Infrastructure productive distribuée et distanciation de l’ordre industriel

19 12 2014

Suite des billets précédents et troisième partie (3).

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Une autre manière de questionner les potentialités des fab labs est de les replacer dans les transformations des systèmes productifs[1]. À travers ces ateliers de fabrication digitale, ce sont en effet aussi des réseaux socio-techniques qui se réorganisent et dont la portée est à appréhender sous l’angle des chaînes de relations qu’ils peuvent contribuer à reconfigurer[2].

Une forme de déconcentration de la production

Pour pouvoir réaliser des économies d’échelle, le modèle industriel a eu tendance à s’organiser autour d’unités productives de grande taille : il permet de faire fonctionner des équipements coûteux dans les mêmes sites, à partir desquels s’effectue ensuite une distribution sur de larges zones géographiques. Fabs labs et makerspsaces sortent de cette logique de concentration des moyens de production. Les unités sont effectivement plus petites, mais la prétention est de pouvoir fabriquer des biens équivalents ou presque. Dans des visions comme celle de Neil Gershenfeld, cette fabrication digitalisée et cet équipement productif miniaturisé vont évoluer au point de devenir aussi accessible et répandue que la micro-informatique.

Avec de telles machines ainsi adaptées, mobiliser de gros investissements paraît moins nécessaire, et trouver et/ou aménager des locaux pour les accueillir peut paraître moins compliqué. Les imprimantes 3D (en trois dimensions, sur le principe d’ajouts successifs de couches de matériau) incarnent notamment ce type d’espoir : grâce aux avancées dont elles ont bénéficié conjointement à leur environnement numérique, elles changent l’image des processus de fabrication, en ajoutant aussi tendanciellement celle d’une répartition plus large des capacités corrélatives (voir aussi Rumpala, 2013b). Au stade actuel, encore souvent celui de l’expérimentation et de la diffusion progressive, les modèles les plus accessibles servent certes plutôt à prototyper et produire de petits objets très basiques. Mais des communautés d’acteurs intéressés, pas forcément professionnelles, poursuivent les efforts pour améliorer leur précision et élargir la gamme des matériaux utilisables. Et, de fait, les fab labs jouent souvent un rôle de popularisation et de démonstration (voire de perfectionnement) des capacités de ces machines (rares sont ceux qui n’ont pas d’imprimante 3D ou qui n’ont pas intégré ce type de machine dans leurs projets).

Contournements des structures industrielles

Fab labs et makerspaces suscitent aussi un intérêt pour les besoins non pris en compte par les industries existantes. Leurs capacités de production (au sens large, puisqu’il peut s’agir aussi de réparation) peuvent être vues comme un moyen de réduire la dépendance à l’égard du système industriel dominant. Par la miniaturisation et la mise en commun des équipements, le coût d’entrée dans la fabrication est abaissé. Les productions et projets réalisés n’ont pas à chercher des débouchés puisqu’ils sont motivés par des besoins locaux. Contrairement aux productions destinées à des marchés de masse, celles des fab labs n’ont pas nécessairement besoin d’être standardisées. Neil Gershenfeld envisageait même que dans l’équipement des fab labs, la configuration de base puisse évoluer vers encore plus d’autonomie, avec des machines qui permettent de produire d’autres machines, jusqu’à pouvoir reconstituer l’équipement entier d’un fab lab : « This is not a static configuration; the intention over time is to replace parts of the fab lab with parts made in the fab lab, until eventually the labs themselves are self-reproducing » (Gershenfeld, 2007, p. 12).

Si ce type de logique est prolongé, au moins pour certaines productions, d’anciens circuits économiques peuvent donc se trouver contournés. Ces lieux, face aux structures industrielles, engagent à la fois dans une désintermédiation et une réintermédiation : ils se positionnent en fait comme de nouveaux intermédiaires, opérant à l’écart de logiques strictement professionnelles.

Dans certains fab labs, la conscience des ressources limitées de la planète amène aussi à essayer de contourner l’enjeu des difficultés d’accès aux matériaux en promouvant la récupération. Avec une telle logique, ces initiatives se rapprochent alors d’une « économie circulaire » ou d’une « économie de fonctionnalité », où une préoccupation est de pouvoir boucler les cycles d’utilisation des matières[3]. En Belgique, RElab, fab lab monté à Liège, affiche ainsi comme spécificité « l’utilisation de matériaux de récupération comme matière première et […] l’étude de nouveaux procédés sociaux, créatifs et économiques d’upcycling [façon de valoriser des déchets], en liaison avec les nouveaux moyens de fabrication et de communication numérique »[4]. Dans son « portfolio » de projets, le labfab de Rennes en propose un (« PLABS recycle », en référence à l’acrylonitrile butadiène styrène, un polymère thermoplastique) qui « prend les paris de transformer à moindre coût et à domicile les chutes en filament », utilisable donc pour de l’impression 3D[5].

illu-arduino-UNOLa rationalité économique est enfin différente, dans la mesure où les fab labs ne visent pas forcément des objectifs marchands. Ce qui est produit n’est pas nécessairement destiné à être mis en vente sur un marché et acheté par des « consommateurs ». En s’écartant des préoccupations de propriété, voire en les remettant en cause, ces activités prolongent aussi des affinités avec une « culture du don technologique »[6] qui a sous-tendu le développement des logiciels libres. Dans un rapport proche, la dynamique favorable à l’ouverture qui s’était développée dans le domaine des logiciels, sous la bannière de l’« open source », tend à s’élargir aux matériels, avec non seulement des initiatives qui poussent en ce sens mais aussi des projets qui visent à des réalisations concrètes (en électronique, la carte Arduino étant par exemple l’une des plus connues pour ses multiples applications possibles, utilitaires ou purement ludiques, intéressant donc de nombreux fab labs).

Déplacements dans l’appréhension du « travail »

Fab labs et makerspaces sont des lieux a priori non hiérarchisés, où s’agrègent des contributions volontaires. À la confluence du Do-It-Yourself et des échanges entre pairs, également dans une forme de prolongement de dispositions d’esprit communes dans le milieu hacker (Cf. Himanen, 2001), le fonctionnement des fab labs et des makerspaces laisse entrevoir une manière relativement originale de concevoir le travail (au moins par rapport à sa réification tendancielle et à sa réduction à un emploi fournissant une rémunération).

S’il y a du travail dans ces lieux, ce dernier n’y est pas envisagé de manière abstraite et parcellisée. Quand il s’agit de fabriquer un objet, celui-ci est le plus souvent envisagé de sa conception jusqu’à sa réalisation. Par contraste avec des formes industrielles qui ont pu être critiquées pour leurs tendances aliénantes, le travail réalisé (re)gagne du sens, dans la mesure où les membres des fab labs peuvent ainsi participer à l’ensemble d’un processus, y faire valoir leurs attentes et y insérer leurs idées. Pour ces participants, l’investissement personnel paraît pouvoir avoir un débouché tangible, à une échéance qui peut être certes plus ou moins longue. Les projets ne sont pas contraints par un temps imparti et chacun peut espérer pouvoir suivre le rythme qu’il souhaite.

À suivre…

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[1] Sur ce concept, voir Carroué, 2013.

[2] Sur ce type de cadre d’analyse, voir Callon, 1991, et sur ses perfectionnements plus récents, Dicken, Kelly, Olds, Yeung, 2001.

[3] Nicolas Buclet (2014) met ainsi les fab labs dans le sixième et dernier type de sa typologie d’économie de fonctionnalité.

[4] http://relab.be/, consulté le 12 juin 2014.

[5] http://www.labfab.fr/portfolio/plabs-recycle/, consulté le 12 juin 2014.

[6] Pour reprendre l’expression et la perspective de Nicolas Oliveri, « Logiciel libre et open source : une culture du don technologique », Quaderni, n° 76, automne 2011, pp. 111-119. URL : www.cairn.info/revue-quaderni-2011-3-page-111.htm





Des ressources technologiques aux capacités sociopolitiques

18 12 2014

Suite et deuxième partie (2) des billets précédents sur les pratiques développées dans les fab labs et makerspaces.

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Derrière la fascination diffuse pour les technologies de fabrication numérique, l’attention et les questions que peuvent susciter les fab labs tiennent aussi aux usages qu’ils semblent permettre. Les enjeux sont certes technologiques, mais surtout renvoient aux capacités qui peuvent être construites dans de tels espaces et aux formes de production qu’ils rendent possibles.


Une voie de réappropriation de la technologie

Un des arguments qui participe de l’attrait exercé par les fab labs est qu’ils permettraient d’exprimer, voire d’étendre, un potentiel de créativité plus ou moins latent, précisément en élargissant les capacités de fabrication à l’échelle de petits collectifs. Ces communautés cherchent la possibilité de développer leurs propres outils, concevoir leurs propres objets, en fonction de leurs besoins et de leur imagination.

