Intelligence(s) : sur le futur d’un collectif en voie d’élargissement

27 10 2014

Dans quelques jours débutera à Nantes une nouvelle édition des Utopiales, incontournable festival international de science-fiction, dont le thème annuel a cette fois été intitulé « Intelligence(s) ». L’occasion d’assurer la modération de quelques tables rondes, pour parler de robots, pour évaluer les implications juridiques et politiques du  développement d’« intelligences artificielles », pour revenir sur la question de l’utopie en version « assistée par ordinateur » à travers l’œuvre de Iain M. Banks. Et ce n’est qu’un maigre aperçu de la richesse des sujets qui seront abordés pendant ces quelques jours et qui montreront à nouveau que la science-fiction est une véritable voie d’exploration et manière de réfléchir face au monde qui vient (une conviction forte que je défends).

Utopiales 2014Quelques jours après sortira officiellement l’anthologie (aux éditions ActuSF) prolongeant l’événement sous une forme plus directement littéraire (avec un large lot d’auteurs renommés : Laurent Genefort, Léo Henry, Jo Walton, Dmitry Glukhovsky, Dominique Douay, Barbara Sadoul, Michael Moorcock, Jean-Marc Ligny, Sylvie Miller & Philippe Ward, Sylvie Denis, K. W. Jeter). En guise à la fois de contribution à la promotion de l’ensemble et de présentation des enjeux de la thématique de cette année, je reproduis ci-dessous le texte de la préface qui m’avait été commandée, avec quelques liens en plus pour compenser le manque de notes de bas de page et inciter à quelques lectures complémentaires (outre cette anthologie, bien sûr).

* * *

    L’intelligence n’est plus ce qu’elle était. Si tenter de lui donner une définition était déjà difficile, l’exercice semble le devenir encore plus. Évidemment, les avancées des connaissances ont fait évoluer les représentations de ce que peut être l’intelligence, mais elles ne sont pas les seules.

La science-fiction est loin d’être étrangère à ces représentations et à ces débats ; elle en a façonné une partie des contours. Ce faisant, son imaginaire a aussi contribué à mettre en doute et réduire ce qui pouvait passer pour un privilège de l’espèce humaine. À déstabiliser donc aussi celle-ci dans certaines de ses certitudes. De l’intelligence, il est apparu qu’il pouvait y en avoir ailleurs que dans un cerveau humain. Ou sous d’autres formes. Et même dans des entités (robots, mais pas seulement) qui pouvaient finir par sortir du domaine de la fiction. Que le thème de l’intelligence ou, mieux, des intelligences finisse par devenir aussi celui des Utopiales n’est donc pas complètement surprenant.

La matière est riche, en l’occurrence. Proliférante même, à mesure que les productions de science-fiction ont étendu leurs explorations imaginaires, parfois jusqu’à s’insinuer dans les porosités du « réel ». À côté des humains (avec eux ou contre eux), une diversité d’êtres de fiction a été dotée de capacités pouvant s’apparenter à des capacités intellectuelles (compréhension, raisonnement, symbolisation, etc.), nourrissant ainsi toute la gamme possible des réactions humaines, de l’espoir à la peur, des interrogations jusqu’aux doutes existentiels.

Intelligences extraterrestres

La rencontre plus ou moins directe avec des formes d’intelligences non-humaines, sur Terre, dans l’espace ou sur d’autres planètes, est évidemment un thème ancien de la science-fiction. L’extraterrestre renvoie à la thématique classique de l’altérité, avec ses fantasmes et ses angoisses. La science-fiction a souvent reflété les craintes suscitées par la confrontation face à des formes d’intelligence plus évoluées : peur de l’humanité de se retrouver elle-même dominée ou colonisée. Crainte aussi de ne plus savoir quoi faire face à des entités radicalement différentes.

La voix du maîtreStanislas Lem a plusieurs fois subtilement illustré ce type de trouble, notamment sous l’angle des embarras de communication. Dans le roman Solaris (1966), une forme d’intelligence ressemblant à un vaste océan s’exprime de manière déstabilisante, presque onirique, pour l’équipe arrivant sur la planète du même nom. Dans La voix du maître (1968), un signal venant de l’espace et pouvant faire penser à un message conduit les autorités politiques et scientifiques à se demander quelle attitude adopter face à la manifestation d’une possible forme d’intelligence extra-terrestre. Ce qui va amener de délicats débats éthiques, théologiques…


Intelligences machiniques

Ces intelligences, dans ce type de récit, s’imposent aux humains ; elles ne sont pas engendrées par eux. L’avancée dans l’époque industrielle a amené avec elle des représentations d’intelligences plus machiniques, pouvant avoir été créées avec une apparence humanoïde, mais pas nécessairement. Des robots donc, souvent, mais la science-fiction est aussi riche en artefacts « intelligents » qui ont pu prendre d’autres formes. Dans Les racines du mal de Maurice G. Dantec (1995), une « neuromatrice » est capable d’assister une enquête policière.

