L’impression tridimensionnelle comme vecteur de reconfiguration politique ?

2 02 2012

Les imprimantes 3D (autrement dit, en trois dimensions, puisqu’elles fonctionnent en ajoutant des couches de matériau les unes au-dessus des autres) commencent à susciter beaucoup de commentaires. Elles laissent en effet entrevoir des changements potentiellement importants dans la manière de fabriquer toute une série d’objets usuels. Mais pas seulement. Certes, il y a des implications techniques et économiques, mais derrière, il pourrait aussi y avoir des effets plus profondément politiques. Ce sont ces effets qui mériteraient d’être plus attentivement explorés et je vais essayer d’expliquer pourquoi.

Ces développements techniques, qui combinent design informatique et nouveaux modes de production automatisée, ouvrent des espaces d’expérimentation, pour l’instant principalement visibles dans des communautés plus ou moins formelles de bricoleurs technophiles comme les « fab labs » (« fabrication laboratories » ; pour une présentation du projet initial par celui qui est considéré comme son principal inspirateur, voir Neil Gershenfeld, Fab: The Coming Revolution on Your Desktop – from Personal Computers to Personal Fabrication, Basic Books, 2007) et autres « hackerspaces ». Mais, dans la mesure où ces outils sont aussi conçus pour être accessibles à terme au plus large public (Cf. Leslie Gordon, « Rapid prototyping for the masses », Machine Design, vol. 83, n° 10, June 9, 2011, pp. 40-42), il serait utile de regarder au-delà du caractère encore expérimental de ces initiatives. On peut en effet faire l’hypothèse que des changements dans l’ordre politique, et des changements potentiellement profonds, peuvent aussi advenir par l’accumulation de pratiques dispersées d’apparence simplement technique (de même que les connexions informatiques par Internet n‘ont pas seulement ouvert de nouvelles possibilités de communication, mais ont aussi catalysé des transformations politiques).

Au-delà des répercussions économiques qui commencent à être plus souvent étudiées, c’est ce potentiel de transformation de l’ordre politique qui doit aussi être examiné, d’autant que c’est à une échelle même mondiale que l’évolution pourrait se faire sentir. Il ne s’agit d’ailleurs pas simplement de dire qu’il y a du politique dans les techniques, ce qui est maintenant communément accepté (dans la lignée par exemple des réflexions de Langdon Winner, « Do artifacts have politics? », Daedalus, vol. 109, n° 1, 1980, pp. 121-136, repris dans La Baleine et le Réacteur. À la recherche de limites au temps de la haute technologie, Descartes & Cie, 2002), mais que certaines contiennent des potentialités de changement qui dépassent leurs concepteurs et dont l’importance se révélera dans leurs conditions d’actualisation. Dans une partie des recherches que je suis en train de poursuivre, il va justement s’agir de repérer les potentialités et de les analyser, plus précisément comme facteurs matériels pouvant aussi avoir des effets politiques.

Le registre de développement de l’impression en 3D n’est pas vraiment celui d’une résistance frontale contre les modalités dominantes du système économique, mais ce dernier pourrait néanmoins s’en trouver déstabilisé. Ce type de nouvelle technologie semble offrir des capacités renouvelées (contrôle et maîtrise des techniques utilisées, ouverture aux désirs de créativité, etc.) pour des individus ou des communautés, et surtout permettre de mettre ces capacités dans des espaces sociaux qui paraissaient en avoir été dépossédés. Peut-on alors y voir une forme inédite d’« empowerment » par la technique ? Si chacun peut fabriquer une grande partie des objets dont il a besoin, plutôt que de les acheter, ces nouveaux outils peuvent faire sortir d’un modèle industriel massifié et dépendant de grosses unités productives. Ils semblent amener de nouveaux modes de production et de consommation, et donc potentiellement des rapports différents aux marchandises. Pour les individus, une telle technologie pourrait ainsi se présenter comme une voie de réduction de leur dépendance face au système industriel. Également conçue pour que certaines machines puissent devenir auto-réplicatives, elle rend presque inutile la présence de certains intermédiaires, commerciaux notamment ou pour une partie de la logistique.

Si on les regarde en reprenant les inspirations d’Ivan Illich (Cf. La convivialité, Seuil, 1973), ces technologies paraissent offrir des possibilités d’autonomisation, ou au moins elles peuvent redonner des marges d’autonomie. Grâce à ce mode de fabrication personnalisée, la passivité à laquelle est souvent contraint le consommateur peut être contournée par la réouverture ou l’élargissement d’espaces de créativité. Le théoricien anarchiste Murray Bookchin, qui, dans le cadre de son projet d’« écologie sociale » cherchait à montrer que certaines technologies peuvent avoir un potentiel « libérateur », y aurait peut-être vu un exemple de ces machines permettant de déplacer la production hors d’appareils industriels de plus en plus imposants et de libérer la vie des individus pour d’autres tâches qu’un labeur abrutissant et obligatoire (Cf. Murray Bookchin, « Towards a liberatory technology », in Post-Scarcity Anarchism, Black Rose Books, 1986). Avec ce mode de production décentralisé, a priori adapté aux besoins, on peut aussi supposer que la valeur d’usage tende à primer davantage sur la valeur d’échange, puisque chacun peut fabriquer l’objet désiré et que l’échange devient superflu (sauf peut-être si des caractéristiques particulières doivent être ajoutées).