Par la pratique et une assistance si nécessaire, ces espaces fonctionnent ainsi en favorisant une forme de réappropriation de certains outils. Dans un tel cadre, le rapport aux technologies peut être envisagé dans une logique plus conviviale, pour reprendre la perspective d’Ivan Illich[1], dans la mesure où elles sont rendues accessibles et maîtrisables, a priori sans discrimination de compétences, et où elles peuvent être plus proches des lieux de vie et des usages. Sur ce schéma, échoFab à Montréal lie par exemple accès aux technologies et autonomisation : « En transférant les activités de fabrication et de création au cœur des communautés, ses membres peuvent acquérir la maitrise des outils et diffuser les connaissances nécessaires à leur propre autonomisation. L’objectif de démocratisation technologique des Fab Labs vise aussi à accroitre l’accès aux technologies de fabrication pour favoriser la création »[2]. Avec ces initiatives peut donc devenir disponible un type d’espaces relativement nouveau où des individus peuvent exprimer des désirs créateurs, tout en conservant une appréhension et un contrôle de la finalité des technologies utilisées. Reconstruit, le rapport aux machines apparaît alors plus comme un rapport amateur que comme un rapport professionnel : d’un côté, le niveau d’exigence peut rester élevé, mais de l’autre, la liberté d’exploration et d’expérimentation est valorisée.

Apprendre en faisant et partager les connaissances

Outre cette possibilité de favoriser l’expression créative, l’état d’esprit qui imprègne les fab labs met aussi en avant la stimulation de l’apprentissage. Précisément, c’est par la pratique (la « bidouille » même, pour reprendre le terme qui y circule fréquemment) que l’apprentissage est souhaité, escompté et encouragé dans ce type de lieu. La dimension d’« éducation » est ainsi promue dans une des versions française de la charte des fab labs : « la formation dans le fab lab s’appuie sur des projets et l’apprentissage par les pairs ; vous devez prendre part à la capitalisation des connaissances et à l’instruction des autres utilisateurs »[3]. Il s’agit d’apprendre en faisant avec d’autres qui ont déjà appris dans le fab lab ou ailleurs (« Faire pour apprendre, non pas seul mais ensemble », comme le revendique par exemple le FacLab de l’Université de Cergy-Pontoise[4]).

« Open Bidouille Camp » est une initiative qui s’est développée sur ce type de principe, après une première expérimentation le 22 septembre 2012 à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). L’idée, mêlant la culture « open source », l’esprit du Do It Yourself, de la gratuité des échanges, la quête de réparabilité, sous forme d’ateliers thématiques, a été reconduite l’année suivante en février au Fac Lab de Gennevilliers et reprise depuis dans d’autres villes.

Derrière le propos technologique, la logique est donc aussi souvent celle de la capacitation. Certains fab labs portent en effet un discours qui peut rappeler celui de l’éducation populaire. Le projet de fab lab de Lannion, dans les Côtes-d’Armor, s’est constitué en affichant ce genre d’approche comme une de ses orientations constitutives : « Un des objectifs principaux du fablab est de donner accès aux citoyens aux connaissances et aux outils nécessaires pour comprendre comment un objet est fabriqué, comment il fonctionne, comment le modifier et comment le réparer. Bref : à se réapproprier des connaissances techniques peu accessibles au grand public »[5]. Le postulat courant dans ces projets est que les connaissances, même techniques, doivent circuler et qu’elles peuvent être partagées dans l’expérimentation en commun. Le rapport à la technique (de fait de plus en plus présente dans les environnements les plus quotidiens) et aux biens de consommation tend lui-même à devenir objet de questionnement, de sorte qu’il n’est plus simplement dans la passivité. D’où la valorisation de la dénomination de « makers » pour les personnes qui s’engagent dans ces activités : ils ne se contentent pas de consommer ; ils font. D’où aussi des formes de rapprochement avec l’éducation scientifique et technique en direction des jeunes générations, amenant conjointement des liens avec des réseaux associatifs (locaux ou plus larges) sur ce créneau, comme les « Petits Débrouillards » (par exemple sous forme de convention au fablab de Lannion).

Dans les activités, il n’y a pas d’assignation de rôles : celui qui a appris est invité à partager ses connaissances avec d’autres et à les accompagner dans leurs propres expérimentations. D’où le souhait également fréquent que ces lieux soient aussi propices aux rencontres : autrement dit, « [p]rivilégier l’interdisciplinarité et mettre en contact des personnes d’horizons différents », pour reprendre par exemple les termes avec lesquels sont présentées les valeurs du projet d’Artilect FabLab Toulouse[6].

Des possibilités nouvelles pour une production entre pairs et proche des territoires

Du point de vue des réalisations, le modèle est celui d’une production entre pairs où le produit n’est plus envisagé comme une « boîte noire ». Non seulement il s’agit de pouvoir en comprendre le fonctionnement, mais aussi de pouvoir le fabriquer sans être dépendant d’un processus industriel, lourd et donc inaccessible. Le rassemblement de machines et de compétences effectué dans ces lieux (re)donne des prises sur les processus de fabrication, (ré)introduit les participants dans des tâches que le système industriel avait opacifiées. Le rapport aux objets devient plus réflexif, notamment parce que les modalités de conception sont (ré)interrogées. Documenter les réalisations et surtout laisser ces informations en libre diffusion permet en outre de créer une forme de communs, avec des connaissances ou des expériences qui pourront ensuite être reprises par d’autres.

Vus sous cet angle, les fab labs et makerspaces peuvent devenir une pièce dans la reconquête de prises sur les conditions d’existence, précisément en offrant et en distribuant des capacités de production pour les artefacts constitutifs de la vie quotidienne. Bien sûr, il faut un nombre de participants suffisant, et surtout ayant une motivation suffisamment entretenue pour que ces organisations puissent fonctionner dans la durée.

Fab CityCertaines initiatives visent d’ailleurs à répandre ces lieux (qui sont aussi des lieux de sociabilité) dans les territoires. Soutenu par les autorités municipales, le projet du Fab Lab Barcelona a été élargi avec le souhait affiché d’installer des fab labs dans différents quartiers et de faire de la ville une « FabCity ». À Rennes, dans une inspiration proche, le projet situé au départ à l’Ecole européenne supérieure d’art de Bretagne est devenu celui d’un « Labfab étendu », devant permettre d’« infuser en réseau »[7]. Avec ces extensions, les fabs labs peuvent se présenter encore plus comme un moyen de ramener des outils et équipements technologiques sur des bases locales, dans un processus propre ensuite à renforcer des capacités pour aider à résoudre des problèmes également locaux, comme l’avait aussi envisagé Neil Gershenfeld : « And instead of bringing information technology (IT) to the masses, fab labs show that it’s possible to bring the tools for IT development, in order to develop and produce local technological solutions to local problems » (Gershenfeld, 2007, p. 13).

À suivre…

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[1] Pour lui : « L’outil est convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser, sans difficulté, aussi souvent ou aussi rarement qu’il le désire, à des fins qu’il détermine lui-même. L’usage que chacun en fait n’empiète pas sur la liberté d’autrui d’en faire autant » (Illich, 1973, p. 45).

[2] http://www.echofab.org/612-2/ , consulté le 14 juin 2014.

[3] http://fablabinternational.org/fr/fab-lab/charte-des-fab-labs , consulté le 10 avril 2014.

[4] http://www.faclab.org/apprendre-en-faisant/, consulté le 12 juin 2014.

[5] http://fablab-lannion.org/le-projet/un-lieu-d-education-populaire/ , consulté le 12 juin 2014.

[6] « Qui somme-nous ? », http://www.artilect.fr/420-2/, consulté le 12 juin 2014.

[7] « Le Labfab désormais fablab étendu sur les quartiers de Rennes », http://www.labfab.fr/non-classe/lancement-du-labfab-etendu-sur-les-quartiers-de-rennes/ , consulté le 11 avril 2014.





Une nouvelle forme d’atelier en version « high-tech » ?

17 12 2014

Pour commencer à présenter les logiques de fonctionnement des fab labs et makerspaces, suite et première partie (1) annoncée dans le billet précédent.

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Les espaces mis en service sont au croisement de logiques multiples et de différentes rationalités. L’attraction apparente vers les nouvelles technologies, celles liées à la fabrication spécialement, peut recouvrir des motivations diverses, qui ne sont justement pas réductibles à des enjeux technologiques.

Expérimentations émergentes

Les fab labs s’apparentent à des ateliers, mais se distinguent par les outils qu’ils utilisent (notamment des machines à commande numérique) et particulièrement par les qualités (voire les valeurs) mises en avant : à la différence du modèle de l’établissement industriel, ils sont conçus pour être ouverts, partagés, collaboratifs. Ils visent à permettre de concevoir, prototyper, fabriquer et tester les objets les plus divers (« presque tout », selon les promesses de Neil Gershenfeld[1]), avec un équipement de pointe mais accessible à un large public, plus large en tout cas que celui des professionnels déjà capables d’utiliser ce type d’équipement. Des machines potentiellement coûteuses (découpe laser, fraiseuse numérique, imprimante 3D, etc.), en plus du petit outillage complémentaire et de l’équipement informatique pour la CAO (conception assistée par ordinateur), sont mises à disposition pour un usage partagé (dans certains cas avec un « FabManager » qui assume la responsabilité de l’animation et de la coordination du lieu).

