Derrière le voile de pollution…

13 03 2014

pollution-à-paris« Alerte à la pollution aux particules fines ». Près d’un tiers des régions françaises sont actuellement touchées par cette forte dégradation de la qualité de l’air, qui a ainsi largement intégré l’actualité médiatique. Et l’épisode dure.

Parmi les aspects intéressants à analyser, il y a le discours d’imputation de responsabilités et les recommandations publiques qui viennent en prolongement. Dans un article d’il y a quelques années, lui-même issu d’une recherche en collaboration sur « L’obligation d’information », j’avais étudié comment l’information sur la qualité de l’air se trouvait transformée en instrument d’action publique.

C’est cette structuration des problèmes qui continue à fonctionner. Comme je l’expliquais :

« Trois catégories sont généralement repérées, sous des dénominations proches : les transports routiers, les industries et énergies, le résidentiel et tertiaire.

Les principaux objets d’attention ont en fait dans les discours une place qui résulte d’une évolution dans l’appréhension des activités préjudiciables. En effet, les indicateurs choisis pour les émissions de type industriel ont enregistré depuis les années 1950 une diminution considérée comme appréciable dans la sphère institutionnelle. Dans le même temps, par comparaison, le trafic automobile est apparu comme une source de pollution de plus en plus importante. Les préoccupations qu’avaient pu susciter des polluants comme le dioxyde de soufre tendent ainsi à diminuer et ont laissé la place à d’autres soupçons concernant d’autres facteurs de dégradation de la qualité de l’air, en l’occurrence ceux rattachables à l’augmentation continue de la circulation automobile.

Un lecteur, auditeur ou téléspectateur non spécialiste peut être surpris d’apprendre que la pollution atmosphérique ne résulte pas seulement de la présence de polluants. Une part de l’information produite s’attache en effet à mettre en évidence l’influence des conditions météorologiques. C’est même un thème qui trouve une place propre dans les discours des associations de surveillance. […]

En plus des polluants, d’autres protagonistes semblent donc intervenir sur la qualité de l’air. Certains seraient indésirables, notamment le soleil, à cause de la chaleur qu’il induit et des réactions chimiques que la montée de température peut favoriser. D’autres seraient bienveillants, comme le vent qui permet de disperser les polluants, ou la pluie qui les entraîne au sol. Dans cette logique, les craintes à l’égard de la pollution atmosphérique seraient ainsi presque à adapter selon les saisons. »

Revenir sur la manière dont les problèmes sont posés permet ainsi de mieux comprendre la construction des solutions :

« Dans le cas de l’automobile, ce sont en fait les mêmes recommandations qui reviennent couramment et qui peuvent donc être classées en quelques catégories : – les recommandations visant le mode de déplacement : elles se présentent comme une promotion de solutions de remplacement (transports en commun, covoiturage, vélo, marche), l’utilisation de l’automobile pour les déplacements courts étant particulièrement visée ; – les recommandations sur l’entretien du véhicule (réglage du moteur…) ; – les recommandations sur la conduite du véhicule (conduite « en souplesse », respect des limitations de vitesse).

Ces discours se placent dans le registre du conseil, et non de la contrainte. Les solutions présentées ont une apparence de simplicité. En fait, c’est plus l’usager que l’objet automobile (et l’organisation sociale correspondante) qui est remis en cause. Si les réseaux de surveillance considèrent la mobilité comme une dynamique à gérer, c’est davantage dans sa dimension individuelle et quotidienne. Cet accent mis sur la responsabilité personnelle a une conséquence importante dans la grille de lecture proposée : il tend en effet à masquer les raisons structurelles de l’augmentation du trafic. Le plus souvent, l’ensemble discursif ainsi avancé déconnecte la problématique des déplacements automobiles des choix collectifs plus larges (aménagement, urbanisme…) dont ils sont dépendants.

L’orientation des axes de recommandation vers les comportements individuels contribue au surplus à faire disparaître les stratégies industrielles et commerciales des constructeurs automobiles. Les travaux de l’Ademe [Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie] avaient par exemple pu mettre en évidence une augmentation tendancielle de la masse des véhicules, ce qui influe sur leur consommation et donc leurs émissions. […]

Au bout du compte, des contradictions qui relèvent plutôt d’un niveau systémique tendent à être reportées au niveau individuel. »

Et comme, de toute manière, tout sera oublié une fois passé l’épisode de pollution…

Référence :

« De l’objectivation des risques à la régulation des comportements. L’information sur la qualité de l’air comme instrument d’action publique », article paru dans la revue Réseaux, vol. 22, n° 126, 2004, URL : http://www.cairn.info/revue-reseaux-2004-4-page-177.htm

Résumé : L’information est devenue un outil d’usage courant dans l’appareillage d’intervention publique. Au niveau institutionnel, la gestion de la qualité de l’air tend de plus en plus à s’appuyer sur un ensemble de dispositifs de ce type. En France, la loi sur l’air de décembre 1996 et ses prolongements réglementaires ont en effet promu dans ce domaine une obligation d’information à destination des populations. Cet article s’intéresse à la mise en œuvre des prescriptions ainsi établies, notamment aux productions auxquelles elles sont censées correspondre. Il s’agit d’éclairer le rôle que joue cette information dans les modalités de gestion de ces problèmes environnementaux. L’analyse met en évidence les logiques et tensions traversant les contenus dans lesquels s’incarne l’ambition informative, et caractérise les modalités de contact avec les populations par l’intermédiaire de différents supports et canaux de communication. Elle montre que cette activité informative passe aussi par une assimilation des règles du monde de la communication et la construction d’une crédibilité.

L’article complet est aussi téléchargeable sous forme de fichier pdf.


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