Face aux menaces, la fiction comme moyen de réimaginer des puissances d’agir ?

14 03 2016

Que faire face à l’apocalypse ? Suite et troisième partie du texte développé dans les billets précédents pour le colloque international « Formes d(e l)’Apocalypse ».

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Ces représentations fictionnelles sont certes des lignes de fuite (pour parler comme Gilles Deleuze[1]), mais qui paraissent terminer en impasses (a fortiori lorsque l’esthétisation d’un chaos indépassable est poussée loin). Si ces effondrements sont survenus, c’est qu’il n’a pas été possible de les empêcher. Ou alors il faut considérer que la question importante est davantage ce qui reste après (l’apocalypse, la catastrophe, l’effondrement). Certaines versions de l’apocalypse font en effet jouer la dialectique de la fin et du recommencement. On y voit, malgré les épreuves, des sociétés qui tentent de se reconstruire. Autrement dit, ce qu’on appellerait, avec un vocabulaire récent, leur « résilience ». Les récits donnent ainsi à voir comment les chocs peuvent être (à différents degrés) encaissés. Car tout ne s’arrête pas ; sinon, il resterait peu à raconter.

Même si les situations décrites paraissent particulières et peu souhaitables, ces fictions peuvent aussi être considérées pour ce qu’elles produisent comme connaissance du monde. Catastrophes et effondrements (ou plutôt les facteurs qui les constituent et qui sont mis en scène : aléas naturels, virus, guerres, etc.) accomplissent un travail de déconstruction.

Le plus souvent, ce n’est pas le moment apocalyptique ou la bifurcation dystopique qui est présenté, mais l’après, la période où ceux qui restent doivent s’adapter, trouver de nouvelles ressources. L’enjeu collectif est alors de pouvoir reconstituer une communauté sociale. Ces situations, telles qu’elles paraissent vécues, sont des incitations, et même plutôt des obligations, à l’apprentissage. Après l’apocalypse, les humains n’ont guère d’autres choix que de devoir faire preuve d’adaptation en milieu hostile. Même si c’est peut-être de manière provisoire, ce qui paraît interrompu dans la plupart de ces représentations, c’est en effet aussi le processus de civilisation. Les institutions, dont la présence pouvait être rassurante, ne sont plus que souvenir ou dans un état résiduel.

Dans cet univers de sens, ce qui devient par conséquent intéressant n’est pas seulement l’image du monde qui est donnée, mais plutôt ce qui est laissé comme puissances d’agir. Ou, pour le dire autrement, le sens de ces situations (post-)apocalyptiques est également à chercher dans les puissances d’agir (les formes d’agency[2]) qui subsistent. De quelle nature sont-elles ? Comment sont-elles redistribuées ? Que peuvent les individus, groupes et communautés qui héritent d’un monde dystopique ou apocalyptique ? Comment se réorganisent les relations entre humains ? Sur quelles ressources peuvent-ils encore compter ? Quelles sont les implications de devoir vivre dans des ruines ? Autant de questions qui peuvent être activées grâce à l’effondrement d’un monde connu. Et on peut même montrer que, si ces récits laissent des puissances d’agir, celles-ci s’avèrent souvent (et logiquement) fortement amoindries ou limitées, et en tout cas difficiles à redévelopper.

La déconstruction du système dominant semble tellement difficile que son écroulement devient presque le seul moyen d’en sortir. Fredric Jameson a interprété la montée en popularité des romans catastrophistes comme la manifestation d’un désir collectif de recommencer à zéro[3]. La situation apocalyptique offrirait une incarnation au célèbre vers de L’Internationale, une façon de réaliser un projet révolutionnaire : « Du passé faisons table rase […]. Le monde va changer de base […] ». Ce qu’avançait aussi Alain Musset d’une autre manière : « La catastrophe peut ainsi parfois être vue comme un moyen de ne pas passer par le Grand Soir. Puisque tout est détruit, il est possible d’envisager une autre reconstruction. Le monde est rasé ? Profitons-en, il n’était de toute façon pas très réussi. Il y a là l’aveu d’une incapacité politique, celle de changer le monde par nous-mêmes »[4].

Dr. Bloodmoney de Philip K. Dick[5] est une manière de décrire ce qui peut se passer après une guerre nucléaire, lorsqu’une société tente de se réorganiser. Dans le roman, les situations sociales, après le cataclysme atomique, sont pour une bonne part renversées[6]. Le jeune handicapé révèle des capacités qui lui valent davantage de considération, notamment comme réparateur (les « dépanneurs » deviennent en effet « les gens les plus précieux au monde »). D’autres vont perdre tout ce qui faisait la valeur de leur position antérieure. À cela s’ajoutent, pour certains, des pouvoirs nouveaux et curieux résultant des mutations engendrées par la radioactivité. S’il y a une vie quotidienne qui peut encore fonctionner (et c’est la richesse du roman que de rester à ce niveau), elle a au total largement changé de bases.