En principe, le label « fab lab » à proprement parler suppose l’acceptation d’une (courte) charte, qui garde l’empreinte du projet d’origine élaboré au MIT. La définition que donne la charte du MIT trace en effet presque déjà un projet collectif : « Les Fab Labs sont un réseau mondial de labs locaux, qui doppent (sic) l’inventivité en donnant accès à des outils de fabrication numérique ». En ajoutant aussi : « Les Fab Labs partagent le catalogue évolutif d’un noyau de capacités pour fabriquer (presque) n’importe quel objet, permettant aux personnes et aux projets d’être partagés »[2]. La dénomination « fab lab » a cependant été reprise largement en dehors de ce cadre et sans forcément faire référence à la filiation originelle. En fonction de la qualité des équipements proposés, et donc de leur coût (de quelques milliers de dollars ou d’euros à quelques centaines de milliers pour les plus gros fab labs), les configurations sont d’ailleurs variables et peuvent rendre les projets plus ou moins facilement réalisables. Les modèles d’organisation peuvent être également variés, selon leur orientation vers le secteur de l’enseignement, les entreprises ou le grand public (potentiellement même avec une orientation militante). Ces modèles laissent à chaque fois entrevoir des généalogies différenciées, mais aussi des intérêts et des valeurs encore hétérogènes. Fabien Eychenne (2012) avait tenté une typologie en distinguant trois types de fab labs. Ceux de types « éducationnel » sont plutôt reliés à des établissements d’enseignement, comme le Faclab de l’Université de Cergy-Pontoise, qui a même élaboré trois diplômes universitaires (DU) dans le prolongement du projet initial. Ceux de type « privé-business » traduisent plutôt les intérêts des entreprises qui en sont à l’origine, généralement dans une logique de soutien à l’innovation, comme le Creative People Lab du constructeur automobile Renault ou I2R (pour « incubateur d’innovation de rupture ») du département Énerbat de la R&D d’EDF. Ceux de type « grand public et pro amateurs » se veulent généralement ouverts sur l’environnement local et des usagers variés, qu’il s’agit d’intéresser aux formes plus personnelles de production, comme la Fabrique d’Objets Libres à Lyon qui se revendique comme un « laboratoire citoyen de fabrication ».

Quel que soit leur positionnement, ces lieux ont comme ambition commune d’élargir la diffusion des technologies de fabrication numérique, sous une forme de surcroît qui permette de rendre actifs les utilisateurs. Leurs projets, même s’ils peuvent être menés essentiellement par une seule personne, ne sont pas censés être réalisés de manière individualiste. Que ce soit pour réaliser des drones, des prothèses, ou tout objet plus ou moins utile, par exemple un appareil de mesure de la pollution atmosphérique intérieure comme au Nicelab, « laboratoire ouvert » de Nice, ou un « oreiller lumineux » comme au labfab de Rennes (pour « un réveil tout en douceur grâce à la luminothérapie »[3]), ces projets sont ainsi le produit de « communautés de pratique » (Wenger, 2005), dans lesquelles les participants se retrouvent dans un engagement mutuel et peuvent apprendre en partageant informations et compétences.

En France, des acteurs gouvernementaux ont marqué un intérêt pour cette dynamique apparemment montante, mais l’ont abordé sous un angle essentiellement économique. L’appel à projets « Aide au développement des ateliers de fabrication numérique », lancé en 2013 par la Direction Générale de la Compétitivité de l’Industrie et des Services du Ministère du Redressement productif, est resté aligné sur une vision fortement entrepreneuriale et soucieuse de débouchés économiques[4]. Sur les 154 dossiers déposés pour cette aide au financement de projets, 14 ont été sélectionnés, non sans polémique d’ailleurs dans une partie du milieu des fab labs à cause de l’opacité des critères de choix et une orientation jugée justement trop entrepreneuriale.

Au-delà du prisme de l’innovation

Par la mobilisation conjointe des énergies collaboratives et des ressources technologiques dérivées du « numérique », ces lieux expérimentaux peuvent véhiculer une logique d’innovation, mais paraissent aussi mettre en acte des réflexions et aspirations d’un courant d’auteurs qui avaient commencé, à partir des années 1960 et 1970, à compléter leur critique du modèle industriel par une esquisse de voies alternatives : Murray Bookchin (1974) sur la possibilité d’une « technologie libératrice », Ivan Illich (1973) sur la « convivialité » des outils, Fritz Schumacher (1978) sur les « technologies intermédiaires », André Gorz sur la défense de la sphère d’autonomie (Gollain, 2009), Ingmar Granstedt (2007 ; 2010) sur les outils « autonomes ».

C’est dans ce type de perspective et de filiation que fab labs et makerspaces pourraient représenter une forme de projet également politique, avec une tonalité presque émancipatrice. Au-delà de la rhétorique de l’innovation, ils semblent proposer une voie de réappropriation des outils et des activités de production. Ces ateliers visent des performances presque comparables aux équipements industriels, mais en gardant un positionnement proche de l’artisanat, qui peut ainsi être plus adapté aux désirs et besoins. Conçus de manière participative, les projets paraissent pouvoir devenir plus facilement appropriables par des populations plus ou moins proches.

Fab Lab HouseSur ce principe, une série de partenaires autour du Fab Lab Network et du Fab Lab Barcelona s’est par exemple lancée dans la conception et la fabrication d’une petite maison (Fab Lab House[5]) capable d’utiliser les ressources de son environnement (le soleil notamment) pour être auto-suffisante en énergie. Comme ce projet vise la collectivité la plus large, ses caractéristiques peuvent être récupérées sur un wiki (http://wiki.fablabbcn.org/Fab_Lab_House_Model) qui permet de retrouver spécifications et étapes de réalisation.

Les organisations qui s’expérimentent paraissent suffisamment flexibles pour être capables d’agréger de manière non sélective des contributions variées, tout en portant et en incarnant un modèle collaboratif. Mais l’analogie avec les coopératives ne fonctionne pas complètement, dans la mesure où les participations peuvent être plus fluides et où les projets ne sont pas forcément structurés par des besoins économiques précis. De fait, en France, lorsque le projet vise un public large, le statut associatif est plus souvent privilégié.

Ces expérimentations ont même commencé à s’agréger dans un mouvement qui ambitionne de s’étendre à une échelle mondiale. L’International Fab Lab Association prétend aider à promouvoir, organiser et structurer la communauté qui s’est développée[6]. Si le nombre d’implantations augmente notablement, une part de la population peut espérer accéder à de nouvelles capacités de production dans un environnement proche. L’inspirateur des fab labs, Neil Gershenfeld, a pu lui-même appuyer ce type de vision en lui donnant une portée extensive : « Ces laboratoires font partie d’un « mouvement maker » plus vaste et composé d’adeptes d’un do-it-yourself en version haute technologie, qui sont en train de démocratiser l’accès aux moyens modernes de fabriquer des choses » (Gershenfeld, 2012, p. 48, traduction personnelle). Il n’est pas seul à esquisser cette dynamique et il y a dans ces communautés une forme de conscience que certains ressorts déjà plus ou moins présents peuvent effectivement aider à renverser des dépendances.

À suivre…

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[1] Voir par exemple Gershenfeld, 2012.

[2] Traduction en français consultée le 12 juin 2014 sur http://wiki.fablab.is/wiki/Fab_Charter/fr . Pour la version originale (car les traductions peuvent varier), voir « The Fab Charter », http://fab.cba.mit.edu/about/charter/

[3] http://www.labfab.fr/portfolio/oreiller-lumineux/, consulté le 12 juin 2014.

[4] « Les projets devront viser le développement économique des entreprises, et à ce titre devront proposer des services à destination des entreprises. Dans cette optique, les projets devront s’engager dans un travail de recherche d’une pérennité économique, et devront prévoir de définir et de tester un modèle économique impliquant les entreprises utilisatrices » (http://www.dgcis.gouv.fr/secteurs-professionnels/aide-au-developpement-des-ateliers-fabrication-numerique, consulté le 11 avril 2014).

[5] Un site lui est dédié : http://www.fablabhouse.com/en

[6] Cf. « Why we are here », http://www.fablabinternational.org/fab-association/why-we-are-here, consulté le 6 avril 2014.





« Fab labs », « makerspaces » : entre innovation et émancipation ? »

16 12 2014

Sous ce titre est récemment paru un article dans le dernier numéro (n° 334, octobre 2014) de la Revue internationale de l’économie sociale (RECMA).
Pour rendre accessible son contenu, je vais le reproduire en une série de cinq billets. En voici ci-dessous l’introduction, qui sera donc le premier billet.

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Rattrapés par les enthousiasmes technophiles et l’idéologie entrepreneuriale, les fab labs (fabrication laboratories) pourraient facilement passer pour un nouvel avatar de l’économie de l’innovation[1]. Une espèce de variante des « start-up » ou la manifestation d’un esprit similaire. Ces lieux de fabrication et surtout d’expérimentation, à base de technologies numériques généralement, sont alors presque assimilés (voire réduits) à des incubateurs d’entreprises orientés vers les technologies innovantes. C’est une possibilité, mais parmi d’autres, notamment si on la replace dans une tendance au développement d’une multiplicité d’espaces plus ou moins communautaires visant à partager l’accès à des équipements sophistiqués à vocation productive, comme les makerspaces également, cet autre type de lieu permettant de se réunir et collaborer pour créer et fabriquer en commun.

