Le changement social comme motif sous-jacent de la science-fiction

17 07 2009

Vu leur diversité, il pourrait paraître hasardeux de verser l’ensemble des récits de science-fiction dans une unité thématique. Pourtant, de manière plus ou moins directe, ces récits et les descriptions qui les tissent semblent tourner autour d’une question : celle du changement social. Pour résumer, on peut dire que la science-fiction est une forme de questionnement sur le grand récit du Progrès. Elle constitue un flux d’interrogations sur l’au-delà de la « modernité »[1]. Si l’on revient à ce qui nourrit fondamentalement ces productions fictionnelles, le principal matériau travaillé se révèle être en effet la façon dont l’humanité change du fait de ce qu’elle produit. Ce qui est aussi une manière de poser la question des conditions de maîtrise de ce changement. Même si elle n’est pas forcément la plus apparente, la dimension politique est donc loin d’être absente.

 

            – La remise en visibilité des forces du changement social

En passant par la forme romancée, le travail narratif permet de remettre en visibilité les forces qui animent le changement social. La science-fiction est par exemple une manière de s’intéresser à ce qui se prépare dans les laboratoires, mais d’une façon différente de la vulgarisation scientifique. Le registre fictionnel peut d’ailleurs faire écho à des préoccupations montantes quant aux effets de certaines avancées technoscientifiques. Au début des années 1980, l’américain Greg Bear s’est ainsi saisi du thème des bio-puces pour en faire le sujet d’un de ses romans : La musique du sang[2]. L’histoire est celle d’un généticien travaillant sur des sortes d’ordinateurs vivants de la taille d’une cellule. Découvrant qu’une partie de ses recherches s’avère en fait plutôt personnelles, son laboratoire décide de le renvoyer. Le « héros » choisit donc de s’injecter le résultat de son travail en espérant pouvoir le récupérer par la suite. Mais ces cellules vont se multiplier, prendre leurs propres orientations, coloniser et remodeler le corps de leur hôte, jusqu’à aller au-delà…

Sans que les événements soient survenus,  la voie fictionnelle permet d’agencer des hypothèses de changement et de déployer, de manière plus ou moins continue, une chaîne de conséquences imaginables. À défaut de pouvoir prédire assurément des effets dans la réalité, elle donne un cadre d’expérimentation pour  évaluer ce que pourraient être les répercussions techniques et sociales des nouvelles technologies. C’est ce que la littérature plus ou moins proche du courant cyberpunk fait avec les nanotechnologies, en leur attribuant souvent ce pouvoir de changement. Abordant ces dernières dans une perspective à la frontière de l’histoire culturelle et de l’analyse littéraire, Sylvie Catellin prend comme exemple L’âge de diamant (The Diamond Age) de Neal Stephenson, qui peut être vu effectivement comme un « roman-monde, dans lequel la nanotechnologie omniprésente a redessiné la civilisation, la géographie politique, la vie quotidienne et les relations humaines dans leurs multiples dimensions »[3]. Tous ces changements insérés dans l’intrigue peuvent être pris comme autant de pistes de questionnement, précisément sur les formes que pourrait prendre ce nouvel âge où l’humanité aurait la capacité de manipuler les atomes et donc de façonner la structure minérale la plus dure, pour reprendre l’image de Neal Stephenson qui pousse en effet loin la métamorphose sociale.

D’une certaine manière, la science-fiction prend aussi acte de l’imbrication des enjeux technoscientifiques et des enjeux sociopolitiques. Ce n’est pas pour rien que, dans le courant cyberpunk notamment, la ville est souvent prise comme lieu révélateur, comme cadre de la concentration des transformations sociales[4]. Que serait une planète où l’espace serait devenu majoritairement urbain ? Les relations sociales en seraient-elles affectées ? Corps et machines finiraient-ils combinés tant au plan individuel qu’à l’échelle du collectif ? Est-ce la simple extrapolation d’un réel dans lequel les villes semblent de plus en plus devenir des hybrides d’organismes et d’artefacts, interconnectés dans et par des systèmes techniques[5] ?

 

            – Une interrogation sur la maîtrise des fonctionnements sociaux

La question du changement social appelle presque logiquement celle de sa maîtrise et l’on retrouve effectivement cet enjeu corrélatif dans nombre d’œuvres majeures. C’est le cœur du cycle de Fondation, série de livres rédigés par Isaac Asimov, d’abord dans les années 1940 puis dans les années 1980. Partant de l’enjeu de la restauration d’une civilisation galactique en déclin, l’argument narratif est notamment bâti autour d’une science novatrice, la « psychohistoire », dont la vocation est de prévoir et même d’organiser les évolutions sociales à large échelle (interplanétaire en l’occurrence), en s’appuyant sur des outils mathématiques et psychosociologiques très poussés. De manière subtile, les différents volumes permettent de poser de stimulantes questions sur les possibilités de modéliser les multiples actions des groupes humains et de les orienter en fonction de plans établis à l’avance.

