La Culture est orpheline, mais une part d’utopie restera…

9 06 2013

Triste nouvelle que d’apprendre le décès d’un auteur apprécié.

Iain (M.) Banks avait récemment annoncé un cancer en phase terminale et la fin sera malheureusement arrivée rapidement.

Restera une œuvre puissante et inspiratrice. Une des rares parcelles d’utopie dans une science-fiction qui semblait être devenue majoritairement pessimiste. Une œuvre stimulante, pas seulement au plan littéraire, et que j’avais effectivement prise comme un moyen de réfléchir à un enjeu qui me semblait insuffisamment travaillé : celui de la place croissante de machines de plus en plus évoluées dans ce qu’est devenu notre monde, à savoir un monde largement technologisé, numérisé, automatisé.

Il avait imaginé la Culture, une civilisation galactique hyper-avancée, expansive mais bienveillante, et, puisque les créations littéraires peuvent survivre à leurs auteurs, l’exploration de cet univers subtil pourra au moins se poursuivre… Besoin de guides ? Facile : suivez par exemple les Mentaux ! Mais à la manière de Banks : avec une nuance d’ironie et en étant conscients de ce que vous leur déléguez…





Zombieland universitaire ?

6 05 2013

Zombies in the Academy (sous-titré Living Death in Higher Education) est un livre collectif qui vient apparemment de sortir, croisé parmi des lectures multiples. Curieux au premier abord, le rapprochement qui lui sert de trame, à bien y regarder, peut apparaître assez pertinent, ou au moins donne de quoi stimuler la réflexion, en l’occurrence sur un certain nombre d’évolutions dans le système universitaire et sur des tendances qui s’avèrent diffuses à l’échelle internationale.

Zombies in the AcademyCe dernier serait-il donc envahi par les zombies ? Toute vie véritable aurait-elle ainsi quitté les campus et été remplacée par une espèce d’état intermédiaire au-delà ou en-deçà de la mort ? Peut-être pas. Pas complètement au moins, mais d’autres symptômes sont repérables. La métaphore apporte alors un éclairage différent sur les pratiques en vigueur et en développement dans le monde académique et universitaire. Les missions de l’université ont muté. La bureaucratisation a tendance à vider les énergies individuelles, notamment cette bureaucratisation liée au culte contagieux de l’évaluation (des chercheurs, des laboratoires, des diplômes, des établissements, etc.). Pour les chercheurs, les règles qui prévalent ressemblent de plus en plus souvent à celles de la compétition pour la survie (Publish or perish !), indexée de surcroît à des indicateurs chiffrant leur taux de publication et de citation. Les cloisonnements disciplinaires sclérosants (malgré les discours trompeurs sur l’interdisciplinarité) empêchent de voir les évolutions du monde, et s’aventurer aux marges de sa discipline suppose de ne pas accorder d’attention aux considérations de carrière (mieux vaut avancer sans trop dévier). La précarisation affecte une part importante du personnel, y compris pédagogique, dont l’existence se trouve d’autant fragilisée. Les méthodes d’enseignement restent quasiment les mêmes bien qu’elles ne soient probablement plus adaptées à l’époque. Même la loi LRU du début de la présidence Sarkozy (Loi relative aux libertés et responsabilités des universités du 10 août 2007), loi qui était censée être morte, continue à vivre, sous une forme prolongée, malgré les promesses électorales et un changement de majorité gouvernementale.

La contagion peut-elle être enrayée ? Le corps universitaire est-il condamné à la nécrose et à la décomposition ? Il va peut-être falloir regarder les zombies différemment. À moins d’en être déjà un…





Science-fiction et spéculations écologiques Pas d’alternative au pessimisme ?

5 04 2013

Fictions-figurations

Un texte est en préparation sur le sujet, dans la lignée d’interrogations déjà posées sur ce blog dans un précédent billet. En attendant, quelques idées et pistes de réflexion seront présentées le samedi 13 avril au Collège International de Philosophie, dans le cadre d’une journée d’étude du programme  « Ce que l’écologie fait à la pensée ».