S’il est devenu commun aujourd’hui de concevoir que des machines puissent « penser », c’est qu’il y a eu tout un processus d’infusion dans l’imagination collective. Sur le versant scientifique, les travaux d’Alan Turing, au milieu du siècle dernier, sont une référence centrale. Outre le « test » associé à son nom et censé différencier l’humain et la machine, ils ont fortement contribué à tracer les grandes lignes de recherches sur ce qui sera appelé l’« intelligence artificielle ». Tout cela est documenté par les historiens. Toutefois, il ne faut pas oublier que le transfert du travail cognitif à des artefacts a également été largement accompagné et préparé par la fiction. L’idée de machines qui « pensent » ne suscite plus guère la surprise parce qu’elles ont aussi progressivement peuplé les mondes fictionnels sous des formes multiples et variées.

Extension et généralisation de l’intelligence informatique

Aujourd’hui, l’adjectif « intelligent » tend à être accolé à toute innovation informatisée : « voitures intelligentes », « villes intelligentes », « réseaux intelligents », « textiles intelligents », etc. Intelligents, ces dispositifs sont censés l’être parce qu’ils intègrent des artefacts électroniques miniaturisés (capteurs, puces, etc.) capables d’interagir avec leur environnement, de « communiquer », et peuvent traiter des quantités croissantes d’informations. Les enjeux industriels, commerciaux, financiers, sont énormes, à la mesure des marchés qu’espèrent développer les industriels et opérateurs intéressés.

smart-citiesAvec cette multitude de capteurs communicants et connectés en réseau, toute une infrastructure « pensante » semble en construction. Et cette infrastructure omniprésente paraît même pouvoir penser pour les humains. À leur place… L’intention latente, parfois avouée comme telle, est de pouvoir orienter les comportements pour des motifs de bénéfices collectifs (et on peut espérer ne pas avoir à rencontrer un jour une porte refusant de s’ouvrir au motif qu’elle n’a pas été payée, comme dans la réalité altérée d’Ubik de Philip. K. Dick). Le citadin va bientôt devoir vivre dans un environnement saturé de technologies informatisées, qui peut l’observer, retrouver des données le concernant, les corréler (d’où les soupçons de mise en place d’une surveillance généralisée et les craintes de nouvelles formes de contrôle social).

Inutile de souligner que cette « intelligence ambiante », comme l’appellent les ingénieurs et industriels du secteur, va supposer une forme de confiance, ou au moins d’acceptation : qui promeut ces dispositifs ? qui les gère ? Même invisible, toute infrastructure contient une puissance de configuration du social. Toute délégation, fût-elle à des machines supposées « intelligentes », a une dimension politique. Et ce système aura probablement aussi ses bugs, ses virus et ses hackers.

Anticipations d’un collectif en voie d’élargissement à des intelligences non-humaines

La science-fiction montrait déjà un collectif élargi à des entités non-humaines agissantes. Avec une part d’anticipation, puisqu’en ce début de XXIe siècle, il est en train d’être peuplé d’artefacts qui pourront avoir des comportements autonomes.

Des motivations militaires et économiques notamment (non dénuées de relations troublantes d’ailleurs) poussent au développement de systèmes dotés d’une plus ou moins grande autonomie. Là aussi, on peut considérer que la science-fiction a préparé leur arrivée en acclimatant les esprits à leur présence, en la rendant familière. La facilité de langage désormais courante consiste justement à dire que ce n’est plus de la science-fiction.

Wired for WarLe genre a en effet déjà amplement décrit des batailles peuplées de robots autonomes plus ou moins « intelligents » (des droïdes de combat de Star Wars aux cylons de Battlestar Galactica, en passant par une large variété de modèles dans les jeux vidéo). Avant l’arrivée de « voitures intelligentes », le futur était déjà parcouru de véhicules se pilotant eux-mêmes (au cinéma, dans I, robot ou Minority Report par exemple). Ces véhicules, dans les versions qui attendent de pouvoir être commercialisées, sont maintenant censés réduire les problèmes de congestion du trafic et les risques d’accidents, mais laissent déjà entrevoir des dilemmes moraux lorsqu’il faudra choisir dans des situations où une victime accidentée permet d’éviter des victimes plus nombreuses (une extension du « dilemme du tramway »).

