Théorie critique et science-fiction

22 11 2015

Thesis Eleven

Regarder hors de France et se sentir moins seul… La revue Thesis Eleven, orientée vers les « théories critiques de la modernité », vient en effet de sortir un numéro intitulé « Critical Theory and Science Fiction ». Un projet ayant donc des proximités avec le type de recherche que je poursuis, autrement dit celui que j’avais commencé à travailler par la dimension politique (avec un premier article : « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique ») et pour lequel j’avais ensuite essayé de construire un cadre théorique et presque programmatique (avec un autre article plus récent : « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains »). Le postulat ainsi partagé est que la science-fiction peut être saisie autrement que par ou pour une analyse esthétique ou littéraire. Comme pour d’autres fictions, elle peut être une amorce à la réflexion (éthique, politique, etc.), mais avec l’avantage de donner des débuts de prise (certes hypothétiques) sur le futur. Plus qu’une simple production culturelle parmi d’autres, la science-fiction est devenue de fait un intermédiaire important dans la construction collective de l’intelligibilité de ce futur.

Les productions du genre pouvaient difficilement ne pas s’intéresser aux enjeux climatiques. Ce qui a même commencé à donner un sous-genre à part entière, la « climate fiction », qui est examiné dans ce numéro par Andrew Milner et quelques collègues dans le premier article (celui qui m’intéressait le plus directement pour mes réflexions actuelles). Le changement climatique, comme phénomène aux effets encore largement incertains, peut lui-même être pris comme un « novum » (pour parler comme le théoricien de la SF Darko Suvin), c’est-à-dire comme une nouveauté scientifiquement plausible malgré un contexte rendu hypothétique par la spéculation fictionnelle. Et donc pris pas seulement comme un cadre par rapport auxquels pourraient fonctionner d’autres « novums » (typiquement, des tentatives de « géo-ingénierie » avec des technologies plus ou moins disparates).

Le deuxième article qui m’intéressait plus particulièrement est celui d’Amedeo D’Adamo qui, comme cela est indiqué dans son titre, cherche à utiliser la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson (Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue) pour aborder les possibilités et les enjeux d’une culture parvenant, dans l’implantation sur une autre planète, à trouver une voie pour passer au-delà de la rareté. Une culture donc différente de celle qui est produite par le système économique actuel, la fiction obligeant alors à une forme de confrontation avec les valeurs encore dominantes.

De manière amusante, le troisième article qui m’intéressait, celui de Briohny Doyle, rejoint aussi des pistes que j’ai commencé à travailler. Il traite de l’« imagination post-apocalyptique », pas simplement comme une littérature du pessimisme ou de l’alarmisme, mais comme une manière d’explorer des possibilités extrêmes ou des types d’idées qui passeraient pour aberrantes dans d’autres contextes. En le formulant avec mes propres mots, je considère aussi que ce qui est intéressant à étudier dans les descriptions de situations post-apocalyptiques (comme j’essaye de le faire en élargissant également aux dystopies) est plutôt ce qui reste comme puissances d’agir dans les collectifs, malgré les adversités qui finissent par être subies.

D’autres articles de ce numéro pourront intéresser les amateurs de voyage dans le temps, de la série X-Files ou de zombies. Malheureusement, ce type de publication, comme pour de nombreuses revues scientifiques, reste majoritairement réservé aux lecteurs qui ont la chance d’être rattachés à une institution académique abonnée aux coûteux services de l’éditeur (l’américain Sage en l’occurrence). Ou alors il faut soit être prêt à payer un tarif élevé, soit trouver des moyens détournés…


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