Une présentation de la séance (intitulée « Fictions/Figurations »), avec le programme complet et des informations pratiques, est disponible sur le blog de la revue Tracés. Une occasion de montrer que la fiction peut être aussi une manière d’aborder les enjeux de politique écologique, comme l’étudient d’ailleurs déjà les travaux en ecocriticism.





Sur le côté obscur (de l’analyse) des réseaux

21 03 2013

À propos de :
Sean F. Everton, Disrupting Dark Networks, Cambridge, Cambridge University Press, 2012.

Le compte rendu qui suit est aussi paru sur le site nonfiction.fr.

* * *

Dans sa version dérivée des sciences sociales, l’analyse de réseaux peut être un outil puissant, a fortiori avec les possibilités offertes par les avancées informatiques[1]. Utile et puissant pas seulement pour les sociologues et les chercheurs de disciplines plus ou moins proches. Autrement dit, pas seulement pour des travaux académiques, mais aussi pour des usages correspondant davantage à des enjeux sociaux. La question est de savoir entre quelles mains un tel outil peut tomber et à quelles fins il peut être utilisé.

Disrupting Dark NetworksOn peut d’autant plus se poser cette question en voyant passer un livre récent (dont quelques éléments directement accessibles en ligne sont aussi fournis par l’éditeur et l’auteur), qui montre les potentialités de cet outillage et les applications possibles dans des stratégies « contre-insurrectionnelles ». L’ouvrage a été écrit par Sean F. Everton, un professeur d’une école navale militaire américaine. Comme l’indique le titre (Disrupting Dark Networks, Cambridge University Press, 2012), il vise les réseaux « noirs » ou « obscurs », ceux qui sont clandestins ou jugés illégaux[2], et il propose d’expliquer comment l’analyse des réseaux sociaux peut donner des moyens de suivre, déstabiliser, voire démanteler ce type particulier de réseaux. Différentes méthodes et logiciels sont en effet aujourd’hui disponibles et permettent de faire des topographies de ces configurations sociales sur une multiplicité de paramètres. Le postulat reste que le comportement des acteurs (individus, groupes ou organisations) est fonction de leurs liens et relations avec d’autres acteurs au sein des réseaux dont ils font partie. Comme illustration, le livre se sert du cas concret d’un réseau « terroriste » actif en Indonésie (mettre le mot « terroriste » entre guillemets peut être justifié compte tenu des usages extensifs du terme qui ont été faits cette dernière décennie par les agences et services de sécurité américains[3]). Sur un réseau de ce type comme pour d’autres, si des données sont disponibles, il est possible de mesurer et de visualiser son degré de cohésion, de centralisation, etc., ces éléments topographiques pouvant alors devenir des indicateurs de la stabilité du réseau et de son efficacité. L’approche est également censée permettre de suivre les changements dans la structure du réseau, en essayant de repérer conjointement les facteurs qui ont pu susciter ces changements (que ce soit dans le sens d’un renforcement, avec par exemple l’acquisition de financements, de matériels explosifs, ou d’un affaiblissement, avec par exemple la capture ou l’arrestation de dirigeants).

Évidemment, il serait naïf de croire qu’un tel outil est neutre, sans arrière-plan politique ou éthique. L’application pour des usages policiers ou militaires a de quoi soulever de lourdes questions. Qui va définir ce qui relève des « réseaux noirs » ? Sur quels critères ? Dans quelles logiques ? Il est permis de douter que certains utilisateurs de ce genre d’analyse de réseaux soient toujours animés des meilleures intentions[4]. Suffit-il pour des autorités de déclarer justes et responsables leurs interventions pour qu’elles le deviennent ? À partir de quels moments des opposants sont-ils considérés comme légitimes ou non ? Sur son blog, Sean F. Everton a évoqué lui-même le cas de Żegota, une organisation clandestine proche de certaines institutions catholiques qui a permis de cacher des Juifs pendant l’occupation nazie de la Pologne entre 1942 et 1945. Cette forme de résistance a eu la chance de pouvoir échapper à l’occupant, à une époque où croiser les informations était relativement difficile.

