Sur le devenir rhizome des enjeux et projets collectifs

5 01 2013

La thématique du « développement durable » est un exemple presque idéal pour mettre en évidence la dimension rhizomatique qui joue de plus en plus dans la prise en charge des enjeux collectifs contemporains (Voir le chapitre 2 de Développement durable ou le gouvernement du changement total). Mais ce cas peut aussi rapidement soulever une autre question sur l’accentuation apparente de cette tendance. Poser la question en ces termes vise précisément à pouvoir conserver un regard pertinent sur la multiplication des possibilités de connexions et d’échanges, les recombinaisons qui peuvent suivre, notamment s’il s’agit de traiter des enjeux complexes et multidimensionnels.

Plus les sociétés humaines étendent leurs interventions dans le monde, plus se pose en effet la question de la coordination de ces activités. Pour être pérennes, il faut que ces activités puissent se faire sans interférer négativement les unes sur les autres. D’une certaine manière, la problématique du « développement durable » pose cette question en remettant en lumière l’importance des interdépendances et notamment le caractère incontournable des interdépendances écologiques. Face à un nombre croissant d’enjeux qui dépassent largement les localités et paraissent se situer à un niveau planétaire, ce sont aussi les réactions collectives qui ont essayé de viser ce niveau, que ce soit sous des formes institutionnelles (avec un développement des prétentions à construire une « gouvernance internationale » de l’environnement ou du « développement durable », même si les résultats sont loin d’être forcément convaincants) ou des formes militantes (par l’intermédiaire par exemple de coalitions d’ONG). Trouver des possibilités de coordinations à distance tend ainsi à devenir un enjeu plus prégnant. La saisie de cet enjeu peut favoriser la perception de nouveaux liens de solidarité, par exemple entre mouvements militants sur la base de préoccupations communes. Grâce aux facilités de communication, les acteurs intéressés peuvent se solidariser malgré les distances et en se rassemblant autour de soucis ou de valeurs partagés. Il devient d’ailleurs fréquent de voir les mouvements militants s’adapter en fonction des niveaux d’action envisagés.

Mille plateauxPlus largement, la forme du rhizome, celle du développement en réseaux pluriels, hétérogènes, se propageant de manière sous-jacente et multidirectionnelle (si l’on prolonge les inspirations de Gilles Deleuze en essayant de leur donner de la substance sociologique),  semble se retrouver dans toute une gamme de phénomènes multidimensionnels (à la fois spatiaux, institutionnels…) que d’abondantes littératures cherchent à appréhender à cause des profondes mutations dont ces phénomènes paraissent porteurs. Les reconfigurations en rhizomes apparaissent en effet présentes à la fois dans des tendances repérées communément par les termes de « globalisation »[1], d’« européanisation »[2], de « territorialisation »[3], etc. Le système institutionnel ressemble ainsi de plus en plus à un agencement rhizomatique où il devient difficile de trouver des lignes de démarcation entre des niveaux supposés différents.

Par les possibilités qu’elle ouvre, la généralisation des formes rhizomatiques a des effets sur l’interaction à distance. Elle permet ce que James N. Rosenau appelle des « proximités distantes » et c’est celles-ci qui sont selon lui désormais importantes à saisir : « the best way to grasp world affairs today requires viewing them as an endless series of distant proximities in which the forces pressing for greater globalization and those inducing greater localization interactively play themselves out »[4]. De fait, la dynamique couramment désignée sous le terme de « globalisation » correspond au développement d’une profusion de nouvelles normes censées jouer à un niveau global, provenant de discussions dans des organisations et rassemblements internationaux mais aussi de formes de mobilisations locales qui finissent par résonner entre elles et par se rejoindre en dépassant leur éloignement[5]. Bien entendu, ces déploiements rhizomorphes n’opèrent pas comme des espaces sans frictions. Ils restent soumis à une tension entre coopération et concurrence.

À l’instar des enjeux de « durabilité », la montée d’enjeux globaux favorise le développement de logiques réticulaires transnationales et transinstitutionnelles. On peut même avancer que tout projet collectif d’ambition globale devra nécessairement prendre la forme du rhizome, autrement dit être capable d’extension, de propagation, de ramification. Il devra pouvoir se situer sur plusieurs échelles d’action, ce qui posera donc aussi la question de leur articulation[6] et de la capacité à reconfigurer les compétences à la fois institutionnelles et territoriales. S’il s’agit de garder des bases analytiques pertinentes, mettre l’accent sur la dimension rhizomatique devrait permettre de prendre en compte les phénomènes de composition entre réseaux et l’existence de réseaux de réseaux.

