Science-fiction et science politique (suite)

22 03 2011

J’avais terminé le billet précédent par un exemple (celui des enjeux politiques du développement des « intelligences artificielles »), qui n’était qu’une proposition parmi une multitude de croisements envisageables. Une fois acceptée l’idée que le registre de la science-fiction peut être une manière de signaler et de saisir des enjeux philosophiques ou politiques nouveaux ou négligés, les possibilités de croisement peuvent être multiples. Et de fait, on peut repérer quelques signes de frémissements intellectuels qui esquissent d’autres tentatives de croisement. C’est le cas par exemple pour les enjeux liés au « développement durable », et le sujet, comme autre pan de mes recherches, m’intéresse forcément, notamment pour la manière dont  les responsabilités des communautés humaines, en passant par ces enjeux, sont réassociées aux conditions de leurs futurs potentiels. À l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable, parmi ses projets de recherche, en a amorcé un qui vise à mobiliser la science-fiction pour y trouver les inspirations permettant de dessiner les traits de sociétés alternatives capables de résoudre les défis écologiques. À partir des ressources documentaires rassemblées, le groupe de recherche monté pour cela affiche pour ambition de « repérer des œuvres de science fiction, qu’il s’agisse de romans ou de films principalement, qui explorent le fonctionnement d’une société post-écologique, c’est-à-dire d’une société aux prises avec des dérèglements environnementaux majeurs, dans le but de les analyser et d’en discuter pour dégager quelques grands scénarios […] ».

Plus largement, il est d’ailleurs intéressant de voir comment des institutions universitaires sont en train d’investir les enjeux de prise en charge du futur. Au sein de l’Université d’Oxford existe depuis fin 2005 un Future of Humanity Institute. Cet institut de recherche, rattaché à la James Martin School for the 21st Century, s’est donné pour mission d’étudier la manière dont les technologies futures pourraient affecter la condition humaine, autant du point de vue des potentialités ouvertes que des risques envisageables. Il s’est ainsi positionné sur quatre axes programmatiques, potentiellement lourds en implications : les risques catastrophiques globaux, les capacités humaines augmentées, l’épistémologie appliquée, les technologies du futur. Ce qui l’amène donc aussi à croiser et utiliser des thématiques de science-fiction. À ma connaissance, et même si les thèmes de recherche peuvent être discutés du point de vue de leurs postulats et orientations philosophiques, il n’y a pas en France d’équivalent universitaire et multidisciplinaire.

À défaut de pouvoir trouver un tel équivalent, on peut au moins signaler un lieu de réflexion apparemment plus modeste, mais très stimulant, notamment dans sa façon d’intégrer la science-fiction. Ce sont les Journées Interdisciplinaires « Sciences et Fictions », auxquelles j’ai eu la chance de participer, et qui ont lieu chaque printemps à Peyresq, petit village des Alpes de Haute-Provence, grâce au soutien l’Institut Robert Hooke de culture scientifique de l’Université de Nice. Comme l’explique la page de présentation : « L’ambition des Journées Sciences et Fictions est d’accompagner la formation de cette jeune communauté française de recherches sur la science-fiction, en lui offrant un rendez-vous périodique permettant à ses membres confirmés de se retrouver dans le cadre authentiquement interdisciplinaire indispensable à ce domaine transversal, et aux plus jeunes de dépasser le sentiment de marginalité et d’isolement qu’ils éprouvent encore trop souvent ». Les prochaines Journées « Sciences et Fictions » (les cinquièmes), qui se tiendront cette année du 10 au 13 juin 2011, auront pour thème la planète Mars (et tout ce qui peut aller avec : voyage, exploration, colonisation, rencontres, terraformation…).

« Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique »En tout cas, même si ces initiatives paraissent encore éparses, elles partagent au moins un trait commun : celui de prendre au sérieux la science-fiction comme territoire de réflexion, encore largement ouvert à celles et ceux prêts à faire l’effort d’aller y chercher une autre forme d’appui intellectuel. Et pas seulement spéculatif ! Reste à souhaiter que le mouvement se poursuive, car il va certainement falloir trouver des moyens de réfléchir mieux et par anticipation aux tendances lourdes (croissance démographique, urbanisation, contraintes écologiques, densification technique…) qui orienteront d’une manière ou d’une autre l’avenir humain et planétaire. Ce souffle d’inspiration sera forcément utile…


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3 responses

3 05 2011
zelectron

A lire : Le sceptre du hasard de Gilles d’Argyre (pseudo de Gérard Klein) parmi les quelques 3000 romans de SF que j’ai lus jusque dans les années 80. L’hypothèse n’en est pas si absurde qu’il n’y parait à première vue.
Cependant la synthèse « floue » que je tire de cette expérience livresque me fait apprécier le fait qu’un système politique qui contenterait tout le monde ne satisfera personne.
Seule la conquête des étoiles permettrait d’établir les 1000 et 1 régimes politiques* peut-être souhaitables, mais y arriverons nous ?
* au nom de la diversité infinie…

3 05 2011
yrumpala

Merci. Il va falloir à la fois trouver le livre et le temps de le lire (compte tenu de la pile déjà en attente).
L’hypothèse évoquée à la fin du commentaire me fait aussi penser à l’oeuvre de Iain M. Banks que je suis en train de retravailler actuellement.

11 06 2011
Charles

La science-fiction est effectivement un bon vecteur pour imaginer des modèles politiques. Mais elle nous ramène souvent à des futurs lointains, où la technologie est structurante, centrale, et incontournable… En matière de fiction sociale et politique se déroulant dans un futur proche, je viens de terminer « Vicilisation – La Chute » de Chris Antone. C’est l’histoire d’un architecte qui survit (par miracle) au chaos causé par une crise sociale et économique sans précédent. Le début de l’histoire nous rappelle fortement la crise actuelle, la suite est une évocation, assez intéressante, de pistes d’organisation sociale et politique.

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