Sur l’économisation comme force et comme tendance

20 08 2011

La place de l’économique, sa dynamique expansive, sont devenues des questions centrales de notre époque. D’une certaine manière, c’est aussi ce sujet que je touchais dans ma thèse, lorsque j’étudiais comment s’était effectuée une réarticulation des considérations écologiques et économiques dans les politiques d’environnement, notamment depuis le milieu des années 1980. À cette occasion, j’avais proposé le concept d’économisation pour organiser ma réflexion.

Le terme semble maintenant plus couramment répandu, mais dans des usages plus réduits que ce que j’avais essayé de proposer. Le prochain congrès de l’Association Française de Science Politique comprend une « section thématique » qui reprend aussi le terme pour essayer de donner une grille de lecture à l’évolution du secteur public ces trois dernières décennies (« L’« économisation » du secteur public en Europe »). Toutefois, cette reprise peut paraître confuse par les nombreux aspects qu’elle mélange, et qui vont en l’occurrence des politiques de privatisation et de déréglementation jusqu’aux inspirations et importations managériales.

En sociologie, le terme d’économisation a aussi été récemment exploité et travaillé par Michel Callon, un des principaux promoteurs français de la sociologie des sciences et des techniques, dans une perspective s’intéressant au départ aux dispositifs d’organisation des marchés et cherchant ainsi à relier approche sociologique et théorie économique. Une petite littérature, notamment en anglais, commence même à se développer autour de ce thème (devenu presque un programme de recherche à part entière), suite à quelques articles publiés dans des revues académiques (Récemment : Koray Çalışkan and Michel Callon, « Economization, part 1: shifting attention from the economy towards processes of economization », Economy & Society, vol. 38, n° 3, August 2009 et Koray Çalışkan and Michel Callon, « Economization, part 2: a research programme for the study of markets », Economy and Society, vol. 39, n° 1, February 2010). Chez Michel Callon, l’économisation s’apparente à des processus de formatage, par lesquels des descriptions, des actions, des dispositifs vont être qualifiés dans le registre de l’« économique ». Dans cette acception, il a effectivement raison : rien n’est naturellement « économique ». En prenant l’exemple des marchés, Michel Callon montre que ceux-ci n’existent que parce qu’ils ont été construits par des comportements, des dispositifs (de calcul notamment) et des formes d’organisation, voire d’institutionnalisation. Ce sont donc des agencements socio-techniques dont l’émergence n’a rien de spontané et qui tiennent, se développent, parce qu’ils répondent à un certain nombre de conditions.

Je conçois l’économisation dans un sens différent et en tout cas plus large. Pour moi, l’économisation est davantage une tendance qui comporte trois dimensions conjointes, à savoir :

- celle de l’expansion économique érigée en impératif collectif ;

- celle de la rationalité économique comme principe régulateur ;

- et celle de la référence à l’économie en tant que discipline scientifique.

La première dimension s’exprime dans des justifications en termes d’accroissement de « richesses » et contribuant ainsi à défendre la poursuite des processus d’accumulation. La deuxième dimension est celle de modes de pensée mettant en avant la recherche de l’efficacité, notamment celle associée au « marché » et à ses capacités postulées d’autorégulation. Elle pousse à la généralisation de dispositifs de calcul et de mise en concurrence. La troisième dimension reflète l’influence des travaux et d’acteurs se référant à l’économie comme savoir doté d’une scientificité (celle-ci lui assurant une forme de légitimité dans la production et l’utilisation d’argumentaires). J’avais moins travaillé cette dernière dimension dans ma thèse et dans le livre qui en était issu, et j’y suis donc revenu plus spécifiquement dans un article postérieur (« Expertise économique et gestion publique des problèmes environnementaux : mobilisation et utilisation d’un savoir particulier dans un champ de l’univers politico-administratif français », L’Année de la régulation, n° 8, 2004-2005, disponible en pdf).

