Que faire face à l’apocalypse ?

9 03 2016

Le texte qui suit est l’introduction d’une contribution (« Que faire face à l’apocalypse ? Sur les représentations et les ressources de la science-fiction devant la fin d’un monde ») qui sera présentée à un prochain colloque international, lui-même intitulé « Formes d(e l)’Apocalypse » (15-17 mars 2016).

Le programme complet du colloque, qui s’annonce intéressant mais qui obligera à fréquenter différents sites, peut être téléchargé en version longue ou courte.

La contribution complète (dans un format certes plutôt universitaire) est quant à elle également téléchargeable et si cette manière de réagir aux envahissantes visions d’apocalypse suscite des commentaires, ils sont les bienvenus.

* * *

Cube Pollution

Des effondrements, la science-fiction en a imaginé de multiples formes et pour une large variété de mondes. Les productions du genre ont même été marquées par une part croissante de représentations condamnant ces mondes fictionnels à un devenir apocalyptique ou dystopique. À tel point que ces représentations ont presque laissé l’impression de saturer l’appréhension collective du futur. S’il s’agit de chercher un mode de description particulièrement adapté pour penser le pire, en offrant de surcroît une diversité de scénarios, la science-fiction semble ainsi largement se distinguer. Elle donne une représentation de risques existentiels et collectifs qui auraient quitté l’ordre de l’hypothétique. Le grand intérêt de ces fictions tient donc à ce qu’elles rendent visibles. Mais pas seulement, compte tenu aussi des résonances qu’elles peuvent trouver avec des inquiétudes et tendances relevant du présent. Comme le dit le philosophe Michaël Foessel en introduction à sa « critique de la raison apocalyptique » : « Comme l’homme a tendance à ne plus remarquer ce qu’il habite, le détour par les images présente un intérêt maximal : le but des métaphores est toujours de fournir une expression abrégée, et si possible frappante, de ce qui ne se laisse pas saisir au premier regard. » [1]

Bien sûr, il y a dans ces représentations et descriptions le rappel que toutes les civilisations sont mortelles, que leur trajectoire n’est pas nécessairement un processus linéaire et ascendant. Dans cette contribution, il ne s’agit pas seulement de prendre acte d’une apparente domination des récits dystopiques ou apocalyptiques dans l’évolution (récente) du genre. Comme ces représentations sont de toute manière présentes et comme de surcroît elles semblent prendre une place grandissante, il est peut-être plus utile de se demander ce que l’on peut en faire. Ou, dit autrement, ce que cette apparente débauche de pessimisme peut avoir de productif.

C’est ce que nous viserons notamment à partir des enjeux écologiques et de leur dramatisation dans les fictions de types dystopique et apocalyptique. La pensée politique peut-elle apprendre quelque chose de cette production fictionnelle ? Comme production discursive, la fiction véhicule du sens et s’insère dans un système social et symbolique tout en y puisant ses ressources imaginaires. On peut poser que les projections qui font rentrer dans des phases critiques le devenir du monde, particulièrement pour le substrat dont dépendent les existences humaines, contiennent aussi une part de révélation (ce qui est le sens étymologique du mot apocalypse). De ce point de vue, elles peuvent avoir des résonances puissantes, notamment si on les relie, comme Lawrence Buell, au poids important que ce type d’image a tendu à prendre dans l’« imagination environnementale » (il affirme en effet : « Apocalypse is the single most powerful master metaphor that the contemporary environmental imagination has at its disposal »[2]).

Prendre toute cette production comme une simple manifestation d’anxiété ou de désespoir serait par conséquent limitatif. La variété d’effondrements ou d’apocalypses mis en scène sous forme fictionnelle offre en fait un objet qui permet de travailler le rôle (politique) des imaginaires, y compris négatifs. Car, dans cet imaginaire diffus, la science-fiction ajoute une dimension supplémentaire, par la force de sa dynamique exploratrice, à la manière d’expériences de pensée (« Et si… »)[3].

À partir d’un corpus principalement littéraire et, dans une moindre mesure, cinématographique, trois étapes permettront d’interroger ce que ces représentations apocalyptiques peuvent avoir de productif. La première visera d’abord à repérer les visions qui sont portées et caractériser les contenus symboliques qu’elles agencent (1). En pouvant ainsi tenir compte des logiques de sens véhiculées, il s’agira ensuite de distinguer les fonctions qu’elles peuvent remplir (2). Si l’on considère que ce qui se joue d’important dans ces situations apocalyptiques ou dystopiques est le maintien de puissances d’agir, il sera enfin utile de mieux appréhender les façons dont ces puissances d’agir sont déployées et les inspirations qui peuvent ainsi être éventuellement produites (3). Notre hypothèse est que ces représentations fictionnelles comportent des dimensions éthique et politique qui se réfractent à autant de niveaux.

À suivre…

_________________________

[1] Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique, Paris, Seuil, 2012, p. 9.

[2] The Environmental Imagination: Thoreau, Nature Writing, and the Formation of American Culture, Cambridge, Harvard University Press, 1996, p. 285.

[3] Cf. Yannick Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n° 40, novembre 2010, pp. 97-113. URL : www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-4-page-97.htm ; Yannick Rumpala, « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains : la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15, 2015. URL : http://methodos.revues.org/4178


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6 responses

9 03 2016
zelectron

9 03 2016
Yannick Rumpala

Un classique, en effet.

9 03 2016
zelectron

L’apocalypse est un phénomène de double résonance : la peur et le bruit

10 03 2016
Yannick Rumpala

Oui, si on est imprégné par l’imaginaire hollywoodien et ses effets pyrotechniques, mais virus et dévastation écologique sont souvent peu bruyants.

10 03 2016
zelectron

je pensais au bruit des bombes et autres volcans réveillés, entre autres, hélas …

10 03 2016
Yannick Rumpala

La phrase m’y faisait penser aussi, en fait, avec même quelques échos du côté de la réflexion de Günther Anders (Hiroshima est partout, par exemple).

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