L’impression tridimensionnelle, agent de changement mais aussi vecteur de reconfiguration politique ?

24 09 2012

Il y a quelques mois, j’avais entamé une réflexion sur les effets politiques que pourrait avoir une technologie qui connaît apparemment des développements nouveaux et rapides, celle des imprimantes 3D. Les prémices de cette réflexion avaient été retenues pour une présentation plus développée dans le cadre d’une conférence internationale qui aura lieu le mois prochain à la London School of Economics and Political Science sur le thème “Materialism and World Politics”. Comme un blog peut aussi servir à mettre en discussion un travail en cours, je vais en profiter pour mettre en ligne au fur et à mesure le résultat de ces cogitations, au cas où cela pourrait intéresser des lecteurs et lectrices qui passeraient par ici. La forme est évidemment plutôt académique, mais j’espère qu’elle ne dissuadera pas les réactions éventuelles. Et si ça peut faire avancer l’analyse…

* * *

Introduction

           Les imprimantes 3D (autrement dit, en trois dimensions, puisqu’elles fonctionnent en ajoutant des couches de matériau les unes au-dessus des autres) commencent à susciter beaucoup de commentaires. Elles laissent en effet entrevoir des changements potentiellement importants dans la manière de fabriquer toute une série d’objets usuels. Mais pas seulement. Certes, il y a des implications techniques et économiques[1], mais derrière, il pourrait aussi y avoir des effets plus profondément politiques. Ce sont ces effets que cette contribution propose d’explorer.

Ces développements techniques, qui combinent design informatique et nouveaux modes de production automatisée, ouvrent des espaces d’expérimentation, pour l’instant principalement visibles sur des petits créneaux commerciaux ou dans des ateliers et communautés de bricoleurs technophiles comme les fab labs (« fabrication laboratories ») et hackerspaces. Mais, dans la mesure où ces outils sont aussi conçus pour être accessibles à terme au plus large public[2], il serait utile de regarder au-delà du caractère encore expérimental de ces initiatives. On peut en effet faire l’hypothèse que des changements dans l’ordre politique, et des changements potentiellement profonds, peuvent aussi advenir par l’accumulation de pratiques dispersées d’apparence simplement technique (de même que les connexions informatiques par Internet n‘ont pas seulement ouvert de nouvelles possibilités de communication, mais ont aussi catalysé des transformations politiques).

Au-delà des répercussions économiques qui commencent à être plus souvent étudiées, c’est ce potentiel de transformation de l’ordre politique qui mérite aussi d’être examiné, d’autant que c’est à une échelle même mondiale que l’évolution pourrait se faire sentir. Il ne s’agit d’ailleurs pas simplement de dire qu’il y a du politique dans les techniques, ce qui est maintenant communément accepté[3], mais que certaines contiennent des potentialités de changement qui dépassent leurs concepteurs et dont l’importance se révélera dans leurs conditions d’actualisation.

L’impression en trois dimensions est une technologie qui semble en effet ouvrir le champ des possibles. Elle a toutes les apparences d’une « technologie disruptive »[4], parce qu’elle semble pouvoir l’emporter en performances sur d’autres technologies établies, au point donc de pouvoir aussi modifier notablement les pratiques des acteurs qui s’en saisissent, et par effet induit les conditions concurrentielles entre opérateurs économiques. Elle a aussi toutes les apparences d’une « technologie à usage général » (« general purpose technology »), parce qu’elle pourrait avoir des effets sur l’ensemble du système économique et amener des changements profonds et structurels, de la sphère du travail jusqu’à la sphère familiale[5].

