Infrastructure productive distribuée et distanciation de l’ordre industriel

19 12 2014

Suite des billets précédents et troisième partie (3).

* * *

Une autre manière de questionner les potentialités des fab labs est de les replacer dans les transformations des systèmes productifs[1]. À travers ces ateliers de fabrication digitale, ce sont en effet aussi des réseaux socio-techniques qui se réorganisent et dont la portée est à appréhender sous l’angle des chaînes de relations qu’ils peuvent contribuer à reconfigurer[2].

Une forme de déconcentration de la production

Pour pouvoir réaliser des économies d’échelle, le modèle industriel a eu tendance à s’organiser autour d’unités productives de grande taille : il permet de faire fonctionner des équipements coûteux dans les mêmes sites, à partir desquels s’effectue ensuite une distribution sur de larges zones géographiques. Fabs labs et makerspsaces sortent de cette logique de concentration des moyens de production. Les unités sont effectivement plus petites, mais la prétention est de pouvoir fabriquer des biens équivalents ou presque. Dans des visions comme celle de Neil Gershenfeld, cette fabrication digitalisée et cet équipement productif miniaturisé vont évoluer au point de devenir aussi accessible et répandue que la micro-informatique.

Avec de telles machines ainsi adaptées, mobiliser de gros investissements paraît moins nécessaire, et trouver et/ou aménager des locaux pour les accueillir peut paraître moins compliqué. Les imprimantes 3D (en trois dimensions, sur le principe d’ajouts successifs de couches de matériau) incarnent notamment ce type d’espoir : grâce aux avancées dont elles ont bénéficié conjointement à leur environnement numérique, elles changent l’image des processus de fabrication, en ajoutant aussi tendanciellement celle d’une répartition plus large des capacités corrélatives (voir aussi Rumpala, 2013b). Au stade actuel, encore souvent celui de l’expérimentation et de la diffusion progressive, les modèles les plus accessibles servent certes plutôt à prototyper et produire de petits objets très basiques. Mais des communautés d’acteurs intéressés, pas forcément professionnelles, poursuivent les efforts pour améliorer leur précision et élargir la gamme des matériaux utilisables. Et, de fait, les fab labs jouent souvent un rôle de popularisation et de démonstration (voire de perfectionnement) des capacités de ces machines (rares sont ceux qui n’ont pas d’imprimante 3D ou qui n’ont pas intégré ce type de machine dans leurs projets).

Contournements des structures industrielles

Fab labs et makerspaces suscitent aussi un intérêt pour les besoins non pris en compte par les industries existantes. Leurs capacités de production (au sens large, puisqu’il peut s’agir aussi de réparation) peuvent être vues comme un moyen de réduire la dépendance à l’égard du système industriel dominant. Par la miniaturisation et la mise en commun des équipements, le coût d’entrée dans la fabrication est abaissé. Les productions et projets réalisés n’ont pas à chercher des débouchés puisqu’ils sont motivés par des besoins locaux. Contrairement aux productions destinées à des marchés de masse, celles des fab labs n’ont pas nécessairement besoin d’être standardisées. Neil Gershenfeld envisageait même que dans l’équipement des fab labs, la configuration de base puisse évoluer vers encore plus d’autonomie, avec des machines qui permettent de produire d’autres machines, jusqu’à pouvoir reconstituer l’équipement entier d’un fab lab : « This is not a static configuration; the intention over time is to replace parts of the fab lab with parts made in the fab lab, until eventually the labs themselves are self-reproducing » (Gershenfeld, 2007, p. 12).

Si ce type de logique est prolongé, au moins pour certaines productions, d’anciens circuits économiques peuvent donc se trouver contournés. Ces lieux, face aux structures industrielles, engagent à la fois dans une désintermédiation et une réintermédiation : ils se positionnent en fait comme de nouveaux intermédiaires, opérant à l’écart de logiques strictement professionnelles.

