Des machines susceptibles de déstabiliser l’ordre économique ?

26 09 2012

Suite et deuxième partie (II) des billets précédents sur les implications potentiellement politiques des imprimantes 3D.

* * *

Le registre de développement de l’impression en 3 dimensions n’est pas vraiment celui d’une résistance frontale contre les modalités dominantes du système économique, mais ce dernier pourrait néanmoins s’en trouver déstabilisé. Le réseau sociotechnique qui se met en place avec le développement de cette technologie pourrait contribuer à une réorganisation profonde de toute une série de réseaux qui s’étaient déployés avec le mouvement de globalisation économique[1]. Les changements dans les modes de production pourraient en effet se répercuter dans les structures industrielles, dans le statut des biens comme marchandises et jusque dans les échanges commerciaux mondiaux.

Démassification de la production

La production de masse a été à la base du développement du capitalisme industriel. Dans ce modèle qui est devenu dominant au XXe siècle, produire en grandes séries est devenu plus facile grâce à la conjonction de différents efforts, notamment de standardisation des biens proposés et de rationalisation dans l’organisation du travail, sous une forme qui a même été poussée loin avec le taylorisme. Dans sa phase d’expansion, ce système a absorbé un large ensemble de travailleurs qui ont fini par se retrouver dans une position de sujétion par rapport aux logiques industrielles : éléments fonctionnels et interchangeables, les agents attachés à la fabrication des biens ne pouvaient appréhender qu’une partie (généralement limitée) du processus de production et n’avaient le plus souvent qu’un rapport éloigné avec le résultat final, le produit fini et vendu. Producteur et consommateur devenaient deux rôles séparés, à des pôles différents des flux de marchandises. Profitant aussi des avancées techniques, la productivité des chaînes de fabrication ou de montage a pu être augmentée du fait de leur automatisation, permettant ainsi de faire également baisser les coûts. Des grandes firmes se sont développées à partir de ce système et elles ont pu assurer leur essor en écoulant de grandes quantités, à destination de clientèles souvent traitées comme des masses presque homogènes et visées par de larges campagnes publicitaires dans des médias de masse. Les débouchés étaient ceux d’une consommation également de masse.

La généralisation des imprimantes 3D pourrait affecter profondément un tel schéma. Si chacun peut fabriquer une grande partie des objets dont il a besoin, plutôt que de les acheter, ces nouveaux outils peuvent faire sortir d’un modèle industriel massifié et dépendant de grosses unités productives. Avec le développement de la mécanisation à partir du XIXe siècle et de la « révolution industrielle », la tendance a été en effet à la concentration de la production, à la fois en termes de structures manufacturières et de zones géographiques. Par comparaison, des machines comme les imprimantes 3D ont un large potentiel de dissémination : elles sont de faible taille, peuvent être démontables et modulaires. De telles machines permettent une dispersion de la production en plus petites unités. Elles ne sont pas spécialisées sur un seul ou quelques produits. Ce ne sera peut-être pas la fin des grandes usines et manufactures, mais ces machines peuvent être de nature à en réduire le nombre. Elles auraient par la même occasion un potentiel de rupture dans les tendances oligopolistiques qui marquent de nombreux secteurs des biens de consommation.

Des machines à désintermédier ? Un facteur d’obsolescence des structures industrielles

Pour les individus, une telle technologie pourrait ainsi se présenter comme une voie de réduction de leur dépendance face au système industriel. Ce type de machines, a fortiori si elles peuvent imprimer leurs propres pièces et devenir auto-réplicatives (comme dans le projet RepRap), rend presque inutile la présence de certains intermédiaires, commerciaux notamment s’agissant des points de vente où l’offre est censée rencontrer la demande, ou pour la partie de la logistique assurant l’acheminement des produits finis.

Dans le capitalisme industriel, le développement du processus productif passait par l’accumulation de capital fixe, sous forme de machines rassemblées sur des sites aménagés à cet effet. Avec les imprimantes 3D deviennent disponibles des machines productives qui ne sont plus dans des usines. Les coûts d’équipement sont réduits. L’enjeu est moins l’accès aux produits qu’aux matières pour les fabriquer, ce qui raccourcit les circuits.

