Débouchés de la coproduction entre pairs : l’émergence d’un mode de production alternatif ?

8 04 2014

Suite et troisième partie (III) des billets précédents sur les potentialités de la « production entre pairs sur la base de communs ».

* * *

Si l’agrégation de ces activités tend à installer un mode de production particulier, il faut non plus seulement en préciser les soubassements, mais aussi en caractériser la portée et les avantages potentiels (du point de vue du bien-être individuel et collectif, etc.). Ces expérimentations portent une appréhension renouvelée des ressources auxquelles il est possible d’avoir accès. Des imprimantes 3D comme la RepRap sont susceptibles d’élargir l’accès à des outils de fabrication. Les Incroyables comestibles travaillent à restaurer des moyens de subsistance, produits par les populations elles-mêmes. L’esprit participatif est là aussi recherché pour renforcer ces dynamiques.

 

            a) L’élargissement de l’accessibilité à des outils de fabrication

Pour les porteurs du projet, la RepRap est une manière de montrer que la conception et le développement de machines peuvent s’effectuer sans être nécessairement centralisés et réservés à de gros acteurs industriels. La logique fondatrice n’est pas celle de la valorisation commerciale et du profit monétaire : elle est non marchande et essentiellement attentive à la valeur d’usage. La machine étant conçue sur le principe de l’« open source », n’importe qui (du moins avec quelques compétences techniques minimales) peut se sentir autorisé à la copier, voire à en diffuser ainsi des exemplaires pour d’autres personnes ou groupes intéressés.

En escomptant des avancées techniques progressives, l’ambition qui accompagne le projet est de mettre l’impression 3D à la portée de l’ensemble de la population. La RepRap, avec les capacités informatiques de numériser et de modifier les caractéristiques des objets, est vue comme un moyen d’étendre les possibilités de personnalisation pour des produits courants adaptés à ce procédé[1]. Avec ce type de machines, la production paraît pouvoir être orientée vers une autre trajectoire, puisqu’elle peut ainsi s’effectuer de manière non seulement moins standardisée, mais aussi moins massifiée que dans le système industriel qui a prévalu au XXe siècle. De plus, si la machine peut copier ses propres pièces, un autre avantage est qu’elle devient plus facilement réparable : il suffit de trouver le détenteur d’une autre machine, ou, pour les plus prévoyants, d’imprimer chaque pièce à l’avance et de stocker en cas de possible défaillance[2].

Helix_TCette technologie ouvre aussi des espaces pour des usages innovants, qui peuvent eux-mêmes suivre la voie de la production collaborative. Cette possibilité a par exemple été explorée pour du matériel de production d’énergie éolienne[3]. La technologie étant relativement nouvelle et encore loin de la maturité, les utilisations qui en sont faites relèvent toutefois encore largement de l’expérimentation, et les essais peuvent être nombreux avant de parvenir aux objets attendus. Internet est d’ailleurs aussi devenu un relais courant pour donner à voir ces expériences, les faire vivre et mettre en ligne des vidéos qui font la démonstration des possibilités réalisées.

 

            b) Amélioration et maîtrise de moyens de subsistance

À leur manière, les expérimentations des Incroyables comestibles montrent que les espaces publics peuvent être appréhendés et utilisés comme des espaces communs de production alimentaire. Ce type particulier de circuits courts fait écho à un souhait diffus de pouvoir manger des produits « locaux », frais et de meilleure qualité. Couramment accompagné par une communication permettant la mise en récit du travail effectué, ce raccourcissement de réseaux d’approvisionnement s’avère utilisé comme exemplification mobilisatrice, incitant à faire évoluer les consommations alimentaires individuelles vers une logique plus « locale », autrement dit privilégiant la proximité.

Les productions, quant à elles, n’entrent pas dans le circuit des échanges monétaires. Et si don il semble y avoir, cette catégorie n’est plus tout à fait juste, puisque la relation peut rester anonyme, le producteur ne sachant pas forcément qui est le consommateur, et réciproquement. Formellement, il n’y a pas d’obligation de réciprocité en tout cas. Et pas de sélection a priori de qui va recevoir. L’expérimentation est ainsi censée se perpétuer par le partage et la gratuité, principes dont chaque groupe local doit pouvoir montrer les possibilités d’application pour la nourriture. L’enjeu se situerait davantage dans la démonstration de la possibilité d’une alternative, plutôt que dans une tentative pour rivaliser avec la productivité des systèmes agricoles « modernes ». Amélie Anache, porteuse de la déclinaison parisienne du projet, l’exprimait de cette manière : « L’important n’est pas la « quantité produite » mais plutôt de viser une grande productivité sur un petit espace »[4]. L’argument pourrait d’ailleurs trouver des correspondances et des confirmations dans un registre plus institutionnel, la Food and Agriculture Organization (FAO) ayant par exemple travaillé à montrer le potentiel productif des « micro-jardins »[5] et leur utilité pour les familles à faibles revenus.