Un tel questionnement rejoint en fait celui plus général sur les usages sécuritaires des capacités croissantes de rassemblement et de traitement de grosses masses de données informatisées. Toutefois, on peut aussi montrer que d’autres utilisations sont possibles pour ce genre d’outillage, pour des buts restant foncièrement démocratiques[5]. L’enjeu pourrait être justement de développer également ces utilisations : pour aider à mieux percevoir les phénomènes de pouvoir, les reconfigurations des stratifications sociales, les processus de concentration de ressources…. Le chantier peut être au moins aussi vaste que celui visant le côté obscur des réseaux.


[1] Pour une présentation des possibilités, voir par exemple Alain Degenne, Michel Forsé, Les réseaux sociaux, Paris, Armand Colin, 2e édition, 2004 et Emmanuel Lazega, Réseaux sociaux et structures relationnelles, Paris, PUF / Que sais-je ?, 2e édition, 2007.

[2] En reprenant des éléments de définition déjà posés par d’autres spécialistes des réseaux. Cf. Jörg Raab, H. Brinton Milward, « Dark Networks as Problems », Journal of Public Administration Research and Theory, vol. 13, n° 4, October 2003, pp. 413-439.

[3] Sur le cas des mouvements environnementaux radicaux utilisant des tactiques de sabotage, voir par exemple Steve Vanderheiden, « Radical environmentalism in an age of antiterrorism », Environmental Politics, vol. 17, n° 2, 2008, pp. 299-318.

[4] Sean F. Everton est aussi conscient de ces aspects éthiques et les aborde dans le dernier chapitre de son livre.

[5] Cf. Yannick Rumpala, « La connaissance et la praxis des réseaux comme projet politique », Raison publique, n° 7, octobre 2007, pp. 199-220.





Les nouvelles technologies peuvent-elles amener des utopies politiques ?

19 01 2013

MakerBot Replicator™ 2X

Je profite d’une sympathique conférence faite tout récemment pour l’association Art Science Pensée pour remettre dans leur intégralité une série de billets précédents sur les potentialités politiques des imprimantes 3D, billets qui étaient de toute manière destinés à former un texte complet.

La totalité du texte, que j’avais tiré oralement du côté des utopies politiques, est donc téléchargeable ici (une quinzaine de pages).

 

Résumé :

Les imprimantes 3D (en trois dimensions, par additions successives de couches de matériau) suscitent un intérêt croissant à cause des implications techniques et économiques qu’elles pourraient avoir. Cette contribution propose d’aller plus loin en se demandant si, en s’immisçant dans la matérialité des pratiques de production et de consommation, elles ne pourraient pas aussi avoir des effets dans un registre plus politique. L’analyse commence donc par revenir sur les promesses associées à cette technologie et montre les résonances qu’elle peut trouver en incarnant des possibilités de restauration de capacités individuelles et collectives (I). Elle examine ensuite les enjeux que ces machines peuvent poser pour les bases industrielles des sociétés contemporaines, et donc l’ordre économique, et qui, en touchant le substrat de la vie sociale, peuvent avoir simultanément des implications politiques (II). Elle termine en éclairant les contraintes latentes et les points de friction que ces développements technologiques risquent de rencontrer et qui pourraient peser sur les trajectoires futures (III).





Sur le devenir rhizome des enjeux et projets collectifs

5 01 2013

La thématique du « développement durable » est un exemple presque idéal pour mettre en évidence la dimension rhizomatique qui joue de plus en plus dans la prise en charge des enjeux collectifs contemporains (Voir le chapitre 2 de Développement durable ou le gouvernement du changement total). Mais ce cas peut aussi rapidement soulever une autre question sur l’accentuation apparente de cette tendance. Poser la question en ces termes vise précisément à pouvoir conserver un regard pertinent sur la multiplication des possibilités de connexions et d’échanges, les recombinaisons qui peuvent suivre, notamment s’il s’agit de traiter des enjeux complexes et multidimensionnels.

