Évaluation des enseignants-chercheurs et science-fiction

18 04 2009

 

Quel rapport entre les deux, avez-vous peut-être envie de me dire ? D’abord, le fait que, comme les gens de ma confrérie, je vais sans doute subir davantage la première (du fait des « réformes » en cours) et que je fréquente pas mal la seconde dans mes lectures extra-professionnelles. Ce qui m’a aussi amené à faire récemment certains rapprochements. Je lisais en effet il y a quelque temps le roman de Cory Doctorow Dans la dèche au Royaume Enchanté (Folio SF, 2008). L’auteur y décrit un monde qui a résolu les problèmes de mortalité et de subsistance. Dans ce futur aux allures utopiques, les humains peuvent donc consacrer leur temps à des activités plus ou moins ludiques. L’action du roman se passe ainsi à Disney World, où les protagonistes sont surtout occupés à restaurer et développer des attractions du parc.

 

Cory Doctorow - Dans la dèche au Royaume enchantéCe n’est pas tellement l’intrigue qui est ici intéressante (en gros, la rivalité entre des groupes gérant des attractions concurrentes). Comme souvent avec la science-fiction, c’est davantage ce qui sert de cadre, de contexte. En l’occurrence, dans la société dépeinte par Cory Doctorow, l’argent n’a plus d’utilité. Ce qui compte en revanche, c’est le « whuffie », une espèce d’évaluation permanente de la réputation, de la popularité individuelle. Facile à visualiser en plus grâce aux avancées de l’informatique ambiante. C’est cette espère d’objectivation de l’estime accordée à chacun, compte tenu de ses actions, de ses réalisations, qui fait alors non seulement la position sociale, mais qui devient aussi le critère principal des échanges pour accéder plus ou moins facilement à certains biens et services.

 

Assez rapidement en lisant le roman, je me suis dit qu’en fait, d’une certaine manière, nous sommes déjà dans ce futur. En observant le monde académique sous l’angle des tendances de plus en plus symptomatiques en matière d’évaluation (classement des revues, calcul du facteur d’impact, bibliométrie, etc.), j’ai l’impression qu’il se rapproche (lui aussi) du monde décrit par Cory Doctorow. Un monde où l’unique but semble être d’accumuler du « whuffie » (un équivalent du capital symbolique, pour parler dans un langage plus sociologique). Un monde où règnent les effets de réputation et la quête effrénée du crédit personnel. Avec évidemment tous les effets pervers que cela peut générer et qui font du progrès de la connaissance une simple survivance rhétorique.

 

Certes, pourriez-vous me dire à nouveau, ce n’est pas le seul lot des enseignants-chercheurs. Mais le monde universitaire peut être vu comme un laboratoire et un révélateur. Et avec une trame narrative apparemment naïve, Cory Doctorow a probablement le mérite de pointer un phénomène et une tendance large avec de véritables implications sociologiques.


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5 responses

20 04 2009
docspirit

Bonjour,
Nous signalons votre article sur notre blog : http://bibliometrie.wordpress.com

20 04 2009
yrumpala

Merci et bonne continuation de votre côté.

22 04 2009
bouillaud

Très bonne idée que cette analogie que j’apprécie beaucoup. En même temps, cette situation est générale dans l’humanité : nous tenons à être apprécié par autrui depuis que nous sommes enfants, c’est si j’ose dire le mal commun de l’espèce, il me semble que Hobbes raconte peu ou prou la même chose, et que cette recherche de l’admiration ne peut que très mal finir, en conflits divers et variés. Le monde universitaire n’est qu’une des illustrations de cette tendance lourde, qui, si, en plus, elle est institutionnalisée de nouveau par les réformes en cours, ne peut que faire des dégâts sur nos vies. En fait, la « course au prestige », par exemple à travers l’attribution de prix, récompenses et autres médailles de chocolat plus ou moins sucré, existait déjà et venait au moins du fin fond du XVIIIème siècle, mais elle était largement ignorée par beaucoup de collègues, tout simplement parce qu’il leur était impossible d’espérer gagner à ce jeu tant les concurrents potentiels étaient nombreux et de qualité dans la plupart des domaines. Désormais, tout le monde devra jouer au maximum de ses possibilités… même s’il est rationnellement sûr de perdre! (en clair, essayons, nous Français, de publier en science politique un article dans une revue majeure de l’APSA à comité de lecture… on réussira peut-être si l’on fait beaucoup, beaucoup d’efforts, mais ce n’est pas en faisant 192 heures équivalent TD qu’on y arrivera, sauf à ne pas dormir! les collègues qui publient ailleurs sont souvent à des horaires d’enseignement à 40h par an, j’en ai rencontré un qui était à la LSE de ce genre… cela remet à sa place les choses. )

27 04 2009
Laurent Bouvet

Christophe a bien raison : au XVIIIe siècle, il suffit de se se souvenir de Rousseau qui avait bien mesuré (philosophiquement…) les aléas de la société des apparences et de l’évaluation permanente de chacun dans les salons – et les souffrances que cela pouvait entraîner, à commencer par les siennes.

Heureusement qu’il nous reste des espaces de liberté où nous ne sommes ni évalués ni comparés mais simplement aimés par exemple, non ?

27 04 2009
yrumpala

Certes, chers collègues, on peut trouver des racines plus anciennes au phénomène. Sauf qu’un processus de rationalisation et de technicisation est passé par là et que le résultat est produit sous une forme plus sophistiquée, quasi instantanée (par l’intermédiaire de moteurs de recherche par exemple) et proche de la monétisation. C’est pourquoi je pense quand même que Cory Doctorow a senti quelque chose sur cette économie de la réputation poussée loin dans sa logique.

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