La science-fiction comme matériau exploratoire : éléments de méthode et étude de cas

22 01 2012

Des machines très évoluées pourraient-elles un jour participer au gouvernement du collectif ? Jusqu’à en changer la nature et le fonctionnement ? Des avancées informatiques à venir peuvent-elles conduire à renouveler la conception des formes possibles de l’administration des affaires publiques et de la régulation des activités sociales ? Si oui, dans quelle mesure ? Que reste-t-il du politique quand il devient dépendant de systèmes informatisés de plus en plus perfectionnés, comme ceux pouvant amener à parler d’« intelligences artificielles » ? Quelle part de choix peut-il subsister lorsque les formes de délégation à des artefacts techniques complexes deviennent de plus en plus nombreuses ?

Difficile de répondre à ces questions sans trouver comment amorcer une analyse de techniques qui n’existent pas encore concrètement, ou qui n’existent qu’à l’état de potentiel. Dans un article de 2010 (« Ce que la science fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques,  n° 40, disponible sur le portail cairn), j’avais proposé comme solution de considérer les œuvres fictionnelles axées sur l’avenir comme des supports heuristiques. L’idée était de prendre les œuvres de science-fiction à la fois comme un réservoir d’expériences de pensée et comme des formes de problématisations (au sens de Michel Foucault). Ces œuvres n’ont pas forcément été conçues comme des expériences de pensée, mais on peut considérer que la plus large part d’entre elles peut être réutilisée sur ce modèle, autrement dit comme si elles offraient des hypothèses à travailler (Et si… ?). Stimulante, la science-fiction l’est conjointement pour l’esprit, car elle peut être abordée comme une manière de problématiser non seulement des évolutions dans le domaine de la science (si l’on reste attaché à la dénomination du genre), mais aussi, et peut-être surtout, leurs conséquences plus ou moins directes sur les systèmes sociaux et politiques. À la manière de Michel Foucault (Cf. « Le souci de la vérité », in Dits et écrits 1954-1988, Tome II, Quarto Gallimard, 1994), ces problématisations peuvent être conçues comme des façons pour la pensée de s’emparer d’objets d’apparence relativement nouvelle. Pour être plus précis, elles peuvent être des manières d’interroger des conditions de possibilité, et alors fonctionner de telle sorte qu’entre l’entrée et la sortie de l’œuvre, la représentation d’une question se trouve modifiée. Dans le cas d’une œuvre littéraire, il est d’ailleurs fort possible que ces problématisations ne soient que le réarrangement de représentations diffuses reprises plus ou moins consciemment par l’auteur. Mais cela n’en diminue pas l’intérêt pour autant.

Reconsidéré de cette manière, le matériau fictionnel peut alors trouver des appuis méthodologiques pour devenir lui aussi un support de connaissance, même si sa relation à la réalité peut paraître très détachée. Sur un sujet comme celui des « intelligences artificielles », il peut s’agir notamment de repérer les mises en scène où le lecteur peut voir opérer ces machines « hyper évoluées ». Ces mises en scène sont éparpillées, mais leur rapprochement peut aider à dessiner une configuration relativement cohérente, avec de surcroît le bénéfice d’une liberté intellectuelle permettant de dépasser la question des frontières (largement artificielles) entre ce qui serait technique et ce qui serait politique. Même si les technologies envisagées sont encore hypothétiques, des potentialités peuvent être ainsi actualisées, non pas dans la réalité en l’occurrence, mais dans une construction fictionnelle (qui peut arriver à créer des effets de réalité). Traitée comme une forme de problématisation (avec d’ailleurs sa part de réactivation de mythes plus ou moins anciens), la science-fiction peut alors être mise plus facilement en relation avec d’autres formes de problématisation, comme celles qui existent dans la réflexion politique ou philosophique, ou celles qui trament l’accompagnement discursif de développements techniques.

Reprenons donc plus explicitement le cas des « intelligences artificielles », que j’avais commencé à explorer à partir de l’œuvre de l’écossais Iain M. Banks où il met en scène cette civilisation galactique technologiquement très avancée, hédoniste et libertaire, expansionniste mais bienveillante, qu’il a dénommée la « Culture » (pour une présentation, voir cet ancien billet). Bien entendu, la situation actuelle est encore loin de celle présentée dans ce type de roman, et des entités aussi évoluées que les « intelligences artificielles » décrites (des « Mentaux » dans le cas de la « Culture ») n’existent pas encore à proprement parler. Commencent déjà cependant à intervenir depuis quelques années d’autres technologies « intelligentes », de plus en plus intégrées dans l’environnement quotidien (rues, bâtiments, véhicules, etc.) et conçues pour « anticiper » les attentes. Si se poursuivent les développements de cette « intelligence ambiante », individus et groupes humains pourraient ainsi voir leur vie prise dans une forme d’assistance permanente, presque gérée même, et de nature à produire de nouvelles dépendances. À l’Université de Stanford en Californie, le Persuasive Technology Lab par exemple travaille sur des « machines conçues pour transformer les humains ». Les chercheurs du laboratoire se sont ainsi engagés dans ce que son directeur, B.J. Fogg, a appelé la « captology », qui est définie comme : « the study of computers as persuasive technologies. This includes the design, research, and analysis of interactive computing products (computers, mobile phones, websites, wireless technologies, mobile applications, video games, etc.) created for the purpose of changing people’s attitudes or behaviors » (voir aussi B.J. Fogg, Persuasive Technology. Using Computers to Change What We Think and Do, San Francisco, Morgan Kaufmann, 2002).