Les potentialités de ce type de technologie sont aussi à relier aux bases sociales sur lesquelles elle se développe. Elle doit en effet une large part de son développement à des collaborations en réseaux, qui permettent, là aussi grâce à Internet, d’échanger et de partager les idées, de comparer les expériences réalisées. Elle a ainsi une forte potentialité rhizomatique, dans la manière dont elle peut se diffuser (grâce aux avancées dans le monde du numérique), mais aussi dans la manière dont elle peut remettre en cause les hiérarchies et subordinations installées. Le changement envisageable ne serait pas impulsé « par le haut », autrement dit par des hiérarchies économiques ou politiques, mais de manière diffuse, la technologie rendant possible de nouvelles pratiques qui, en se généralisant, pourraient elles-mêmes avoir des effets systémiques. Grâce aux techniques développées, des capacités semblent pouvoir être redonnées à des communautés, à l’image de celles qui se sont qualifiées elles-mêmes de « makers ».

Il est possible d’imaginer que la portée de ces transformations puisse être globale, car la généralisation de tels outils, a fortiori s’ils sont accompagnés par la banalisation de lieux comme les fabs labs dans les environnements quotidiens, peut bouleverser l’espace des flux (pour reprendre la notion de Manuel Castells dans La société en réseaux, Fayard, 2001) et l’organisation de ces flux, à la fois pour les matériaux utilisés et les productions rendues possibles. Si les outils d’impression 3D ramènent les productions d’objets sur des bases plus décentralisées, il va probablement devenir difficile de parler de division internationale du travail. Ce type de technologie, dont le coût semble de surcroît diminuer, risque de rendre obsolètes des infrastructures industrielles et peut contribuer à redistribuer les pouvoirs économiques. Il est évidemment beaucoup trop tôt pour dire si de tels outils peuvent porter un coup d’arrêt à la globalisation économique, mais au moins peut-on supposer qu’ils puissent contribuer à des dynamiques de relocalisation et de réduction du volume des échanges internationaux. De ce point de vue, on pourrait comparer cette technologie à une innovation comme celle du container (Cf. Marc Levinson, The Box. Comment le conteneur a changé le monde, Max Milo, 2011), mais avec des effets presque inverses. Elle peut contribuer à une nouvelle déstabilisation des hiérarchies d’échelle, mais sous des formes distinctes, voire contraires de celles qui avaient pu avoir lieu avec la globalisation (Pour une comparaison avec les dynamiques rattachables à la globalisation, voir Saskia Sassen, Critique de l’État. Territoire, Autorité et Droits, de l’époque médiévale à nos jours, Demopolis, 2009).

Pour ne pas céder au messianisme technologique, il faut toutefois rester conscient des obstacles que la diffusion de ces technologies va probablement rencontrer, à commencer par ceux posés par les différents acteurs qui n’ont pas intérêt à ce qu’elles se développent, et ceux résultant des contraintes écologiques et de la disponibilité de ressources suffisantes. Bien sûr, cette technologie n’est pas encore à un stade abouti, mais ce serait dommage de la négliger sous le prétexte de son devenir incertain, car elle pourrait bien avoir des conséquences à une plus large échelle que celle des expériences et bricolages dans lesquels paraissent pour l’instant encore largement ses concepteurs et ses utilisateurs. Et les potentialités envisageables sont d’autant plus stimulantes à analyser qu’elles ravivent les questionnements sur les interrelations entre le technique et le politique, notamment sur la façon dont des avancées techniques peuvent étendre des capacités politiques. Et en l’occurrence, peut-être même avec des effets qui pourraient transformer le système mondial…

 

PS : J’aurai l’occasion de développer le sujet dans une présentation à la prochaine conférence « Materialism and World Politics » à la London School of Economics les 20 et 21 octobre 2012. J’essaierai d’ici là de mettre en ligne l’avancée de mes réflexions.

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12 responses

12 02 2012
Karmai

Excellent article, merci de me l’avoir signalé. Je compte écrire sur la relation entre écologie et FabLab également. Si tu as quelques liens supplémentaires sur cette question n’hésite pas à me le faire savoir.

