La « consommation durable » comme gouvernementalisation de la consommation

7 12 2009

« Consommation durable », « consommation responsable », « consommation éthique », autant d’expressions qui signalent le développement de tentatives plus ou moins convaincues, plus ou moins sincères, pour réduire les à-côtés indésirables des activités de consommation (et sur de nombreux aspects, la conférence de Copenhague sur le changement climatique qui s’est ouverte cette semaine en est aussi un écho). La liste des griefs reliés à la consommation s’est en effet allongée : déchets en quantités croissantes, pressions sur l’environnement et certaines ressources, négligence des conditions de travail dans des pays exportateurs à bas coût de main d’œuvre… Devenus plus visibles, saisis comme objets de mobilisations, ces problèmes, notamment écologiques mais pas seulement, ont progressivement suscité une montée de réactions, diverses mais potentiellement convergentes, pour essayer d’y remédier.

Les enjeux affichés ne sont pas minimes et la manière dont ils sont socialement, institutionnellement et économiquement saisis encore moins. Il est donc loin d’être inutile d’examiner plus précisément la dynamique dans laquelle ces enjeux sont rentrés et les modalités par lesquels ils semblent commencer à être traités. D’autant que semblent se construire là des prescriptions fortes qui peuvent descendre jusqu’aux comportements les plus quotidiens.

Dans le sillage d’autres travaux sur l’institutionnalisation du « développement durable », c’est cet examen qu’il me paraissait important de faire et dont le résultat vient de paraître sous forme d’article dans la Revue française de science politique (volume 59, n° 5). L’article s’intitule « La « consommation durable » comme nouvelle phase d’une gouvernementalisation de la consommation », parce que je pense effectivement que se joue dans le processus engagé une forme renouvelée de gouvernement. Je reprends en fait ce dernier terme dans une perspective qui se rapproche de celle de Michel Foucault et qui se place en l’occurrence au croisement entre gouvernement des conduites et conduites de gouvernement.

L’argument de l’article est le suivant. La montée de la thématique environnementale et la mise en avant de l’objectif d’un « développement durable » ont contribué à nourrir un intérêt renouvelé pour la sphère de la consommation, pas seulement dans des organisations militantes ou chez certains publics préoccupés mais aussi du côté des institutions publiques. Au fil des années 1990 notamment s’est ainsi développée une nouvelle dimension du travail de régulation publique visant la partie la plus en aval des circuits économiques, précisément pour en éliminer les effets jugés négatifs et pouvoir la soumettre à des critères de « durabilité ». Les initiatives engagées peuvent toutefois amener à se poser des questions : elles ont en fait pris une orientation qui vise principalement la population, essentiellement considérée en tant qu’ensemble d’individus consommateurs. Ces derniers sont censés prendre conscience de leur part de responsabilité dans les pressions exercées sur les ressources et les milieux naturels et donc de la nécessité d’adapter leurs habitudes de consommation pour pouvoir améliorer la situation. Il faut aller au-delà de ce discours d’évidence, le décortiquer pour comprendre la dynamique qui se structure. L’article examine pour cela le cadre discursif et programmatique qui vient dans un même mouvement redéfinir à la fois les figures du consommateur et du citoyen pour parvenir à un individu pouvant être intéressé et mobilisé en faveur de prescriptions nouvelles. Pour pénétrer la rationalité des interventions et propositions élaborées dans ce sillage, il fallait aussi analyser les logiques à partir desquelles s’est installé un ensemble de stratégies tentant de conformer les actes de consommation à des exigences renouvelées. Ces analyses permettent de mieux saisir les dispositifs institutionnels privilégiés (communication en direction des consommateurs, labellisation…), notamment dans la mesure où ils apparaissent comme le résultat d’un espace des possibles contraint. Au final, j’essaye ainsi de montrer l’agencement de normes et de relais en train de se déployer, d’ailleurs tout en suscitant par la même occasion des points de tension.

C’est ce parcours qui me permet de conclure que la « consommation durable » peut être analysée comme une forme de gouvernementalisation de la consommation, avec des effets qui ont  de quoi susciter quelques lourdes interrogations.

 

Cette extension d’une logique de « développement durable » correspond effectivement aussi à un grand jeu de redistribution des responsabilités. La « consommation durable », telle qu’elle est actuellement promue, donne un contenu moral à des activités apparemment ordinaires et promeut plutôt les remises en question individuelles. Que visent en effet les démarches envisagées ? Presque une requalification de la manière dont la consommation peut prétendre apporter satisfaction des besoins et assouvissement des désirs. Consommer pourrait rester possible et cela pourrait se faire avec bonne conscience, pour peu que soient adoptées des attitudes « responsables » et des pratiques « durables ».

