Sur les fonctions possibles des récits apocalyptiques et dystopiques

12 03 2016

Que faire face à l’apocalypse ? Suite et deuxième partie du texte commencé dans les billets précédents, qui sera présenté au colloque international « Formes d(e l)’Apocalypse » (15-17 mars 2016) avant future publication.

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L’influence de ces contenus symboliques est à relier aux logiques de sens auxquels ils peuvent s’articuler. Si de telles visions du monde sont aussi désespérantes, quel sens en effet donner à leur production et à leur circulation ? Pour cela, plus que leur interprétation, l’enjeu peut être de saisir comment elles peuvent participer à la production d’une forme de connaissance sociale[1]. Ces représentations variées peuvent contribuer à activer une plus ou moins grande réflexivité chez celles et ceux qui les reçoivent, et ainsi différents types d’orientations intellectuelles. C’est ce qu’esquissait Lucy Sargisson : « Dystopias matter because they make us think. They help us to imagine and envisage how the present can change into something very nasty. They tell us what’s wrong with the now, and they imagine how things could (easily) become much worse. Dystopias identify key themes, trends or issues in the present and extrapolate these »[2]. La dramatisation des enjeux est aussi de nature à susciter différents niveaux de réaction.

S’il s’agit de donner un sens à ces représentations, on peut en effet envisager différents arguments donnant une utilité, voire une fonction sociale, aux récits dystopiques ou apocalyptiques. Ces arguments peuvent eux-mêmes être classés. En écartant la posture nihiliste de découragement (« Peu importe, tout est foutu ») et en croisant (comme dans le tableau ci-dessous) les degrés de réflexivité et de réactivité qu’ils peuvent activer, ces schémas dystopiques et apocalyptiques peuvent relever de quatre fonctions :

– une fonction critique, voire pédagogique, de désenchantement, d’alerte et de mise en garde ;

– une fonction cathartique et de réassurance, voire de consolation ;

– une fonction d’habituation ;

– une fonction de capacitation et d’émancipation.

Faible réactivité Forte réactivité (proactivité)
Faible réflexivité Habituation Alerte
Forte réflexivité Catharsis Capacitation


– Une fonction d’alerte et de mise en garde

Sous ces formes plus ou moins alarmistes, cette science-fiction dystopique et apocalyptique peut être vue comme une forme de prise de conscience et de mise en scène de la vulnérabilité humaine (mise en scène qui peut aller jusqu’à la spectacularisation de la catastrophe). Ces représentations deviennent alors une manière d’explorer les limites de la planète (dans ses capacités d’adaptation) et de montrer des conséquences négatives. Autrement dit, si les dystopies et apocalypses peuvent être un appui cognitif, c’est en aidant à rendre perceptibles les prolongements potentiellement problématiques de certaines orientations. Elles donnent à voir les implications logiques de tendances et peuvent alors se rapprocher de l’« heuristique de la peur » promue par Hans Jonas. Dans cette logique, l’image négative doit inciter au changement.

Récemment, les historiens Naomi Oreskes et Erik M. Conway ont utilisé le registre de la science-fiction dans ce type d’esprit, en l’occurrence pour écrire une histoire à rebours de l’incapacité de l’humanité à prendre au sérieux et éviter le péril du changement climatique[3]. Pouvoir alerter par ce déplacement dans le futur était clairement dans leur intention. Dans cette perspective, l’enjeu est d’éviter d’attendre les effets d’un changement climatique global pour constater leur gravité.

Plus qu’une incitation à la réflexion, il y aurait dans ces visions dystopiques ou apocalyptiques fictionnelles, par la force de l’illustration, une capacité à amorcer une logique de précaution. Si le « catastrophisme éclairé » prôné par Jean-Pierre Dupuy doit trouver des supports, ce type de fiction lui en fournit un supplémentaire : de quoi donner une substance à la maxime qui lui permet de pousser plus loin les réflexions de Hans Jonas et de proposer une voie pour que l’humanité ne soit pas condamnée à un destin apocalyptique : « obtenir une image de l’avenir suffisamment catastrophiste pour être repoussante et suffisamment crédible pour déclencher les actions qui empêcheraient sa réalisation, à un accident près »[4].

