La démocratie a-t-elle nécessairement besoin de croissance ?

3 06 2015

Le billet précédent avait commencé à essayer de répondre à la question sur un mode plutôt spéculatif, puisque recourant à la littérature de science-fiction. Le billet qui suit et les prochains changent de registre et vont reprendre en plusieurs parties le texte qui sera présenté sur ce thème, et dans un format plus « académique », au prochain congrès de l’Association Française de Science Politique.

* * *

S’intéresser à la démocratie et à ses expressions possibles conduit souvent à adopter un angle principalement politique[1], mais toute démocratie s’inscrit également dans un système économique. Une collectivité fonctionne à partir de ressources (« biens ») et d’activités (« services ») qui assurent l’existence de ses membres. De plus en plus, c’est la « croissance économique » qui a servi d’objectif collectif avec notamment l’argument que cette « augmentation du volume de la production de biens et de services »[2] permettrait d’accéder à davantage de « richesses »[3].

Non seulement cette croissance n’est jamais garantie, mais ses effets (écologiques et sociaux) peuvent aussi amener à la remettre en question, jusqu’au point de laisser envisager la possibilité ou la nécessité de sa disparition. La question dérange-t-elle tant ? De fait, elle n’apparaît posée que dans une littérature très réduite[4], et lorsque l’est, de manière souvent marginale.

Managing Without GrowthPour des raisons multiples, cette absence de « croissance » peut être subie ou souhaitée, ou être le résultat d’un délaissement progressif et plus ou moins conscient. On peut faire l’hypothèse que si la logique de croissance n’est plus centrale dans l’organisation du système économique, c’est parce que la situation d’ensemble a évolué : soit parce que les conditions matérielles ont été transformées (notamment en déplaçant les contraintes dans les modalités de satisfaction des besoins), soit parce que les cadres de référence ont changé (notamment en ne faisant plus de la croissance une nécessité pour le progrès social et la qualité de vie).

Quel cadre politique peut être pensé pour une société post-croissance, que cette dernière soit le résultat d’une évolution souhaitée ou subie ? Comment la démocratie peut-elle s’adapter ? Dans quelle mesure les institutions politiques seraient-elles alors susceptibles de prendre des formes différentes de celles connues aujourd’hui ? Est-ce que le cadre politique approprié sera encore un cadre parlementaire[5] ? Ce type de questionnement paraît peu présent dans la théorie politique alors qu’il est probable que les collectivités humaines entrent, dans les années ou décennies qui viennent, dans des situations où elles vont devoir repenser l’accès aux ressources physiques et leur répartition.

Sur un tel sujet, la réflexion est forcément exploratoire, mais son intérêt est d’aider à construire des fondations pour des discussions qui ont une portée théorique, mais pas seulement. L’enjeu est d’appréhender les modèles disponibles et leurs conditions possibles de fonctionnement. Partant de cette interrogation sur l’horizon des systèmes démocratiques dès lors qu’il se situe au-delà de la croissance économique, l’objectif de cette contribution est de comparer et confronter les propositions présentes dans différentes formes d’explorations se développant à plus ou moins grande distance de la pensée politique académique (celles de la « décroissance », de l’« écosocialisme », etc., comme on le verra). Il est en effet possible de repérer des courants d’idées qui ont en commun de considérer que la croissance n’est pas forcément une condition à la démocratie et que cette dernière peut être appuyée sur d’autres logiques économiques que les logiques d’accumulation. Avec des différences, ces constructions intellectuelles font l’hypothèse (positive) qu’un approfondissement démocratique est possible (même si des évolutions récentes ne semblent pas aller dans ce sens[6]). Ou que les rationalités politiques dominantes peuvent évoluer.

Dans ces différentes formes d’explorations, il est alors intéressant d’étudier comment sont envisagés les réaménagements des espaces de discussion pour les choix collectifs, dans quelle mesure ces cadres problématisent les systèmes représentatifs et incitent à leur dépassement, quels sont les modes de fonctionnement proposés et pour quels espaces, comment ils articulent discussions collectives et participations des populations. De même, si des reconfigurations institutionnelles sont ébauchées ou souhaitées, il est intéressant de repérer lesquelles et, par exemple, quel rôle est encore réservé à des instances de gouvernement.

La méthode proposée ici est de considérer ces explorations comme des formes de problématisations, au sens de Michel Foucault lorsqu’il vise « la manière dont les choses font problème »[7], ce qui peut valoir pour des systèmes sociaux et politiques dans leur ensemble. Par l’activité de problématisation peuvent être alors non seulement repérées des situations à corriger, mais être aussi recherchées des potentialités d’adaptation. À la manière de Michel Foucault[8], ces problématisations peuvent être étudiées comme des façons pour la pensée de s’emparer d’objets plus ou moins stabilisés. Plus précisément, elles peuvent se présenter comme des manières d’interroger des conditions de possibilité, et fonctionner de telle sorte qu’entre l’entrée et la sortie d’une construction intellectuelle, la représentation d’une question se trouve modifiée.

