].

À partir d’un corpus principalement littéraire et, dans une moindre mesure, cinématographique, trois étapes permettront d’interroger ce que ces représentations apocalyptiques peuvent avoir de productif. La première visera d’abord à repérer les visions qui sont portées et caractériser les contenus symboliques qu’elles agencent (1). En pouvant ainsi tenir compte des logiques de sens véhiculées, il s’agira ensuite de distinguer les fonctions qu’elles peuvent remplir (2). Si l’on considère que ce qui se joue d’important dans ces situations apocalyptiques ou dystopiques est le maintien de puissances d’agir, il sera enfin utile de mieux appréhender les façons dont ces puissances d’agir sont déployées et les inspirations qui peuvent ainsi être éventuellement produites (3). Notre hypothèse est que ces représentations fictionnelles comportent des dimensions éthique et politique qui se réfractent à autant de niveaux.

À suivre…

_________________________

[1] Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique, Paris, Seuil, 2012, p. 9.

[2] The Environmental Imagination: Thoreau, Nature Writing, and the Formation of American Culture, Cambridge, Harvard University Press, 1996, p. 285.

[3] Cf. Yannick Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n° 40, novembre 2010, pp. 97-113. URL : www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-4-page-97.htm ; Yannick Rumpala, « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains : la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15, 2015. URL : http://methodos.revues.org/4178





Science-fiction et spéculations écologiques Pas d’alternative au pessimisme ?

5 04 2013

Fictions-figurations

Un texte est en préparation sur le sujet, dans la lignée d’interrogations déjà posées sur ce blog dans un précédent billet. En attendant, quelques idées et pistes de réflexion seront présentées le samedi 13 avril au Collège International de Philosophie, dans le cadre d’une journée d’étude du programme  « Ce que l’écologie fait à la pensée ».

Une présentation de la séance (intitulée « Fictions/Figurations »), avec le programme complet et des informations pratiques, est disponible sur le blog de la revue Tracés. Ce sera une occasion de montrer que la (science-)fiction peut être aussi une manière d’aborder les enjeux de politique écologique, mais de le montrer en essayant d’aller au-delà de ce que font déjà les travaux en ecocriticism, autrement dit au-delà d’une lecture essentiellement littéraire ou culturelle des œuvres traitant des relations des humains avec leur environnement.