Autre question : qu’est-ce qui peut être reconstruit ou refait après une catastrophe ? Comme le signalent Bernadette de Vanssay et ses collègues en partant de contextes plus réels : « Introduire le changement dans la société est une tâche difficile, voire impossible, en situation de routine quotidienne ; la catastrophe, en créant un bouleversement des habitudes, peut être considérée comme une opportunité pour repenser des partis pris d’urbanisme obsolètes ou inadaptés à l’évolution urbaine récente. La reconstruction doit se situer dans une perspective dynamique, prenant en compte le développement futur »[7].

Le calculeurLes catastrophes décrites fictionnellement aident à imaginer comment des sociétés peuvent se débrouiller sans certaines infrastructures auparavant capitales, mais devenues hors d’usage. Est-il plus facile de reconstruire à partir de ruines ? La rupture ou la discontinuité oblige à réévaluer les priorités et les ressources disponibles pour les atteindre. Que ce soit par exemple dans des romans post-apocalyptiques comme La route de Cormac McCarthy[8] ou Le monde enfin de Jean-Pierre Andrevon[9], le réflexe des survivants est de chercher les produits de l’ancienne civilisation, idéalement sous forme de stocks ou de réserves réalisés avant l’effondrement. Les situations post-apocalyptiques obligent individus et groupes à réorganiser la hiérarchie de leurs besoins et priorités. Elles sont aussi une façon, certes contrainte et apparemment souvent désagréable, de redécouvrir les vertus du « low tech », du bricolage, de la débrouillardise. Même longtemps après la catastrophe, il peut rester nécessaire de trouver des ressources humaines plutôt que techniques. Par exemple, pour reconstituer la puissance de calcul d’un ordinateur, mais sans processeurs, composants électroniques ni électricité, comme dans Les âmes dans la grande machine de Sean McMullen, où bien après le « Grand Hiver », l’humanité reste comme si elle n’avait pas encore pu sortir d’un âge féodal et préindustriel[10]. D’où, à côté d’autres solutions recourant à des énergies « naturelles » (trains à pédales, etc.), celle qui consistera à utiliser et coordonner une armée de condamnés et d’esclaves pour faire fonctionner des bouliers.

Rappelant ce qui est important pour la (sur)vie et ce qui ne l’est pas, la représentation de situations post-apocalyptiques pointe par contraste le superflu d’une bonne part de la « société de consommation ». Le retour d’une rareté des ressources oblige à moins de gaspillages. Le recyclage y devient une nécessité, ou au moins devient nécessaire une réflexion sur ce qui doit être conservé ou jeté (en fonction de besoins plus ou moins prévisibles). Que les individus soient isolés ou en groupe, il faut se débrouiller avec ce qui est à disposition : les outils qui s’imposent sont ceux qui paraissent les plus appropriés. Des compétences qui ont pu être ordinaires (repérer les plantes comestibles, faire du feu, etc.) doivent être réapprises. Au total, ces visions (post-)apocalyptiques créent un décalage qui permet de souligner les anciennes dépendances (aux sources énergétiques, à certains biens matériels, etc.). Ne pouvant plus compter sur les circuits longs de la globalisation, les survivants doivent se rabattre sur des ressources communautaires.

Dans nombre de représentations, la catastrophe et le désastre sont au surplus fréquemment supposés dissoudre les solidarités (« Chacun pour soi ») et favoriser le réveil des pires penchants de la nature humaine. D’où des comportements proches de la prédation, abondamment décrits, dans des œuvres qui vont de la série des Mad Max au cinéma à La route en littérature (puis au cinéma). Ce qui est symboliquement montré, c’est la difficulté à réenclencher un processus de civilisation. Et cela joue aussi au plan individuel : s’il y a une question qui est accentuée, c’est de savoir à qui il est possible de faire confiance. Comme le résume presque Jean-Marie Kauth, en prolongeant notamment l’exemple de The Road : « Society has reached the point where the sole qualifier for morality is not eating people »[11]. Comment est-il alors possible de retrouver des solidarités ou de créer des solidarités nouvelles ? Suffit-il de réemployer un uniforme d’employé des postes, comme dans le roman de David Brin, Le facteur[12]. Lorsque les anciens rôles sociaux ne sont pas oubliés, en reprendre un, comme celui de facteur en l’occurrence, peut contribuer à réactiver des espérances dans des communautés fragilisées. Plutôt que l’errance sans but véritablement défini, le courrier à distribuer devient ainsi la transposition symbolique du lien à renouer entre les villes ou les communautés (tout en étant aussi dans le roman un moyen de trouver accueil et subsistance, et avec l’aide plus particulière des femmes).

