Une critique en forme d’appel à renouveler l’imaginaire écologique de la science-fiction

30 07 2012
À propos de Julian
de Robert Charles Wilson (Denoël, 2011)

Le texte qui suit est paru sur le site actusf.com. Il fait partie d’une rétrospective estivale des œuvres qui ont marqué l’année précédente et qui ont pu, comme dans le cas ci-dessous, susciter quelques débats. Ce qui me permet donc d’ajouter quelques arguments.

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Ne pas faire confiance à une quatrième de couverture. C’est la leçon que je retiendrai après avoir lu Julian, le dernier roman traduit en français du désormais canadien Robert Charles Wilson. J’avais plutôt apprécié Spin et j’étais donc prêt à me laisser tenter par une autre production de l’auteur. D’autant que l’éditeur annonçait comme contexte du livre : « Un pays en ruine, exsangue, en guerre au Labrador contre les forces mitteleuropéennes. Un combat acharné pour exploiter les ultimes ressources naturelles nord-américaines ». Et, surtout, ce qui devait me taper dans l’œil compte tenu de mes recherches académiques[1] : « Une réussite majeure et une critique sans concession des politiques environnementales actuelles ». J’avoue ne pas avoir bien saisi où pouvait être cette critique. Même en étant attentif aux détails.

Ce roman certes plutôt bien écrit (car l’auteur a du métier), je l’ai lu sans avoir été passionné par l’intrigue. En changeant les noms des belligérants et quelques lieux, j’aurais pu avoir l’impression de lire un roman mi-historique mi-initiatique se déroulant aux États-Unis lors de la guerre de Sécession. Le roman est pourtant censé se passer dans le même pays, mais à la fin du XXIIe siècle. En fait, ce pays compte dix États supplémentaires par rapport à aujourd’hui et  il y a surtout une différence importante : le monde décrit a subi la « Crise de la Pénurie », conséquence cauchemardesque d’un enfermement du développement économique dans l’exploitation à outrance des ressources naturelles, et notamment fossiles. Le roman pourrait ainsi être ajouté à la longue liste des « écofictions », comme les appelle Christian Chelebourg, ces imaginaires angoissants de catastrophe écologique et de fin du monde[2]. Dans Julian, le cadre est en effet celui d’une société qui a épuisé ses réserves pétrolières et qui, du fait de son imprévision, semble avoir subi un véritable retour en arrière, autant sur le plan technique que politique. Avec la guerre en plus.

En termes d’imaginaire historique, on retrouve le type de situation trouble qui est souvent considéré comme propice à l’irruption des « grands hommes », avec tous les récits mythiques qui peuvent être construits autour de leur destin[3]. De ce point de vue, le récit proposé ici n’en serait qu’un nouvel exemple romancé, agrémenté d’une subtilité supplémentaire sous la forme d’une transposition lointaine de la vie de l’empereur Julien l’Apostat (331-363). D’où l’allusion, en guise de sous-titre, sur la couverture du roman dans sa version française : « Apostat. Fugitif. Conquérant ».

Dans le cas de Julian Comstock, rejeton d’une famille qui s’est disputé le pouvoir, sa trajectoire est effectivement ascensionnelle : jeunesse dans un exil contraint pour assurer sa protection, péripéties militaires glorieuses, promotion comme général mais en étant envoyé sur le front le plus dangereux, montée vers la présidence grâce au soutien populaire. Les épisodes de la vie de celui qui est censé être le héros sont en fait décrits à travers le récit souvent naïf d’un autre protagoniste, ami malgré son appartenance à une classe inférieure, Adam Hazzard, et finissent presque par paraître périphériques.