Gershenfeld - Fab _ The Coming Revolution on Your DesktopInitialement, les fab labs sont certes des ateliers orientés vers les nouvelles technologies, mais conçus pour être accessibles à des non-professionnels : ils mettent à disposition des outils avancés, généralement plus facilement disponibles dans le monde industriel, afin que leurs utilisateurs puissent fabriquer leurs propres objets. L’idée, inspirée du travail du Professeur Neil Gershenfeld à la fin des années 1990 au Massachusetts Institute of Technology (MIT)[2], portée également par son laboratoire (le Center for Bits and Atoms), a été reprise dans de nombreux pays, et pas seulement ceux habituellement considérés comme étant les plus avancés techniquement, puisque des fab labs réputés sont aussi présents au Ghana et en Inde par exemple[3].

Le mouvement ainsi lancé a eu tendance à être absorbé par tout un discours emphatique allant jusqu’à annoncer une « nouvelle révolution industrielle »[4]. Mais fab labs et makerspaces (les dénominations diverses recouvrant en fait souvent des démarcations poreuses[5]) semblent révéler d’autres potentialités et peuvent aussi représenter une nouvelle forme, actualisée, d’ateliers communautaires ou d’ateliers de quartier. Un penseur critique comme André Gorz, dans ses dernières années, a défendu ce genre d’espoir, dans une forme de réactualisation et de promotion de « l’autoproduction communale coopérative »[6]. La formulation était encore dans le registre de l’hypothèse. Avec le développement notable de ces lieux, une telle hypothèse peut-elle trouver davantage de substance ? Plus précisément, fab labs et makerspaces peuvent-ils constituer un mode de production (si on les analyse par leurs débouchés) ou un système productif différent (si on les analyse par leur tissu organisationnel et leur inscription spatiale) ? Dans quelle mesure ? Même s’ils paraissent se situer à l’écart de l’ordre industriel, peuvent-ils l’affecter, le perturber ?

Les potentialités des fab labs semblent tenir à l’assemblage qu’ils réalisent[7] : des machines qui se rapprochent des standards professionnels, des modes de fonctionnement basés sur l’ouverture, des cadres relationnels propices aux échanges et à un apprentissage en commun. Comparés à l’ordre industriel, ces lieux laissent entrevoir des possibilités de reconfigurations multiples et interreliées, en l’occurrence dans le rapport :
– aux équipements et systèmes techniques ;
– au travail et aux fonctionnements organisationnels ;
– à l’espace et aux territoires ;
– aux objets et aux matières ;
– aux circuits économiques.

Pour mieux appréhender ces potentialités (dépendant donc des types d’acteurs qui s’agrègent aux projets, mais aussi des intérêts et valeurs qu’ils vont introduire et pousser, des utilisations et pratiques qu’ils vont promouvoir), la suite de l’article reviendra d’abord sur les caractéristiques de ces lieux et les promesses qu’ils paraissent ainsi porter[8] (1). On montrera ensuite en quoi ces espaces participent d’une redistribution de capacités, pas seulement techniques (2). Si un système productif paraît presque prendre forme à distance de l’ordre industriel, il s’agira enfin d’en évaluer les forces et les implications, y compris politiques (3).

À suivre donc…

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[1] Cf. « Les Fab Labs, l’avenir de l’innovation », L’Entreprise, 18/10/2013, http://lentreprise.lexpress.fr/conduite-de-projets/les-fab-labs-l-avenir-de-l-innovation_43717.html

[2] Pour une présentation et une remise en perspective du projet, voir Neil Gershenfeld, 2007.

[3] « Fab Wiki », le wiki de la « communauté » des fab labs, permet entre autres de suivre l’augmentation du nombre d’implantations (du moins celles enregistrées) à travers le monde (http://wiki.fablab.is/wiki/Portal:Labs). S’agissant de la France, 70 initiatives étaient recensées début août 2014, dont 25 « en développement » et 5 « en projet ».

[4] Parmi les textes influents, voir par exemple Anderson, 2012.

[5] On ne traitera pas ici des TechShops, qui sont une version proche, mais où, dans une logique commerciale, les usagers doivent payer pour l’utilisation des machines, souvent plus professionnelles, et les formations éventuelles.

[6] « Crise mondiale, décroissance et sortie du capitalisme », in Gorz, 2008, p. 121. Voir aussi les derniers passages de Gorz, 2007, p. 105-106.

[7] Sur l’intérêt d’une approche par les potentialités (« potentialisme technologique »), voir également Rumpala, 2013a.

[8] Cet article s’appuie sur une recherche en cours sur les processus d’expérimentation d’alternatives sociales à l’écart du marché et de l’État, les types d’activités originales qu’elles déploient et les formes d’affinités qu’elles peuvent trouver entre elles malgré leur diversité.





Sur le retour d’une « écologie citoyenne »

28 11 2014

Le billet qui suit (et qui prolonge des travaux de recherche antérieurs) est aussi paru sur le site nonfiction.fr dans la rubrique « Actualité des idées ».

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Après la tournure dramatique prise par la contestation du barrage de Sivens, la troisième « conférence environnementale » (27-28 novembre 2014) permet au Président de la République, François Hollande, d’afficher une relance de la réflexion sur le cadre démocratique autour des projets d’aménagement. Comment interpréter cette nouvelle promotion d’une « écologie citoyenne » ? Comment la resituer, notamment au regard de cette gouvernance renouvelée qui était censée venir avec la recherche d’un « développement durable » ?


Une nécessaire participation des habitants ?

Le discours du développement durable met en avant la nécessité d’une mobilisation collective : sa logique implique donc la participation de tous, dans les actes quotidiens comme dans la contribution aux affaires publiques. Dans les conceptions institutionnelles notamment, la participation des populations tend à être conçue comme un levier pour aider à mettre en œuvre les politiques de « développement durable ». Ce n’est pas tant de prendre en compte les intérêts particuliers dont il s’agit, mais surtout de les dépasser, de les transcender, pour acheminer la collectivité vers ce nouvel horizon. Dans la vaste reconfiguration que suppose un développement dit « durable », les dispositifs participatifs tendent ainsi à venir comme une pièce contribuant aux conditions de gouvernabilité du processus.

Dans ce cadre, le label de la « démocratie participative » marque souvent la reprise ou l’approfondissement de dispositifs existants déjà, notamment ceux expérimentés dans le domaine environnemental. À l’analyse, une partie des évolutions a été dans le sens d’une absorption, ou au moins d’une traduction, de la thématique démocratique dans la problématique du « développement durable ». La dimension démocratique y apparaît de plus en plus apparue réemballée dans le vocabulaire de la « gouvernance ». Au motif de mettre l’ensemble de la société sur la voie d’un « développement durable », le public s’est trouvé reconstruit en un ensemble de contributeurs, pouvant être enrôlé par une série de dispositifs allant des pratiques de concertation déjà connues jusqu’à des expériences de participation plus novatrices. Toute une série de discours, institutionnels mais aussi militants, à teneur fortement mobilisatrice, tend ainsi à construire une image du citoyen qui écoute ce qui lui est dit, qui apporte de manière constructive sa parole et qui tient compte de ce qui lui est conseillé. L’institutionnalisation de dispositifs participatifs, par exemple dans le cadre des « agendas 21 locaux », est aussi à interpréter par rapport à cet esprit d’enrôlement qui imprègne de manière croissante l’action publique dans ce domaine. Ce renversement peut poser question puisque la démocratie, sous cette forme procéduralisée, paraît alors tendanciellement utilisée comme une technologie de gouvernement. Avec donc un processus d’apparence presque paradoxale, par lequel la « démocratisation » résulterait davantage de la recherche par les responsables politiques et administratifs de manières plus efficaces de gouverner.

De nouveaux modes territorialisés de « gouvernance » ?

S’agissant des démarches consultatives et participatives, il est difficile de trouver une réalisation qu’on puisse considérer comme idéale. C’est aussi pour ce genre de raison que de nombreux acteurs raisonnent plutôt en termes de « bonnes pratiques ». L’échelle envisagée est importante : les pratiques peuvent être difficilement les mêmes à l’échelle d’un quartier, d’une grande ville ou d’un territoire plus vaste. Un autre enjeu est aussi de ne pas en rester à des formats institutionnels plutôt surplombants et descendants, principalement initiés par les représentants politico-administratifs officiels. Les coopératives autour de la production d’énergie renouvelable, comme on le voit plus fréquemment en Allemagne, peuvent par exemple être une autre manière de faire vivre des projets citoyens intégrant une dimension écologique. Ces expérimentations par le bas peuvent alors avoir l’avantage de faire d’une thématique comme le « développement durable » autre chose qu’un contenu vague, subi par des populations.

Le discours du « développement durable » a en fait aussi conflué avec une ingénierie de la participation. Cet assemblage est visible dans des dispositifs comme les « agendas 21 locaux », qui sont censés permettre de décliner les grands objectifs aux différents échelons territoriaux. Mais sur des dossiers concrets, la consultation et la participation peuvent devenir des modalités de légitimation ou de relégitimation pour des autorités publiques rencontrant des difficultés dans la poursuite de leurs projets.