En suivant ce type de conception, on est amené à supposer que le raisonnement apocalyptique peut produire des effets allant jusqu’à la réorientation des comportements. Si c’est le cas, il est alors activé par une base de représentation, donnant un point de référence aussi fictionnel soit-il, et peut alors être considéré comme une forme de conséquentialisme, où ce sont les conséquences envisagées qui tendent à primer dans le jugement. Ce lien est défendu par certaines recherches[5].

WALL-ECertains récits d’effondrement ont même aussi pour eux l’avantage d’une relative précision : ils montrent des points de fragilité dans les systèmes socio-économiques. Autrement dit, là où des vulnérabilités n’ont pu être corrigées. Symétriquement, ces visions de futurs laissent entrevoir ce que les collectifs devraient éviter de faire. Ils sont une manière de signaler ou de pointer des responsabilités. C’est pour cela que l’avenir peut ne pas paraître complètement fermé. Même lorsque la Terre a été submergée sous les déchets, obligeant l’ensemble des humains à quitter leur planète originelle, comme dans le film d’animation Wall-E, ces derniers gardent un espoir de pouvoir y retourner et y vivre. Ils peuvent donc revenir pour y compris eux-mêmes (et non plus seulement des robots) contribuer au grand nettoyage. Et s’il reste une morale, c’est que les objets et produits achetés un jour finiront immanquablement plus tard en ordures à traiter[6].


– Une fonction cathartique et de réassurance

En remettant en visibilité une part sombre des sociétés humaines, ces fictions apocalyptiques offrent un autre niveau d’appréhension où elles jouent comme une libération du refoulé, notamment d’éléments tendanciellement traumatisants. Comme si, du fait d’une dépossession généralisée, il y avait aussi un empressement plus ou moins latent à voir finir le monde actuel, ce type de réaction que Michaël Foessel interprète comme une « perte en monde »[7]. Ou comme si était recherchée une manière d’exprimer au moins des insatisfactions face à des dynamiques systémiques qui ne se laissent plus saisir.

Pour Sébastien Jenvrin, « ces fictions permettent d’extérioriser la violence humaine »[8]. Pour lui, plus précisément : « En figurant le mal par des monstres, des extraterrestres, des androïdes, des armes dévastatrices et d’autres catastrophes, la science-fiction exerce une fonction d’exorcisation du mal moderne. Plus qu’une fonction prophétique, les récits mettant en scène la fin du monde ont finalement la même fonction que les mythes traditionnels : résorber les problèmes du mal et de la violence en les extériorisant ». Et le mal pourrait être les humains eux-mêmes. Si ces derniers disparaissent à cause d’un virus qu’ils ont créé ou manipulé, n’ont-ils pas alors bien mérité leur triste sort ? Mettre en scène la menace permettrait de commencer à se racheter un peu.

Grâce à l’intermédiaire fictionnel, lecteurs, spectateurs ou joueurs de jeux vidéo peuvent avoir le frisson (celui devant une forme particulière de « sublime ») tout en restant en (provisoire ?) sécurité. La possibilité cathartique ainsi offerte peut (pour partie) expliquer que les visions apocalyptiques et dystopiques se multiplient sans forcément inciter à changer de trajectoire. En définitive, les fictions catastrophistes ont un côté rassurant ; elles permettent de se dire : « Par comparaison, jusqu’ici tout va bien ». Au lieu d’amener à réagir, les images négatives et les esquisses d’anticipation présentées laissent à penser que la situation vécue est encore acceptable ou qu’il reste des marges de manœuvre.

 

Une fonction de divertissement et d’habituation

Outre l’augmentation quantitative, le constat peut être aussi celui d’une absorption des descriptions apocalyptiques dans une logique spectaculaire, spécialement au cinéma. Elles seraient devenues un produit, parmi d’autres, des industries culturelles. Un point de vue de théorie sociale critique peut en effet amener à y voir une manifestation de la capacité du système économique à faire de toute crise (écologique en l’occurrence) une source de profit, en transformant la catastrophe en élément récréatif[9]. Converties en produits commerciaux, les images catastrophiques et dystopiques finissent ainsi par paraître banalisées.