Rétrospectivement, un autre type d’impression, celui sur papier, montre les influences cumulatives qu’une technique matérielle peut avoir sur les activités humaines, justifiant ainsi de l’analyser comme un « agent de changement »[6]. Mais l’interrogation qui sous-tend cette contribution est plus prospective. Ce qui est aussi en jeu dans ce cas, c’est de savoir comment évaluer les effets potentiels d’une technologie qui n’est pas encore développée, autrement dit comment appréhender les usages qui peuvent en être faits et les transformations qui peuvent en résulter. Ce genre de technologie est d’autant plus difficile à aborder qu’il capte et nourrit tout un imaginaire (d’ailleurs parfois proche de la science-fiction[7]). Comme l’ambition analytique peut donc facilement dériver vers la pure spéculation, il faut aussi savoir garder suffisamment de recul par rapport aux différents types de discours, emphatiques ou critiques, qui peuvent entourer tout nouveau développement technologique[8]. Ces divers discours d’accompagnement pourraient justifier une étude à part entière, mais l’inconvénient serait alors de ne guère pouvoir saisir ces développements technologiques eux-mêmes et leurs éventuelles retombées.

Précisément, l’impression 3D peut être aussi un moyen de revenir sur le rapport de la technologie à l’ordre économique et politique. Pour une part importante, l’ordre capitaliste s’est construit par les machines. Pourrait-il être déstabilisé par un nouveau type de machines ? Dans cette contribution, il va justement s’agir de repérer des potentialités et de les analyser, plus précisément comme facteurs matériels pouvant aussi avoir des enchaînements d’effets et aller jusqu’à des implications politiques. La généralisation de ce type de machines, comme les ordinateurs jusque dans les foyers, peut amener une évolution des pratiques, des modes de consommation, et par contrecoup des systèmes productifs. Quelle logique de déploiement de telles machines pourraient-elles avoir ? Quels usages rendent-elles envisageables ? Quelles ressources offrent-elles pour ceux qui s’en saisissent ? Avec quelles contraintes ? Quelles reconfigurations pourraient-elles alors induire ?

L’analyse effectuée dans cette contribution part de l’hypothèse qu’un développement technologique peut avoir des effets systémiques. Des machines peuvent avoir des résultats autres et plus indirects que ceux pour lesquels elles ont été conçues ou envisagées. Le changement technique contribueraient alors au changement social, par des évolutions conjointes et convergentes.

Avancer dans ce type d’analyse demande toutefois une précaution méthodologique : celle d’« extraire la notion de machine d’une conception industrielle », pour reprendre un objectif qu’avait posé Frédéric Vengeon dans un programme du Collège international de philosophie[9]. Les machines permettant d’imprimer en trois dimensions intègrent à la fois du mécanique et du digital / computationnel / informationnel (selon les termes que l’on privilégie). Elles traitent de la matière et des données ; elles les combinent pour assembler des artefacts hybrides, extraits de la virtualité et amenés à la matérialité. De surcroît, ce n’est pas seulement l’outil ou la machine qu’il faut considérer, mais le système auquel elle participe, à la fois par les éléments dont elle hérite et ceux qu’elle contribue à modifier. Ce qui veut dire aussi que, sur ce type d’investigation, l’approche doit forcément être transdisciplinaire : sociologie des techniques[10], économie politique[11], socio-économie[12], cultural studies[13], théorie politique[14].

À partir de ces différentes bases, cette contribution étudiera les potentialités et implications des imprimantes 3D en trois étapes. Elle commencera par revenir sur les promesses associées à cette technologie et montrera les résonances qu’elle peut trouver en incarnant des possibilités de restauration de capacités individuelles et collectives (I). Elle examinera ensuite dans quelle mesure ces machines pourraient déstabiliser les bases industrielles des sociétés contemporaines, et donc l’ordre économique, avec par la même occasion des implications politiques (II). Elle terminera en éclairant les points de friction que ces développements technologiques risquent de rencontrer et qui pourraient donc affecter les trajectoires futures (III).

À suivre donc…


[1] Voir par exemple Hod Lipson, Melba Kurman, Factory@Home: The Emerging Economy of Personal Manufacturing. Overview and Recommendations, A report commissioned by the US Office of Science and Technology Policy, December 2010, http://web.mae.cornell.edu/lipson/FactoryAtHome.pdf .

[2] Cf. Leslie Gordon, « Rapid prototyping for the masses », Machine Design, vol. 83, n° 10, June 9, 2011, pp. 40-42.

[3] Dans la lignée par exemple des réflexions de Langdon Winner, « Do artifacts have politics? », Daedalus, vol. 109, n° 1, 1980, pp. 121-136, repris dans The Whale and the Reactor. A Search for Limits in an Age of High Technology, Chicago, University of Chicago Press, 1986.