La pertinence de la démarche dépend du moment où la participation intervient. Or, un des problèmes français est qu’elle intervient souvent en aval, alors qu’elle devrait pouvoir jouer le plus en amont possible. Le projet porté par les autorités politiques, qui continuent à se draper de l’argument de l’intérêt général, est rarement accessible à une remise en question dans ses fondements mêmes ; sa légitimité est rarement discutée alors que les choix implicites sont aussi ceux d’un mode de développement qui est de plus souvent perçu comme problématique (comme le traduisent par exemple les contestations contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou, dans l’actualité plus récente, le barrage de Sivens, et plus généralement ce que les militants et opposants ont regroupé sous l’étiquette de « grands projets inutiles et imposés »). Des dispositifs de consultation, de concertation, de participation, peuvent être mis en place, mais il n’en découle pas nécessairement pour les citoyens intéressés une véritable capacité à infléchir les processus de décision. Pour prendre un autre cas moins visible au plan national, c’est ce qui se dessine dans la ville de Nice et où l’information et la concertation autour de l’« Opération d’intérêt national de la Plaine du Var » tendent à placer la discussion sur des aspects plutôt marginaux de ce projet lourd, en effaçant des choix structurants à long terme d’urbanisation, d’implantations commerciales et de délaissement des derniers espaces d’agriculture urbaine. Autrement dit, des avis peuvent être émis par l’intermédiaire de ces procédures, mais sans qu’il soit garanti qu’ils soient suivis.

Une autre grande question est d’ailleurs de la capacité à débattre et traiter de manière démocratique des enjeux pas seulement locaux, mais aussi plus larges, typiquement ceux liés à des développements technologiques comme les OGM ou les nanotechnologies. La formule des « conférences de consensus » ou « conférences de citoyens », certes encore plutôt expérimentale, peut paraître bien légère par rapport à ce type d’enjeux tendant à prolonger des choix particuliers de développement.

Les mirages d’une démocratie participative 2.0 ?

Le thème de la ville connectée, cette espèce d’injonction à adapter l’environnement urbain aux technologies numériques, véhicule aussi la promesse pour chaque citoyen d’une utilisation possible des NTIC et des « big data », ces masses de données produites pour partie par ces multitudes d’objets urbains connectables en permanence. Autrement dit, l’idée que la ville peut devenir presque transparente dans ses fonctionnements et ses processus, pour peu que chacun soit également connecté. En apparence, le citoyen paraît gagner des informations et des prises sur les enjeux collectifs, mais il faudra voir dans quelle mesure cette densification technique ne se paye pas par de nouvelles formes de dépendances, d’asymétries dans la maîtrise des informations produites, ou ne contribue à transformer un peu plus le citoyen censé être responsable en citoyen-consommateur, avec la bénédiction des firmes qui sont intéressées au développement de ces marchés potentiels. Ces données peuvent aussi servir à orienter des comportements sans que les personnes concernées en aient forcément conscience. Les expérimentations à prétention démocratique suscitées par ces nouvelles technologies mériteront donc aussi d’être suivies avec attention.

Références :

- Yannick Rumpala, « Le “développement durable” appelle-t-il davantage de démocratie ? Quand le “développement durable” rencontre la “gouvernance”… », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, vol. 8, n° 2, octobre 2008, http://vertigo.revues.org/4996

- Yannick Rumpala, Développement durable ou le gouvernement du changement total, éditions Le Bord de l’eau, collection « Diagnostics », 2010.





Intelligence(s) : sur le futur d’un collectif en voie d’élargissement

27 10 2014

Dans quelques jours débutera à Nantes une nouvelle édition des Utopiales, incontournable festival international de science-fiction, dont le thème annuel a cette fois été intitulé « Intelligence(s) ». L’occasion d’assurer la modération de quelques tables rondes, pour parler de robots, pour évaluer les implications juridiques et politiques du  développement d’« intelligences artificielles », pour revenir sur la question de l’utopie en version « assistée par ordinateur » à travers l’œuvre de Iain M. Banks. Et ce n’est qu’un maigre aperçu de la richesse des sujets qui seront abordés pendant ces quelques jours et qui montreront à nouveau que la science-fiction est une véritable voie d’exploration et manière de réfléchir face au monde qui vient (une conviction forte que je défends).

Utopiales 2014Quelques jours après sortira officiellement l’anthologie (aux éditions ActuSF) prolongeant l’événement sous une forme plus directement littéraire (avec un large lot d’auteurs renommés : Laurent Genefort, Léo Henry, Jo Walton, Dmitry Glukhovsky, Dominique Douay, Barbara Sadoul, Michael Moorcock, Jean-Marc Ligny, Sylvie Miller & Philippe Ward, Sylvie Denis, K. W. Jeter). En guise à la fois de contribution à la promotion de l’ensemble et de présentation des enjeux de la thématique de cette année, je reproduis ci-dessous le texte de la préface qui m’avait été commandée, avec quelques liens en plus pour compenser le manque de notes de bas de page et inciter à quelques lectures complémentaires (outre cette anthologie, bien sûr).

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    L’intelligence n’est plus ce qu’elle était. Si tenter de lui donner une définition était déjà difficile, l’exercice semble le devenir encore plus. Évidemment, les avancées des connaissances ont fait évoluer les représentations de ce que peut être l’intelligence, mais elles ne sont pas les seules.

La science-fiction est loin d’être étrangère à ces représentations et à ces débats ; elle en a façonné une partie des contours. Ce faisant, son imaginaire a aussi contribué à mettre en doute et réduire ce qui pouvait passer pour un privilège de l’espèce humaine. À déstabiliser donc aussi celle-ci dans certaines de ses certitudes. De l’intelligence, il est apparu qu’il pouvait y en avoir ailleurs que dans un cerveau humain. Ou sous d’autres formes. Et même dans des entités (robots, mais pas seulement) qui pouvaient finir par sortir du domaine de la fiction. Que le thème de l’intelligence ou, mieux, des intelligences finisse par devenir aussi celui des Utopiales n’est donc pas complètement surprenant.

La matière est riche, en l’occurrence. Proliférante même, à mesure que les productions de science-fiction ont étendu leurs explorations imaginaires, parfois jusqu’à s’insinuer dans les porosités du « réel ». À côté des humains (avec eux ou contre eux), une diversité d’êtres de fiction a été dotée de capacités pouvant s’apparenter à des capacités intellectuelles (compréhension, raisonnement, symbolisation, etc.), nourrissant ainsi toute la gamme possible des réactions humaines, de l’espoir à la peur, des interrogations jusqu’aux doutes existentiels.

Intelligences extraterrestres

La rencontre plus ou moins directe avec des formes d’intelligences non-humaines, sur Terre, dans l’espace ou sur d’autres planètes, est évidemment un thème ancien de la science-fiction. L’extraterrestre renvoie à la thématique classique de l’altérité, avec ses fantasmes et ses angoisses. La science-fiction a souvent reflété les craintes suscitées par la confrontation face à des formes d’intelligence plus évoluées : peur de l’humanité de se retrouver elle-même dominée ou colonisée. Crainte aussi de ne plus savoir quoi faire face à des entités radicalement différentes.

La voix du maîtreStanislas Lem a plusieurs fois subtilement illustré ce type de trouble, notamment sous l’angle des embarras de communication. Dans le roman Solaris (1966), une forme d’intelligence ressemblant à un vaste océan s’exprime de manière déstabilisante, presque onirique, pour l’équipe arrivant sur la planète du même nom. Dans La voix du maître (1968), un signal venant de l’espace et pouvant faire penser à un message conduit les autorités politiques et scientifiques à se demander quelle attitude adopter face à la manifestation d’une possible forme d’intelligence extra-terrestre. Ce qui va amener de délicats débats éthiques, théologiques…

Intelligences machiniques

Ces intelligences, dans ce type de récit, s’imposent aux humains ; elles ne sont pas engendrées par eux. L’avancée dans l’époque industrielle a amené avec elle des représentations d’intelligences plus machiniques, pouvant avoir été créées avec une apparence humanoïde, mais pas nécessairement. Des robots donc, souvent, mais la science-fiction est aussi riche en artefacts « intelligents » qui ont pu prendre d’autres formes. Dans Les racines du mal de Maurice G. Dantec (1995), une « neuromatrice » est capable d’assister une enquête policière.

S’il est devenu commun aujourd’hui de concevoir que des machines puissent « penser », c’est qu’il y a eu tout un processus d’infusion dans l’imagination collective. Sur le versant scientifique, les travaux d’Alan Turing, au milieu du siècle dernier, sont une référence centrale. Outre le « test » associé à son nom et censé différencier l’humain et la machine, ils ont fortement contribué à tracer les grandes lignes de recherches sur ce qui sera appelé l’« intelligence artificielle ». Tout cela est documenté par les historiens. Toutefois, il ne faut pas oublier que le transfert du travail cognitif à des artefacts a également été largement accompagné et préparé par la fiction. L’idée de machines qui « pensent » ne suscite plus guère la surprise parce qu’elles ont aussi progressivement peuplé les mondes fictionnels sous des formes multiples et variées.

