Bases et formes de coordinations pour une production entre pairs sur la base de communs

6 04 2014

Suite et deuxième partie (II) des billets précédents sur les potentialités de la « production entre pairs sur la base de communs ».

* * *

Si ces projets collaboratifs peuvent se développer, c’est aussi parce qu’ils s’appuient sur des activités qui ne se limitent pas à une production de biens plus ou moins concrets. Pour tenir, ces initiatives collectives ont aussi besoin de relations entretenues entre les acteurs intéressés. D’où l’importance des coordinations qui, tout en aidant à asseoir des réseaux, permettent d’ajuster les attentes et de mettre un certain ordre dans les activités.

 

            a) L’assemblage flexible de participations volontaires

La production entre pairs a révélé des caractéristiques qui peuvent présenter des avantages[1]. Elle repose sur des contributions volontaires dans le cadre de collaborations souples, qui peuvent finir par former de vastes groupes. Cette production n’est pas a priori organisée de manière centralisée et, si organisation il y a, elle reste souvent flottante, ce qui permet par ailleurs une adaptabilité au gré de l’évolution des projets. Les relations entre participants restent « horizontales » et les éventuels animateurs ne profitent pas de positions hiérarchiques formalisées. Comme pour le développement des logiciels libres, l’activité peut être qualifiée d’« hybride » : « D’un côté, elle relève du travail productif […]. D’un autre côté, elle résulte d’engagements bénévoles, dans la mesure où elle rassemble des participants volontaires et non rétribués, qui trouvent dans leur contribution au groupe la possibilité de réaliser leurs intérêts, préférences ou aspirations personnels »[2].

De manière différente de celles des entreprises ou des administrations, la production par des pairs repose ainsi sur les capacités de coordination entre les participants à ces groupes ou communautés. Ces participants ne sont pas obligatoirement les spécialistes les plus avancés et peuvent être aussi des acteurs plus diversifiés manifestant un intérêt plus ou moins ponctuel. Outre la distance physique qui peut les séparer, ils n’ont pas non plus nécessairement de liens de connaissance entre eux, même si ces liens peuvent se créer et se renforcer au fil des échanges.

Pour les productions matérielles qui nous intéressent, l’organisation du travail paraît donc se trouver dans des conditions similaires à celles dans lesquelles se réalise la production des logiciels libres : « […] cette activité est assurée par des producteurs qui y participent de manière volontaire et bénévole, entretiennent des relations virtuelles médiatisées par le réseau Internet et ne partagent aucune inscription organisationnelle commune. Ce mode de production original ne présente aucune des caractéristiques attachées habituellement aux organisations productives : contractualisation des engagements, rémunération des contributions, coprésence des travailleurs, contrôle hiérarchique, etc. Plus largement, il est dépourvu d’instruments habituels de gestion des activités et de ceux qui les effectuent, tels que des procédures de prescription des tâches, des systèmes de division du travail, des protocoles de sanctions »[3].

Pour les formes de production entre pairs qu’il a étudiées, Yochai Benkler a déjà montré et analysé leur capacité à trouver aussi des solutions pour la répartition des tâches, sans avoir besoin de revenir à des solutions dérivant du fonctionnement du marché ou des firmes[4]. Plus un projet va intéresser, plus une tâche va avoir de chances de trouver la ou les personnes appropriées pour la réaliser, avec donc des compétences et des ressources qui vont pouvoir être employées. À cela s’ajoute l’avantage de la division en petites tâches : « […] when a project of any size is broken up into little pieces, each of which can be performed by an individual in a short amount of time, the motivation to get any given individual to contribute need only be very small »[5].

Yochai Benkler signale plus précisément trois conditions favorables à la production par des pairs : la modularité, la granularité et un faible coût d’intégration. Si le processus de production est divisible, chaque module peut plus facilement être produit indépendamment des autres, les efforts à rassembler pouvant alors se déployer dans des temporalités différentes, avec des capacités différentes. La granularité renvoie à la dimension des tâches à réaliser : les plus réduites auront plus de facilités à attirer des contributeurs potentiels, notamment ceux qui ne sont prêts à accorder qu’un faible effort. Des tâches d’importances différentes permettront d’attirer des contributeurs pouvant avoir des motivations et des souhaits d’investissement différents. Mieux vaut enfin que les processus permettant d’intégrer les contributions dans un produit fini ne soient pas trop lourds, tout en permettant d’écarter celles qui sont insatisfaisantes (ce qui rend là les apparentes redondances potentiellement utiles).

