Un modèle contributif de type wikipédia peut-il être étendu à des productions matérielles ?

1 04 2014

Si les pratiques en « peer to peer » font couramment penser aux échanges et aux partages de fichiers informatiques, il est possible de considérer (et même de plus en plus) qu’elles ne s’y réduisent pas. De fait, elles semblent en expansion dans d’autres domaines. Elles sont par exemple en train de servir de bases à des initiatives dans les domaines des transports (covoiturage[1]), de la production énergétique (sous forme de projets coopératifs)[2] et de la production alimentaire (du partage des semences au partage des produits).

La richesse des réseauxCes pratiques peuvent représenter des modalités renouvelées de coordination et de coopération entre de nombreux acteurs, sans être de surcroît forcément confinées dans des registres informels. Des formes de travail s’accomplissent ainsi sans recherche de rémunération financière, sans rapport hiérarchique et salarial. Elles permettent de déboucher sur des formes de productions qui semblent parvenir à se maintenir sur la durée et pour lesquelles des tentatives de qualification ont commencé à être proposées. Davantage orienté vers les transformations de l’économie de l’information qui ont suivi le développement d’Internet, Yochai Benkler parle par exemple de « production entre pairs sur la base de communs » (« commons‑based peer production »)[3].

Cette forme a surtout été étudiée pour des productions immatérielles (logiciels libres, encyclopédies collaboratives, etc.) et peu pour des productions plus matérielles. La série de billets à suivre vise donc à explorer les potentialités, notamment en termes de rapport au travail et de satisfaction de certains besoins, que cette production par les pairs peut avoir sur des aspects plus matériels des activités humaines. Cette dernière peut en effet représenter une autre manière d’envisager les besoins et les moyens de les satisfaire, en l’occurrence sans passer par le médium monétaire et par l’appropriation. Ces productions ne sont pas destinées à être mises sur un marché. Avec ces pratiques, c’est même le sens du travail qui peut changer.

Des auteurs comme le philosophe Bernard Stiegler annoncent et décrivent l’émergence d’une « économie de la contribution ». Ce dernier parle aussi de « déprolétarisation » pour essayer de signaler « une nouvelle organisation du travail et une nouvelle économie du travail »[4]. Si cette « production entre pairs sur la base de communs » laisse effectivement entrevoir des potentialités, il semble utile de mettre à l’épreuve ce genre d’hypothèse en la traitant sous une forme plus sociologique, s’agissant à la fois de ses tenants et de ses aboutissants.

Un mode de production peut être caractérisé par ses inputs et ses outputs (ce qui lui est nécessaire pour son fonctionnement et ce qu’il est capable de réaliser). Trois angles complémentaires peuvent ainsi permettre d’analyser plus précisément ces potentialités : celui des modalités d’investissement personnel et des cadres de relations, celui des conditions de coordination et d’organisation, et celui des débouchés.

Ce qui est en effet intéressant à saisir, c’est par quelles voies des subjectivités peuvent s’investir dans cette « production entre pairs sur la base de communs ». Les activités correspondantes semblent plus propices à donner le sentiment que le travail réalisé a une utilité sociale et peut bénéficier d’une reconnaissance. Dans quelle mesure ces pratiques peuvent-elles alors modifier le rapport au travail ? Ces activités contribuent aussi à reconfigurer des relations. Elles sont une manière de renégocier pratiquement les réseaux dans lesquels s’insère la vie courante.

Mais la convergence de ces activités et l’organisation de ces relations ne vont pas de soi. Comment des coordinations sont-elles possibles, a fortiori pour pouvoir être maintenues dans le temps ? Dans cette forme de production, les agencements collectifs semblent fluctuants et s’ils reposent sur une organisation, celle-ci s’avère plutôt souple (mais pas pour autant dénuée d’efficacité). Les dynamiques communautaires peuvent jouer un rôle important. Pour autant, dans quelle mesure peut-on parler de répartition des tâches ?

Les débouchés semblent au surplus plus difficiles à qualifier avec les catégories habituelles. Dans quelle mesure ces formes non-conventionnelles de travail peuvent-elles contribuer à l’émergence d’un mode de production aux caractéristiques originales voire nouvelles ? Comment ces initiatives travaillent-elles à rendre accessibles de nouvelles ressources ? Ce mode de production peut-il trouver une pérennité, s’agissant notamment de la disponibilité des contributeurs potentiels ?

L’étude présentée dans les billets qui vont suivre s’appuie sur une exploration de collaborations en peer-to-peer ayant aussi commencé à permettre de développer des projets de machines et d’équipements, comme le projet d’imprimante 3D RepRap qui s’est développé sur des bases contributives, et des initiatives en matière de production alimentaire, comme les « Incroyables comestibles », où l’idée, amorcée au départ en 2008 dans la ville de Todmorden dans le Nord de l’Angleterre, est de transformer des espaces publics disponibles en espaces de culture pour des productions alimentaires et de mettre ces dernières en accès libre[5].