D’autres univers fictionnels montrent les difficultés des sociétés futures à s’adapter à leurs propres productions. Les univers mis en scène dans le courant cyberpunk sont une manière de questionner le rôle des nouvelles technologies dans les évolutions sociales. Ces fictions d’un futur saturé de technologies électroniques fonctionnent aussi comme des interrogations sur les nouveaux dispositifs de surveillance, de contrôle et de manipulation, rendus possibles par les évolutions technologiques.

En étirant certaines lignes d’évolutions sociales, ces productions fictionnelles questionnent aussi la possibilité de trouver des prises sur les déterminants plus ou moins repérables de ces évolutions. Que faire avec la science et la technique si on ne sait pas où elles peuvent conduire et dans quelle mesure leurs orientations pourraient être maîtrisables ? Expérimenter par des voies imaginaires les évolutions possibles des collectivités humaines peut ainsi aboutir à composer d’autres formes de questionnement sur les modes de régulation de ces collectivités, et donc à mettre aussi le politique en situation expérimentale.

 

            – Un regard sur les lieux du politique et la nature du pouvoir

Par les mondes qu’elles mettent en scène, les œuvres de science-fiction touchent forcément au politique, même si, là aussi, c’est de manière plus ou moins directe. En dépaysant les représentations, elles peuvent offrir de nouveaux cadres, plus prospectifs, aux réflexions sur le pouvoir. Les fictions qui ont placé leurs protagonistes dans des univers numériques ont aussi été une façon de montrer que ces univers, fussent-ils « virtuels », n’étaient pas exempts de relations de pouvoirs. Le courant cyberpunk a justement contribué à décrire le « cyberespace » comme un terrain de lutte et un enjeu de pouvoir. Dans les visions produites, la maîtrise de ce « cyberespace » devient une nouvelle forme de pouvoir. Dans les récits de la mouvance cyberpunk, le pouvoir véritable est souvent attribué à de vastes organisations économiques multinationales, dont l’influence tient notamment à leur capacité à contrôler les flux d’informations. Dans les représentations proposées, les dissidences semblent atomisées et condamnées à se réfugier dans des sous-cultures urbaines aux activités souvent interlopes.

La science-fiction peut être aussi une manière de questionner les logiques de puissance et les formes de conflit dans des lieux qui ne sont plus simplement terrestres[6]. Avec le « space opera », sous-genre déplaçant les récits d’aventure vers des horizons interplanétaires, elle a de fait exploré relativement tôt la militarisation de l’espace. Elle signale ainsi à sa manière que le déploiement de nouvelles armes sur de nouveaux champs de bataille peut effectivement soulever des enjeux originaux, notamment en termes d’intensité technologique. Et, dans des relations en forme d’allers-retours presque constants, cette imagination fictionnelle est d’ailleurs loin d’être sans influence sur les développements technologiques en matière militaire, même jusque dans les choix politiques et scientifiques qui les soutiennent (l’exemple le plus évident étant le programme « Star Wars » soutenu par Ronald Reagan)[7].

 


[1] Ce n’est pas pour rien que Fredric Jameson, un des analystes majeurs du « post-modernisme », s’est intéressé à la science-fiction. Voir par exemple Fredric Jameson, Archéologies du Futur. Le désir nommé utopie, Paris, Max Milo Editions, 2007.

[2] Paris, Galimmard / Folio SF, 2005 (Blood Music, New York, Arbor House, 1985). Pour des éléments d’interprétation, voir Jérôme Goffette, « De Claude Bernard à La musique du sang de Greg Bear : voir et savoir l’intérieur du corps », Alliage, n° 62, avril 2008.

[3] Sylvie Catellin, « Nanomonde : entre science et fiction. Quelles visions du futur ? », Alliage, n° 62, avril 2008, pp. 67-78.

[4] Cf. Roger Burrows, « Virtual culture, urban social polarisation and social science fiction », in Brian Loader (ed.), The Governance of Cyberspace. Politics, Technology and Global Restructuring, London, Routledge, 1997.

[5] Cf. Matthew Gandy, « Cyborg Urbanization: Complexity and Monstrosity in the Contemporary City », International Journal of Urban and Regional Research, vol. 29.1, March 2005, pp. 26-49.

[6] Cf. Mark Hamilton, « Intergalactic Relations and The Politics of Outer Space: Lessons from Science Fiction », in Securing Outer Space. International Relations Theory and the Politics of Space, Edited by Michael Sheehan and Natalie Bormann, London, Routledge, 2008.

[7] Cf. Charles E. Gannon, Rumors of War and Infernal Machines. Technomilitary Agenda-Setting in American and British Speculative Fiction, Lanham, Rowman and Littlefield, 2005.


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