Projet en cours

24 08 2008
 

 

La science-fiction

 comme avant-garde

 

 

Et si la science-fiction produisait autre chose que de l’étonnement ? Son contraire justement : le fait de ne pas être étonné lorsqu’on voit des événements ou des situations survenir. Une impression de familiarité, de déjà-vu, devant des évolutions qui paraissent en cours.

Bien qu’elle pâtisse souvent de clichés réducteurs, la littérature de science-fiction n’est pas seulement une littérature d’évasion pour esprits en quête d’horizons inexplorés. Dans le champ des productions culturelles, elle a aussi pris place comme une littérature d’idées. De ce point de vue, la littérature de science-fiction a une position qui peut paraître ambiguë s’agissant de ses prolongements sociaux. Mais les potentialités ainsi enclenchées ne semblent pas toujours véritablement perçues.

D’un côté, la science-fiction peut être un support et un vecteur de réflexivité collective[1]. Sur un mode certes narratif, les textes et œuvres de science-fiction sont en effet aussi des montages spéculatifs. Ils permettent de nourrir des questionnements, de mettre en circulation des expériences de pensée. Par agencement de thèmes, d’hypothèses, de perspectives, la science-fiction construit un espace d’investigation multidimensionnelle (technique, politique, sociale…). En explorant des futurs possibles, elle est une invitation à réfléchir par des voies fictionnelles sur des conjonctures présentes et leurs ramifications. C’est de fait un des rares domaines littéraires où s’exerce un regard attentif et critique sur les évolutions techno-scientifiques et leurs effets. Certaines œuvres peuvent aider à accroître le niveau de conscience sur certains enjeux et la forme narrative est alors un véhicule supplémentaire.

D’un autre côté, la science-fiction peut aussi contribuer à préparer les esprits. De fait, elle participe à la construction et à la diffusion d’images du futur : c’est là où, pour une large part, elle trouve son essence. Mais c’est par là aussi qu’elle peut avoir d’autres effets puissants et peut-être plus souterrains. Grâce à (ou à cause de, selon le point de vue) la science-fiction, la société n’est pas totalement surprise des évolutions qui surviennent. D’une manière plus ou moins anticipatrice, plus ou moins réaliste, la science-fiction construit et place de nouveaux repères qui peuvent participer à l’acceptation de certaines évolutions.

Il y a là une dimension qui paraît peu explorée. Beaucoup de travaux existent déjà sur les dimensions utopiques ou dystopiques de la science-fiction, mais peu d’investigations ont été faites sur sa contribution comme préparation de ce qui sera le réel[2]. Pourtant, beaucoup de sujets se présentent rapidement à l’esprit comme exemples potentiels : les biotechnologies, la sélection génétique[3], le clonage, l’hyper-surveillance avec les dérivés de la biométrie, la globalisation des réseaux informatiques, etc. La liste pourrait être facilement rallongée. Le phénomène peut être renforcé lorsque l’œuvre littéraire de science-fiction est reprise et adaptée sous forme cinématographique[4].

Si la science-fiction peut contribuer à construire une plausibilité sociale, il n’est donc pas inutile d’examiner comment. Par quelles voies cette familiarisation des esprits peut-elle s’effectuer ? Dans quelle mesure l’univers représenté fictionnellement peut-il aussi participer à la construction d’une représentation collective ? Peut-on alors forger, à côté de la fonction utopique ou de l’orientation dystopique, un autre néologisme et parler d’une fonction proto-topique ? Toutes ces questions renvoient à des aspects relationnels entre les œuvres et des ensembles sociaux plus ou moins larges, c’est-à-dire à la fois aux visions du monde contenues dans ces productions culturelles et à leurs possibilités de diffusion.

Ce qui est aussi intéressant, c’est que ces phénomènes de diffusion peuvent se doubler d’effets politiques. La science-fiction comme forme d’expression artistique apparaît en effet couramment utilisée comme un moyen d’alerter. Ces propositions fictionnelles se chargent alors de potentialités réflexives, voire critiques. D’où effectivement une dimension politique, du fait des questionnements que les sujets mis en scène peuvent contenir par rapport aux évolutions de la vie collective.

C’est aussi cette dimension politique de la littérature de science-fiction qui mériterait d’être davantage interrogée et travaillée. Par quels moyens cette forme d’expression produit-elle ou peut-elle prétendre produire des effets politiques ? La question peut commencer à trouver une réponse si on considère que la science-fiction représente une façon de ressaisir le vaste enjeu du changement social, et derrière lui celui de ses conséquences et de leur éventuelle maîtrise. Autrement dit, que ce soit sur le versant utopique ou dystopique, ce qui se construit aussi dans ces productions culturelles, c’est un rapport au changement social. La science-fiction offre, certes plus ou moins facilement, des terrains et des procédés pour s’exprimer sur des mutations plus ou moins profondes, plus précisément sur les trajectoires qu’elles semblent pouvoir prendre. Elle constitue une voie par laquelle le changement social se trouve réengagé dans une appréhension réflexive. En ce sens, les producteurs d’œuvres de science-fiction participent d’une avant-garde.