Contrairement à ce qui avait été imaginé dans la science-fiction, ce ne sont peut-être pas des intelligences humaines qui partiront explorer le cosmos. Ce seront probablement des robots, poursuivant de manière peut-être plus autonome l’œuvre de ceux qui ont entamé l’exploration de Mars.

La science-fiction n’avait pas vraiment envisagé non plus que des algorithmes ou des robots de trading puissent opérer sur les marchés financiers jusqu’à réaliser une partie importante des transactions journalières et accélérer encore davantage ces flux immatériels.

Même les personnes dont le métier est d’écrire pourraient presque s’inquiéter. Certes, des algorithmes ne remplacent pas encore les auteurs de romans ou de nouvelles, mais ils peuvent déjà remplacer des journalistes pour assembler des éléments factuels et rédiger des brèves.

Après la machinisation de la force de travail vient ainsi la machinisation de l’intellect, dans des champs de plus en plus larges. L’augmentation des budgets de recherche dans ces différents domaines est un indicateur de l’importance accordée à ces enjeux et ces formes de substitution à l’intelligence humaine. Une partie des recherches en cours vise même à doter les machines de capacités d’apprentissage.

Les intelligences artificielles paraissent avoir des avantages par rapport aux humains. Ces derniers n’auraient qu’une « rationalité limitée », pour reprendre le terme proposée par Herbert Simon (« prix Nobel » d’économie en 1978, mais esprit bien plus large) dans ses travaux devenus classiques. Les esprits humains ont des difficultés dès qu’il s’agit de traiter une grande variété de variables en même temps.

Qu’est-ce que les intelligences artificielles pourraient amener de plus par rapport aux intelligences humaines ? Lorsqu’il s’agit de penser des technologies futures, la science-fiction a l’avantage de proposer des mises en situation. Ont pu ainsi être représentés des effets que pourrait avoir l’arrivée d’artefacts hautement évolués. La science-fiction les montre agissant sur et dans le monde. Un intérêt du genre est alors de donner à voir non seulement des avancées technologiques plus ou moins hypothétiques, mais aussi les effets sociaux corrélatifs. De telles poussées technologiques tendent souvent à être associées à des transformations profondes des rapports sociaux, voire à l’avènement d’un type de société différent.

Au-delà des tâches très quotidiennes, quel rôle pourraient avoir des intelligences artificielles ? Leur puissance de calcul semble logiquement les désigner pour un rôle de planification. Collecter des données en grandes quantités, les traiter et produire des décisions.

Dans une espèce d’extension généralisée du travail d’administration, ces intelligences artificielles pourraient gérer tous les problèmes humains, comme dans la Culture, cette vaste civilisation galactique, hédoniste et bienveillante, imaginée par Iain M. Banks. Leur rôle y est central, mais sans qu’il paraisse trop ouvertement hégémonique. Si leurs capacités peuvent être largement supérieures aux intelligences humaines ou humanoïdes, les relations, sur un plan formel au moins, restent établies sur le principe d’une égalité de statut. Avec la Culture, Iain M. Banks paraît avoir inventée une nouvelle forme d’utopie, celle d’une société post-politique (sans instances représentatives et sans gouvernement) « assistée par ordinateur ». Présentes de manière plus ou moins discrète, les intelligences artificielles peuvent d’ailleurs y prendre un grand nombre de formes, pas forcément humanoïdes. Elles peuvent être dans l’infrastructure matérielle, comme dans ces gigantesques habitats artificiels que sont les orbitales. Elles peuvent être des vaisseaux spatiaux. Elles peuvent être aussi des drones de taille humaine et ayant leur caractère propre. Du fait de cette omniprésence, les modalités de décision collective ne peuvent plus être les mêmes que dans les processus où n’interviennent que des humains. Dont on peut d’ailleurs se demander, en lisant l’auteur, s’ils participent encore vraiment aux décisions les plus importantes ou les plus stratégiques. Libérée, la population semble l’être (et elle peut effectivement s’adonner à tous les plaisirs), mais que penser d’une utopie qui semble ne pouvoir se réaliser et se maintenir que grâce à des machines extrêmement évoluées ?