Une telle évolution des machines, débordant largement les seuls aspects mécaniques, apparaît porteuse de conséquences importantes. Depuis longtemps, l’humanité peuple le monde d’artefacts divers, mais elle semble maintenant en train d’en rajouter toute une gamme aux possibilités nouvelles. En plus des machines transformant l’énergie et/ou la matière opèrent maintenant des machines capables de traiter des flux d’information, et ce dans des quantités et à des vitesses prodigieuses. Il est encore difficile de dire si ces artefacts machiniques pourraient être les prémisses d’« intelligences artificielles » à venir. En tout cas, ils n’interviennent plus comme de simples instruments au service des activités humaines, mais finissent par former un assemblage sociotechnique au sein duquel ils semblent gagner des capacités de régulation plus autonomes. Dans cette évolution, c’est ainsi le rapport du collectif avec ses créations artefactuelles qui est susceptible de changer. Certes, des artefacts non-humains pouvaient déjà bénéficier de formes de délégation de la part des humains. Mais, avec des « intelligences artificielles », l’enjeu pourrait passer à un niveau supérieur. Surtout, un tel enjeu fait typiquement partie des nouvelles questions qui résultent de poussées techniques en cours, mais qu’il est devenu difficile de penser au présent (le risque étant de laisser ces évolutions sans réflexions sur leurs implications sociales et politiques). Même si ces développements possibles ne sont pas encore entrés en fonctionnement, il n’est donc pas inutile de leur donner une mise en situation. Comme j’essaye de le montrer, les productions fictionnelles, en saisissant des potentialités techniques sous une forme imaginaire, peuvent justement contribuer à amorcer des formes de réflexivité, de mise en réflexion collective, et à mettre en contraste différentes voies de réalisation des développements technologiques.

Dans un article presque tout frais, je reprends donc une partie de l’œuvre d’Iain M. Banks en appliquant cette méthode, pour analyser comment une civilisation recourant massivement et de manière presque banale à des « intelligences artificielles » peut voir son organisation politique notablement transformée. La mise en scène littéraire y est en effet suffisamment habile pour permettre de ne pas tomber trop facilement dans le messianisme technologique ou dans les prophéties de malheur où l’humanité finit complètement asservie par les machines. Cet article, intitulé « Artificial intelligences and political organization: an exploration based on the science fiction work of Iain M. Banks », paraît ce mois-ci dans la revue Technology in Society, Volume 34, n° 1. Pour les personnes intéressées qui ne seraient pas rattachées à une institution abonnée, une ancienne version, un peu moins complète, est aussi encore disponible en ligne. De toute manière, un petit courriel à l’auteur suffit pour avoir une copie.


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2 responses

22 01 2012
terenceblake

Je voudrais prolonger votre réflexion sur la puissance de problématisation de nos systèmes sociaux et politiques contenue dans les oeuvres de science-fiction.
1) Je pense que vous êtes trop timide dans la formulation de votre hypothèse sur les oeuvres de science-fiction comme expériences de pensée. Vous dites: « Ces œuvres n’ont pas forcément été conçues comme des expériences de pensée, mais …la plus large part d’entre elles peut être réutilisée sur ce modèle ». La SF comme expérience de pensée me paraît une très importante composante de la science-fiction depuis ses origines dans le FRANKENSTEIN de Mary Shelley.
2) La référence foucaldien pourrait être complétée par une référence à l’oeuvre de Guattari sur les productions de subjectivité associées à l’évolution de la technologie.
3) Dans cette optique il y a peut-être deux pôles de problématisation:
i) l’intégration de plus en plus forte de la subjectivité dans dans les machines informationnelles, pouvant aller jusqu’à l’absorption. Guattari pense que nous avons déjà dépassé la phase de la société de contrôle pour entrer dans un rapport de co-fonctionnement avec les assemblages sociotechniques:
« Ce qui s’affirme en revanche de plus en plus, à côté de la société de contrôle, c’est la société d’intégration, d’intégration subjective, dans et par laquelle le sujet est modélisé pour fonctionner comme un robot social. Il n’est même plus besoin de le surveiller, ni de le contrôler. »
ii) Cette « cyborgisation », bien explorée par la science-fiction, a suscité un contre-courant faisant appel à des expériences de pensée prenant comme objet les nouvelles formes de subjectivation qui épousent des valeurs écologiques et de création d’univers virtuels. C’est ce que Ted Friedman appelle la centaurisation (cf. http://www.scope.nottingham.ac.uk/article.php?issue=14&id=1138).
Rien de ceci n’est en contradiction de ce que vous avancez, mais je voudrais avoir votre point de vue sur ces questions de subjectivation par rapport à l’évolution technique.

23 01 2012
yrumpala

Merci de nourrir la discussion. À chaque fois, ce sont de vraies grosses questions et il faudrait que je prenne de vrais moments pour y répondre. Je complèterai donc éventuellement plus tard.

En attendant, une forme de réponse au 1) peut être trouvée dans l’article paru dans Raisons politiques (l’argument est aussi disponible dans ce billet : https://yannickrumpala.wordpress.com/2009/02/21/la-science-fiction-comme-voie-pour-elargir-le-champ-des-experiences-de-pensee/ ).

Sur les 2) et 3), j’ai volontairement laissé de côté les questions de subjectivité pour ne pas alourdir le propos, car ces questions mériteraient presque une réflexion à part entière.
Dans le papier, je ne traite effectivement pas des hybridations entre humains et machines. Il y a d’ailleurs des réflexions très intéressantes sur le sujet comme celles de N. Katherine Hayles (voir par exemple How We Became Posthuman: Virtual Bodies in Cybernetics, Literature and Informatics, University of Chicago Press, 1999). Ce sera peut-être un axe de réflexion à développer pour un prochain travail.

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