Mais c’est surtout le contexte général du récit qui a de quoi laisser perplexe. À un moment, lors d’un passage chez celle qui va devenir sa compagne, Adam Hazzard lit un passage d’un livre rédigé par un certain Arwal Parmentier et intitulé Histoire de l’Amérique depuis la Chute des Villes. Le passage est censé éclairer le déroulement historique des événements qui ont contribué au déclin de l’ensemble de l’humanité :

« Il ne faut pas uniquement interpréter la montée de l’Aristocratie comme une réaction à l’épuisement quasi-total du pétrole, du platine, de l’iridium et des autres ressources essentielles à l’Efflorescence Technologique.  La tendance à l’oligarchie précède cette crise et y a contribué. Avant même la Chute des Villes, l’économie globale était devenue ce que nos paysans appellent une « monoculture », rationalisée et relativement efficace, mais sans l’utile diversité favorisée durant les époques antérieures par l’existence de frontières nationales et de régulation locale des affaires. Bien avant que les maladies, la faim et le manque d’enfants réduisent si dramatiquement la population, les richesses avaient déjà commencé à se concentrer entre les mains d’une minorité de puissants Propriétaires. Voilà pourquoi, en éclatant, la Crise de la Pénurie n’a pas provoqué une réaction prudente et bien préparée, mais une prise déterminée du pouvoir par les Oligarques ainsi qu’un repli dans le dogmatisme religieux et l’autorité ecclésiastique de la population effrayée et privée du droit de vote » (p. 213-214).

Bien entendu, toute ressemblance avec la situation présente ne serait pas purement fortuite. Elle sonne comme une mise en garde sur la tendance à la connivence et à la confusion des pouvoirs politique et économique, tendance diffuse et potentiellement lourde de conséquences en termes de restriction de l’espace démocratique. Le poids de la religion (incarnée dans le roman par le « Dominion » et ses représentants) paraît également facile à concevoir dans le contexte américain, et pourrait être une extrapolation de la situation des États-Unis de ce début de XXIe siècle, avec la frange la plus religieuse et puritaine du Parti Républicain solidement installée au pouvoir et sans intention de le quitter.

C’est une partie du tableau, et elle est complétée ailleurs, par petites touches. À un autre moment du livre, lors d’un répit passager chez la mère de Julian, ce dernier donne aussi son explication des événements à son ami Adam :

« La Fin du Pétrole, ou plus précisément la fin du pétrole bon marché, a handicapé le régime économique déséquilibré des Profanes. Mais il y a eu des crises du même genre avec l’eau et les terres arables. Les guerres pour les ressources de première nécessité se sont développées, tandis que l’agriculture mécanique devenait plus coûteuse et finalement difficile à pratiquer. La faim a pesé jusqu’au point de rupture sur les économies nationales, les maladies et les épidémies ont renversé toutes les barrières hygiéniques érigées par les Anciens pour les arrêter. Les grandes villes, incapables de survenir aux besoins de leurs propres populations, ont été envahies par des paysans affamés puis pillées par des foules furieuses. Avec la Chute des Villes est venue l’instauration des premières Propriétés rurales et la vente sous contrat des hommes valides. Le tout compliqué par l’Épidémie d’Infertilité qui a si drastiquement réduit la population mondiale et dont nous commençons tout juste à nous remettre » (p. 290-291).

Impression familière là aussi : n’importe quel lecteur qui a envie de suivre l’évolution du monde peut effectivement retrouver et percevoir des risques de plus en plus souvent signalés, pas seulement dans le flux médiatique mais aussi dans toute une série de rapports internationaux plus ou moins récents et plus ou moins alarmistes. Pas forcément de surprise donc.

En revanche, on s’explique mal comment l’épuisement de ressources fossiles pourrait aboutir à la série de régressions technologiques que le roman met en scène. Dans le pays que traversent Julian et ses compères, le cheval et le train à vapeur sont redevenus les principaux moyens de transport pour les longues distances. L’usage courant de l’électricité semble inconnu à la très grande partie de la population, spécialement celle en dehors des zones urbaines. Les technologies qui ont marqué le XXe siècle ne sont plus présentes que sous forme d’illustrations dans les rares livres encore accessibles ou récupérables. Comment autant de connaissances accumulées peuvent-elles être oubliées ? Uniquement par la pression des dogmes religieux ? Pourquoi n’y a-t-il plus de traces des déchets à longue durée de vie laissés par notre civilisation industrielle ? Les États-Unis devraient être jonchés de carcasses de voitures, de camions, d’avions, etc. Difficile de supposer que tout ait déjà pu être récupéré et recyclé.

