Une nouvelle forme d’atelier en version « high-tech » ?

17 12 2014

Pour commencer à présenter les logiques de fonctionnement des fab labs et makerspaces, suite et première partie (1) annoncée dans le billet précédent.

* * *

Les espaces mis en service sont au croisement de logiques multiples et de différentes rationalités. L’attraction apparente vers les nouvelles technologies, celles liées à la fabrication spécialement, peut recouvrir des motivations diverses, qui ne sont justement pas réductibles à des enjeux technologiques.

Expérimentations émergentes

Les fab labs s’apparentent à des ateliers, mais se distinguent par les outils qu’ils utilisent (notamment des machines à commande numérique) et particulièrement par les qualités (voire les valeurs) mises en avant : à la différence du modèle de l’établissement industriel, ils sont conçus pour être ouverts, partagés, collaboratifs. Ils visent à permettre de concevoir, prototyper, fabriquer et tester les objets les plus divers (« presque tout », selon les promesses de Neil Gershenfeld[1]), avec un équipement de pointe mais accessible à un large public, plus large en tout cas que celui des professionnels déjà capables d’utiliser ce type d’équipement. Des machines potentiellement coûteuses (découpe laser, fraiseuse numérique, imprimante 3D, etc.), en plus du petit outillage complémentaire et de l’équipement informatique pour la CAO (conception assistée par ordinateur), sont mises à disposition pour un usage partagé (dans certains cas avec un « FabManager » qui assume la responsabilité de l’animation et de la coordination du lieu).

En principe, le label « fab lab » à proprement parler suppose l’acceptation d’une (courte) charte, qui garde l’empreinte du projet d’origine élaboré au MIT. La définition que donne la charte du MIT trace en effet presque déjà un projet collectif : « Les Fab Labs sont un réseau mondial de labs locaux, qui doppent (sic) l’inventivité en donnant accès à des outils de fabrication numérique ». En ajoutant aussi : « Les Fab Labs partagent le catalogue évolutif d’un noyau de capacités pour fabriquer (presque) n’importe quel objet, permettant aux personnes et aux projets d’être partagés »[2]. La dénomination « fab lab » a cependant été reprise largement en dehors de ce cadre et sans forcément faire référence à la filiation originelle. En fonction de la qualité des équipements proposés, et donc de leur coût (de quelques milliers de dollars ou d’euros à quelques centaines de milliers pour les plus gros fab labs), les configurations sont d’ailleurs variables et peuvent rendre les projets plus ou moins facilement réalisables. Les modèles d’organisation peuvent être également variés, selon leur orientation vers le secteur de l’enseignement, les entreprises ou le grand public (potentiellement même avec une orientation militante). Ces modèles laissent à chaque fois entrevoir des généalogies différenciées, mais aussi des intérêts et des valeurs encore hétérogènes. Fabien Eychenne (2012) avait tenté une typologie en distinguant trois types de fab labs. Ceux de types « éducationnel » sont plutôt reliés à des établissements d’enseignement, comme le Faclab de l’Université de Cergy-Pontoise, qui a même élaboré trois diplômes universitaires (DU) dans le prolongement du projet initial. Ceux de type « privé-business » traduisent plutôt les intérêts des entreprises qui en sont à l’origine, généralement dans une logique de soutien à l’innovation, comme le Creative People Lab du constructeur automobile Renault ou I2R (pour « incubateur d’innovation de rupture ») du département Énerbat de la R&D d’EDF. Ceux de type « grand public et pro amateurs » se veulent généralement ouverts sur l’environnement local et des usagers variés, qu’il s’agit d’intéresser aux formes plus personnelles de production, comme la Fabrique d’Objets Libres à Lyon qui se revendique comme un « laboratoire citoyen de fabrication ».

Quel que soit leur positionnement, ces lieux ont comme ambition commune d’élargir la diffusion des technologies de fabrication numérique, sous une forme de surcroît qui permette de rendre actifs les utilisateurs. Leurs projets, même s’ils peuvent être menés essentiellement par une seule personne, ne sont pas censés être réalisés de manière individualiste. Que ce soit pour réaliser des drones, des prothèses, ou tout objet plus ou moins utile, par exemple un appareil de mesure de la pollution atmosphérique intérieure comme au Nicelab, « laboratoire ouvert » de Nice, ou un « oreiller lumineux » comme au labfab de Rennes (pour « un réveil tout en douceur grâce à la luminothérapie »[3]), ces projets sont ainsi le produit de « communautés de pratique » (Wenger, 2005), dans lesquelles les participants se retrouvent dans un engagement mutuel et peuvent apprendre en partageant informations et compétences.