De toute manière, quels morceaux de savoirs sont encore accessibles et à nouveau exploitables ? C’est un des questionnements que Walter M. Miller met en scène dans Un cantique pour Leibowitz[13]. Pour continuer à exister, ces savoirs (ou leurs vestiges) doivent pouvoir être conservés et reproduits. D’où l’importance qu’ils puissent encore trouver des supports (qui seront notamment des livres), des formes d’institution (en l’occurrence un nouvel ordre monastique assumera un rôle renouvelé), et des serviteurs prêts à les entretenir (des moines, dans le roman, et ceux d’une abbaye en particulier). Le récit évolue cependant en laissant progressivement penser que les tentatives de reconstitution ne garantissent pas nécessairement un usage plus sage de ces savoirs. Et ce sont même les conditions pour une nouvelle apocalypse qui, au fil du temps, seront réalisées.

Ce qui caractérise majoritairement la situation apocalyptique ou dystopique, c’est qu’on ne sait pas ou qu’on ne voit pas comment en sortir : comme un trou noir, elle a absorbé les énergies positives. Dans les mondes post-apocalyptiques, les humains paraissent souvent condamnés à errer pour trouver de quoi vivre ou fuir les menaces. Le constat fait aussi par François-Ronan Dubois peut être généralisé au-delà des séries télévisées qu’il analyse : « […] l’agentivité valorisée dans ces programmes est presque toujours d’ordre personnel, individuel et marginal »[14]. S’il reste des puissances d’agir dans ces visions, leur agrégation semble difficile et soumise à des contraintes qui seront autant d’épreuves.

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[1] Qui expliquait ainsi, de manière presque programmatique : « D’abord, une société nous semble se définir moins par ses contradictions que par ses lignes de fuite, elle fuit de partout, et c’est très intéressant d’essayer de suivre à tel ou tel moment les lignes de fuite qui se dessinent » (Entretien entre Gilles Deleuze et Antonio Negri, reproduit sous le titre « Contrôle et devenir » dans Gilles Deleuze, Pourparlers, Paris, Ed. de Minuit, 1990, p. 232).

[2] Bruno Latour évoquait aussi l’intérêt à « utiliser le terme d’origine spinoziste « puissance d’agir » pour traduire le terme d’agency, pour éviter l’horrible « agentivité », et surtout pour détacher agency de l’intentionnalité et de la subjectivité humaine » (Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Paris, La Découverte, 2015). Notre perspective est toutefois différente, notamment à cause des ambiguïtés que peut produire une association avec la référence abstraite et presque spirituelle à « Gaïa ».

[3] Cf. Fredric Jameson, Archéologies du futur. Le désir nommé utopie, Paris, Max Milo, 2007.

[4] « Alain Musset : « l’apocalypse est un phénomène politique, social et économique » », Article 11, 12 décembre 2013, http://www.article11.info/?Alain-Musset-l-apocalypse-est-un

[5] Dr Bloodmoney, Paris, J’ai lu, 2002 (Dr Bloodmoney or How We Got Along After the Bomb, New York, Ace Books, 1965).

[6] Pour une analyse plus développée, voir « Après Armageddon : Système de personnages dans Dr Bloodmoney », in Fredric Jameson, Penser avec la science-fiction, Paris, Max Milo, 2008.

[8] La route, Paris, éditions de l’Olivier, 2008 (The Road, New York, Alfred A. Knopf, 2006).

[9] Paris, Fleuve Noir, 2006.

[10] Sean McMullen, Les âmes dans la grande machine – 1. Le calculeur, Paris, Robert Laffont, 2003 (Souls in the Great Machine, New York, Tor, 1999).

[11] « Post-Apocalyptic Storytelling as Global Society’s Environmental Unconscious », in Luigi Manca and Jean-Marie Kauth (eds), Interdisciplinary Essays on Environment and Culture: One Planet, One Humanity, and the Media, Lanham, Lexington Books, 2015, p. 294.

[12] Paris, J’ai lu, 1987 (The Postman, New York, Bantam Books, 1985).

[13] Paris, Denoël, 1961 (A Canticle for Leibowitz, Philadelphia, Lippincott, 1960).

[14] « Fantastique, science-fiction et résolution individualiste des crises globales dans les séries télévisées étasuniennes de 1990 à nos jours », Magazine de la communication de crise et sensible, n° 21, 2013.


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14 03 2016
zelectron

Face aux menaces, la fiction comme moyen de réimaginer des puissances d’agir ?
Face aux menaces, la fiction comme moyen de faire réimaginer les puissances pour agir ?
Face aux menaces, la fiction comme moyen de réimaginer l’action des puissances ?
Face aux menaces, la fiction comme moyen d’imaginer une action des puissances ?
Face aux menaces, la fiction comme moyen d’injecter de l’imagination pour une action des puissances ?
Face aux menaces, un hoax comme moyen d’injecter de l’imagination pour une action des puissances ?🙂

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