L’accumulation de ces dystopies et récits alarmistes ne finirait-elle pas par devenir une manière de préparer les esprits à des lendemains qui ne chanteront pas ? Ces représentations apocalyptiques créent une familiarité avec la catastrophe. Comme s’il s’agissait d’apprendre à la collectivité à vivre dans des situations extrêmement contraintes ou des environnements extrêmement dégradés… Dans ce cas, l’aliénation n’est pas loin. La liberté perdue dans la fiction est presque l’annonce d’une liberté qui risque d’être perdue dans le monde réel.

Au bout du compte, ce que produit l’accumulation des descriptions apocalyptiques peut finir par ressembler à du découragement. De quoi en effet se sentir désarmé ou impuissant si l’on finit convaincu de l’inéluctabilité de la catastrophe. À la manière de Frédéric Neyrat, l’usage qui est fait des menaces de désastre peut amener à s’interroger sur la manière dont ces imaginaires viennent participer au développement d’une « biopolitique des catastrophes »[10]. Les imaginaires de l’effondrement, a fortiori s’ils s’emplissent en absorbant toutes les angoisses de l’époque, tendent à activer un besoin de protection. Lorsque l’espérance est évacuée et remplacée par des horizons plus sombres, il devient presque excusable de se laisser aller à l’abattement, au découragement ou à l’apathie.

Dans La vérité avantdernière[11], roman de Philip K. Dick construit sur le principe (familier chez lui) de la manipulation générale, les populations sont maintenues dans des abris souterrains au prétexte que la surface resterait encore contaminée par la guerre entre blocs. Leurs ressources pour vivre sont indexées sur leur capacité à produire la quantité d’armements robotisés qui leur est demandée pour les combats censés encore avoir lieu en surface. L’apocalypse n’est plus tout à fait à l’ordre du jour, mais seule une minorité est en position de le savoir.

Une fonction de capacitation et d’émancipation

Chez les sociologues, certains, comme Ulrich Beck, ont avancé l’idée qu’un certain catastrophisme pouvait avoir des vertus émancipatrices[12]. Dans cette perspective, amener des collectivités à discuter des maux les menaçant pourrait créer une dynamique aux effets positifs. Un de ceux-ci serait notamment un effet de choc.

Pour Frédéric Claisse et Pierre Delvenne, dans un esprit voisin (en amalgamant d’ailleurs peut-être rapidement les activités intellectuelles relevant des sciences sociales et celles relevant de la littérature), il peut y avoir une part d’« empowerment » dans la dystopie[13]. Ils visent plus précisément ce qui peut s’enclencher lorsqu’un futur dystopique est identifié comme crédible : l’effet collectif pourrait dépasser la seule prise de conscience, car celle-ci donnerait également des capacités pour faire émerger d’autres possibilités et tracer d’autres voies. Vue sous cet angle, la dystopie s’apparente alors à une connaissance anticipatrice et, pour les communautés concernées, elle ajoute des appuis (cognitifs et normatifs) pour réagir. Cette capacité supplémentaire ne tient pas tellement ou pas seulement à l’œuvre elle-même, mais aussi et peut-être surtout aux usages sociaux que la circulation de l’œuvre va permettre (Frédéric Claisse et Pierre Delvenne prennent l’exemple classique de 1984 de George Orwell et des menaces sur la vie privée que permet de mettre en scène cette version romancée de la surveillance totalitaire).

La représentation apocalyptique produit le type de distorsion permettant de questionner l’ordre établi. La démonstration spectaculaire de la possibilité de la catastrophe devient alors un levier pour secouer la passivité en aidant à reconstruire la perception d’une responsabilité plus ou moins grande de chacun dans la préparation de cette catastrophe. Une version émancipatrice du catastrophisme aiderait à éviter que des options technologiques soient trop rapidement transformées en solutions évidentes et incontournables, à l’instar de la géo-ingénierie qui tend à agréger une variété d’intérêts puissants pour en faire une solution de recours contre un changement climatique global[14]. Ces apports à la réflexion seraient aussi une manière de ne pas fermer les débats et de les laisser dans un espace démocratique et délibératif (et non simplement technocratique).

