Sur le retour de l’idée de communs et ses possibles applications

24 06 2013

Qu’est-il encore possible de faire face à l’accumulation des problèmes écologiques ? Cette accumulation peut être prise comme une des manifestations de l’épuisement du système économique actuel et du modèle qui le sous-tend. Malgré ces défaillances de plus en plus difficiles à ignorer, ce modèle est souvent présenté comme n’ayant pas d’alternative ; les solutions seraient forcément à trouver dans ce cadre.

Des pistes de réflexion nouvelles ou différentes, il peut pourtant y en avoir beaucoup à creuser. L’idée de « transition écologique » est de plus en plus présente dans les discussions autour des enjeux environnementaux. Plutôt que de l’envisager à travers un prisme institutionnel ou technocratique (par l’« économie verte » par exemple), on peut prendre aussi cette idée « par le bas ». À partir d’une réflexion plus large, je vais avoir bientôt l’occasion d’y revenir lors d’une Journée d’études « Environnement et question sociale », qui vise à rassembler des réflexions sur les possibilités de conversion écologique des modes de vie (le 28 juin, à l’Observatoire Sociologique du Changement, qui fournit le programme de cette journée en ligne).

Prenons un des exemples, l’idée de communs, que j’aborderai dans ma présentation (téléchargeable en fichier pdf).

Cette idée suscite depuis quelques années un intérêt renouvelé dans des milieux intellectuels et militants. Elle a été remise en avant et retravaillée comme voie de répartition des ressources et d’accès partagé. Différents courants théoriques, alimentés par des auteurs comme Antonio Negri[1], David Bollier[2] et Peter Linebaugh[3], l’ont prise comme point d’appui pour nourrir ou relancer la critique contre des formes expansives, diffuses et continues de privatisation et de marchandisation. De manière moins critique, elle a aussi été utilisée dans la lignée de réflexions comme celle d’Elinor Ostrom (« prix Nobel » d’économie en 2009) pour faire réapparaître un modèle propre d’organisation sociale qui avait eu tendance à être négligé. La pensée des communs propose de dépasser la séparation binaire entre public et privé, pour retrouver un système où la régulation du collectif, notamment pour les aspects distributifs, ne serait pas simplement soumise à des déterminants strictement individualistes plus ou moins contrebalancés par des formes d’encadrements étatiques. Sans être forcément reprise de manière aussi conceptualisée, cette approche infuse également dans des pratiques qui essayent de s’orienter vers des logiques alternatives aux systèmes hiérarchiques centralisés et aux transactions marchandes. L’idée de communs sert de base plus ou moins intuitive à des formes de luttes et de résistance[4], qui s’expriment par exemple sur les fronts et les terrains de l’écologie (contre la privatisation de l’eau ou d’autres ressources naturelles), de la culture, des productions intellectuelles et connaissances. La préservation de communs tend dans ces mobilisations être perçue comme un enjeu politique.

Green GovernanceDans cette ligne de réflexion, les communs désignent une ressource qui est partagée par un groupe humain[5]. Leur prise en compte correspond à une action consciente et volontaire et elle engage la participation d’acteurs multiples. La définition avancée par Burns H. Weston (University of Iowa) et David Bollier (Commons Strategies Group) insiste sur ces dimensions : « By “commons” (as in “commons-based”) we mean, in a broad sense, a kind of social and moral economy or governance system of a participatory community of “commoners” (sometimes the general public or civil society, sometimes a distinct group) that uses and directly or indirectly stewards designated natural resources or societal creations in trust for future generations »[6].

Si les communs suscitent une attention renouvelée, c’est aussi parce qu’ils apparaissent comme une manière possible de ressaisir la nécessité de trouver des dispositifs pour gérer les contraintes écologiques. Plus précisément, ce schéma d’appréhension est une manière de redonner une forme de liaison entre les collectivités et leur environnement proche ou lointain, autrement dit de les rendre plus sensibles aux phénomènes de dégradation et de les inciter à chercher les moyens d’action pour éviter les conséquences indésirables et rester sur des trajectoires « soutenables ». Dans ce type de perspective, l’environnement n’est plus réduit à une marchandise à consommer[7]; il suppose plutôt des formes collectives de prise en charge.

Les promoteurs de l’idée de communs lui attachent une force d’inspiration par le sens dont elle est porteuse, avec ses connotations de mutualité, d’attention, de responsabilités à construire ensemble. Le commun engage un autre rapport au monde. Il suppose de quitter la passivité. La perspective des communs offre ainsi un cadre pour pouvoir développer une rationalité propre, fondée sur des logiques d’engagement qui ne sont pas pour autant des logiques d’appropriation.

