Trois critères pour la recherche d’alternatives

8 07 2011

Le texte qui suit est aussi paru avec quelques légères variations sur le site nonfiction.fr (dans la rubrique « Actualité des idées »), accompagné d’un chapeau et d’intertitres de la rédaction du site.

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            C’est peu de dire que l’idée d’alternative est dans l’actualité. Mais comment se construit une alternative ? Sur quelles bases peut-elle tenir ? Je commence à réfléchir à la question pour nourrir mes recherches sur les formes d’organisation qui subsistent ou tentent de se développer à la fois en dehors de l’État et du marché. Pour ce type de questionnement, un préalable utile peut être effectivement de revenir à cette idée d’alternative, ou plus précisément de potentialité alternative (si on veut essayer de traduire le terme « alternativeness » déjà disponible en anglais). Est-il encore possible de mettre des alternatives en face des logiques étatiques et marchandes qui se sont sédimentées et combinées au fil des derniers siècles ? En revenant à l’idée d’alternative, c’est donc un espace de réflexion qui peut être à redévelopper.

L’état d’esprit à adopter pour cela peut se rapprocher de celui de du géographe britannique David Harvey lorsqu’il réfléchit aux possibilités de dépassement du « néolibéralisme » : « La question des alternatives est fréquemment abordée comme s’il s’agissait de tracer les plans d’une société à venir et de suggérer l’itinéraire qui y conduit. Il y a beaucoup à gagner à de tels exercices. Mais il faut d’abord initier un processus politique susceptible de nous amener à un point où des alternatives praticables, de réelles possibilités, deviennent identifiables »[1].

Travailler seulement sur les possibilités d’identifier ces alternatives paraît toutefois limité : il faut aussi pouvoir les évaluer, ce qui suppose également de construire des grilles pour ce faire. Dans le répertoire des explorations analytiques, Erik Olin Wright en esquisse une qui doit selon lui permettre d’évaluer les alternatives sociales selon trois critères différents : leur désirabilité, leur viabilité et leur réalisabilité[2]. Erik Olin Wright, par ailleurs actuellement président de l’American Sociological Association, a été un promoteur de ce qu’on a appelé un « marxisme analytique », une forme de combinaison entre marxisme et philosophie analytique. Sa cible est le « capitalisme » et son projet est de contribuer à construire une « science sociale émancipatrice ». Les trois critères qu’il propose sont à comprendre dans cette perspective. Le premier critère incite à sortir du seul plan des principes abstraits dans lequel se maintiennent beaucoup de théories (il vise notamment certains préceptes marxistes et les théories de la justice), pour réfléchir aux institutions qui pourraient les prolonger en étant de surcroît robustes et soutenables. Le deuxième critère permet de réintroduire le contexte socio-historique et les conditions particulières qui peuvent en résulter, étant entendu que ces conditions vont être appréciées à travers le filtre de représentations et de croyances (lesquelles peuvent expliquer que prévale un certain fatalisme ou un sentiment d’impuissance devant ces mêmes conditions). Le troisième critère est une manière de signaler l’importance des rapports de pouvoir et des questions de stratégies, parce que les individus et groupes qui travaillent à l’application d’un projet doivent aussi tenir compte des obstacles et oppositions qu’ils vont rencontrer.

Erik Olin Wright propose en fait ces critères sans les travailler de manière très approfondie (et c’est aussi pour cette raison que j’ai un peu reformulé ses explications). On peut néanmoins les prendre en première approche comme une base de réflexion. Ces critères peuvent être une manière de rappeler que le devenir de propositions ne dépend pas seulement de leur cohérence interne, mais qu’elles doivent aussi trouver un espace social et politique dans lequel pouvoir s’implanter.

Autrement dit, face à des dynamiques politiques ou économiques qui paraissent implacables, lutter contre le sentiment d’impuissance suppose certes de pouvoir montrer des alternatives. Mais ce que permettent de préciser les trois critères précédents, c’est aussi que ces alternatives gagnent d’autant plus de force lorsqu’elles rencontrent des désirs individuels et collectifs, qu’elles peuvent trouver des conditions relativement favorables pour se développer, et qu’elles sont assises sur des stratégies suffisamment solides pour pouvoir affronter les tentatives d’empêchement.