S’agissant de capacités d’anticipation et de réaction, on trouve d’ailleurs des auteurs qui jouent entre les registres sérieux et ludiques pour proposer des guides de survie adaptés à des périls inconnus jusque-là. Mais la menace y est davantage représentée par des êtres non humains, zombies et robots notamment, comme chez Max Brooks avec son Guide de survie en territoire zombie[15] et Daniel H. Wilson qui prétend aider à Survivre à une invasion robot[16]. Nonobstant leur point de départ très hypothétique mais du fait des analogies possibles avec certaines épidémies, les écrits de Max Brooks sur les zombies lui ont quand même valu l’écoute sérieuse du corps des Marines aux États-Unis[17]. Les capacités recherchées s’avèrent en fait là davantage liées, voire réduites, à une logique sécuritaire (se préparer à gérer des situations de crise). D’autres sont possibles.

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[1] Cf. Yannick Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n° 40, novembre 2010, pp. 97-113 ; Yannick Rumpala, « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains : la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15, 2015. URL : http://methodos.revues.org/4178

[2] « Dystopias Do Matter », in Fátima Vieira (ed.), Dystopia(n) Matters: On the Page, on Screen, on Stage, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2013 p. 40.

[3] Naomi Oreskes, Erik M. Conway, L’effondrement de la civilisation occidentale, Paris, Les Liens qui libèrent, 2014. Le livre reprend et étend un article plus ancien : Naomi Oreskes, Erik M. Conway, « The Collapse of Western Civilization: A View from the Future », Daedalus, vol. 142, n° 1, Winter 2013, pp. 40-58.

[4] Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Paris, Seuil, 2002, p. 214.

[5] Par exemple, Robin Globus Veldman, « Narrating the Environmental Apocalypse: How Imagining the End Facilitates Moral Reasoning Among Environmental Activists », Ethics and the Environment, vol. 17, n° 1, Spring 2012, pp. 1-23.

[6] Même si le film reste ambigu quant au rapport aux objets de consommation. Cf. Christopher Todd Anderson, « Post-Apocalyptic Nostalgia: WALL-E, Garbage, and American Ambivalence toward Manufactured Goods », Lit: Literature Interpretation Theory, vol. 23, n° 3, 2012, pp. 267-282.

[7] Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique, Paris, Seuil, 2012.

[8] Sébastien Jenvrin, « Catastrophe, sacré et figures du mal dans la science-fiction : une fonction cathartique », Le Portique, n° 22, 2009. URL : http://leportique.revues.org/index2203.html

[9] Dans ce sens, voir par exemple Tanner Mirrlees, « Hollywood’s Uncritical Dystopias », cineaction, n° 95, 2015, pp. 4-15.

[10] Frédéric Neyrat, Biopolitique des catastrophes, Paris, Éditions MF, 2008.

[11] Paris, Robert Laffont, 1974 (The Penultimate Truth, New York, Belmont Books, 1964).

[12] Cf. Ulrich Beck, « Emancipatory catastrophism: What does it mean to climate change and risk society? », Current Sociology, vol. 63, n° 1, January 2015, pp. 75-88.

[13] Cf. Frédéric Claisse, Pierre Delvenne, « Building on anticipation: dystopia as empowerment », Current Sociology, vol. 63, n° 2, March 2015, pp. 155-169.

[14] Cf. Shinichiro Asayama, « Catastrophism toward ‘opening up’ or ‘closing down’? Going beyond the apocalyptic future and geoengineering », Current Sociology, vol. 63, n° 1, January 2015, pp. 89-93.

[15] Max Brooks, Guide de survie en territoire zombie, Calmann-Lévy, 2009 (The Zombie Survival Guide, New York, Three Rivers Press, 2003).

[16] Daniel H. Wilson, Survivre à une invasion robot, Orbit, 2012 (How to Survive a Robot Uprising, New York, Bloomsbury Pub., 2005).

[17] Cf. Nicolas Gary, « Pour lutter contre les zombies, l’armée américaine fait appel à des écrivains », ActuaLitté, 15.02.2016, https://www.actualitte.com/article/monde-edition/pour-lutter-contre-les-zombies-l-armee-americaine-fait-appel-a-des-ecrivains/63510


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