Bref, le roman a beau relever de la science-fiction, il reste qu’on a du mal à imaginer les enchaînements causaux qui auraient amené à la situation dépeinte. Les risques d’épuisement des ressources naturelles, et spécialement énergétiques, ne peuvent-ils se résoudre que par une régression généralisée de l’humanité ? Sortir d’une « pétrocratie » (pour reprendre le titre français d’un livre récent et documenté de Timothy Mitchell[4]) ne peut-il se faire que par des voies chaotiques ? Au-delà de ce livre, il y aurait presque un débat à mener sur la possibilité dans la science-fiction d’imaginer une vision positive, inspirante, du futur écologique de la planète.

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En guise d’écho à cette dernière remarque et pour prolonger la réflexion, je renvoie aussi à un complément radiophonique auquel j’ai récemment participé : l’émission « On verra ça demain » du vendredi 27 juillet 2012 sur France Inter, qui portait justement sur le thème « Entre science et fiction – Les Utopies ». L’émission peut être récupérée ici et j’y reprends quelques idées déjà développées ailleurs, avec une brève ouverture vers le grandiose « cycle de la Culture » de l’écossais Iain M. Banks.


[1] Voir par exemple Développement durable ou le gouvernement du changement total, Lormont, éditions Le Bord de l’eau, 2010.

[2] Voir Les écofictions. Mythologies de la fin du monde, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2012.

[3] Le politiste américain Murray Edelman avait fait une analyse intéressante de ces constructions narratives. Cf. « La construction et les usages des dirigeants politiques », in Pièces et règles du jeu politique, Paris, Seuil, 1991.

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6 responses

9 08 2012
Laurent K

Critique très intéressante. Je pense toutefois que le retour aux chevaux et trains à vapeur imaginé par l’auteur correspond aussi à son ambition d’écrire un roman dans la façon du 19ème siècle.
Quant à la perte des innovations et des technologies… J’ai appris (mais il faudrait que je retrouve la référence) que la manière d’éviter le scorbut durant les grandes traversées maritimes avait été découverte 5 fois dans l’histoire (et perdue 4 fois…).

9 08 2012
yrumpala

Merci. Effectivement, l’intention de l’auteur semblait être aussi de retrouver un univers à la Mark Twain. L’idée que des connaissances techniques puissent disparaître plus ou moins provisoirement n’est pas absurde, mais à ce point et dans tous les domaines… On imagine par exemple mal les militaires renoncer aux inventions qui ont multiplié la puissance létale de leur armement (pour reprendre les allusions à la mitrailleuse dans le livre).
De manière assez amusante, cette question de la mémoire technologique rejoint des réflexions que j’ai en ce moment sur les solutions « low tech » comme moyen de produire écologiquement de l’énergie, le passé servant de source d’inspiration à certaines initiatives. Je n’ai pas encore retrouvé ce genre de chose dans la SF.

9 08 2012
laurentkloetzer

Avez-vous des références de telles solutions low-tech ? Le sujet m’intéresse beaucoup mais je n’ai pas de point d’entrée.

10 08 2012
yrumpala

Il y a un site qui défriche de manière intéressante cette thématique, mais en anglais : http://www.lowtechmagazine.com/
Le célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT) a aussi un groupe de recherche qui « s’amuse » à ce genre de chose : http://hlt.media.mit.edu/

21 08 2012
laurentkloetzer

Intéressant magazine. J’ai mis le lowtech dans mon reader RSS high tech. Merci !

24 10 2012
The Global Sociology Blog - Eco-Fiction Rising

[...] I read Crystal Rain. Arctic Rising is part mystery / thriller, part what Yannick Rumpala has called eco-fiction (as opposed to strict science-fiction, like Crystal Rain), borrowing the term from Christian [...]

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