Pour des productions collaboratives ayant un débouché plus matériel, d’autres conditions semblent toutefois devoir être également envisagées. Les relations ne peuvent demeurer constamment dans des réseaux communautaires « virtuels », et l’activité doit finir par s’incarner dans des espaces physiques. Il faut aussi pouvoir tester des réalisations en commun. La réalisation physique et la démonstration de résultats restent donc une épreuve qui doit intervenir à un moment.

 

            b) RepRap : un projet qui dépend de la dynamique d’une communauté « virtuelle »

La dynamique du projet RepRap est à relier à sa dimension communautaire. Si l’initiative prend son origine dans un laboratoire universitaire (comme Fab@Home, un autre projet important né à Cornell University), elle a bénéficié d’un réseau de plus en plus étendu qui a acquis une dimension internationale, par le biais notamment des possibilités de communication par Internet. Ce réseau promeut le partage des connaissances par la discussion et la documentation des avancées sur les différents modèles de machines.

RepRap MagazineLa RepRap a également agrégé autour d’elle une communauté qui permet de trouver des formes d’aide pour l’assemblage des pièces et composants de la machine. Il suffit ainsi d’une requête sur n’importe quel moteur de recherche pour accéder rapidement à un « wiki » (http://www.reprap.org/wiki/RepRap ) mettant à disposition des informations techniques, voire permettant, pour les plus motivés, de suivre l’évolution du projet et les multiples tentatives d’amélioration. Le site correspondant insiste aussi sur cette dimension communautaire (« Reprap.org is a community project, which means you are welcome to edit most pages on this site, or better yet, create new pages of your own »[6]). Les résultats de tests sur des spécifications (les matériaux utilisables par exemple) ou des propositions d’amélioration peuvent être par cet intermédiaire présentés à la communauté. Et toute personne intéressée peut trouver des plans et des explications permettant de fabriquer sa propre machine, conformément à l’esprit ouvert du projet.

Le projet RepRap rejoint ainsi des principes fréquemment mis en œuvre pour d’autres projets « open source ». Cette ouverture, par une forme d’accord implicite, permet la réutilisation du travail d’autres personnes.

 

           c) Les Incroyables comestibles : des liens territoriaux, mais pas seulement

Dans le cas des Incroyables comestibles, les relations s’inscrivent davantage dans des territoires et des communautés plus locales. Elles peuvent d’ailleurs participer à l’attrait du projet, mettant également en avant la qualité des liens et des espaces publics. Ces relations peuvent aussi être plus larges, entre différents groupes distants. Pour partie sous l’effet de la médiatisation, la ville de Todmorden est de fait devenue un lieu de visites pour des personnes et des groupes venant de plus ou moins loin (pas seulement de Grande-Bretagne) et souhaitant voir concrètement les réalisations.

Le projet, en prenant appui sur le rapport à l’alimentation, se rapproche effectivement d’une vocation presque éducative. Les écoles de Todmorden ont-elles-mêmes été sollicitées pour y participer. Plus largement, dans cet esprit d’éducation orientée vers l’alimentation, des formes de cours ont été mises en place sur la culture des légumes et la conservation des produits récoltés.

Un effort pour structurer la démarche, notamment pour les groupes locaux souhaitant s’y lancer, a été fait par la branche française des Incroyables comestibles, sous l’impulsion de l’association Incroyables comestibles de Fréland (Haut-Rhin), dont l’un des membres, François Rouillay, a joué un rôle moteur dans la reprise de l’initiative en France à partir de 2011. La « méthode en 5 étapes »[7] qui a été proposée est couramment reprise par le démarrage des nouveaux groupes. La dimension d’expérimentation est ainsi complétée par une ambition tendanciellement performative : « La planche des étapes montre comment les citoyens peuvent transformer la collectivité en un espace de partage dans des rapports pacifiés et bienveillants. C’est une démarche progressive qui vient d’en bas, un mouvement ascendant, des citoyens souverains qui décident de créer un Nouveau Monde éthique et solidaire sur les territoires »[8].