Dans certains fab labs, la conscience des ressources limitées de la planète amène aussi à essayer de contourner l’enjeu des difficultés d’accès aux matériaux en promouvant la récupération. Avec une telle logique, ces initiatives se rapprochent alors d’une « économie circulaire » ou d’une « économie de fonctionnalité », où une préoccupation est de pouvoir boucler les cycles d’utilisation des matières[3]. En Belgique, RElab, fab lab monté à Liège, affiche ainsi comme spécificité « l’utilisation de matériaux de récupération comme matière première et […] l’étude de nouveaux procédés sociaux, créatifs et économiques d’upcycling [façon de valoriser des déchets], en liaison avec les nouveaux moyens de fabrication et de communication numérique »[4]. Dans son « portfolio » de projets, le labfab de Rennes en propose un (« PLABS recycle », en référence à l’acrylonitrile butadiène styrène, un polymère thermoplastique) qui « prend les paris de transformer à moindre coût et à domicile les chutes en filament », utilisable donc pour de l’impression 3D[5].

illu-arduino-UNOLa rationalité économique est enfin différente, dans la mesure où les fab labs ne visent pas forcément des objectifs marchands. Ce qui est produit n’est pas nécessairement destiné à être mis en vente sur un marché et acheté par des « consommateurs ». En s’écartant des préoccupations de propriété, voire en les remettant en cause, ces activités prolongent aussi des affinités avec une « culture du don technologique »[6] qui a sous-tendu le développement des logiciels libres. Dans un rapport proche, la dynamique favorable à l’ouverture qui s’était développée dans le domaine des logiciels, sous la bannière de l’« open source », tend à s’élargir aux matériels, avec non seulement des initiatives qui poussent en ce sens mais aussi des projets qui visent à des réalisations concrètes (en électronique, la carte Arduino étant par exemple l’une des plus connues pour ses multiples applications possibles, utilitaires ou purement ludiques, intéressant donc de nombreux fab labs).

Déplacements dans l’appréhension du « travail »

Fab labs et makerspaces sont des lieux a priori non hiérarchisés, où s’agrègent des contributions volontaires. À la confluence du Do-It-Yourself et des échanges entre pairs, également dans une forme de prolongement de dispositions d’esprit communes dans le milieu hacker (Cf. Himanen, 2001), le fonctionnement des fab labs et des makerspaces laisse entrevoir une manière relativement originale de concevoir le travail (au moins par rapport à sa réification tendancielle et à sa réduction à un emploi fournissant une rémunération).

S’il y a du travail dans ces lieux, ce dernier n’y est pas envisagé de manière abstraite et parcellisée. Quand il s’agit de fabriquer un objet, celui-ci est le plus souvent envisagé de sa conception jusqu’à sa réalisation. Par contraste avec des formes industrielles qui ont pu être critiquées pour leurs tendances aliénantes, le travail réalisé (re)gagne du sens, dans la mesure où les membres des fab labs peuvent ainsi participer à l’ensemble d’un processus, y faire valoir leurs attentes et y insérer leurs idées. Pour ces participants, l’investissement personnel paraît pouvoir avoir un débouché tangible, à une échéance qui peut être certes plus ou moins longue. Les projets ne sont pas contraints par un temps imparti et chacun peut espérer pouvoir suivre le rythme qu’il souhaite.

À suivre…

_____________________________

[1] Sur ce concept, voir Carroué, 2013.

[2] Sur ce type de cadre d’analyse, voir Callon, 1991, et sur ses perfectionnements plus récents, Dicken, Kelly, Olds, Yeung, 2001.

[3] Nicolas Buclet (2014) met ainsi les fab labs dans le sixième et dernier type de sa typologie d’économie de fonctionnalité.

[4] http://relab.be/, consulté le 12 juin 2014.

[5] http://www.labfab.fr/portfolio/plabs-recycle/, consulté le 12 juin 2014.

[6] Pour reprendre l’expression et la perspective de Nicolas Oliveri, « Logiciel libre et open source : une culture du don technologique », Quaderni, n° 76, automne 2011, pp. 111-119. URL : www.cairn.info/revue-quaderni-2011-3-page-111.htm


Actions

Information

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




%d blogueurs aiment cette page :