Plus les sociétés humaines étendent leurs interventions dans le monde, plus se pose en effet la question de la coordination de ces activités. Pour être pérennes, il faut que ces activités puissent se faire sans interférer négativement les unes sur les autres. D’une certaine manière, la problématique du « développement durable » pose cette question en remettant en lumière l’importance des interdépendances et notamment le caractère incontournable des interdépendances écologiques. Face à un nombre croissant d’enjeux qui dépassent largement les localités et paraissent se situer à un niveau planétaire, ce sont aussi les réactions collectives qui ont essayé de viser ce niveau, que ce soit sous des formes institutionnelles (avec un développement des prétentions à construire une « gouvernance internationale » de l’environnement ou du « développement durable », même si les résultats sont loin d’être forcément convaincants) ou des formes militantes (par l’intermédiaire par exemple de coalitions d’ONG). Trouver des possibilités de coordinations à distance tend ainsi à devenir un enjeu plus prégnant. La saisie de cet enjeu peut favoriser la perception de nouveaux liens de solidarité, par exemple entre mouvements militants sur la base de préoccupations communes. Grâce aux facilités de communication, les acteurs intéressés peuvent se solidariser malgré les distances et en se rassemblant autour de soucis ou de valeurs partagés. Il devient d’ailleurs fréquent de voir les mouvements militants s’adapter en fonction des niveaux d’action envisagés.

Mille plateauxPlus largement, la forme du rhizome, celle du développement en réseaux pluriels, hétérogènes, se propageant de manière sous-jacente et multidirectionnelle (si l’on prolonge les inspirations de Gilles Deleuze en essayant de leur donner de la substance sociologique),  semble se retrouver dans toute une gamme de phénomènes multidimensionnels (à la fois spatiaux, institutionnels…) que d’abondantes littératures cherchent à appréhender à cause des profondes mutations dont ces phénomènes paraissent porteurs. Les reconfigurations en rhizomes apparaissent en effet présentes à la fois dans des tendances repérées communément par les termes de « globalisation »[1], d’« européanisation »[2], de « territorialisation »[3], etc. Le système institutionnel ressemble ainsi de plus en plus à un agencement rhizomatique où il devient difficile de trouver des lignes de démarcation entre des niveaux supposés différents.

Par les possibilités qu’elle ouvre, la généralisation des formes rhizomatiques a des effets sur l’interaction à distance. Elle permet ce que James N. Rosenau appelle des « proximités distantes » et c’est celles-ci qui sont selon lui désormais importantes à saisir : « the best way to grasp world affairs today requires viewing them as an endless series of distant proximities in which the forces pressing for greater globalization and those inducing greater localization interactively play themselves out »[4]. De fait, la dynamique couramment désignée sous le terme de « globalisation » correspond au développement d’une profusion de nouvelles normes censées jouer à un niveau global, provenant de discussions dans des organisations et rassemblements internationaux mais aussi de formes de mobilisations locales qui finissent par résonner entre elles et par se rejoindre en dépassant leur éloignement[5]. Bien entendu, ces déploiements rhizomorphes n’opèrent pas comme des espaces sans frictions. Ils restent soumis à une tension entre coopération et concurrence.

À l’instar des enjeux de « durabilité », la montée d’enjeux globaux favorise le développement de logiques réticulaires transnationales et transinstitutionnelles. On peut même avancer que tout projet collectif d’ambition globale devra nécessairement prendre la forme du rhizome, autrement dit être capable d’extension, de propagation, de ramification. Il devra pouvoir se situer sur plusieurs échelles d’action, ce qui posera donc aussi la question de leur articulation[6] et de la capacité à reconfigurer les compétences à la fois institutionnelles et territoriales. S’il s’agit de garder des bases analytiques pertinentes, mettre l’accent sur la dimension rhizomatique devrait permettre de prendre en compte les phénomènes de composition entre réseaux et l’existence de réseaux de réseaux.

La reprise de la cause du « développement durable » dans des sphères de plus en plus larges révèle, en même temps qu’elle en est le résultat, une recomposition des différents intérêts présents dans le sens de la convergence, autrement dit avec des déplacements apparents dans une même direction. Mais ce qui est aussi intéressant à montrer, c’est que l’ensemble peut alors former un vaste rhizome. Au-delà de son expansion, l’ancrage de la thématique du « développement durable » peut conjointement se lire comme le passage de configurations émergentes à des configurations consolidées, précisément grâce aux alignements successifs qui se réalisent à travers elles. Ces processus permettent la production d’un sens partagé, suffisamment malléable en tout cas pour qu’une large adhésion devienne possible. Tous les ralliés peuvent ainsi reprendre la thématique ou son label sans avoir le sentiment de devoir se lancer dans un travail de décodage, et même avec une souplesse d’adaptation pour ceux qui le vivent comme une concession obligée à l’air du temps.