Extension et généralisation de l’intelligence informatique

Aujourd’hui, l’adjectif « intelligent » tend à être accolé à toute innovation informatisée : « voitures intelligentes », « villes intelligentes », « réseaux intelligents », « textiles intelligents », etc. Intelligents, ces dispositifs sont censés l’être parce qu’ils intègrent des artefacts électroniques miniaturisés (capteurs, puces, etc.) capables d’interagir avec leur environnement, de « communiquer », et peuvent traiter des quantités croissantes d’informations. Les enjeux industriels, commerciaux, financiers, sont énormes, à la mesure des marchés qu’espèrent développer les industriels et opérateurs intéressés.

smart-citiesAvec cette multitude de capteurs communicants et connectés en réseau, toute une infrastructure « pensante » semble en construction. Et cette infrastructure omniprésente paraît même pouvoir penser pour les humains. À leur place… L’intention latente, parfois avouée comme telle, est de pouvoir orienter les comportements pour des motifs de bénéfices collectifs (et on peut espérer ne pas avoir à rencontrer un jour une porte refusant de s’ouvrir au motif qu’elle n’a pas été payée, comme dans la réalité altérée d’Ubik de Philip. K. Dick). Le citadin va bientôt devoir vivre dans un environnement saturé de technologies informatisées, qui peut l’observer, retrouver des données le concernant, les corréler (d’où les soupçons de mise en place d’une surveillance généralisée et les craintes de nouvelles formes de contrôle social).

Inutile de souligner que cette « intelligence ambiante », comme l’appellent les ingénieurs et industriels du secteur, va supposer une forme de confiance, ou au moins d’acceptation : qui promeut ces dispositifs ? qui les gère ? Même invisible, toute infrastructure contient une puissance de configuration du social. Toute délégation, fût-elle à des machines supposées « intelligentes », a une dimension politique. Et ce système aura probablement aussi ses bugs, ses virus et ses hackers.

Anticipations d’un collectif en voie d’élargissement à des intelligences non-humaines

La science-fiction montrait déjà un collectif élargi à des entités non-humaines agissantes. Avec une part d’anticipation, puisqu’en ce début de XXIe siècle, il est en train d’être peuplé d’artefacts qui pourront avoir des comportements autonomes.

Des motivations militaires et économiques notamment (non dénuées de relations troublantes d’ailleurs) poussent au développement de systèmes dotés d’une plus ou moins grande autonomie. Là aussi, on peut considérer que la science-fiction a préparé leur arrivée en acclimatant les esprits à leur présence, en la rendant familière. La facilité de langage désormais courante consiste justement à dire que ce n’est plus de la science-fiction.

Wired for WarLe genre a en effet déjà amplement décrit des batailles peuplées de robots autonomes plus ou moins « intelligents » (des droïdes de combat de Star Wars aux cylons de Battlestar Galactica, en passant par une large variété de modèles dans les jeux vidéo). Avant l’arrivée de « voitures intelligentes », le futur était déjà parcouru de véhicules se pilotant eux-mêmes (au cinéma, dans I, robot ou Minority Report par exemple). Ces véhicules, dans les versions qui attendent de pouvoir être commercialisées, sont maintenant censés réduire les problèmes de congestion du trafic et les risques d’accidents, mais laissent déjà entrevoir des dilemmes moraux lorsqu’il faudra choisir dans des situations où une victime accidentée permet d’éviter des victimes plus nombreuses (une extension du « dilemme du tramway »).

Contrairement à ce qui avait été imaginé dans la science-fiction, ce ne sont peut-être pas des intelligences humaines qui partiront explorer le cosmos. Ce seront probablement des robots, poursuivant de manière peut-être plus autonome l’œuvre de ceux qui ont entamé l’exploration de Mars.

La science-fiction n’avait pas vraiment envisagé non plus que des algorithmes ou des robots de trading puissent opérer sur les marchés financiers jusqu’à réaliser une partie importante des transactions journalières et accélérer encore davantage ces flux immatériels.

Même les personnes dont le métier est d’écrire pourraient presque s’inquiéter. Certes, des algorithmes ne remplacent pas encore les auteurs de romans ou de nouvelles, mais ils peuvent déjà remplacer des journalistes pour assembler des éléments factuels et rédiger des brèves.

Après la machinisation de la force de travail vient ainsi la machinisation de l’intellect, dans des champs de plus en plus larges. L’augmentation des budgets de recherche dans ces différents domaines est un indicateur de l’importance accordée à ces enjeux et ces formes de substitution à l’intelligence humaine. Une partie des recherches en cours vise même à doter les machines de capacités d’apprentissage.

Les intelligences artificielles paraissent avoir des avantages par rapport aux humains. Ces derniers n’auraient qu’une « rationalité limitée », pour reprendre le terme proposée par Herbert Simon (« prix Nobel » d’économie en 1978, mais esprit bien plus large) dans ses travaux devenus classiques. Les esprits humains ont des difficultés dès qu’il s’agit de traiter une grande variété de variables en même temps.

Qu’est-ce que les intelligences artificielles pourraient amener de plus par rapport aux intelligences humaines ? Lorsqu’il s’agit de penser des technologies futures, la science-fiction a l’avantage de proposer des mises en situation. Ont pu ainsi être représentés des effets que pourrait avoir l’arrivée d’artefacts hautement évolués. La science-fiction les montre agissant sur et dans le monde. Un intérêt du genre est alors de donner à voir non seulement des avancées technologiques plus ou moins hypothétiques, mais aussi les effets sociaux corrélatifs. De telles poussées technologiques tendent souvent à être associées à des transformations profondes des rapports sociaux, voire à l’avènement d’un type de société différent.

Au-delà des tâches très quotidiennes, quel rôle pourraient avoir des intelligences artificielles ? Leur puissance de calcul semble logiquement les désigner pour un rôle de planification. Collecter des données en grandes quantités, les traiter et produire des décisions.

Dans une espèce d’extension généralisée du travail d’administration, ces intelligences artificielles pourraient gérer tous les problèmes humains, comme dans la Culture, cette vaste civilisation galactique, hédoniste et bienveillante, imaginée par Iain M. Banks. Leur rôle y est central, mais sans qu’il paraisse trop ouvertement hégémonique. Si leurs capacités peuvent être largement supérieures aux intelligences humaines ou humanoïdes, les relations, sur un plan formel au moins, restent établies sur le principe d’une égalité de statut. Avec la Culture, Iain M. Banks paraît avoir inventée une nouvelle forme d’utopie, celle d’une société post-politique (sans instances représentatives et sans gouvernement) « assistée par ordinateur ». Présentes de manière plus ou moins discrète, les intelligences artificielles peuvent d’ailleurs y prendre un grand nombre de formes, pas forcément humanoïdes. Elles peuvent être dans l’infrastructure matérielle, comme dans ces gigantesques habitats artificiels que sont les orbitales. Elles peuvent être des vaisseaux spatiaux. Elles peuvent être aussi des drones de taille humaine et ayant leur caractère propre. Du fait de cette omniprésence, les modalités de décision collective ne peuvent plus être les mêmes que dans les processus où n’interviennent que des humains. Dont on peut d’ailleurs se demander, en lisant l’auteur, s’ils participent encore vraiment aux décisions les plus importantes ou les plus stratégiques. Libérée, la population semble l’être (et elle peut effectivement s’adonner à tous les plaisirs), mais que penser d’une utopie qui semble ne pouvoir se réaliser et se maintenir que grâce à des machines extrêmement évoluées ?

De manière ironique et par une espèce de retournement de l’Histoire, l’accumulation de données informatisées (les « big data ») et l’accroissement continu de la puissance computationnelle semblent rendre presque imaginable l’avènement d’une économie entièrement planifiée. La Culture se rapproche de ce registre par la puissance de calcul que peuvent déployer les intelligences artificielles les plus poussées (les « Mentaux »). Une espèce de Gosplan galactique, boosté aux technologies informatiques, sans intervention humaine et sans le type de dirigisme mortifère qui a sévi en URSS…

Dans un tel schéma, tout devient calculable et il devient possible de gérer à grande échelle toutes sortes de flux (de matières, de données, etc.), des trafics, voire des comportements. Ce recours à des artefacts « intelligents », tel qu’il apparaît à partir de l’imagination d’Iain M. Banks, reste de l’ordre de la fiction, mais il peut être une manière de questionner la tendance des organisations humaines à sous-traiter une part croissante des mécanismes de contrôle à des systèmes automatisés. À suivre une telle tendance jusqu’à son point extrême (la Culture, dans une version relativement optimiste, mais la science-fiction est aussi riche en contre-modèles dystopiques), l’humanité finirait presque alors en « pilotage automatique ».

De la dépendance à la soumission ?

Se retrouver face à des intelligences non-humaines potentiellement supérieures a de quoi susciter quelques inquiétudes, voire quelques angoisses. Au service de quoi (ou de qui) les intelligences artificielles seraient-elles mises ? Quelle confiance leur accorder ?

