Certains pourront trouver le rapprochement surprenant, mais il est possible de combiner les deux, de nourrir l’une avec l’autre. La preuve avec un article (« Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique ») qui vient de paraître dans le dernier numéro (n° 40, novembre 2010) de la revue Raisons politiques. L’idée de départ du texte, que j’avais eu l’occasion de présenter lors d’un colloque sur « Comment rêver la science-fiction à présent ? » à Cerisy-la-Salle en juillet 2009 (texte encore disponible ici dans sa version originale), était liée à l’impression qu’il y avait tout un espace laissé malheureusement vacant : il s’agissait ainsi non seulement de montrer qu’il existe des passerelles entre science-fiction et réflexion philosophico-politique, mais aussi que ces passerelles sont largement sous-exploitées.
J’avais aussi entamé cette réflexion parce que j’ai tendance à penser que ma discipline de rattachement, la science politique, est entrée dans une zone de rendements décroissants. Elle donne le sentiment de ne plus être vraiment capable d’appréhender les courants qui orientent en profondeur les évolutions du monde contemporain, notamment pour ce qui touche aux facteurs technoscientifiques. Quand l’époque semble être à l’accélération, pour reprendre le titre d’un récent livre du sociologue allemand Hartmut Rosa (Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010), autrement dit quand tout semble aller plus vite, l’enjeu est de pouvoir garder des prises intellectuelles, justement pour éviter de se retrouver emporté sans capacité de réagir. Et, de fait, semble s’accumuler une masse de questions qu’il est devenu difficile de penser au présent, avec des bases de réflexion de moins en moins adaptées.
C’est pour ces raisons que la recherche d’autres bases de réflexion ne devrait pas ignorer la littérature de science-fiction et devrait même prendre la peine d’aller au-delà de la dimension la plus apparente, la dimension narrative (même si cette dernière reste bien entendu une composante essentielle du plaisir de lecture). Par ses montages spéculatifs, ce continent littéraire en extension continuelle peut être aussi un support et un vecteur de réflexivité collective. Dans l’article, je pars ainsi de l’hypothèse que la science-fiction représente une façon de ressaisir le vaste enjeu du changement social, et derrière lui celui de ses conséquences et de leur éventuelle maîtrise. La science-fiction offre des terrains et des procédés pour s’exprimer sur des transformations plus ou moins profondes, plus précisément sur les trajectoires que ces transformations semblent pouvoir prendre. En considérant cette forme d’expression artistique comme un travail de problématisation, l’article propose donc d’examiner comment l’appréhension du changement social est travaillée par cette médiation littéraire, et surtout de montrer comment cette appréhension pourrait nourrir des réflexions relevant d’une forme de pensée politique. En l’occurrence, pour dégager la portée de cette base fictionnelle, ce lien entre l’expression artistique et ses potentiels prolongements politiques est mis à l’épreuve en explorant des courants généralement considérés comme porteurs de positions engagées : en particulier, pour reprendre les étiquettes en vigueur, le cyberpunk et postcyberpunk (exubérance technologique sur fond de néo-féodalisme économique et de déglingue sociale), le biopunk (variante autour de l’ingénierie génétique et des biotechnologies), la fiction spéculative et l’anticipation sociale.
Repris dans cette perspective croisée, voilà en effet un matériau qui ne demande qu’à être employé, recomposé, approfondi. Évidemment qu’on ne peut pas dire ce que sera l’avenir. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut être réduit à penser qu’on ne peut rien en dire. Parce qu’elle permet d’ouvrir les cadres de l’imagination, la science-fiction peut aussi être exploitée comme un réservoir d’expériences potentielles aidant à réfléchir sur les avenirs possibles et leurs conditions de réalisation.
J’avais par exemple commencé à me servir d’une partie de l’œuvre de l’écrivain écossais Iain M. Banks, celle du « cycle de la Culture », pour montrer comment on peut tirer profit de ce type de croisement entre les réflexions. Dans un billet exploratoire, j’avais pris cette série de livres comme un moyen de réfléchir aux effets politiques que pourrait avoir le développement d’« intelligences artificielles ». Dans quelle mesure peut-il devenir utile de reprendre une hypothèse où, comme dans ces romans, une part importante de la vie collective serait assurée par ces « acteurs » pas forcément visibles, mais devenus incontournables ? Des décisions (et lesquelles) peuvent-elles être confiées à des machines « intelligentes » ? Que peut-il se passer si ce type de machine devient capable d’apprendre de manière quasi autonome en échangeant des expériences, comme dans le projet RoboEarth de l’Institut fédéral suisse de technologie (ETH) de Zurich, qui, grâce au soutien financier de l’Union européenne, prévoit de donner aux futurs robots à la fois une base de données évolutive et un réseau de partage des connaissances acquises, à la manière des encyclopédies collaboratives sur Internet ? L’avancée des systèmes informatiques, leur rapprochement avec les recherches en nanotechnologies et sciences cognitives, peuvent-ils se poursuivre jusqu’à produire des machines changeant profondément non seulement l’environnement technique, mais aussi l’ordre politique ? Jusqu’où la pénétration de ces assemblages technologiques serait-elle alors susceptible de modifier les fonctionnements institutionnels, par exemple en amenant de nouvelles capacités de planification ? Comment se reconfigureraient les rapports de pouvoir ? Jusqu’au point de les faire disparaître, grâce à l’appui bienveillant de ces « intelligences artificielles », comme dans la forme de civilisation avancée que dépeint Iain M. Banks avec la « Culture » ? J’essaye de prolonger cette réflexion et j’aurai probablement l’occasion d’en présenter la suite dans les mois qui viennent, et notamment dans des cadres plus universitaires (normalement à la 6e Conférence « Visions of Humanity in Cyberculture, Cyberspace, and Science Fiction » à l’Université d’Oxford en juillet prochain).