La préservation du substrat naturel et sa perception comme patrimoine limité sont essentielles dans la perspective des communs. Ce qui est produit ou géré comme commun ne rentre pas dans le circuit des marchandises. Ce type de biens est davantage destiné au partage, qui lui-même peut servir à enclencher les coopérations qui permettront d’entretenir et de reproduire ce commun. Les cas dans lesquels a pu fonctionner une gestion en commun de ressources limitées s’avèrent nombreux si l’on se réfère aux littératures historiques et anthropologiques[8]. Les travaux d’Elinor Ostrom et ceux réalisés dans son sillage ont permis de montrer de surcroît que, contrairement à certains préjugés courants, ces formes de partage n’ont pas forcément à craindre les critiques quant à leur efficience. La mise en commun des ressources est en outre une manière de prendre de la distance avec des logiques productivistes.

Nourriture à partagerEncore actuellement, cette recherche du commun (ré)apparaît dans des activités locales et dans des mobilisations en forme de résistances. Dans un registre militant, David Bollier avait par exemple défendu l’esprit des jardins communautaires, leur reconquête des espaces urbains délaissés et la forme d’économie du don qu’ils avaient réussi à réinstaller à New York[9]. Des initiatives comme Incredible Edible (les « incroyables comestibles » dans la version française) sont en train d’essaimer à partir du principe des potagers collectifs lancé dans la petite ville anglaise de Todmorden en 2008. Maintenant structurées en France en coordinations nationale et régionales, revendiquant une « démarche participative citoyenne »[10], elles apparaissent comme un effort pour essayer de retrouver ces communs, en l’occurrence en plantant des fruits et légumes dans des espaces accessibles à n’importe qui et donc disponibles gratuitement. L’idée peut être, en ville, de « remplacer chaque arbre mort par un arbre fruitier »[11] ou de planter dans n’importe quel bac récupéré. La rétribution attendue n’est pas commerciale et le pari est fait que chaque personne peut être raisonnable dans ce qu’elle va récolter.

Cette forme de préoccupation pour une nourriture pouvant à nouveau être produite localement à partir de principes simples (des arbres fruitiers dans les espaces extérieurs plutôt que des arbres d’ornement, etc.) est également présente dans le mouvement des « villes en transition » lorsqu’il met en avant l’idée de résilience pour l’appliquer à un contexte local[12]. Sur les espaces ainsi ouverts, c’est une remise en communs qui s’effectue et qui peut d’ailleurs prendre aussi la forme de jardins et vergers partagés : avec cet esprit de partage, cette activité collective redonne en effet aux populations un accès direct à des productions qui peuvent être autant de ressources alimentaires.


[1] Plutôt du côté philosophique. De manière synthétique, voir par exemple Judith Revel et Antonio Negri, « Inventer le commun des hommes », Multitudes, 4/2007 (n° 31), pp. 5-10. URL : www.cairn.info/revue-multitudes-2007-4-page-5.htm

[2] Voir par exemple son premier livre Silent Theft. The Private Plunder of Our Common Wealth, New York, Routledge, 2002.

[3] Sous un angle plus historique. Cf. The Magna Carta Manifesto. Liberties and Commons for All, Berkeley, University of California Press, 2009.

[4] C’est l’interprétation que la journaliste militante Naomi Klein fait des actions des mouvements anti-globalisation depuis les années 1990. Cf. « Reclaiming the Commons », New Left Review, 9, May-June 2001, http://newleftreview.org/II/9/naomi-klein-reclaiming-the-commons

[5] Sachant que les manières de définir et de concevoir ces communs peuvent être aussi l’enjeu de luttes discursives et qu’il n’y a donc pas forcément de définition consensuelle. Cf. Josée Johnston, « Who Cares about the Commons? », Capitalism Nature Socialism, vol. 14, n° 4, December 2003, notamment p. 22-26.

[6] Burns H. Weston, David Bollier, Green Governance. Ecological Survival, Human Rights, and the Law of the Commons, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, p. xix, note 21.

[7] Facteur qui peut être vu comme une cause majeure de sa dégradation. Cf. Peter Dickens, Society and Nature. Changing Our Environment, Changing Ourselves, Cambridge, Polity, 2004.

[8] Cf. Jonathan Rowe, « The Parallel Economy of the Commons », in The Worldwatch Institute, State of the World 2008. Innovations for a Sustainable Economy, New York, W. W. Norton, 2008, pp. 138-150, http://www.worldwatch.org/files/pdf/SOW08_chapter_10.pdf

[9] « The Cornucopia of the Commons », yes!, June 30, 2001, http://www.yesmagazine.org/issues/reclaiming-the-commons/the-cornucopia-of-the-commons

[11] Cité dans Aline Leclerc, « Légumes en accès libre, nouvelle idée solidaire », Le Monde, 27 décembre 2012, p. 9.

[12] Cf. Luc Semal & Mathilde Szuba, « Évaluer la résilience ? », Silence, n° 385, décembre 2010, p. 9-11.


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2 responses

4 08 2013
Aliman Zim

Le système actuel de chômage en Belgique permet aux chômeurs, en échappant aux formes salariales du travail, de repenser les liens de coopération, de faire (re)vivre les communs…

4 08 2013
Yannick Rumpala

Je veux bien des détails, car on pourrait dire aussi qu’ils restent dépendants d’un système bureaucratique.

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