Imaginer la fin du travail comme ouverture des possibles ?

17 02 2016

Le texte qui suit est aussi paru sur nonfiction.fr dans la rubrique « Arts et actualités ».

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TrepaliumImaginer la fin du travail peut produire des résultats angoissants. La série télévisée Trepalium actuellement diffusée sur Arte en est une expression. Dans le monde décrit, la très grande majorité de la population (80 %, nous dit-on) en est réduite à rêver de pouvoir décrocher un emploi. Un mur a même été construit pour assurer une relative tranquillité aux « Actifs » de la « Ville », maintenant donc les autres dans la « Zone », avec pour maigre espoir de pouvoir éventuellement être sélectionné(e)s pour un « emploi solidaire » (la dernière mesure gouvernementale pour essayer de calmer la révolte montante). Certes, la série, à cause de ses résonances éminemment actuelles, peut faire réfléchir, mais, à cette aune, son potentiel peut paraître limité. Plutôt que ce traitement faussement subversif (et esthétiquement peu inventif), peut-être aurait-il mieux valu une fiction plus risquée, où le travail n’est plus la valeur centrale. Tant qu’à faire dans la fiction spéculative, autant quitter la facilité dystopique, a fortiori si elle est une pâle extrapolation de l’épuisement des sociétés industrialisées et du modèle fordiste[1] (voire une manière de préparer les esprits à une inéluctabilité des « réformes structurelles », sous peine d’en arriver un jour à ce type de futur repoussant).

Par contraste, peut-être que le format littéraire permet d’aller explorer des territoires imaginaires plus inspirants. Après tout, la question du travail et de son devenir est aussi déjà présente dans la science-fiction[2]. Dans le roman intitulé Dans la dèche au Royaume Enchanté[3], Cory Doctorow part d’un postulat plus radical. C’est même la première phrase du livre : « J’ai vécu assez longtemps pour voir le remède à la mort, assister à l’ascension de la Société Bitchun, apprendre dix langues étrangères, composer trois symphonies, réaliser mon rêve d’enfance d’habiter à Disney World et assister non seulement à la disparition du lieu de travail, mais du travail lui-même ». Dans le futur ainsi imaginé, les accidents de la vie ne sont plus à craindre : la mémoire de chaque individu est en effet régulièrement sauvegardée et, en cas de problèmes physiques à l’issue potentiellement fatale, elle peut être réintégrée dans un nouveau corps déjà cloné, donc rapidement disponible (une variante du « mind uploading »). Les systèmes productifs étant suffisamment développés et les principaux besoins existentiels apparemment satisfaits, hommes et femmes sont dans une situation où ils n’ont plus d’obligation de travailler. Libérés de beaucoup de contraintes matérielles, ils peuvent alors consacrer leur temps à des activités plus ou moins ludiques. L’action du roman se passe principalement à Disney World, où les protagonistes sont surtout occupés à restaurer et développer des attractions du parc. Leurs journées sont au total loin d’être vides et, de fait, les personnages suivis investissent beaucoup d’énergie dans l’entretien de ces attractions.

Derrière l’intrigue (en gros, la rivalité entre les groupes gérant des attractions concurrentes), les lecteurs peuvent ainsi voir fonctionner des modalités différentes d’organisation sociale. Avec pour les individus des soucis différents. En l’occurrence, dans la société dépeinte par Cory Doctorow (la « Société Bitchun »), l’argent n’a plus d’utilité. Ce qui compte en revanche, c’est le « whuffie », une espèce d’évaluation permanente de la réputation, de la popularité individuelle, qui est de surcroît devenue facile à visualiser, en temps réel,  grâce aux avancées de l’informatique ambiante et aux possibilités de connexions cérébrales. C’est cette espère d’objectivation de l’estime accordée à chacun, compte tenu de ses actions, de ses réalisations positives comme de ses fautes et méfaits, qui fait alors non seulement la position sociale, mais qui devient aussi le critère principal des échanges pour accéder plus ou moins facilement à certains biens et services. Dans ce monde, le but principal semble être en définitive d’accumuler cette nouvelle forme de capital symbolique que serait le « whuffie ».

Dans la dèche au Royaume EnchantéL’intérêt du roman de Cory Doctorow est qu’il permet, dans le registre de l’anticipation, de travailler des hypothèses sur ce que pourrait être une économie post-rareté et post-travail. Il fait en quelque sorte la supposition que l’accès à des possibilités technologiques conduira à une évolution des valeurs, spécialement quant aux motivations qui doivent guider les existences individuelles, quant à la conception du travail et à sa centralité dans les collectifs. Dans la « Société Bitchun », il ne semble guère y avoir de sens à essayer de ranger les individus dans les catégories de producteurs et de consommateurs. Ces rôles sociaux, de même que le salariat, se sont dissouts. Les « adhocraties » sont devenues la forme d’organisation dominante pour les individus qui souhaitent réaliser des activités ou un projet en commun, en fonction de préférences partagées. Dans le roman, ces coopérations semblent souples et peu formelles. Les attractions de Disney World y sont gérées par des fans sur ce principe. Le roman, par sa lenteur apparente, rend bien ce mode de vie s’écoulant sans gros événements perturbateurs (hormis le « meurtre » qui va intervenir et qui va nourrir l’intrigue). Mais Cory Doctorow a également bien compris que tout individu a besoin de reconnaissance et garde une tendance à vouloir se situer par rapport aux autres. La condition humaine a bien d’autres dimensions que celle du travail pour la structurer. Est-il enviable d’être noté en permanence, sur le moindre de ses actes ? C’est la subjectivité néolibérale qui survivrait ainsi sous d’autres formes, où l’individu devrait malgré tout veiller à sa valorisation et rester entrepreneur de lui-même. Les logiques de marché, voire les inégalités qui en résultent, ne seraient que déplacées (même si, formellement, ont disparu les préoccupations sur les moyens d’assurer sa subsistance).

L’enjeu est aujourd’hui d’être capable d’imaginer des futurs variés. La place forcément évolutive du travail dans une société peut justifier ce type d’exploration, a fortiori dans des contextes technologiques eux-mêmes fortement évolutifs en raison des progrès rapides de l’automatisation. Cette exploration a été et continue à être tentée dans le registre académique[4]. Mais l’évolution d’un modèle culturel se joue également dans les imaginaires. Il n’est donc pas inutile, loin de là, de continuer aussi à aller voir ce qui s’y produit.

__________________

[1] Cf. Zygmunt Bauman, Vies perdues. La modernité et ses exclus, Paris, Payot, 2006.

[2] Plus largement, sur les ressources extra-fictionnelles de la science-fiction, voir Yannick Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n° 40, novembre 2010, pp. 97-113 et « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains : la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos. Savoirs et textes, n° 15, 2015.

[3] Paris, Gallimard / Folio SF, 2008 (Down and out in the Magic Kingdom, New York, Tor, 2003).

[4] Cf. Tim Strangleman, « The nostalgia for permanence at work? The end of work and its commentators », The Sociological Review, vol. 55, n° 1, February 2007, pp. 81–103.


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3 responses

17 02 2016
zelectron

Tu vois le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un revolver chargé, et ceux qui creusent, toi tu creuse (Le bon, la brute et le truand).
Alors ?

17 02 2016
Yannick Rumpala

Ou peut-être bientôt trois catégories, avec des robots pour faire le boulot…

17 02 2016
zelectron

c’est inéluctable🙂

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