Prenons un exemple. Dans le monde académique anglophone, une littérature s’est par exemple développée sur les « réseaux alimentaires alternatifs » (« alternative food networks »), ces expériences collectives qui cherchent justement des alternatives aux systèmes agroalimentaires industrialisés et globalisés. Cette littérature permet de montrer avec finesse les potentialités mais aussi les difficultés et les ambiguïtés de ces expériences. De manière plus ou moins militante, la recherche d’alternatives peut de fait se vivre aussi à travers l’alimentation, de sa production jusqu’à sa consommation. L’alimentation est au cœur des modes de vie et elle peut donner des prises concrètes facilitant les questionnements et les remises en cause.

Les trois critères précédents peuvent donc être utilisés pour montrer et préciser les enjeux des expériences qui se développent à travers le monde en réaction aux productions massifiées, standardisées, insipides, écologiquement dommageables. Dans ce domaine agroalimentaire, la désirabilité d’alternatives peut se manifester par des formes d’expression qui ne sont pas forcément directes et précisément formulées. Une part croissante de consommateurs se détourne ou se méfie des produits de l’agriculture intensive et productiviste. Dans des formes plus structurées, différents mouvements sont engagés dans des tentatives de réorientation des pratiques : Slow Food, locavores, Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne (AMAP), etc. Dans cette recherche d’alternatives, ce ne sont pas seulement les produits et leur qualité qui sont en jeu ; comptent aussi les réseaux[3] à travers lesquels ces produits sont échangés, ce qui contribue donc à donner également une importance à la nature des relations (plus ou moins directes, plus ou moins personnalisées) et au type d’échanges (monétarisés ou non, contractualisés ou non) entre producteurs et consommateurs. La viabilité de ces initiatives est recherchée par leur ancrage local, la garantie de débouchés aux productions (c’est un des principes des AMAP), l’installation de relations de confiance entre producteurs et consommateurs, et leur respect des contraintes environnementales. Ces réseaux reconfigurent les formes et les circuits de distribution des produits. Les circuits courts permettent de réduire les transports et le nombre d’intermédiaires. Une question importante reste toutefois de savoir si les avantages apparents peuvent suffire pour que le type de projet porté par ces expériences devienne réalisable à plus grande échelle. L’alternative prendra davantage forme si ces expériences parviennent à sortir de leur situation de niche, mais sans être récupérées par les circuits tendanciellement oligopolistiques. Il ne faudrait d’ailleurs pas idéaliser ces courants d’initiatives outre mesure[4], mais ils peuvent avoir un effet d’exemplarité.

Toutefois, les forces contraires sont puissantes, conquérantes même, et continuent à orienter les modèles de production et d’organisation des territoires. À Nice où j’habite, les rares surfaces d’agriculture périurbaine qui subsistent dans la plaine du Var risquent de ne pas peser lourd face aux projets d’aménagement en cours (mais labellisés « développement durable », rassurons-nous). La recherche d’alternatives est donc aussi une lutte. Ou plutôt un assemblage de luttes, souvent partielles, et qui ne pourront se rejoindre qu’en trouvant une capacité à s’inscrire dans un projet plus large.


[1] David Harvey, « Les horizons de la liberté », Actuel Marx, 2006/2 (n° 40), p. 45. Traduction du dernier chapitre (« Freedom’s Prospect ») de A Brief History of Neoliberalism, Oxford, Oxford University Press, 2005.

[2] En version originale : desirability, viability, achievability. Cf. Erik Olin Wright, « Chapter 2: The Tasks of Emancipatory Social Science », in Envisioning Real Utopias, London, Verso, 2010.

[3] D’où l’importance à nouveau de penser la configuration de ces réseaux. Voir à ce sujet Yannick Rumpala, « La connaissance et la praxis des réseaux comme projet politique », Raison publique, n° 7, octobre 2007 (article accessible en ligne ou disponible en pdf).

[4] Pour une synthèse des arguments sur les aspects bénéfiques et/ou problématiques mis en évidence par les recherches sur ces expériences, voir par exemple Angela Tregear, « Progressing knowledge in alternative and local food networks: Critical reflections and a research agenda », Journal of Rural Studies, 2011.

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