La logique profonde de secteurs industriels entiers, notamment ceux fabriquant des objets en séries, peut se trouver touchée, au point de les menacer d’obsolescence. Plus les produits sont simples, plus l’utilité des industries correspondantes peut devenir difficile à faire valoir. Mais si des secteurs d’activité deviennent obsolètes, il pourrait en être de même pour les emplois qui y sont occupés. Avec des capacités de production qui pourraient se reconquérir, la force de travail des individus pourrait alors paraître moins susceptible d’exploitation.

Les machines envisagées laissent de surcroît entrevoir un potentiel de déstabilisation des logiques marchandes. Pour l’instant, beaucoup de machines disponibles sont vendues, assemblées ou non, par des sociétés comme MakerBot, Ultimaker ou plus récemment Solidoodle. Mais pour celles qui peuvent se répliquer elles-mêmes, l’intérêt à essayer de les vendre disparaît. Adrian Bowyer, fondateur du projet RepRap, a exprimé l’idée de manière presque provocatrice : « […] if you have a machine that can copy itself, you can’t sell it. You’ll only ever sell one! »[2]

En fonction des produits qui vont s’y adapter, l’expansion de cette technologie peut amener des effets en chaîne jusque dans l’ensemble du tissu économique, de la production jusqu’à la distribution et inversement. Dans les dernières décennies du XXe siècle, le tissu productif avait connu des évolutions profondes, notamment celles liées à l’avènement et au fonctionnement de la grande distribution qui ont puissamment contribué à remodeler les circuits économiques à une échelle intercontinentale. Gary Gereffi avait pu ainsi étudier le déplacement du pouvoir économique, dans les quarante dernières années, du secteur manufacturier vers le secteur de la grande distribution[3]. Ce pouvoir pourrait s’affaiblir si ce secteur voit diminuer la quantité de produits à distribuer.

Des machines à démarchandiser ? Des fabrications qui ne deviennent plus nécessairement des marchandises

La prolifération des objets dans l’environnement quotidien est un autre élément qui a fondamentalement changé la vie des individus au XXe siècle[4]. Pour une très large part, ces objets ont pris la forme de marchandises. Autrement dit, ils ont été conçus pour être vendus et achetés, et donc faire l’objet d’échanges monétaires.

La généralisation d’outils comme les imprimantes 3D peut-elle faire évoluer le rapport aux objets ? Oui, si on considère que les produire soi-même peut rendre moins passif, spécialement donc dans la manière de consommer. Le consommateur ne serait plus réduit à devoir faire ses choix par rapport à une offre prédéterminée, mais pourrait presque construire l’offre recherchée. C’est-à-dire non seulement repérer les produits et modèles disponibles, en évaluer les caractéristiques et propriétés, mais aussi potentiellement les modifier. Avec ce mode de production décentralisé, a priori adapté aux besoins, peut aussi se voir favorisée une autre manière d’envisager les biens, dans laquelle la valeur d’usage tendrait à primer davantage sur la valeur d’échange, puisque chacun peut fabriquer l’objet désiré et que l’échange devient superflu (sauf peut-être si des caractéristiques particulières doivent être ajoutées).

Ces productions ne seraient donc plus forcément destinées à être des marchandises et à acquérir une valeur sur un marché. On pourrait donc voir dans l’utilisation courante de l’impression en trois dimensions une voie possible de démarchandisation de certains objets. Si une large part des objets fabriqués ne sont plus destinés à rentrer dans des cycles d’échange marchand, le medium monétaire devient moins utile, en tout cas plus tellement pour acheter ce qui était auparavant un produit manufacturé. Il n’y a guère de justification à commercialiser un objet si tout le monde peut le fabriquer chez soi. L’idée de valeur peut être elle-même déstabilisée et cette nouvelle possibilité d’autoproduction peut rendre encore plus caduques des indicateurs déjà contestés comme le Produit Intérieur Brut (PIB).

Des machines à relocaliser ? Formes renouvelées d’autoproduction et effets sur les échanges commerciaux mondiaux

La portée de ces transformations peut-elle être globale ? C’est une possibilité à envisager, car la généralisation de tels outils, a fortiori s’ils sont accompagnés par la banalisation de lieux comme les fab labs dans les environnements quotidiens, peut bouleverser l’organisation et la circulation des flux physiques, à la fois pour les matériaux utilisés et les productions rendues possibles.