Distant ProximitiesCes convergences réalisent ainsi une forme d’ordonnancement sans qu’il soit nécessaire de passer par un appareil surplombant, centralisateur, et un processus descendant. Le processus de coordination peut provenir d’une configuration polycentrique et avancer en empruntant les voies d’une gamme de réseaux différents, laissant la possibilité d’une pluralité de relations et d’une multitude d’ajustements plus ou moins alignés. C’est également par ces réseaux que vont circuler des savoirs et des modèles d’interprétation des situations. Au final, le projet est aussi rendu crédible par l’importance du vaste assemblage de réseaux qui le porte. De ce point de vue, la généralisation de la problématique du « développement durable » paraît révélatrice. Les agents du changement ne peuvent être ramenés à un ou des groupes particuliers, car c’est la dynamique des réseaux qui est importante. C’est par cette dernière que peuvent se produire des effets systémiques. Les chemins possibles pour faire entendre une voix, pour exercer une influence, peuvent ainsi être institutionnels, mais pas nécessairement.

Les fonctionnements en réseaux ne sont en fait pas nouveaux. Ce qui paraît en revanche plus nouveau, c’est leur dimension, plus précisément leur allongement tendanciel, du fait de l’extension continue de leurs ramifications. Les configurations sociales deviennent rhizomorphes parce que les circulations d’acteurs s’y font plus intenses, se réalisent dans des lieux diversifiés et peuvent produire des effets sur une pluralité de scènes. Les responsables d’organisation ne sont pas fixés à un bureau : ils se déplacent, échangent lors de multiples rencontres. Les discussions s’effectuent par une multiplication des réunions, conférences, colloques, échanges d’expériences qui mélangent d’une manière remarquable des acteurs supposés être à des niveaux différents ou provenir d’univers distincts. Tout cela change les conditions du travail gouvernemental.

À l’hypothèse, souvent reprise, de Luc Boltanski qui relie le développement des logiques connexionnistes à un « nouvel esprit du capitalisme »[7], ou à celle, également influente, de Manuel Castells qui associe l’avènement de la « société en réseaux » à l’entrée dans une « ère de l’information »[8], on peut alors en préférer une autre : les modes de fonctionnement en réseaux tendent aussi à s’imposer aux groupes et organisations à cause de la dimension rhizomatique prise par l’espace de traitement des problèmes (phénomène qui peut paraître conjointement lié à l’aspect rhizomatique des problèmes eux-mêmes). De fait, ce qui est à noter, ce n’est pas seulement la reprise, l’appropriation de l’image du réseau dans ces univers sociaux, mais aussi de plus en plus souvent son utilisation de manière réflexive, tendant à faire de la forme réticulaire un objet et un outil stratégiques.


[1] Pour l’aspect environnemental, voir par exemple « The Globalization of Environmentalism », in Jennifer Clapp and Peter Dauvergne, Paths to a Green World. The Political Economy of the Global Environment, Cambridge, MIT Press, 2005.

[2] Sur les politiques environnementales, voir par exemple Andrew Jordan and Duncan Liefferink (eds), The Europeanisation of Environmental Policy. European Union and Member State Perspectives, London, Routledge, 2004. Ou même plus largement de « supranationalisation », où là aussi on peut étendre l’utilisation de la notion de réseau. Voir par exemple Karl-Heinz Ladeur, « Towards a Legal Theory of Supranationality. The Viability of the Network Concept », European Law Journal, vol. 3, n° 1, 1997, pp. 33-54.

[3] Cf. Susan Baker and Katarina Eckerberg (eds), In Pursuit of Sustainable Development. New governance practices at the sub-national level in Europe, London, Routledge, 2008.

[4] Cf. James N. Rosenau, Distant Proximities. Dynamics beyond Globalization, Princeton, Princeton University Press, 2003, p. 2.

[5] Cf. Saskia Sassen, La Globalisation. Une sociologie, Paris, Gallimard, 2009.