Comme il n’était pas possible d’aller sur chaque terrain, l’étude s’est faite pour une large part à partir d’observations à distance. Bon nombre de ces initiatives foisonnantes se présentent et se mettent en scène sur Internet, tout en en faisant un vecteur de diffusion[6]. Elles offrent ainsi un accès à leurs motivations et à leurs arguments. Elles peuvent aussi donner des descriptions des activités engagées. Leurs réflexions, leurs travaux, les débats qui les animent, peuvent aussi être suivis à distance par l’intermédiaire des réseaux sociaux, listes de diffusion, forums de discussion, wikis, etc., fréquemment mis en place pour en assurer le fonctionnement et les avancées. Sur ces bases, l’enquête peut alors repérer et caractériser les justifications et promesses avancées, donc commencer à accéder à des rationalités, suivre les gammes d’activités[7] et faire le lien entre elles, tout en veillant à tenir compte de l’ensemble de contraintes et de ressources qui les sous-tendent. Toutes les traces laissées permettent de suivre des réseaux[8] qui, de fait, assurent le déploiement de ces initiatives et expérimentations, et dont la nature et la forme vont variablement assurer la stabilité et la durabilité[9].

À partir de ces deux champs d’expérimentation et pour apprécier les conditions de possibilité d’une forme matérielle de « production entre pairs sur la base de communs », les trois billets qui vont suivre reprendront les trois angles précédents. Il s’agira d’abord de montrer que, pour des biens matériels, des dispositions d’esprit désintéressées sont aussi envisageables et qu’elles peuvent s’exercer vers des activités productives en enclenchant des formes de travail propres (1). Seront ensuite analysés les rapports sociaux et formes de coordination qui peuvent les faciliter et les aider à se déployer (2). En reconnectant (évolution du) travail et (évolution des) systèmes productifs, nous terminerons en donnant des éléments pour évaluer les voies alternatives et les potentialités que ce type d’activités productives semble ouvrir dans l’ordre socio-économique, notamment en fournissant de nouvelles capacités et ressources pour les conditions d’existence des individus et des groupes (3).

À suivre donc…

___________

[1] Cf. Stéphanie Vincent, « La structuration de la pratique du covoiturage en France : jeu d’acteurs et institutionnalisation », Recherche Transports Sécurité, vol. 25/102, 2009, pp. 73-81.

[2] Voir par exemple John Byrne, Cecilia Martinez, Colin Ruggero, « Relocating Energy in the Social Commons. Ideas for a Sustainable Energy Utility », Bulletin of Science, Technology & Society, vol. 29, n° 2, 2009, pp. 81-94.

[3] Cf. « Coase’s Penguin, or, Linux and The Nature of the Firm », The Yale Law Journal, vol. 112, n° 3, December 2002, pp. 369-446 ; The Wealth of Networks. How Social Production Transforms Markets and Freedom, New Haven, Yale University Press, 2006.

[4] « La part du reste : pour une économie de la contribution. Un entretien avec Bernard Stiegler », Altérités, vol. 8, n° 1, 2011, p. 40.

[5] Les groupes locaux correspondants étaient récemment évalués à une cinquantaine au Royaume-Uni et environ 300 en France (Julian Dobson, « 10 Steps Toward an Incredible Edible Town », Shareable, December 3, 2013, http://www.shareable.net/blog/10-steps-toward-an-incredible-edible-town , consulté le 22 février 2014. Le mouvement est en train de s’étendre dans de nombreux autres pays et peut maintenant être suivi sur Internet grâce à une carte « google map » où sont actualisées les nouvelles implantations dans le monde, dans un esprit qui vise également à favoriser l’interactivité (Cf. « Incredible edible world interest map », http://www.incredible-edible-todmorden.co.uk/blogs/incredible-edible-world-interest-map , consulté le 21 mars 2014).

[6] Ce qui peut donc être un apport important en matériaux empiriques (textes, photos, vidéos, etc.), pour peu que la méthodologie soit correctement adaptée. Sur ce point, voir par exemple Christine Barats, Manuel d’analyse du web en Sciences Humaines et Sociales, Paris, Armand Colin, 2013.

[7] Cf. Alexandra Bidet, « Activité », in Antoine Bevort, Annette Jobert, Michel Lallement, Arnaud Mias (dir.), Dictionnaire du travail, Paris, PUF, 2012, pp. 6-12.

[8] Cf. Bruno Latour, Changer de société – Refaire de la sociologie, Paris, La Découverte, 2006.

[9] Sur cet angle d’analyse, voir également Michel Callon, « Réseaux technico-économiques et irréversibilités », in Robert Boyer, Bernard Chavance, Olivier Godard (dir.), Les figures de l’irréversibilité en économie, Paris, Ed. de l’EHESS, 1991 et Yannick Rumpala, « La connaissance et la praxis des réseaux comme projet politique », Raison publique, n° 7, octobre 2007. L’entrée par les réseaux a montré son utilité pour appréhender le développement des pratiques alternatives en matière de production alimentaire. Cf. David Goodman, E. Melanie DuPuis, and Michael K. Goodman, Alternative Food Networks. Knowledge, Practice, and Politics, Oxon, Routledge, 2011.

 

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2 responses

1 04 2014
1 04 2014
Yannick Rumpala

Pour partie, oui : cela dépendra probablement des trajectoires que suivront les différentes formes de fab labs. Je suis également en train de préparer un article sur le sujet.

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