HAL_9000L’angoisse face à la machine est devenue un ressort narratif courant, spécialement lorsqu’elle s’émancipe, refuse d’être un instrument. Pour un amateur de science-fiction, difficile de ne pas avoir en mémoire l’ordinateur HAL 9000 de 2001, l’odyssée de l’espace (1968). Ou encore la série de films amorcée avec Terminator en 1984, où Skynet, un système informatique élaboré à la demande des militaires américains, apprend très rapidement au point d’acquérir une forme de conscience et de percevoir les tentatives pour l’éteindre comme une menace mortelle, n’hésitant plus alors à engendrer un conflit nucléaire qui anéantira une bonne partie de la population humaine.

En fait, sans qu’elles existent encore vraiment, les intelligences artificielles suscitent une quantité croissante de discussions et débats éthiques, qui forment maintenant toute une littérature d’articles et de livres. En dehors de la fiction, les risques liés au développement d’« intelligences artificielles » sont presque devenus un champ de réflexion à part entière, avec ses spécialistes et ses experts. Certains de ces débats ne surprendraient pas les amateurs de science-fiction. « Les trois lois de la robotique » d’Isaac Asimov servent d’ailleurs de bases pour une partie de réflexion dans les milieux académiques.

Le choix sera-t-il fait de réguler le niveau d’intelligence des machines ? Dans l’univers de Neuromancien de William Gibson (1984), c’est le rôle de la « police de Turing ». Toutes les intelligences artificielles sont en effet censées être inscrites dans un « registre » et leurs capacités sont contrôlées pour pouvoir être maintenues dans certaines limites. Dans Le fleuve des dieux, roman d’Ian McDonald (2004), les intelligences artificielles ont été classées en trois niveaux et celles du niveau le plus élevé (la « Génération Trois ») sont interdites et même pourchassées par un service policier spécialisé.

Malgré ces récits angoissants, l’arrivée d’artefacts hautement évolués est aussi parvenue à susciter des visions nettement plus optimistes. Des intelligences artificielles pourront-elles aider l’humanité à résoudre ses problèmes ? Dans le courant transhumaniste, certains ne sont pas loin de le penser. Avec les espoirs les plus exubérants : régénérer les écosystèmes dégradés, produire sans polluer, soigner les maladies qui ont jusque-là résisté, etc. Voire libérer l’humanité du travail grâce à l’automatisation généralisée.

À un optimisme béat, la science-fiction offre elle-même un antidote. C’est toute la pertinence et toute la force des premières œuvres du courant cyberpunk : avoir montré que les intelligences artificielles risquent d’arriver à un stade particulier du système capitaliste. Et qu’elles peuvent donc se trouver mises au service d’intérêts privés ou bien particuliers, et conforter des structures de pouvoir plus ou moins existantes.

Vers la singularité ?

Du processus engagé par ce développement continu de l’intelligence machinique, la « singularité » serait (pour certains) l’étape ultime, au moins dans ce qui serait imaginable par des esprits humains. Ce concept (controversé) désigne le moment où, grâce à l’accumulation des avancées informatiques, les capacités des machines en termes d’« intelligence » pourraient dépasser celles des humains, ce qui aurait pour effet de bouleverser les conditions du progrès technoscientifique. La « singularité » représenterait un tel saut technologique qu’il ne serait même plus possible d’imaginer ce qui pourrait arriver ensuite et quel serait le sort de l’espèce humaine.

Sous des formes plus ou moins directes, le concept de singularité technologique doit une part de sa résonance à la science-fiction, puisqu’un des parents, Vernor Vinge, est à la fois mathématicien à l’Université de San Diego aux États-Unis et auteur de romans marquants dans le genre (Un feu sur l’abîme, Au tréfonds du ciel, Rainbows End). Dans un raisonnement proche mais qui a des racines antérieures, la thèse de l’« explosion de l’intelligence », explorée dès les années 1960 par le philosophe Irving John Good, considère que des machines suffisamment avancées seraient capables de concevoir d’autres machines, amorçant ainsi un processus continu qui déborderait largement les capacités humaines. Comme si une intelligence supérieure pouvait accélérer le processus de production des connaissances.

À suivre une telle ligne de réflexion, le devenir des machines paraît presque pouvoir être inscrit dans une perspective évolutionniste, mais pour une « espèce » qui aurait transcendé l’ordre du vivant. De quoi pousser les humains dans de nouvelles interrogations existentielles (spécialement si leur intelligence paraît devenir obsolète)…

La thèse de la simulation : la création de notre « réalité » par des intelligences supérieures

D’autres intelligences auraient-elles pu se développer au point d’avoir réussi à créer une simulation qui serait notre « réalité » ? Une espèce d’équivalent de ces jeux vidéo où il s’agit de gérer des villes ou la vie de personnages « virtuels ». Sauf que ce serait notre propre monde… Popularisé dans le film Matrix (en l’occurrence sous la forme d’une exploitation de l’énergie des corps humains par des machines ayant pris le contrôle de la Terre), ce genre d’hypothèse est aussi travaillé tout à fait sérieusement, en apparence au moins, par des philosophes.

Considérer que nous pourrions vivre dans un univers simulé plonge logiquement dans un abîme de questions. Si nous sommes dans une espèce de simulation informatique, quelles intelligences pourraient en être à l’origine ? Avec quel niveau de sophistication technologique ? Avec quelles intentions (ludiques, expérimentales…) ? Que cette hypothèse se répande et soit discutée peut paraître révélateur de l’époque et de ses doutes. Cette idée hautement spéculative semble une manière supplémentaire d’essayer de donner du sens à notre monde. De le rendre intelligible, d’en produire une intelligence (pour jouer sur les mots), d’essayer de saisir ses absurdités et sa fureur.

L’intelligence qui devient divine

Avec ce genre d’idée, le questionnement tend alors à devenir métaphysique. Aux limites des évolutions envisageables, l’intelligence ultime touche à la transcendance et au divin. En devenant une puissance transcendante, une intelligence en croissance exponentielle finirait par pouvoir saisir l’ensemble des paramètres du monde, agir sur eux, dominer la matière. Dans le roman d’Ian McDonald Le fleuve des dieux, des intelligences artificielles se développent jusqu’au point de pouvoir se confondre avec l’univers lui-même. Le processus débouche ainsi sur « [u]n espace homomental, où les intelligences des aeais peuvent fusionner dans la structure de l’univers et la manipuler à leur guise ».

Un questionnement sur le devenir de l’espèce humaine : de la recherche de l’intelligence à la recherche de l’humanité

Par un effet de contraste, ces représentations fictionnelles questionnent ce que signifie rester humain, en dépit d’un environnement technologique de plus en plus intimement présent. Et c’est même le devenir de l’espèce humaine dans son ensemble qu’elles tendent à interroger.

Dans ce contexte évolutif, comment encore savoir ce qu’est l’intelligence ? Intervenir sur elle est-il de nature à transformer la condition humaine ? Les neurosciences sont en plein développement et bénéficient des avancées des techniques d’imagerie cérébrale. Au-delà de ce que les scientifiques peuvent imaginer ou escompter, les connaissances acquises sur le fonctionnement du cerveau peuvent susciter des tentations. Utiliser ces connaissances pour augmenter des performances. Gagner en intelligence : voilà un vieux rêve relancé par l’espoir de pouvoir accéder à certains médicaments et produits psychostimulants, ou à des prothèses et implants informatisées. Ces possibilités ne vont-elles pas engendrer de nouvelles inégalités et divisions sociales, si certains humains peuvent se payer des améliorations personnelles et d’autres non ? Déjà, certains évoquent l’utilisation de ces technologies pour augmenter la compétitivité d’une entreprise ou d’un pays entier. Que des formes de neuroingénierie arrivent à une époque dominée par les idéologies individualistes et concurrentielles est donc lourd de questions. Un véritable marché pourrait devenir florissant. Et de nouvelles formes de domination sont à craindre. D’où le développement maintenant d’un autre champ de réflexion : celui de la neuroéthique.

Le jeune héros du roman de Daniel Keyes, Des Fleurs pour Algernon (1966), n‘aura pas eu à rentrer dans ces considérations éthiques. Son expérience sera pourtant mentalement douloureuse : pouvoir gagner en intelligence, mais la reperdre et en avoir conscience. La tentative dont il a bénéficié et qui paraissait prometteuse n’aura eu qu’un résultat provisoire, le condamnant à retrouver sa situation initiale de déficient mental. Et avoir côtoyé les sommets de l’intelligence n’empêchera pas la redescente.

L’espoir d’une « intelligence collective »

L’humanité manque-t-elle d’intelligence pour réduire les problèmes qui la submergent (mais qui résultent des intelligences humaines) ? Le philosophe Pierre Lévy escomptait le développement d’une « intelligence collective », grâce à l’émergence d’un nouvel espace de communication et d’échange de savoir. Dans le sillage d’Internet, la possibilité de connexion de tous les réseaux informatiques a pu faire en effet penser à l’émergence d’une espèce de cerveau global à l’échelle de la planète. Nouvel espoir de pouvoir agréger les intelligences et de les faire se rejoindre dans le but commun d’une humanité entièrement réconciliée.