[6] Comme le disait Olivier Godard à propos du « développement durable » : « Les scènes du développement durable ne peuvent donc être que des scènes d’articulation et de rencontre entre des composantes « descendantes » visant à représenter localement des exigences émanant d’autres niveaux, et des composantes « ascendantes » reflétant dans leur diversité les conditions du mieux-vivre ensemble local » (« Projets et recompositions par les échelles territoriales », Pouvoirs locaux, n° 34, septembre 1997, p. 35).

[7] Cf. Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

[8] Cf. La société en réseaux (Vol. I de L’ère de l’information), Paris, Fayard, 2001 (nouvelle édition).





Ni État, ni marché : en dehors, ailleurs, au delà

21 11 2012

État et marché forment un couple conceptuel particulièrement pesant dans la réflexion et l’organisation politiques actuelles. Au point d’écraser souvent les possibilités de penser en dehors de cette dichotomie. D’où la question qui sert de point de départ à mon travail de recherche en ce moment. Au stade de développement des sociétés contemporaines, des possibilités d’organisation et de fonctionnement du collectif peuvent-elles (encore) exister en dehors de l’État et du marché ? Ou, plus précisément, comment pourraient-elles (encore) être pensées, théorisées et articulées à des conditions de réalisation ?

La question peut paraître en profond décalage par rapport à la situation de ce début de XXIe siècle. De fait, État et économie de marché ont pris un rôle historique et structurant dans l’évolution des sociétés humaines, de sorte qu’il paraît difficile de les retirer des horizons de pensée. Mais les accomplissements qui leur ont été attribués ont aussi été accompagnés d’un sérieux ensemble d’inconvénients, tant pour les populations que pour les systèmes écologiques. Les analyses ne manquent pas pour pointer et essayer d’interpréter la large gamme des effets indésirables. Ce serait même une tâche interminable que d’essayer de dresser une liste des textes critiques, qui peuvent de surcroît varier en fonction des perspectives et des angles privilégiés. Parmi les analyses plus théorisées, ce sont par exemple des interprétations en termes de « pathologies » dans la « théorie critique », où sont visés à la fois les tendances bureaucratiques et les effets destructeurs du développement capitaliste. D’autres efforts dans le champ intellectuel se sont aussi manifestés récemment pour essayer de « réarmer la critique » face à l’adaptation des logiques de domination[1]. Du côté des expériences pratiques, la recherche de voies alternatives a aussi repris de la vigueur, sous des formes qui peuvent paraître encore dispersées : critiques « altermondialistes », courants « alternatifs », mouvement « Occupy »… Pointant des problèmes persistants (inégalités, insécurités existentielles, pollutions, etc.), ces différents fronts entretiennent une contestation d’un cadre dominant structuré autour des systèmes étatique et marchand.

Mais cette recherche d’alternatives peut inciter à se demander quelles bases de propositions il est encore possible de construire. Comment envisager des possibilités de dépassement en dehors de ce cadre dominant ? Si cet ordre peut être vu comme le résultat d’un processus d’extension des logiques d’accumulation[2] et de gouvernement[3], est-il encore possible de penser un processus qui se situerait dans un ailleurs ? Autrement dit, peut-il y avoir un au-delà de l’accumulation et du gouvernement ? À quels autres arrangements sociaux cela pourrait-il alors correspondre ?

La recherche que je mène actuellement essaye donc une exploration raisonnée et une analyse logique des propositions (théoriques et pratiques) de prise en charge des affaires collectives qui prétendent se situer en dehors de l’État et du marché ou, pour le dire autrement, en dehors des régulations étatiques et marchandes. Le travail vise notamment les offres d’amélioration plus ou moins explicitement proposées, ou au moins de sortie des situations problématiques imputées simultanément à l’État et au marché. Une idée forte qui guide ce travail est de pouvoir commencer à faire une forme de tri ou de classement parmi une multitude d’initiatives qui prétendent s’orienter vers un horizon alternatif ou construire des voies de transition.