[4] Pour reprendre le concept qu’a cherché à développer Clayton M. Christensen. Voir par exemple The Innovator’s Dilemma. When New Technologies Cause Great Firms to Fail, Boston, Harvard Business School Press, 2000.

[5] Cf. Elhanan Helpman (ed.), General Purpose Technologies and Economic Growth, Cambridge, MIT Press, 1998 ; Boyan Jovanovic, Peter L. Rousseau, « General purpose technologies », in Philippe Aghion and Steven N. Durlauf (eds), Handbook of economic growth, Volume 1B, Amsterdam, Elsevier, 2005, pp. 1181-1224.

[6] Cf. Elizabeth L. Eisenstein, The Printing Press As an Agent of Change, Cambridge, Cambridge University Press, 1979.

[7] Le roman L’âge de diamant (The Diamond Age, New York, Bantam Spectra, 1995) de Neal Stephenson vient souvent comme référence dans les discussions plus ou moins spéculatives, parce qu’il met en scène des « matri-compilateurs », appareils dont dispose chaque foyer et qui, grâce aux avancées nanotechnologiques, permettent d’assembler sur demande n’importe quel produit, aliment ou objet.

[8] Dans cet esprit, voir par exemple Federico Caprotti, « The cultural economy of cleantech: environmental discourse and the emergence of a new technology sector », Transactions of the Institute of British Geographers, vol. 37, n° 3, July 2012, pp. 370–385.

[9] Cf. « Philosophie de la machine. Un programme du Collège international de philosophie », Revue de synthèse, tome 130, 6e série, n° 1, 2009, p. 177.

[10] Cf. Madeleine Akrich, « The De-Scription of Technical Objects », in Wiebe E. Bijker and John Law (eds), Shaping Technology / Building Society: Studies in Sociotechnical Change, Cambridge, MIT Press, 1992, pp. 205-224.

[11] Notamment pour appréhender le comportement des acteurs économiques. Cf. Albert O. Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty: Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Cambridge, Harvard University Press, 2004 (1970).

[12] Matt Ratto et Robert Ree ont commencé à explorer ces implications socioéconomiques (« Materializing information: 3D printing and social change », First Monday, vol. 17, n° 7 – 2 July 2012, http://firstmonday.org/htbin/cgiwrap/bin/ojs/index.php/fm/article/viewArticle/3968/3273 ).

[13] Cf. Jennifer Daryl Slack and J. Macgregor Wise, Culture and Technology. A Primer, New York, Peter Lang, 2005.

[14] Notamment pour penser les dynamiques qui se déroulent à un niveau subpolitique, si l’on reprend la conceptualisation d’Ulrich Beck (Cf. The Reinvention of Politics. Rethinking Modernity in the Global Social Order, Cambridge, Polity Press, 1997).


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4 responses

24 09 2012
zelectron

Vous avez mis le doigt depuis quelques temps sur un des développements majeurs des deux prochaines décennies. Il y a un certain nombre d’êtres humains qui ont une excellente projection spatiale dans leur cerveau et à qui il manquait l’outil de réalisation de leurs innovations et idées,c’est aujourd’hui en très bonne voie. Le bouleversement économique impliqué n’est pas mince tout au contraire gigantesque et les manufactures qui suivront ces nouvelles conceptions seront d’autant plus robotisée*. Il serait temps qu’en France on arrête de penser « bricoler » avec la b… et le couteau, à moins que la « bienpensance » ne l’exige.
*cf 1 000 000 de robots Foxconn pratiquement terminés et en train de monter des composants et sous ensembles industriels électroniques.

25 09 2012
yrumpala

Le modèle économique qui dominait au siècle dernier est effectivement épuisé et tous les Ministères du Redressement Productif du monde n’y pourront rien. Cela peut être une bonne nouvelle à condition que ce qui est en train de naître puisse être tiré dans un sens émancipateur.

25 09 2012
plerudulier
26 09 2012
zelectron

Certainement, vous dites vrai, c’est effectivement plus que souhaitable.

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