13 02 2012
yrumpala

Merci. Je n’ai pas encore repéré beaucoup de réflexions faisant directement le lien.
Quelques références croisées au hasard des lectures :
– Olaf Diegel, Sarat Singamneni, Stephen Reay, Andrew Withell, "Tools for Sustainable Product Design: Additive Manufacturing", Journal of Sustainable Development, vol. 3, n° 3, 2010.
– Joshua M. Pearce, Christine Morris Blair, Kristen J. Laciak, Rob Andrews, Amir Nosrat, Ivana Zelenika-Zovko, "3-D Printing of Open Source Appropriate Technologies for Self-Directed Sustainable Development", Journal of Sustainable Development, vol. 3, n° 4, 2010.
Il y a un fab lab aux Pays-Bas (Fablab Amersfoort) qui semble très orienté vers les questions de recyclage.

16 04 2012
Philippe RIS

Finalement, on tient enfin la traduction du mot "empowerment" : c’est imprimante 3D !
:-)

13 05 2012
Alexandre

Si la potentialité libératrice de ces technologies est indéniable, je crois en effet comme tu le soulignes que certains (très) puissants intérêts peuvent en réduire fortement l’aspect "révolutionnaire".

Si par exemple les imprimantes 3D étaient accessibles au plus grand nombre, en terme de prix et de facilité d’utilisation, encore faudrait-il que les designs soient accessibles eux aussi, partageables, modifiables, pour qu’une réelle autonomie soit redonnée au consommateur(-producteur). J’imagine que certains producteurs de designs pourraient être fortement tentés d’y intégrer des DRMs.

Et si pour le moment l’expérimentation reste totalement libre, c’est peut-être justement grâce au fait qu’il s’agit toujours d’une culture marginale…

Mais peut-être que je suis rendu trop cynique par ma lecture récente de Makers.

13 05 2012
yrumpala

Exact : il y aura probablement des luttes plus ou moins sourdes venant de ces intérêts économiques pour qu’ils puissent conserver leurs sources de profit. On commence à voir émerger les enjeux de propriété intellectuelle qui seront sans doute un des fronts de ces luttes. Pour l’instant, les développements technologiques en cours bénéficient d’une faible visibilité qui aide peut-être encore à n’être pas perçus comme une menace industrielle. A suivre de toute manière…

14 06 2012
Shimegi

Il y a un autre élément important qui s’oppose à la diffusion des machines de prototypage 3D, toujours laissé de coté – je suppose par une certaine ignorance des procédés de fabrication. La qualité d’un objet est importante, parfois essentielle, quelques fois pour des raisons de sécurité ou de toxicité.
La matière compte pour beaucoup dans cette qualité, et le choix des matériaux n’est pas assez étendu, et ne le sera probablement jamais.
Soit on fait avec les matériaux disponibles, et les objets ne seront pas résistants, pas adaptés à l’usage, voir carrément toxiques, et on est dans une démarche purement consumériste où on préfère refaire plein de fois la même chose plutôt que de l’avoir une fois durablement. Soit on ouvre les yeux et on prend cette technologie pour ce qu’elle est, un moyen supplémentaire qui permet, certes, une démocratisation relative des procédés de fabrication, mais certainement pas une réponse universelle aux problématiques physique et chimique liées à la fabrication d’un objet.

14 06 2012
yrumpala

C’est effectivement une grosse question et, pour ce que j’en ai lu, les avis semblent partagés. Elle est d’autant plus cruciale si on intègre les aspects écologiques. Je suis en train d’essayer de rassembler les informations pour avancer dans la réflexion. Certaines recherches affichent néanmoins un certain optimisme : http://creativemachines.cornell.edu/sites/default/files/SFF09_Hiller3.pdf

14 09 2012
Electrosphère

Très bonne analyse que je mentionnerais dans mon blog sous peu. En effet, les implications & conséquences de l’impression 3D vont bien au-delà de leur seule dimension technique (que j’ai survolé ici: http://t.co/SX7LoMQW) et seront comparables à l’impact du MP3, de la photographie/photophonie numérique et/ou du peer-to-peer dans le domaine médiatique/culturel/artistique. Cordialement

26 12 2012
Léo L.

Merci pour cet excellent article, que j’ai signalé sur mon blog, ici :

http://lallot.blogspot.fr/2012/12/chris-anderson-imprimante-3d.html

Que pensez-vous des problèmes éthiques émergents posés par l’impression 3D ? (Cf :
https://reilly.nd.edu/outreach/emerging-ethical-dilemmas-and-policy-issues-in-science-and-technology/ )

28 12 2012
yrumpala

Merci pour cette reprise.
Pour ce qui concerne la possibilité de fabriquer des armes avec des imprimantes 3D, j’ai l’impression de voir revenir sous une autre forme certaines "paniques morales" qui ont accompagné le développement d’Internet. Celui ou celle qui cherche une arme n’a pas besoin d’une imprimante 3D pour en trouver. Il est d’ailleurs amusant que ce type de débat soit surtout vivace aux États-Unis.

17 10 2013
ju

Très intéressant, merci pour l’article. Affaire à suivre….
@+

21 03 2014
Centre SATI de Venarey-Lès-Laumes » Blog Archive » Quelques liens autour de la fabrication 3D

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