Ce discours de la « consommation durable » ne se confond pas avec une critique du consumérisme ; dans une certaine mesure, il la désamorce. La dynamique en cours peut même favoriser une dépolitisation des enjeux, dans le sens où accomplir des actes comme mettre une ampoule basse consommation ou trier ses déchets peut facilement être converti dans une forme de bonne conscience et aboutir au sentiment d’avoir apporté une contribution à la résolution des problèmes. La rhétorique des « petits gestes » mérite donc plus d’attention, car elle tend à faire peser sur l’individu les contraintes d’adaptation du système, en déplaçant le fardeau moral au détriment d’une réflexion (collective et pleinement politique) sur les grands choix, ceux qui justement structurent voire conditionnent ces mêmes activités de consommation.

L’article est accessible en ligne pour ceux qui peuvent passer par le portail cairn.

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Traduire nos responsabilités planétaires

16 02 2009

 

C’est le titre d’un ouvrage collectif qui vient de paraître aux éditions Bruylant (le titre complet est en fait Traduire nos responsabilités planétaires. Recomposer nos paysages juridiques, 764 pages). Pourquoi ce titre ? Parce que les contributions de l’ouvrage (issues d’un colloque tenu en octobre 2007) se réunissent notamment autour d’une question de plus en plus fondamentale : comment faire émerger une nouvelle éthique pour l’action collective à un moment où les pressions exercées sur la planète paraissent mettre celle-ci en péril ?

 

Dans ce livre, je propose une contribution dans laquelle j’analyse la problématique du « développement durable » comme la systématisation d’une gestion des conséquences des activités humaines. La réalisation d’un « développement durable » est de fait devenue un objectif courant des agendas gouvernementaux. Même si ses conditions de réalisation peuvent être largement discutées, il peut être interprété comme la formulation d’une obligation envers l’avenir et d’une nécessité de révision de la manière de préparer cet avenir. Autrement dit, si la collectivité se rallie à cette logique, cela signifie qu’elle va devoir adapter son état d’esprit général et s’occuper des conséquences de ses actions, y compris celles qui pourraient paraître éloignées dans le temps. Précisément, il s’agit d’éviter les conséquences jugées négatives, notamment celles qui correspondraient à des effets irréversibles. L’objectif de mon texte est donc de saisir la nature de cette reconfiguration qui pourrait s’avérer engagée. Quels en sont les soubassements et les lignes directrices ? À quelles traductions ce mouvement de repositionnement donne-t-il lieu ? Quelle interprétation en donner ? Cette apparente généralisation de l’attention pour les conséquences, portée de manière emblématique par le discours du « développement durable », laisse en effet entrevoir une rationalité gouvernementale en évolution. Elle tend à induire des transformations dans l’appréhension des objets de gouvernement, et ainsi à amener dans ce mouvement des repositionnements des cadres programmatiques à partir desquels s’élaborent les interventions institutionnelles. De ce mouvement paraissent ou pourraient émerger de nouveaux principes d’action et il apparaît donc important d’engager la réflexion pour en cerner les contours et les orientations. Il y a là en effet une autre manifestation d’un processus de gouvernementalisation du changement que j’ai essayé de comprendre dans un travail plus large.

 

Une présentation de l’ensemble de l’ouvrage est disponible sur le site des éditions Bruylant, ainsi qu’une table des matières.

 





Cartographier le contemporain

4 01 2009

Pour garder des prises sur la complexité sociale et donc des capacités d’action politiques, encore faut-il trouver les outils pertinents. Dans un article publié fin 2007, je montrais la puissance potentielle de la notion de réseau et je proposais de l’utiliser plus concrètement. L’enjeu n’est pas seulement de pouvoir suivre l’évolution du monde. L’enjeu, d’autant plus dans le contexte de ces derniers mois, est aussi de sortir d’une situation d’« irresponsabilité organisée », pour reprendre l’expression d’Ulrich BECK : une situation liée au développement de ce qu’il appelle la « société du risque » et  qui se traduirait par la difficulté à retrouver et analyser les origines souvent multiples et entremêlées des risques produits par le système industriel avec l’avènement de la modernité (Cf. Gegengifte. Die organisierte Unverantwortlichkeit, Suhrkamp, 1988, traduit en anglais sous le titre Ecological Politics in an Age of Risk, Polity Press, 1995 ; voir notamment le troisième chapitre « Industrial Fatalism: Organized Irresponsibility »).

Faire ce type de constat est utile, mais il serait peu productif d’en rester là. Tracer et suivre les réseaux du vaste système économique contemporain permettrait justement de mieux saisir des enchaînements de causalité, et par suite d’éviter de dissoudre les responsabilités ou de les faire porter là où elles ne devraient pas. Voilà qui pourrait redonner des bases pour différencier des degrés de responsabilité, autrement dit pour aider à voir si tels groupes ou types d’acteurs ont une responsabilité plus forte que d’autres. Repenser l’appréhension des phénomènes sociaux en retrouvant les réseaux qui en font la trame serait alors une autre manière d’envisager l’action politique.

Pour ceux qui voudraient accéder à la totalité de l’argumentation, je mets l’article (« La connaissance et la praxis des réseaux comme projet politique », Raison publique, n° 7, octobre 2007) en téléchargement. Il peut être aussi lu directement en ligne.