Ni comme une prédiction, ni comme une divagation, mais comme une exploration : voilà comment peut être abordée la science-fiction si on la prend au sérieux et qu’on considère qu’elle peut devenir porteuse de réflexivité collective. Des enjeux potentiellement nouveaux peuvent réclamer des modalités de réflexion renouvelées. Les récits de science-fiction peuvent trouver là une utilité comme matière à penser. Les conjectures offertes peuvent aider à l’interprétation de questions politiques, culturelles, philosophiques, etc., en fournissant des formes d’expérimentations mentales pouvant être introduites dans les réflexions et raisonnements.
Utiliser l’opération fictionnelle permet en effet d’entrer dans des espaces de pensée moins contraints (ou en tout cas qui n’ont pas les mêmes contraintes que des espaces plus académiques). Dans un contexte aux évolutions incertaines, le recours à la science-fiction peut faciliter un effort de construction théorique. Et un tel effort a aussi sa valeur, comme le soutiennent d’une autre manière mais avec force Ash Amin et Nigel Thrift : « Theory is about building better questions which can reveal aspects of the world that have hitherto been neglected or unimagined »[1]. Il ne s’agit pas de dénier tout crédit à la recherche empirique, puisque la démarche intellectuelle esquissée dans ce texte est en fait différente. Ce qui importe n’est ici pas tellement la falsifiabilité des hypothèses travaillées[2], mais plutôt leur caractère plausible et surtout heuristique. Les récits de science-fiction ne sont donc pas à prendre comme des tentatives pour prédire ou annoncer quoi que ce soit (même si certains ont parfois cette ambition), mais comme des dispositifs permettant de mettre à l’épreuve des éléments de futurs possibles.
L’exercice est ambigu, puisqu’il est à la frontière : on sait qu’il y a une part d’imaginaire, mais aussi une part de possible. C’est ce qui peut rendre un tel exercice malgré tout utile : en préparant la réflexion, il peut éviter d’arriver désorienté devant des situations problématiques (comme si elles arrivaient par surprise). De plus, cette préparation peut aussi permettre de se donner plus facilement des critères de choix. Les hypothèses fictionnelles peuvent aider à ouvrir des espaces de débat et ainsi à construire ou restaurer une forme de responsabilité collective à l’égard de ce qui n’est pas encore advenu mais qui pourrait constituer le futur.
[1] Ash Amin, Nigel Thrift, « What’s Left? Just the Future », Antipode, vol. 37, n° 2, 2005, p. 222.
[2] Censée garantir la scientificité d’une démarche, si on l’on suit la perspective de Karl R. Popper. Cf. La logique de la découverte scientifique, Paris, Payot, rééd. 1995.
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Fin (probablement provisoire) de ces réflexions qui seront présentées la semaine prochaine au colloque « Comment rêver la science-fiction à présent ? » à Cerisy-la-Salle.
Pour une lecture plus facile et pour ceux que le sujet intéresse, j’ai rassemblé le tout en un seul document qui pourra servir par la même occasion de base de discussion. Le texte complet est donc disponible ici.
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