De manière ironique et par une espèce de retournement de l’Histoire, l’accumulation de données informatisées (les « big data ») et l’accroissement continu de la puissance computationnelle semblent rendre presque imaginable l’avènement d’une économie entièrement planifiée. La Culture se rapproche de ce registre par la puissance de calcul que peuvent déployer les intelligences artificielles les plus poussées (les « Mentaux »). Une espèce de Gosplan galactique, boosté aux technologies informatiques, sans intervention humaine et sans le type de dirigisme mortifère qui a sévi en URSS…

Dans un tel schéma, tout devient calculable et il devient possible de gérer à grande échelle toutes sortes de flux (de matières, de données, etc.), des trafics, voire des comportements. Ce recours à des artefacts « intelligents », tel qu’il apparaît à partir de l’imagination d’Iain M. Banks, reste de l’ordre de la fiction, mais il peut être une manière de questionner la tendance des organisations humaines à sous-traiter une part croissante des mécanismes de contrôle à des systèmes automatisés. À suivre une telle tendance jusqu’à son point extrême (la Culture, dans une version relativement optimiste, mais la science-fiction est aussi riche en contre-modèles dystopiques), l’humanité finirait presque alors en « pilotage automatique ».

De la dépendance à la soumission ?

Se retrouver face à des intelligences non-humaines potentiellement supérieures a de quoi susciter quelques inquiétudes, voire quelques angoisses. Au service de quoi (ou de qui) les intelligences artificielles seraient-elles mises ? Quelle confiance leur accorder ?

HAL_9000L’angoisse face à la machine est devenue un ressort narratif courant, spécialement lorsqu’elle s’émancipe, refuse d’être un instrument. Pour un amateur de science-fiction, difficile de ne pas avoir en mémoire l’ordinateur HAL 9000 de 2001, l’odyssée de l’espace (1968). Ou encore la série de films amorcée avec Terminator en 1984, où Skynet, un système informatique élaboré à la demande des militaires américains, apprend très rapidement au point d’acquérir une forme de conscience et de percevoir les tentatives pour l’éteindre comme une menace mortelle, n’hésitant plus alors à engendrer un conflit nucléaire qui anéantira une bonne partie de la population humaine.

En fait, sans qu’elles existent encore vraiment, les intelligences artificielles suscitent une quantité croissante de discussions et débats éthiques, qui forment maintenant toute une littérature d’articles et de livres. En dehors de la fiction, les risques liés au développement d’« intelligences artificielles » sont presque devenus un champ de réflexion à part entière, avec ses spécialistes et ses experts. Certains de ces débats ne surprendraient pas les amateurs de science-fiction. « Les trois lois de la robotique » d’Isaac Asimov servent d’ailleurs de bases pour une partie de réflexion dans les milieux académiques.

Le choix sera-t-il fait de réguler le niveau d’intelligence des machines ? Dans l’univers de Neuromancien de William Gibson (1984), c’est le rôle de la « police de Turing ». Toutes les intelligences artificielles sont en effet censées être inscrites dans un « registre » et leurs capacités sont contrôlées pour pouvoir être maintenues dans certaines limites. Dans Le fleuve des dieux, roman d’Ian McDonald (2004), les intelligences artificielles ont été classées en trois niveaux et celles du niveau le plus élevé (la « Génération Trois ») sont interdites et même pourchassées par un service policier spécialisé.

Malgré ces récits angoissants, l’arrivée d’artefacts hautement évolués est aussi parvenue à susciter des visions nettement plus optimistes. Des intelligences artificielles pourront-elles aider l’humanité à résoudre ses problèmes ? Dans le courant transhumaniste, certains ne sont pas loin de le penser. Avec les espoirs les plus exubérants : régénérer les écosystèmes dégradés, produire sans polluer, soigner les maladies qui ont jusque-là résisté, etc. Voire libérer l’humanité du travail grâce à l’automatisation généralisée.

À un optimisme béat, la science-fiction offre elle-même un antidote. C’est toute la pertinence et toute la force des premières œuvres du courant cyberpunk : avoir montré que les intelligences artificielles risquent d’arriver à un stade particulier du système capitaliste. Et qu’elles peuvent donc se trouver mises au service d’intérêts privés ou bien particuliers, et conforter des structures de pouvoir plus ou moins existantes.

Vers la singularité ?