Incredible Edible NetworkFavorables aux circuits courts, ces expérimentations tentent de faire fonctionner d’autres types de réseaux, moins dépendants des formes de production agro-industrielles. Elles se sont aussi elles-mêmes organisées de manière réticulaire, ce qui a pu permettre de renforcer leur structuration. Pour l’ensemble a même été constitué un réseau, qualifié comme tel, avec son site Internet et sa page Facebook, qui prétend fédérer les initiatives : « The Incredible Edible network is an umbrella group for members who believe that providing public access to healthy, local food can enrich their communities »[9].

Une attention particulière est d’ailleurs accordée à la présentation et à la communication des initiatives. Chaque plantation est dotée de pancartes avec des logos communs et de courts messages explicatifs (par exemple « Nourriture à partager » et « Servez-vous librement, c’est gratuit ! »). Ce sont autant de dispositifs d’intéressement en direction des populations de passage à côté des plants. Pour que l’initiative puisse s’étendre, un effet d’entraînement est de fait fréquemment escompté : « L’idée, c’est que les personnes qui se servent replantent ensuite elles-mêmes » (Linda Mouti, étudiante ayant lancé l’initiative à Versailles avec d’autres bénévoles dans le cadre du Rotaract de la ville, prolongement du Rotary pour les jeunes[10]).

 

          d) L’entretien des coopérations faibles grâce aux outils numériques

Comme pour d’autres communautés, les technologies de communication informatique ont facilité les échanges et les liens. Elles sont devenues un instrument de coordination à part entière. La production entre pairs représente ainsi une autre expression de la « force des coopérations faibles », c’est-à-dire ces formes de coopération qui peuvent naître des « liens faibles » entre des individus dont les relations vont d’abord passer par des canaux « numériques » et des sociabilités à la fois distantes et fluctuantes[11].

RichRapLes groupes des Incroyables comestibles s’organisent souvent par région ou par agglomération, avec leur page Facebook pour véhiculer informations et actualités. Ces pages, ou d’autres réseaux sociaux en ligne, permettent de signaler des initiatives et d’appeler aux bonnes volontés pour certaines opérations anticipées ou en cours. Sur un autre principe, le wiki de la RepRap peut aussi servir d’espace de capitalisation et d’échange. Le site www.reprap.org propose en outre un ensemble de forums permettant de repérer les groupes utilisateurs (par zones géographiques notamment) et de mettre en contact les personnes souhaitant construire une de ces machines[12]. Par l’intermédiaire de ces types de plateformes, des acteurs qui ne se connaissent pas forcément peuvent plus facilement entrer en relation et commencer à faire se rejoindre leurs projets. Conseils et astuces peuvent également être partagés par ces canaux, qui tendent aussi à être utilisés et à fonctionner comme des forums.

Dans ces initiatives, le partage tend par suite à être conçu de manière large. Il s’agit aussi de donner à voir des expériences, de transmettre des connaissances. Par une forme de réalisme, cet enjeu peut même être davantage mis en avant que celui de la productivité physique : « A Paris par exemple, il n’est pas possible de nourrir les habitants en plantant ça et là de la nourriture. En semant dans les espaces publics, notre objectif est davantage pédagogique. Certains enfants ne savent même pas comment poussent des tomates ! Avec les Incroyables Comestibles, l’expérience est concrète »[13]. L’activité glisse alors vers un travail de formation, visant une productivité plus sociale (dans le sens où ces coopérations ne produisent pas seulement des biens matériels, mais aussi par la même occasion des capacités, par exemple en matière horticole).

 

La forme et la nature des réseaux sont importantes dans ces expérimentations. Ils peuvent s’allonger et rester convergents[14]. Comme souvent, c’est la solidité des réseaux formés qui permet de rendre les réalisations durables. Des règles informelles peuvent se mettre en place et permettre d’organiser la coopération. Des connaissances circulent et participent d’un apprentissage en réseau. Des associations déjà existantes (pour des projets de type hackerspace ou pour la sauvegarde des variétés de semences par exemple) et leurs propres réseaux peuvent être d’ailleurs un réservoir de ressources qui peut nourrir à moindre frais une dynamique (en réduisant des « coûts de transaction », pour reprendre la perspective dont s’inspire Yochai Benkler). Le déploiement des projets n’exclut pas du reste que des formes de hiérarchie et de relations de pouvoir puissent réapparaître en leur sein[15].