L’analyse qui suit s’appuie ainsi sur la cartographie intellectuelle[9] et la lecture critique de textes repérés pour leurs tentatives d’élaboration de modèles politiques situés en dehors d’un imaginaire de la croissance. Une revue de littérature a permis de baliser le champ des réflexions et d’établir un corpus de travail. L’importance de ces textes, indiquant leur statut de référence, pouvait être appréciée par la quantité de citations qu’ils ont recueillies[10] et leur contribution aux débats et échanges touchant aux thématiques qui nous intéressent.

À partir de ces bases, trois étapes vont nous permettre d’explorer les perspectives d’une démocratie sans croissance et les conditions (politiques notamment) dans lesquelles elle pourrait fonctionner. Nous verrons d’abord que problématiser les relations entre démocratie et croissance économique revient à problématiser un modèle dominant qui tend à les verrouiller dans une même vision politico-économique (1). Sera ensuite proposé un cadre d’analyse pour sérier les voies possibles pour penser une organisation des collectivités humaines hors croissance économique (2). Celui-ci sera appliqué dans une troisième partie pour distinguer quatre courants de propositions dont les lignes de structuration seront analysées (3).

À suivre…

_______________________

[1] Si la question est « de savoir comment et dans quelle mesure le « peuple » est associé à son propre gouvernement » (Daniel Gaxie, « Démocratie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 6 avril 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/democratie/), la réflexion tend alors en effet à tourner plutôt autour de la « forme d’organisation politique » qui est ainsi constituée.

[2] Jean-Olivier Hairault, « Macroéconomie – Croissance économique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 2 avril 2015. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/macroeconomie-croissance-economique/

[3] Pour une forme de remise en perspective, voir par exemple Pascal Petit, Croissance et richesse des nations, Paris, La Découverte / Repères, 4e éd., 2010.

[4] Voir par exemple Peter A. Victor, Managing Without Growth: Slower by Design, Not Disaster, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2008.

[5] Pour rejoindre aussi d’autres réflexions, Cf. David Beetham, « Do parliaments have a future? », in Sonia Alonso, John Keane, Wolfgang Merkel (eds.), The Future of Representative Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 2011.

[6] Cf. Colin Crouch, Post-Democracy, Cambridge, Polity, 2004 ; Wendy Brown, Undoing the Demos. Neoliberalism’s Stealth Revolution, New York, Zone Books, 2015.

[7] « Entretien avec Michel Foucault », Les Cahiers du GRIF, vol. 37, n° 37-38, 1988, p. 18. Pour une remise en perspective de la notion et, en filigrane, de ses difficultés potentielles, voir Fabrice de Salies, « Statut et fonction de la notion de « problématisation » dans le corpus foucaldien tardif », Le Philosophoire, 2/2013 (n° 40), pp. 235-258.

[8] Cf. Michel Foucault, « Le souci de la vérité », in Dits et écrits 1954-1988, Tome II (1976-1988), Paris, Quarto Gallimard, 1994.

[9] Dans une démarche qui a aussi des proximités avec celle de Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, Paris, Zones, Nouvelle édition augmentée, 2013.

[10] Au-delà d’un usage bibliographique, le moteur de recherche Google Scholar a l’avantage de donner rapidement accès à quelques éléments statistiques.


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5 responses

3 06 2015
zelectron

La démocratie a surtout besoins du contrôle permanent de ses élus après une coupe sombre de 80% de ses effectifs et ce, pour faire cesser cette cacophonie !
Le personnel politique discours avec des millions de mots, mais à l’instar des spermatozoïdes un seul atteint sa cible et encore . . . sans parler de la stérilité de certains ! Il y a même des cibles non réceptives

3 06 2015
Yannick Rumpala

Ce qui pourrait amener à évoquer le livre de Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, mais je ne l’utilise pas.

3 06 2015
zelectron

Pourquoi serions nous fondé à avoir une confiance aveugle en nos élus, ils ont toutes les bonnes raisons de ne pas tenir leurs promesses électorales et de donner libre cours à leurs instincts prédateurs ou accepter des « arrangements » ou encore mal analyser la situation sans oublier l’obéissance à la consigne de vote de leur formation.
Nous n’allons pas pouvoir continuer longtemps à ignorer les pressions des lobbies, des médias, j’oserais même parler des mafias sans oublier les moments de découragement, la fatigue, l’affaiblissement du à la maladie soigneusement cachée . . . Les enjeux sont gigantesques et il est devenu extrêmement dangereux de confier notre destin à des gens dont chaque jour révèle les manquements, les turpitudes, les lâchetés ou bien les mensonges !
Je ne connaît pas Rosanvallon, ce qui ne m’empêche pas de porter une très grande attention à notre démocratie « vieillissante » constituée de sectes, de copains, de clans et d’intérêts partisans qui semblent ignorer l’opinion publique avec le plus grand mépris !
Et puis ma proposition de contrôle hors des considérations de brick et de broc négativistes, des gémissements et des plaintes sous forme de doléances par millions résout au moins un aspect de la suspicion à l’égard des représentants du peuple !

4 06 2015
Yannick Rumpala

Le livre de Colin Crouch sur la post-démocratie est aussi une bonne analyse de la situation. Quant au chantier, il est immense…

4 06 2015
zelectron

oui, gigantesque, quoique …

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