Du processus engagé par ce développement continu de l’intelligence machinique, la « singularité » serait (pour certains) l’étape ultime, au moins dans ce qui serait imaginable par des esprits humains. Ce concept (controversé) désigne le moment où, grâce à l’accumulation des avancées informatiques, les capacités des machines en termes d’« intelligence » pourraient dépasser celles des humains, ce qui aurait pour effet de bouleverser les conditions du progrès technoscientifique. La « singularité » représenterait un tel saut technologique qu’il ne serait même plus possible d’imaginer ce qui pourrait arriver ensuite et quel serait le sort de l’espèce humaine.

Sous des formes plus ou moins directes, le concept de singularité technologique doit une part de sa résonance à la science-fiction, puisqu’un des parents, Vernor Vinge, est à la fois mathématicien à l’Université de San Diego aux États-Unis et auteur de romans marquants dans le genre (Un feu sur l’abîme, Au tréfonds du ciel, Rainbows End). Dans un raisonnement proche mais qui a des racines antérieures, la thèse de l’« explosion de l’intelligence », explorée dès les années 1960 par le philosophe Irving John Good, considère que des machines suffisamment avancées seraient capables de concevoir d’autres machines, amorçant ainsi un processus continu qui déborderait largement les capacités humaines. Comme si une intelligence supérieure pouvait accélérer le processus de production des connaissances.

À suivre une telle ligne de réflexion, le devenir des machines paraît presque pouvoir être inscrit dans une perspective évolutionniste, mais pour une « espèce » qui aurait transcendé l’ordre du vivant. De quoi pousser les humains dans de nouvelles interrogations existentielles (spécialement si leur intelligence paraît devenir obsolète)…

La thèse de la simulation : la création de notre « réalité » par des intelligences supérieures

D’autres intelligences auraient-elles pu se développer au point d’avoir réussi à créer une simulation qui serait notre « réalité » ? Une espèce d’équivalent de ces jeux vidéo où il s’agit de gérer des villes ou la vie de personnages « virtuels ». Sauf que ce serait notre propre monde… Popularisé dans le film Matrix (en l’occurrence sous la forme d’une exploitation de l’énergie des corps humains par des machines ayant pris le contrôle de la Terre), ce genre d’hypothèse est aussi travaillé tout à fait sérieusement, en apparence au moins, par des philosophes.

Considérer que nous pourrions vivre dans un univers simulé plonge logiquement dans un abîme de questions. Si nous sommes dans une espèce de simulation informatique, quelles intelligences pourraient en être à l’origine ? Avec quel niveau de sophistication technologique ? Avec quelles intentions (ludiques, expérimentales…) ? Que cette hypothèse se répande et soit discutée peut paraître révélateur de l’époque et de ses doutes. Cette idée hautement spéculative semble une manière supplémentaire d’essayer de donner du sens à notre monde. De le rendre intelligible, d’en produire une intelligence (pour jouer sur les mots), d’essayer de saisir ses absurdités et sa fureur.

L’intelligence qui devient divine

Avec ce genre d’idée, le questionnement tend alors à devenir métaphysique. Aux limites des évolutions envisageables, l’intelligence ultime touche à la transcendance et au divin. En devenant une puissance transcendante, une intelligence en croissance exponentielle finirait par pouvoir saisir l’ensemble des paramètres du monde, agir sur eux, dominer la matière. Dans le roman d’Ian McDonald Le fleuve des dieux, des intelligences artificielles se développent jusqu’au point de pouvoir se confondre avec l’univers lui-même. Le processus débouche ainsi sur « [u]n espace homomental, où les intelligences des aeais peuvent fusionner dans la structure de l’univers et la manipuler à leur guise ».

Un questionnement sur le devenir de l’espèce humaine : de la recherche de l’intelligence à la recherche de l’humanité

Par un effet de contraste, ces représentations fictionnelles questionnent ce que signifie rester humain, en dépit d’un environnement technologique de plus en plus intimement présent. Et c’est même le devenir de l’espèce humaine dans son ensemble qu’elles tendent à interroger.

Dans ce contexte évolutif, comment encore savoir ce qu’est l’intelligence ? Intervenir sur elle est-il de nature à transformer la condition humaine ? Les neurosciences sont en plein développement et bénéficient des avancées des techniques d’imagerie cérébrale. Au-delà de ce que les scientifiques peuvent imaginer ou escompter, les connaissances acquises sur le fonctionnement du cerveau peuvent susciter des tentations. Utiliser ces connaissances pour augmenter des performances. Gagner en intelligence : voilà un vieux rêve relancé par l’espoir de pouvoir accéder à certains médicaments et produits psychostimulants, ou à des prothèses et implants informatisées. Ces possibilités ne vont-elles pas engendrer de nouvelles inégalités et divisions sociales, si certains humains peuvent se payer des améliorations personnelles et d’autres non ? Déjà, certains évoquent l’utilisation de ces technologies pour augmenter la compétitivité d’une entreprise ou d’un pays entier. Que des formes de neuroingénierie arrivent à une époque dominée par les idéologies individualistes et concurrentielles est donc lourd de questions. Un véritable marché pourrait devenir florissant. Et de nouvelles formes de domination sont à craindre. D’où le développement maintenant d’un autre champ de réflexion : celui de la neuroéthique.