À suivre…

_____________

[1] Voir par exemple Michel Bauwens, « The Political Economy of Peer Production », CTheory, 2005, http://www.ctheory.net/articles.aspx?id=499

[2] Didier Demazière, François Horn et Marc Zune, « Les développeurs de logiciels libres : militants, bénévoles ou professionnels ? », in Didier Demazière, Charles Gadéa (dir.), Sociologie des groupes professionnels. Acquis récents et nouveaux défis, Paris, La Découverte, 2010, p. 285.

[3] Didier Demazière, François Horn, Marc Zune, « Des relations de travail sans règles ? L’énigme de la production des logiciels libres », Sociétés contemporaines, 2/2007 (n° 66), p. 101-102.

[4] Cf. « Coase’s Penguin, or, Linux and The Nature of the Firm », The Yale Law Journal, vol. 112, n° 3, December 2002, pp. 369-446 ; The Wealth of Networks. How Social Production Transforms Markets and Freedom, New Haven, Yale University Press, 2006.

[5] « Coase’s Penguin, or, Linux and The Nature of the Firm », op. cit.

[6] http://reprap.org/wiki/RepRap , consulté le 7 mars 2014

[7] « 1. On se prend en photo devant la pancarte de la commune », « 2. On partage les photos sur Internet et on communique aux autres, « 3. Chacun fait sa part devant chez soi avec les Incroyables comestibles », « 4. On réalise des actions collectives pour devenir une force citoyenne », « 5. On sensibilise les élus pour soutenir le mouvement citoyen solidaire » (« Lancer les Incroyables Comestibles dans sa ville ou son village : la méthode en 5 étapes », http://www.incredible-edible.info/?p=2051, consulté le 16 juin 2013).

[8] « Lancer les Incroyables Comestibles dans sa ville ou son village : la méthode en 5 étapes », http://www.incredible-edible.info/?p=2051 , consulté le 16 juin 2013)

[9] http://incredibleediblenetwork.org.uk/, consulté le 14 mars 2014.

[10] Citée dans « Des bacs à légumes pour tous dans la rue », Le Parisien, 20.05.2013, http://www.leparisien.fr/espace-premium/yvelines-78/des-bacs-a-legumes-pour-tous-dans-la-rue-20-05-2013-2817029.php

[11] Cf. Christophe Aguiton, Dominique Cardon, « The Strength of Weak Cooperation: An Attempt to Understand the Meaning of Web 2.0 », Communications & Strategies, Vol. 65, 2007, pp. 51-65 ; Dominique Cardon, Maxime Crepel, Bertil Hatt, Nicolas Pissard, Christophe Prieur, « 10 propriétés de la force des coopérations faible », InternetActu.net, 08/02/2008, http://www.internetactu.net/2008/02/08/10-proprietes-de-la-force-des-cooperations-faible/

[12] « RepRap User Groups », http://forums.reprap.org/index.php?19 , consulté le 24 mars 2014.

[13] « Nathan Dubois, qui anime bénévolement des initiatives dans la capitale française », cité dans Camille Chaumereuil, « Incroyables Comestibles : partageons notre nourriture », Say Yess, 12 février 2014, http://www.say-yess.com/incroyables-comestibles-partageons-notre-nourriture/ , consulté le 23 mars 2014.

[14] Si l’on reprend le cadre d’analyse de Michel Callon, « Réseaux technico-économiques et irréversibilités », in Les figures de l’irréversibilité en économie, sous la direction de Robert Boyer, Bernard Chavance, Olivier Godard, Paris, Editions de l’EHESS, 1991.

[15] Comme sur d’autres formes de projets collaboratifs. Cf. Mathieu O’Neil, « Domination et critique dans les projets collaboratifs sur internet », Réseaux, 5/2013 (n° 181), pp. 119-145.


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