En France, des acteurs gouvernementaux ont marqué un intérêt pour cette dynamique apparemment montante, mais l’ont abordé sous un angle essentiellement économique. L’appel à projets « Aide au développement des ateliers de fabrication numérique », lancé en 2013 par la Direction Générale de la Compétitivité de l’Industrie et des Services du Ministère du Redressement productif, est resté aligné sur une vision fortement entrepreneuriale et soucieuse de débouchés économiques[4]. Sur les 154 dossiers déposés pour cette aide au financement de projets, 14 ont été sélectionnés, non sans polémique d’ailleurs dans une partie du milieu des fab labs à cause de l’opacité des critères de choix et une orientation jugée justement trop entrepreneuriale.

Au-delà du prisme de l’innovation

Par la mobilisation conjointe des énergies collaboratives et des ressources technologiques dérivées du « numérique », ces lieux expérimentaux peuvent véhiculer une logique d’innovation, mais paraissent aussi mettre en acte des réflexions et aspirations d’un courant d’auteurs qui avaient commencé, à partir des années 1960 et 1970, à compléter leur critique du modèle industriel par une esquisse de voies alternatives : Murray Bookchin (1974) sur la possibilité d’une « technologie libératrice », Ivan Illich (1973) sur la « convivialité » des outils, Fritz Schumacher (1978) sur les « technologies intermédiaires », André Gorz sur la défense de la sphère d’autonomie (Gollain, 2009), Ingmar Granstedt (2007 ; 2010) sur les outils « autonomes ».

C’est dans ce type de perspective et de filiation que fab labs et makerspaces pourraient représenter une forme de projet également politique, avec une tonalité presque émancipatrice. Au-delà de la rhétorique de l’innovation, ils semblent proposer une voie de réappropriation des outils et des activités de production. Ces ateliers visent des performances presque comparables aux équipements industriels, mais en gardant un positionnement proche de l’artisanat, qui peut ainsi être plus adapté aux désirs et besoins. Conçus de manière participative, les projets paraissent pouvoir devenir plus facilement appropriables par des populations plus ou moins proches.

Fab Lab HouseSur ce principe, une série de partenaires autour du Fab Lab Network et du Fab Lab Barcelona s’est par exemple lancée dans la conception et la fabrication d’une petite maison (Fab Lab House[5]) capable d’utiliser les ressources de son environnement (le soleil notamment) pour être auto-suffisante en énergie. Comme ce projet vise la collectivité la plus large, ses caractéristiques peuvent être récupérées sur un wiki (http://wiki.fablabbcn.org/Fab_Lab_House_Model) qui permet de retrouver spécifications et étapes de réalisation.

Les organisations qui s’expérimentent paraissent suffisamment flexibles pour être capables d’agréger de manière non sélective des contributions variées, tout en portant et en incarnant un modèle collaboratif. Mais l’analogie avec les coopératives ne fonctionne pas complètement, dans la mesure où les participations peuvent être plus fluides et où les projets ne sont pas forcément structurés par des besoins économiques précis. De fait, en France, lorsque le projet vise un public large, le statut associatif est plus souvent privilégié.

Ces expérimentations ont même commencé à s’agréger dans un mouvement qui ambitionne de s’étendre à une échelle mondiale. L’International Fab Lab Association prétend aider à promouvoir, organiser et structurer la communauté qui s’est développée[6]. Si le nombre d’implantations augmente notablement, une part de la population peut espérer accéder à de nouvelles capacités de production dans un environnement proche. L’inspirateur des fab labs, Neil Gershenfeld, a pu lui-même appuyer ce type de vision en lui donnant une portée extensive : « Ces laboratoires font partie d’un « mouvement maker » plus vaste et composé d’adeptes d’un do-it-yourself en version haute technologie, qui sont en train de démocratiser l’accès aux moyens modernes de fabriquer des choses » (Gershenfeld, 2012, p. 48, traduction personnelle). Il n’est pas seul à esquisser cette dynamique et il y a dans ces communautés une forme de conscience que certains ressorts déjà plus ou moins présents peuvent effectivement aider à renverser des dépendances.

À suivre…

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[1] Voir par exemple Gershenfeld, 2012.

[2] Traduction en français consultée le 12 juin 2014 sur http://wiki.fablab.is/wiki/Fab_Charter/fr . Pour la version originale (car les traductions peuvent varier), voir « The Fab Charter », http://fab.cba.mit.edu/about/charter/

[3] http://www.labfab.fr/portfolio/oreiller-lumineux/, consulté le 12 juin 2014.

[4] « Les projets devront viser le développement économique des entreprises, et à ce titre devront proposer des services à destination des entreprises. Dans cette optique, les projets devront s’engager dans un travail de recherche d’une pérennité économique, et devront prévoir de définir et de tester un modèle économique impliquant les entreprises utilisatrices » (http://www.dgcis.gouv.fr/secteurs-professionnels/aide-au-developpement-des-ateliers-fabrication-numerique, consulté le 11 avril 2014).

[5] Un site lui est dédié : http://www.fablabhouse.com/en

[6] Cf. « Why we are here », http://www.fablabinternational.org/fab-association/why-we-are-here, consulté le 6 avril 2014.


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