Le jeune héros du roman de Daniel Keyes, Des Fleurs pour Algernon (1966), n‘aura pas eu à rentrer dans ces considérations éthiques. Son expérience sera pourtant mentalement douloureuse : pouvoir gagner en intelligence, mais la reperdre et en avoir conscience. La tentative dont il a bénéficié et qui paraissait prometteuse n’aura eu qu’un résultat provisoire, le condamnant à retrouver sa situation initiale de déficient mental. Et avoir côtoyé les sommets de l’intelligence n’empêchera pas la redescente.

L’espoir d’une « intelligence collective »

L’humanité manque-t-elle d’intelligence pour réduire les problèmes qui la submergent (mais qui résultent des intelligences humaines) ? Le philosophe Pierre Lévy escomptait le développement d’une « intelligence collective », grâce à l’émergence d’un nouvel espace de communication et d’échange de savoir. Dans le sillage d’Internet, la possibilité de connexion de tous les réseaux informatiques a pu faire en effet penser à l’émergence d’une espèce de cerveau global à l’échelle de la planète. Nouvel espoir de pouvoir agréger les intelligences et de les faire se rejoindre dans le but commun d’une humanité entièrement réconciliée.

Mais l’incertitude semble ne pouvoir jamais être complètement éliminée des devenirs collectifs. La convergence des intelligences vers une même trajectoire historique peut paraître difficile à postuler. Dans Fondation et empire (1952), roman de la série Fondation d’Isaac Asimov, le Mulet, un mutant capable d’influencer les émotions, vient perturber le déroulement rationnellement planifié par les travaux et calculs du psychohistorien Harry Seldon.

Barrière mentaleUne humanité « augmentée » est souhaitée et promue par le courant transhumaniste. Certains, dans ce courant, vont jusqu’à étendre ce souhait aux animaux. Poul Anderson avait essayé d’imaginer les effets que pourrait avoir un accroissement généralisé des capacités cérébrales pour les êtres vivants de la planète. Dans Barrière mentale (1954), la Terre se trouve un jour libérée d’un phénomène cosmique qui bridait les intelligences. Du déficient au surdoué, toute la population acquiert un nouveau potentiel et c’est toute la vie sociale qui est perturbée. Et même au-delà… Ceux auparavant confinés dans des positions peu enviables trouvent les inégalités sociales et les structures hiérarchiques plus difficilement supportables. Les animaux destinés à la consommation humaine commencent aussi à reconsidérer leur sort. Bref, toutes les existences prennent une saveur différente…

La science-fiction comme catalyseur de réflexivité

Par ce brassage d’idées, dépliées sous des angles multiples, l’imaginaire de la science-fiction finit par produire une boucle vertigineuse. C’est l’intelligence humaine qui revient sur elle-même pour questionner ses évolutions, ses mutations, ses hybridations, voire son remplacement. Tout un arrière-plan philosophique, voire éthique, affleure alors. Une manière propre de travailler des enjeux collectifs et ontologiques prend ainsi forme. La science-fiction, comme forme culturelle historiquement située, perçoit à sa manière que l’intelligence est aussi en train de devenir un objet d’intervention, dorénavant manipulable comme tout ce qui se trouve sur cette planète.

Où vont tous ces développements technologiques qui se servent de l’intelligence, l’instrumentalisent, voire tentent de la recréer ? Même si ces développements sont les produits des intelligences humaines, en ont-elles encore la maîtrise ? Pour prendre du recul, tout ce qui peut nourrir la réflexion collective, et la science-fiction en fait partie, peut donc paraître bon à prendre. Car ce monde qui arrive (et peut-être rapidement) va être le nôtre. Et de l’intelligence, il va en falloir pour affronter les défis entrecroisés qui s’annoncent et dont la très grande part a été engendrée par les humains eux-mêmes, persuadés de la rationalité de leur esprit. En attendant, et cette anthologie le montrera à nouveau, il y aura encore au moins la science-fiction pour nourrir l’imagination.


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