En poussant à regarder autrement les zones habitées, le mouvement tente simultanément d’intervenir dans la production des représentations collectives du monde urbain. Si l’hypothèse fédératrice est que la production alimentaire peut revenir en ville, cette dernière en effet tend alors à devenir un ensemble d’espaces à reconquérir. C’est la ville elle-même qui peut devenir « comestible », idée qui circule dans les milieux intéressés conjointement avec celle de « ville résiliente » : « L’enjeu est de renouer avec l’idée d’une ville comestible, où chaque espace vert a une utilité autre que d’être regardé, où chaque espace public laisse place à une appropriation collective et non exclusive, où les espaces « délaissés » ne le sont plus et font l’objet d’une valorisation « comestible » »[6].

Pour y parvenir, les activités ne consistent pas seulement à semer, planter et récolter, et comportent aussi d’autres contraintes. Il faut repérer des espaces disponibles, avec des propriétaires qui acceptent de jouer le jeu (puisque cette pratique peut toucher au droit d’occupation et d’usage de l’espace). À défaut de parcelles, la plantation peut se faire dans des bacs et autres contenants plus ou moins bricolés (avec des incitations à utiliser des matériaux de récupération, comme les palettes en bois). Il faut en outre trouver graines et plants, prévoir du compost, entretenir les espaces choisis. Pour les graines et semences, les fonctionnements en réseau, par le jeu des relations plus ou moins proches, deviennent là aussi un appui. Le souci pour la biodiversité peut d’ailleurs amener des rapprochements avec des acteurs engagés dans des causes voisines, comme en France l’association Kokopelli, favorable à la diffusion de semences provenant de l’agriculture « biologique ». Conjointement, dans un processus extensif, l’appréhension des biens communs tend alors à remonter vers l’amont de la production récoltée, donc effectivement les semences[7], dont il va s’agir de prévoir également le rassemblement. Cette anticipation peut être une occasion supplémentaire de faire passer des recommandations, comme dans la suivante qui a circulé sur les pages Facebook des groupes locaux des Incroyables comestibles : « C’est bientôt l’hiver,
Tous les jours on peut récupérer et stocker des graines, pour que le printemps à venir ne ressemble à aucun autre.
Ne sélectionner que des graines de légumes anciens ou assurés reproductibles, et non pas des graines de légumes hybrides, ou hybrides F1, ou OGM, qui sont dégénérescentes »[8]. Par associations successives, la démarche tend ainsi à engager les acteurs intéressés dans une forme de gestion locale des ressources. Une partie des problèmes logistiques peut même être évacuée s’agissant de la distribution, puisque n’importe qui est censé pouvoir se servir directement (ce qui élimine donc un ensemble de coûts de transaction).

 

            c) Des outils synergiques : cartes et applications numériques participatives

PlantCatchingLa démarche des Incroyables comestibles commence à rencontrer d’autres initiatives dont l’esprit s’apparente également à la production de communs entre pairs, mais qui pour cela recourent davantage à des outils informatiques. La cartographie participative en ligne s’est en effet maintenant étendue au recensement géographique de ressources alimentaires et elle devient une autre modalité de stimulation des échanges. C’est par exemple ce que propose le site plantcatching.com, accessible en anglais et en français : « Découvrez toutes les plantes, semences, surplus de récolte, matériaux de jardinage et bacs Incroyables Comestibles partagés par vos voisins jardiniers »[9]. Dans la mesure où des contributions sont effectuées pour diffuser des informations, la carte devient ainsi un intermédiaire supplémentaire pour la mise en relation : « PlantCatching vous met en relation avec les passionnés de jardinage dans votre quartier et vous permet de faire deux choses très simples:
1. Trouver des plantes, graines et bulbes, surplus de récoltes et matériaux de jardinage donnés par vos voisins jardiniers, soit anonymement, soit personnellement sur ou près de leur propriété.
2. Partager votre passion en donnant à votre tour des végétaux ou surplus de récoltes pour que des membres de PlantCatching ou de simples passants puissent les prendre, les planter et les admirer… ou les manger »[10]. Sur son site Internet et sur un principe voisin, l’équipe de Todmorden propose une carte permettant aux visiteurs de visualiser les lieux où il y a surplus d’œufs[11].