Bref, voilà un projet intellectuel qui peut être stimulant : revenir sur ce rapport de la science-fiction au changement social. Plus précisément, il serait d’examiner comment l’appréhension du changement social est travaillée par cette médiation littéraire. Quels sont les thèmes qui font l’objet d’engagements privilégiés ? Des intentions particulières sont-elles mises en avant ? Pourquoi ce mode d’expression est-il choisi ? Quelles positions permet-il de construire ?

On peut engager cet examen en considérant cette forme d’expression artistique comme un travail de problématisation (au sens où Michel Foucault pouvait entendre ce terme). Ces œuvres peuvent d’ailleurs participer à des processus de problématisation plus larges. C’est ce qui a pu se passer pour les enjeux écologiques[5] ou plus récemment dans le cas des nanotechnologies[6].

S’intéresser pleinement à la dimension politique de la science-fiction incite aussi à regarder plus attentivement les effets sociaux des œuvres. Vers quels usages politiques la science-fiction peut-elle ouvrir ? L’écrivain italien Valerio Evangelisti signalait par exemple les inspirations que certains récits pouvaient procurer pour des usages militants : « De leur propre aveu, des membres de l’extrême gauche européenne ont créé sous l’influence des récits cyberpunk le réseau European Counter Network (ECN) ; ils furent les premiers à utiliser la vitesse du nouveau système d’information pour coordonner leurs actions »[7]. La sphère gouvernementale n’est pas non plus imperméable aux univers de science-fiction et des responsables peuvent s’en inspirer, en reprenant par exemple certaines images pour compléter les constructions discursives visant à légitimer leurs actions, comme cela a pu être le cas lorsque l’administration Reagan a repris l’appellation « Star Wars » pour son projet de bouclier spatial anti-missiles[8].

En tout cas, adopter une telle perspective implique de ne pas se contenter de travailler sur des textes clos sur eux-mêmes. Pour comprendre leur résonance, il faut non seulement s’intéresser au message transmis, mais aussi à l’aire de circulation dont ils vont pouvoir bénéficier. Reste maintenant  à reprendre la vaste richesse accumulée jusqu’à présent dans un véritable foisonnement d’œuvres pour faire ce lien entre l’expression artistique et ses prolongements.


[1] Au sens d’Anthony Giddens : « La réflexivité de la vie sociale moderne, c’est l’examen et la révision constantes des pratiques sociales, à la lumière des informations nouvelles concernant ces pratiques mêmes, ce qui altère ainsi constitutivement leur caractère » (« Réflexivité de la modernité », in Les conséquences de la modernité, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 45).

[2] Ariel Kyrou avait commencé à explorer cette piste. Cf. Paranofictions. Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction, Climats, 2007.

[3] Du Meilleur des mondes de Aldous Huxley en littérature à Bienvenue à Gattaca au cinéma.

[4] L’effet pouvant être lui-même encore renforcé par les avancées dans l’utilisation de certaines techniques cinématographiques. Cf. Yvonne Spielmann, « Elastic Cinema. Technological Imagery in Contemporary Science Fiction Films », Convergence: The International Journal of Research into New Media Technologies, vol. 9, n° 3, 2003, pp. 56-73.

[5] Cf. Ernest J. Yanarella, The Cross, the Plow and the Skyline. Contemporary Science Fiction and the Ecological Imagination, Parkland, Brown Walker Press, 2001 ; Brian Stableford, « Science fiction and ecology », in A companion to science fiction, edited by David Seed, Malden, Blackwell Pub., 2005.

[6] Cf. Diana M. Bowman, Graeme A. Hodge, Peter Binks, « Are We Really the Prey? Nanotechnology as Science and Science Fiction », Bulletin of Science, Technology & Society, vol. 27, n° 6, 2007, pp. 435-445.

[7] Valerio Evangelisti, « La science-fiction en prise avec le monde réel », Le Monde diplomatique, août 2000, p. 29.

[8] Cf. To Seek Out New Worlds: Exploring Links between Science Fiction and World Politics, edited by Jutta Weldes, New York, Palgrave Macmillan, 2003, p. 7. Pour un récit de cet épisode, voir également Norman Spinrad, « Quand « La Guerre des étoiles » devient réalité », Le Monde diplomatique, juillet 1999, p. 28.


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One response

22 09 2008
romain lucazeau

Bonjour,

Article très intéressant. Dans ma perspective, qui est à la fois celle de l’enseignant en sciences politiques et de l’auteur, il me semble qu’il faille cependant nuancer la question du rapport de la science fiction et du futur. Je pense qu’on peut argumenter que l’écriture de sf est un jeu très rigoureux consistant à faire varier consciemment des conditions considérées comme « normales » et donc non thématisées. Un exemple : à quoi ressemble le monde si personne ne vieillit.

Le concept d’avenir est ici le « deus ex machina » qui permet de donner de la crédibilité à ce qui est comme une variation éidétique des conditions de l’existence humaine.

L’analyse de telles variations n’est pas tant annonciatrice du futur que révélatrice de ce qui « gratte » (pour reprendre Wittgenstein) dans l’expérience quotidienne ou la société actuelle.

Un exemple : à l’époque de Frank Herbert, la question du rapport hommes/femmes et la relation entre sexe et pouvoir grattent incontestablement. D’où l’étonnante proximité entre les thématiques abordées dans son oeuvre et les problématiques développées par Marcuse…

En tout cas, c’est une question qui mérite vraiment débat. Je serais content d’échanger là dessus.

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