Comme je le montrais dans ma thèse, cette économisation est très perceptible s’agissant des problématiques environnementales telles qu’elles sont prises en charge par les institutions publiques. En premier lieu, ce phénomène marque l’expansion de la rationalité économique dans un champ d’intervention où celle-ci intervenait auparavant sans bénéficier d’une position prépondérante. Le traitement étatique des problèmes environnementaux repose ainsi pour une part de plus en plus large sur un cadre de référence régi par l’application de catégories et de principes économiques (de monétarisation, de gestion et de tarification des « ressources » par exemple). Pour être plus précis, les façons de poser les problèmes, les approches utilisées dans l’élaboration des programmes d’action et les modalités de justification des politiques s’inscrivent de plus en plus dans le prolongement d’un ensemble de logiques économiques. La monétarisation par exemple, le fait d’essayer de fixer un prix pour un « bien naturel » ou un « service écologique », focalise l’attention sur les valeurs économiques et rend moins visibles d’autres valeurs, moins utilitaires. Je renvoie au livre tiré de ce travail de doctorat pour l’ensemble de l’analyse.

Le phénomène d’ailleurs ne joue pas seulement pour le domaine environnemental. Derrière ce que permet de repérer le terme d’économisation, il y a une question importante qui n’est pas simplement celle de la tendance décelable, mais aussi celle de ses effets. Lorsque les logiques économiques deviennent dominantes, elles finissent par subordonner les fonctionnements collectifs à des séries de présupposés et de contraintes. Elles changent les manières de penser et donc d’organiser les activités en commun. C’est le cœur du politique qu’elles peuvent alors affecter, au risque même de l’évider. Et les débats actuels sur les dettes publiques semblent le confirmer…





Voies et ambiguïtés des politiques de développement durable

16 08 2009

Je profite du temps que laissent un peu les vacances d’été pour mettre en ligne un texte relativement ancien qui, à ma grande surprise, s’est avéré souvent cité alors qu’il n’a jamais été publié. Sans doute des copies ont-elles circulé entre les personnes qui ont commencé à s’intéresser en France aux enjeux politiques du « développement durable » au début des années 2000.

Cette communication, qui s’intitulait « Voies et ambiguïtés du repositionnement de la régulation publique face au développement durable. Esquisses d’analyses à partir du cas français », avait été présentée pour le Séminaire Interdisciplinaire sur le Développement Durable à l’Institut Fédératif de Recherche sur les Economies et les Sociétés Industrielles (IFRESI), à Lille le 7 décembre 2000. Elle peut être téléchargée ici ou sur la page Communications, où sont également disponibles d’autres présentations en colloques, conférences et séminaires.

Il faudrait que je prenne un jour le temps de retravailler le texte pour en faire une véritable publication. Mais on ne peut pas tout faire…





Confirmation de tendance

5 12 2008

 

Création le 1er décembre dernier d’un Conseil économique pour le développement durable. L’organe, placé auprès du ministre chargé du développement durable, est censé « éclairer, par la confrontation des analyses économiques, l’élaboration et l’évaluation des politiques du ministère en permettant aux services compétents de s’appuyer sur les références scientifiques, les méthodes d’évaluation et les instruments d’intervention publique les plus récents ». Il pourra aussi réaliser « à la demande du ministre chargé du développement durable, des études et recherches concernant les perspectives et les enjeux de ces politiques, du point de vue économique et du développement durable » (Décret n° 2008-1250 du 1er décembre 2008, Art. 2).

 

Ce genre d’événement, peu visible, apparemment anodin, voire purement technocratique, peut être malgré tout révélateur du centre de gravité vers lequel se déplace le traitement des enjeux environnementaux. Question (faussement) naïve : aurait-on pu imaginer un Conseil sociologique pour le développement durable ou un Conseil géographique pour le développement durable (par exemple) ?

 

Quelques éclairages sur l’économisation des enjeux environnementaux et son influence sur la problématique du « développement durable » :

 

- « Expertise économique et gestion publique des problèmes environnementaux : mobilisation et utilisation d’un savoir particulier dans un champ de l’univers politico-administratif français »,

article paru dans L’Année de la régulation, N° 8, 2004-2005.

=> Télécharger l’article

 

- Régulation publique et environnement. Questions écologiques, réponses économiques,

   Paris, L’Harmattan, collection “Logiques politiques”, 2003.

=> Voir une présentation ou un aperçu de l’introduction

 








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