Expérimentations et projets paraissent en effet se multiplier à travers le monde pour tenter de trouver des pistes alternatives au modèle socioéconomique actuellement dominant. Ce foisonnement semble en train de créer tout un tissu social et économique, repérable aux multiples productions qui en émanent (sous forme d’écrits, de sites sur Internet, de documentaires pédagogiques, de festivals, etc.) pour essayer de gagner en audience et en assise. L’impression qui peut venir assez rapidement est d’être devant une prolifération d’initiatives qui, de manière plus ou moins explicite, tentent des expérimentations en dehors du cadre dominant : hacklabs, fablabs, mouvement « open source », objecteurs de croissance, groupes de simplicité volontaire, locavores, écovillages, villes et territoires en transition, communautés de partage (community gardens, etc.), systèmes d’échange locaux, monnaies alternatives… La liste est longue, mais pourrait encore être étendue. À leur manière, ces initiatives mettent en question des logiques passant pour évidentes et tentent de développer des pratiques nouvelles ou différentes, se voulant plus respectueuses de l’humain et de son environnement (au sens large, naturel ou non).

Malgré des différences apparentes, ces expérimentations partagent des traits communs qui pourraient presque les rendre convergentes. Ces expérimentations, qui peuvent être vécues comme des formes de résistance (sans d’ailleurs être forcément coordonnées entre elles, compte tenu de la diversité de leur point de départ), tentent en effet de construire des rapports sociaux qui s’écartent des logiques de l’enrichissement, de l’échange marchand, de la concurrence, du commandement hiérarchique, de la dépendance salariale, de la propriété, de la création de raretés artificielles, etc. Au fur et à mesure qu’elles se développent, ces activités paraissent aussi promouvoir d’autres valeurs, des valeurs renouvelées par rapport à celles qui ont soutenu le développement économique et industriel du XXe siècle, des valeurs qui remettent en avant les capacités de collaboration, de partage, de communauté, de créativité.

N’est-on pas alors en train d’assister à l’émergence d’un assemblage qui viendrait s’insérer dans l’ordre socio-économique actuel et qui pourrait le renouveler ? En quoi ces proliférations d’initiatives, et surtout les capacités qu’elles construisent, sont-elles de nature à enclencher un changement de fond ? Comment et sur quelles bases ? Dans quelle mesure ces convergences peuvent-elles créer les conditions de possibilité pour le passage à un autre système, fonctionnant sur des logiques et des principes différents ? Quelles activités sont réorientées ?

On peut répondre à ces questions en poussant loin les hypothèses. Ainsi, la « fin » ou la « sortie » de ce qu’on peut appeler, pour parler vite, le « capitalisme » ne serait pas (ou pas seulement) la conséquence de ses propres contradictions, comme l’envisageait le schéma marxiste. Elle serait davantage un résultat du développement de pratiques alternatives, d’ailleurs pas forcément ou pas simplement assimilables à des « modes de production » (puisque leur enjeu ne serait pas seulement productif).

Si au développement de ces dynamiques s’ajoute leur convergence, cette configuration nouvelle incite à organiser un nouveau champ de recherche, à la fois sur l’émergence d’une situation pouvant mener à une forme sociale inédite (un « après-capitalisme » ?) et sur les conditions historiques de cette émergence. L’enjeu d’une telle recherche n’est pas simplement d’explorer et d’appréhender des dynamiques de changement, mais aussi de vérifier s’il y a lieu de mettre ces dynamiques à peine émergentes dans une vision d’ensemble, et si oui, de construire le cadre d’analyse permettant (éventuellement) de les rassembler. C’est ce type de tâche qui guide mes recherches actuelles.


[1] Pensons par exemple à l’évolution récente des travaux de Luc Boltanski. Cf. Ève Charrin, « Réarmer la critique (À propos du Nouvel esprit du capitalisme, de Luc Boltanski et Ève Chiapello) », Le Banquet, n° 15, 2000.

[2] Cf. Robert L. Heilbroner, Le capitalisme. Nature et logique, Paris, Economica, 1986.

[3] Si l’on suit par exemple une analyse proche de celle de Michel Foucault. Cf. Pierre Lascoumes, « La Gouvernementalité : de la critique de l’État aux technologies du pouvoir », Le Portique [En ligne], n° 13-14, 2004. URL : http://leportique.revues.org/index625.html








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