Il est évidemment beaucoup trop tôt pour dire si de tels outils peuvent porter un coup d’arrêt à la globalisation économique, mais au moins peut-on supposer qu’ils puissent contribuer à des dynamiques de relocalisation et de réduction du volume des échanges internationaux. La phase récente du capitalisme globalisé a en effet été marquée par la mobilité et la libération de la circulation des marchandises. Ces flux se sont à la fois accrus et développés dans l’espace mondial à partir des années 1970, tout en participant à un réarrangement dans la division internationale du travail[5]. De nombreux travaux ont montré que la globalisation économique se manifestait par une répartition des activités productives dans de nouveaux espaces. Par choix stratégiques, une large gamme d’industries a ainsi été « délocalisée », notamment celles intensives en main d’œuvre, dans des pays jugés plus avantageux du point de vue du coût du travail. Ceci a eu pour effet conjoint d’accroître les flux de transport, que ce soit pour les matières premières ou les produits à différents stades de leur fabrication.

De ce point de vue, on pourrait comparer la technologie de l’impression 3D à une innovation comme celle du container[6], mais avec des effets presque inverses. Le container a facilité la manipulation de grandes quantités de marchandises pour des échanges sur longues distances. Il a permis de rationaliser certaines tâches logistiques, donc de gagner du temps, de réduire des coûts et de mieux maîtriser l’allongement des chaînes de transport. On peut donc considérer qu’il a favorisé le déploiement de dynamiques économiques sur de nouvelles échelles, plus vastes en l’occurrence et globales. Si l’on fait un rapprochement, l’impression 3D est une solution technique qui peut contribuer à une nouvelle déstabilisation des hiérarchies d’échelle, mais sous des formes distinctes, voire contraires de celles qui avaient pu avoir lieu avec la globalisation[7]. Compte tenu de la différence de coût probable par rapport à une fabrication locale, il ne serait guère rationnel d’aller faire fabriquer des produits dans des endroits éloignés de la planète et de les importer ensuite. Le développement de cette technologie (en plus d’autres facteurs comme l’augmentation du prix du pétrole) concourrait alors à une nouvelle phase dans la distribution spatiale des activités productives et les besoins de transport. Il y aurait moins de marchandises à transporter, puisque une part des échanges se reporterait sur les fichiers numériques contenant les informations nécessaires à l’impression.

Autrement dit, il serait logique qu’une large part de ces échanges de produits manufacturés se tarisse si la fabrication d’objets devient possible exactement là où sont les besoins, dans des délais brefs par rapport aux moments où ces besoins s’expriment, et ce sans devoir passer par des circuits longs nécessitant toute une chaîne logistique pour les rapprocher des lieux d’utilisation. Le type de production que rend possible l’impression 3D peut rendre obsolètes beaucoup d’infrastructures et d’activités logistiques. Il y aurait aussi moins de produits finis à stocker (et donc à manipuler en entrepôts). En revanche, la gestion et la distribution des matériaux utilisés (poudres, résines, etc.) peut engendrer tout un champ d’activités logistiques plus ou moins nouvelles.

Si les outils d’impression 3D permettent de fabriquer localement n’importe où et ramènent les productions d’objets sur des bases plus décentralisées, il va probablement devenir difficile de parler de division internationale du travail. Les avantages comparatifs des pays à bas salaires se trouveraient en effet réduits.

De telles machines pourraient alors donner de quoi répondre aux souhaits présents dans certains courants altermondialistes, notamment les souhaits de « relocalisation », c’est-à-dire de retour de la production à proximité des lieux de consommation. Plus qu’un enjeu seulement économique, ce retour peut en effet être vu comme un moyen de faire revenir également des possibilités de prise collective et démocratique sur les processus de fabrication. L’origine des biens matériels ne se perdrait plus dans l’opacité de circuits de production extensibles au gré des intérêts des firmes productrices.

Ces machines ne doivent donc pas être seulement regardées comme une innovation, une de plus dans un dynamisme technologique qui est allé en s’intensifiant. Elles peuvent affecter profondément l’ordre économique, et donc la vie collective qui en découle. Des activités courantes n’auraient ainsi plus besoin d’être connectées à des réseaux d’échange et seraient soustraites aux logiques économiques qui produisaient certaines dépendances.