Mais l’incertitude semble ne pouvoir jamais être complètement éliminée des devenirs collectifs. La convergence des intelligences vers une même trajectoire historique peut paraître difficile à postuler. Dans Fondation et empire (1952), roman de la série Fondation d’Isaac Asimov, le Mulet, un mutant capable d’influencer les émotions, vient perturber le déroulement rationnellement planifié par les travaux et calculs du psychohistorien Harry Seldon.

Barrière mentaleUne humanité « augmentée » est souhaitée et promue par le courant transhumaniste. Certains, dans ce courant, vont jusqu’à étendre ce souhait aux animaux. Poul Anderson avait essayé d’imaginer les effets que pourrait avoir un accroissement généralisé des capacités cérébrales pour les êtres vivants de la planète. Dans Barrière mentale (1954), la Terre se trouve un jour libérée d’un phénomène cosmique qui bridait les intelligences. Du déficient au surdoué, toute la population acquiert un nouveau potentiel et c’est toute la vie sociale qui est perturbée. Et même au-delà… Ceux auparavant confinés dans des positions peu enviables trouvent les inégalités sociales et les structures hiérarchiques plus difficilement supportables. Les animaux destinés à la consommation humaine commencent aussi à reconsidérer leur sort. Bref, toutes les existences prennent une saveur différente…

La science-fiction comme catalyseur de réflexivité

Par ce brassage d’idées, dépliées sous des angles multiples, l’imaginaire de la science-fiction finit par produire une boucle vertigineuse. C’est l’intelligence humaine qui revient sur elle-même pour questionner ses évolutions, ses mutations, ses hybridations, voire son remplacement. Tout un arrière-plan philosophique, voire éthique, affleure alors. Une manière propre de travailler des enjeux collectifs et ontologiques prend ainsi forme. La science-fiction, comme forme culturelle historiquement située, perçoit à sa manière que l’intelligence est aussi en train de devenir un objet d’intervention, dorénavant manipulable comme tout ce qui se trouve sur cette planète.

Où vont tous ces développements technologiques qui se servent de l’intelligence, l’instrumentalisent, voire tentent de la recréer ? Même si ces développements sont les produits des intelligences humaines, en ont-elles encore la maîtrise ? Pour prendre du recul, tout ce qui peut nourrir la réflexion collective, et la science-fiction en fait partie, peut donc paraître bon à prendre. Car ce monde qui arrive (et peut-être rapidement) va être le nôtre. Et de l’intelligence, il va en falloir pour affronter les défis entrecroisés qui s’annoncent et dont la très grande part a été engendrée par les humains eux-mêmes, persuadés de la rationalité de leur esprit. En attendant, et cette anthologie le montrera à nouveau, il y aura encore au moins la science-fiction pour nourrir l’imagination.





On the socio-political potentialities of experimental productive alternatives

10 09 2014

This is the title of a paper to be presented at the inter-disciplinary workshop on “Political Action, Resilience and Solidarity” (18th-19th September 2014, King’s College London).
Here is the introduction.

* * *

“Peer to peer” practices are commonly thought of in reference to exchange and sharing of computer files, but they also overlap with other domains. Indeed, they appear to be in expansion in other areas and, in certain cases, pertain to political intent. For example, they currently serve as the basis for initiatives in the field of transportation (carpooling), energy production (in the form of collaborative projects) and food production (from seed sharing to product sharing).

These practices may bring about renewed modalities of coordination and cooperation between many actors, without necessarily being confined to informal registers. Different types of work are developping without the search for financial compensation, and without hierarchical or salary relations. They allow for new forms of production which seem to persist over time and for which denomination attempts have begun to be proposed. While being more oriented towards changes in the information economy that followed the development of the Internet, Yochai Benkler (2002 ; 2006), for example, refers to a new model of “commons-based peer production”.

This form has mainly been studied for immaterial products, such as free software, collaborative encyclopedias, etc, but rarely for more material productions. Therefore, considering their emancipatory appearances, this contribution aims at exploring the potentialities, especially in terms of relation to work, that peer production can have on more material aspects of human activities. This new model may in fact be another way of looking at needs and how to satisfy them, in this case without any monetary medium and appropriation. These productions are not intended to be placed on the market. With these practices, it is the very meaning of work that could change.

Some writers, as the philosopher Bernard Stiegler (2011), announce and describe the emergence of an “economy of contribution.” Bernard Stiegler also pinpoints a “deproletarianization” to try to report a “new organization of work and a new economy of work.” If this “commons-based peer production” can actually be considered to contain such potentialities, it seems useful to test such a hypothesis by studying it in a more sociological context, as regards both its ins and outs, particularly in a period of “economic crisis.”

A mode of production can be characterized by its inputs and outputs (what is necessary for its operation and what it is able to achieve). Three complementary angles can thus be taken to analyze these potentialities more precisely: the modalities of personal engagement and frameworks of relations, the conditions of coordination and organization, and the outputs as a support for (local) resilience.

What is indeed interesting is to understand the ways by which subjectivities can invest in this “commons-based peer production.” Related activities seem more likely to give the feeling that the work thus accomplished has a social purpose and may receive recognition. To what extent can these material practices then change the relationship to work, production and consumption? These activities also contribute to reconfiguring exchange relations and can be a way to renegotiate more practically the networks into which everyday life fits.

But the convergence of these activities and the organization of these relationships are not straightforward. How are such coordinations possible, especially if they are to be maintained over time? In this form of production, collective assemblages seem volatile and if they are based on an organization, the latter is rather flexible (but not as devoid of effectiveness). Community dynamics can play an important role. In keeping with this idea, how can we talk of division of labor? What are the devices that can help stabilize forms of organization?

Moreover, the outputs of these activities appear to be more difficult to qualify with the usual categories. To what extent can these non-conventional forms of work contribute to the emergence of a mode of production with new or original features? How do these initiatives contribute to making new resources available, which could be considered socially and ecologically valuable? One can wonder wether this production method can become sustainable and lasting, particularly with regard to the availability of potential contributors.

Food to ShareThis study is based on an exploration of two types of peer-to-peer collaborations: those which have begun to help build projects of machines and equipment, such as the RepRap 3D printer and open-source hardware developed on contributory bases, and local initiatives in food production, such as “Incredible Edible”, an idea which originally started in 2008 in the town of Todmorden, North of England, to transform available public spaces into areas for growing food products and put them into open access[1].

As it was difficult to investigate simultaneously on multiple, rhizomatic terrains (although France was the main field considered), the research was undertaken taking advantage of the possibilities to observe these experiments at a distance[2]. Many of these abounding initiatives present themselves on the Internet while using it as a vector of diffusion[3]. They offer access to their motivations and their arguments. They can also give descriptions of activities undertaken. Their reflections, works, and the debates behind them, can also be followed remotely via social networks, mailing lists, discussion forums, wikis, etc., frequently set up to ensure their collective functioning and advances. On these bases, which can be identified and classified to form a corpus of documentary material, the inquiry can then identify and characterize the justifications and promises that are put forward, therefore start accessing rationalities, follow ranges of activities (Bidet, 2012) and make links between them, while ensuring the consideration of all constraints and resources that underpin them. All the traces left enable us to follow networks (Latour, 2005) which, in fact, ensure the implementation of these initiatives and experiments, the nature and shape of which will variably ensure their stability and durability[4].

From these two experimental fields, one oriented towards digital manufacturing, the other in food production, and to assess the conditions of possibility of a material form of “commons-based peer production”, the analysis will go deeper into the previous three angles. It will first be shown that for material goods, unselfish frames of mind are also possible and can be exercised towards productive activities by stimulating their own forms of work (1). Social relations and forms of coordination will then be analyzed, especially as they can facilitate and help these activities gain momentum (2). By reconnecting (evolution of) work and (evolution of) production systems, we will conclude by providing elements to evaluate the alternative routes and the potentialities that this type of productive activity seems to open in the socio-economic order, including providing new capabilities and resources to the lives of individuals and groups (3).

The full version of the paper can be downloaded as a PDF file.

Comments are welcome.

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[1] The corresponding local groups were recently estimated at around fifty in the UK and three hundred in France (Julian Dobson, “10 Steps Toward an Incredible Edible Town”, Shareable, December 3, 2013, http://www.shareable.net/blog/10-steps-toward-an-incredible-edible-town, retrieved on February 22nd 2014. The movement is now spreading in many other countries and can be followed on the Internet through a “Google map” where new locations in the world are updated, in a spirit that is also conceived to promote interactivity (See “Incredible edible world interest map”, http://www.incredible-edible-todmorden.co.uk/blogs/incredible-edible-world-interest-map, retrieved on March 21st 2014).

[2] Meetings and interviews were conducted with members of the local hackerspace in Nice (the Nicelab), which has built its 3D printer on the model of the RepRap.

[3] It may thus be an important contribution as empirical material (texts, photos, videos, etc.), if methodology is properly adapted (Barats, 2013).

[4] Regarding this analytical approach, see also Callon, 1991. Entry through networks has proved useful for understanding the development of alternative practices in food production. See Goodman, DuPuis and Goodman, 2011.








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