La reprise de la cause du « développement durable » dans des sphères de plus en plus larges révèle, en même temps qu’elle en est le résultat, une recomposition des différents intérêts présents dans le sens de la convergence, autrement dit avec des déplacements apparents dans une même direction. Mais ce qui est aussi intéressant à montrer, c’est que l’ensemble peut alors former un vaste rhizome. Au-delà de son expansion, l’ancrage de la thématique du « développement durable » peut conjointement se lire comme le passage de configurations émergentes à des configurations consolidées, précisément grâce aux alignements successifs qui se réalisent à travers elles. Ces processus permettent la production d’un sens partagé, suffisamment malléable en tout cas pour qu’une large adhésion devienne possible. Tous les ralliés peuvent ainsi reprendre la thématique ou son label sans avoir le sentiment de devoir se lancer dans un travail de décodage, et même avec une souplesse d’adaptation pour ceux qui le vivent comme une concession obligée à l’air du temps.

Distant ProximitiesCes convergences réalisent ainsi une forme d’ordonnancement sans qu’il soit nécessaire de passer par un appareil surplombant, centralisateur, et un processus descendant. Le processus de coordination peut provenir d’une configuration polycentrique et avancer en empruntant les voies d’une gamme de réseaux différents, laissant la possibilité d’une pluralité de relations et d’une multitude d’ajustements plus ou moins alignés. C’est également par ces réseaux que vont circuler des savoirs et des modèles d’interprétation des situations. Au final, le projet est aussi rendu crédible par l’importance du vaste assemblage de réseaux qui le porte. De ce point de vue, la généralisation de la problématique du « développement durable » paraît révélatrice. Les agents du changement ne peuvent être ramenés à un ou des groupes particuliers, car c’est la dynamique des réseaux qui est importante. C’est par cette dernière que peuvent se produire des effets systémiques. Les chemins possibles pour faire entendre une voix, pour exercer une influence, peuvent ainsi être institutionnels, mais pas nécessairement.

Les fonctionnements en réseaux ne sont en fait pas nouveaux. Ce qui paraît en revanche plus nouveau, c’est leur dimension, plus précisément leur allongement tendanciel, du fait de l’extension continue de leurs ramifications. Les configurations sociales deviennent rhizomorphes parce que les circulations d’acteurs s’y font plus intenses, se réalisent dans des lieux diversifiés et peuvent produire des effets sur une pluralité de scènes. Les responsables d’organisation ne sont pas fixés à un bureau : ils se déplacent, échangent lors de multiples rencontres. Les discussions s’effectuent par une multiplication des réunions, conférences, colloques, échanges d’expériences qui mélangent d’une manière remarquable des acteurs supposés être à des niveaux différents ou provenir d’univers distincts. Tout cela change les conditions du travail gouvernemental.

À l’hypothèse, souvent reprise, de Luc Boltanski qui relie le développement des logiques connexionnistes à un « nouvel esprit du capitalisme »[7], ou à celle, également influente, de Manuel Castells qui associe l’avènement de la « société en réseaux » à l’entrée dans une « ère de l’information »[8], on peut alors en préférer une autre : les modes de fonctionnement en réseaux tendent aussi à s’imposer aux groupes et organisations à cause de la dimension rhizomatique prise par l’espace de traitement des problèmes (phénomène qui peut paraître conjointement lié à l’aspect rhizomatique des problèmes eux-mêmes). De fait, ce qui est à noter, ce n’est pas seulement la reprise, l’appropriation de l’image du réseau dans ces univers sociaux, mais aussi de plus en plus souvent son utilisation de manière réflexive, tendant à faire de la forme réticulaire un objet et un outil stratégiques.


[1] Pour l’aspect environnemental, voir par exemple « The Globalization of Environmentalism », in Jennifer Clapp and Peter Dauvergne, Paths to a Green World. The Political Economy of the Global Environment, Cambridge, MIT Press, 2005.

[2] Sur les politiques environnementales, voir par exemple Andrew Jordan and Duncan Liefferink (eds), The Europeanisation of Environmental Policy. European Union and Member State Perspectives, London, Routledge, 2004. Ou même plus largement de « supranationalisation », où là aussi on peut étendre l’utilisation de la notion de réseau. Voir par exemple Karl-Heinz Ladeur, « Towards a Legal Theory of Supranationality. The Viability of the Network Concept », European Law Journal, vol. 3, n° 1, 1997, pp. 33-54.

[3] Cf. Susan Baker and Katarina Eckerberg (eds), In Pursuit of Sustainable Development. New governance practices at the sub-national level in Europe, London, Routledge, 2008.

[4] Cf. James N. Rosenau, Distant Proximities. Dynamics beyond Globalization, Princeton, Princeton University Press, 2003, p. 2.

[5] Cf. Saskia Sassen, La Globalisation. Une sociologie, Paris, Gallimard, 2009.

[6] Comme le disait Olivier Godard à propos du « développement durable » : « Les scènes du développement durable ne peuvent donc être que des scènes d’articulation et de rencontre entre des composantes « descendantes » visant à représenter localement des exigences émanant d’autres niveaux, et des composantes « ascendantes » reflétant dans leur diversité les conditions du mieux-vivre ensemble local » (« Projets et recompositions par les échelles territoriales », Pouvoirs locaux, n° 34, septembre 1997, p. 35).

[7] Cf. Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

[8] Cf. La société en réseaux (Vol. I de L’ère de l’information), Paris, Fayard, 2001 (nouvelle édition).


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