[1] Si on reprend un cadre d’analyse comme celui de Peter Dicken, Philip F. Kelly, Kris Olds and Henry Wai-Chung Yeung (Cf. « Chains and networks, territories and scales: towards a relational framework for analysing the global economy », Global Networks, vol. 1, n° 2, 2001, pp. 89-112).

[2] Cité sur http://unit13.ortlos.info/?p=618 , consulté le 10 septembre 2012.

[3] Cf. Gary Gereffi, « The organisation of buyer-driven global commodity chains: How US retailers shape overseas production », in Gary Gereffi and Miguel Korzeniewicz (eds), Commodity Chains and Global Capitalism, Westport, Praeger, 1994.

[4] Cf. Lizabeth Cohen, « Citizens and Consumers in the United States in the Century of Mass Consumption », in Martin J. Daunton and Matthew Hilton (eds), The Politics of Consumption: Material Culture and Citizenship in Europe and America, Oxford, Berg, 2001, p. 203.

[5] Cf. « Globalization. 1973-2000 », in Jeffry A. Frieden, Global Capitalism: Its Fall and Rise in the Twentieth Century, New York, W. W. Norton & Company, 2007.

[6] Voir Marc Levinson, The Box: How the Shipping Container Made the World Smaller and the World Economy Bigger, Princeton, Princeton University Press, 2008.

[7] Pour une comparaison avec les dynamiques rattachables à la globalisation, voir Saskia Sassen, Territory, Authority, Rights: From Medieval to Global Assemblages, Princeton, Princeton University Press, 2006.


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4 responses

9 01 2013
Manon

Un article de fond de qualité vraiment très complet, beaucoup de travail🙂 Internet va jouer un rôle de premier ordre dans la démocratisation de l’impression 3d, ça et le développement la culture du partage et du DIY.

9 01 2013
Yannick Rumpala

Je suis d’accord et j’ajouterais le rôle de lieux d’échanges comme les « makerspaces ». Je suis en train d’essayer de creuser sur ces derniers points.

22 06 2013
David

Vous semblez vous emballer un peu sur quelques concepts (si je puis me permettre) sans évoquer les contraintes de production réelles auxquelles se heurte ce mode de production.
Avant que l’imprimante 3D révolutionne quoi que ce soit (à part le sommaire d’un JT toujours avide de mettre en exergue une innovation comme allant changer le monde) il va falloir qu’elle surmonte d’énormes contraintes qui la réduiront probablement à une importance anecdotique face au mode de production globalisé :
– le coût des matières premières : forcément plus faible pour les grandes entreprises qui fabriquent en très grandes quantités,
– la variété des matériaux utilisés : une imprimante 3D ne peut pas usiner des pièces en métal, plastique, tissu….en même temps
– l’assemblage, le montage….des pièces
– la coloration et la finition des pièces (vernis etc…)
– le prix d’achat de ces imprimantes 3D au regard de leur faible potentiel de création (objets simples et inanimés et mono matière)
L’imprimante 3D s’apparente davantage, pour moi, à un beau gadget qui « fait bien » quand on en a un.
Je me trompe peut être mais cette technologie me fait davantage penser à bel établi de menuisier, la satisfaction de « faire soi-même » en moins.
Un passionné de menuiserie peut faire son buffet lui-même grâce à son atelier et aux matériaux achetés, chers, chez casto.
L’imprimante 3D permettra de faire des objets simples soi-même, plus personnalisés, mais de moins bonne qualité et plus chers que dans le commerce…..sans le plaisir du « fait main ».

En théorie ces imprimante 3D laissent imaginer un potentiel fantastique. C’est sans doute le cas dans l’industrie mais pas pour le particulier.

22 06 2013
Yannick Rumpala

Les contraintes mentionnées subsistent en effet. C’est pour cela que, dans l’ensemble de la réflexion, j’essaye de raisonner en termes de potentialités, en gardant à l’esprit que ces dernières devront trouver des conditions d’actualisation.
L’impression 3D peut être aussi une autre manière de « faire soi-même » pour des personnes qui ne peuvent maîtriser l’ensemble des savoir-faire manuels. Plutôt qu’un usage orienté vers le particulier, il y a une autre piste qui peut apparaître : celle d’ateliers de quartiers, qui peuvent permettre d’envisager l’accès à des machines plus évoluées et des formes de partage des compétences.

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