Des initiatives similaires ont été développées pour d’autres productions et d’autres villes ou régions plus larges. Fruit City prétend ainsi recenser de manière collaborative tous les arbres fruitiers dans les espaces publics de Londres[12]. Fallen Fruit avait commencé comme un projet artistique dans une logique voisine à Los Angeles en 2004, pour ensuite inclure d’autres villes[13].

Des applications pour smartphones sont même devenues disponibles. L’association parisienne Vergers urbains, qui promeut une « ville comestible » et une plus grande place pour les arbres fruitiers dans les villes, a par exemple traduit une application « open source » de ce type (Boskoi[14]) en français. Grâce à l’application, chacun doit pouvoir répertorier ses découvertes et les signaler sur la carte du site correspondant. Avec cette autre forme de contribution et si la saison s’y prête, des communs alimentaires peuvent être repérés et paraissent alors presque accessibles en permanence.

À suivre…

______________

[1] Cf. Ed Sells, Zach Smith, Sebastien Bailard, Adrian Bowyer and Vik Olliver, « RepRap: The Replicating Rapid Prototyper: Maximizing Customizability by Breeding the Means of Production », in Frank T. Piller, Mitchell M. Tseng (eds), Handbook of Research in Mass Customization and Personalization, Vol. 1, New Jersey, World Scientific Publishing, 2009, pp. 568-580.

[2] Ibid., p. 578.

[3] Cf. Vasilis Kostakis, Michail Fountouklis, Wolfgang Drechsler, « Peer Production and Desktop Manufacturing. The Case of the Helix_T Wind Turbine Project », Science, Technology, & Human Values, vol. 38, n° 6, November 2013, pp. 773-800.

[4] Citée dans « Les Incroyables comestibles à Paris », 02/04/2013, http://acteursduparisdurable.fr/actus/les-incroyables-comestibles-a-paris , consulté le 7 mars 2014.

[5] FAO, « With micro-gardens, urban poor “grow their own”, Factsheet 6, 2010, http://www.fao.org/ag/agp/greenercities/pdf/FS/UPH-FS-6.pdf

[6] « Vers une ville comestible », http://villepermaculturelle.wordpress.com/2012/03/20/vers-une-ville-comestible/ , consulté le 14 février 2014

[7] Déconstruisant ainsi leur transformation en bien privé marchand. Cf. Hélène Tordjman, « La construction d’une marchandise : le cas des semences », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 6/ 2008 (63e année), pp. 1341-1368.

[8] Cette recommandation était reprise de Nature to Share, « L’info Francophone du partage alimentaire en continu 24h/24h. »

[9] http://plantcatching.com/fr , consulté le 18 février 2014.

[10] http://plantcatching.com/fr, consulté le 18 février 2014.

[11] http://www.incredible-edible-todmorden.co.uk/resources/todmorden-egg-map , consulté le 9 mars 2014. Sur la promotion de l’initiative et l’incitation conjointe à consommer des œufs locaux, voir aussi « Every Egg Matters and the Todmorden Egg Map Launch », http://www.incredible-edible-todmorden.co.uk/blogs/every-egg-matters-and-the-todmorden-egg-map-launch/?c=Produce , consulté le 9 mars 2014.

[12] « Fruit City is a growing map and network of all the fruit trees in public spaces in London. » (http://fruitcity.co.uk/about-2/ , consulté le 18 février 2014).

[13] Cf. « Fallen Fruit Biography », http://fallenfruit.org/about/, consulté le 9 mars 2014.

[14] « Boskoi is a free, opensource mobile app that helps you explore and map the edible landscape wherever you are. Named after the greek word for grazer or brouwser the app lays out a map of local fruits and herbs and allows users to edit and add their own finds. Made by the foragers at Urban Edibles in Amsterdam Boskoi is an Ushahidi-based app that comes with a few foraging guidelines » (http://boskoi.org/ , consulté le 9 mars 2014).


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