« Identité nationale » : un débat en retard d’une époque ?

14 11 2009

Probable. Les responsables gouvernementaux qui ont eu l’idée du « Grand débat sur l’identité nationale » et qui l’ont lancé n’ont pas encore réalisé que notre époque était celle de la « modernité liquide », pour parler comme Zygmunt Bauman, à qui l’on doit ce concept (Cf. Liquid Modernity, Polity, 2007). Ils sont encore dans l’époque précédente, celle où persistait une forme « solide » de modernité, avec des identités pouvant disposer de référents plus stables. Ces mêmes responsables n’ont pas conscience que les politiques qu’ils promeuvent, notamment au plan économique, confortent cette « liquidité » en accentuant les incertitudes individuelles, sous forme de précarités, de mobilités imposées, et de pertes de sens, et que cette promotion de l’« identité nationale » ne pourra pas constituer une bouée de sauvetage pour des vies de plus en plus ballottées au gré des flux et reflux d’une économie globalisée.

De fait, l’opération gouvernementale apparaît davantage comme une tentative pour raccrocher la population à des mythes, réélaborés sous forme de mises en scène d’une matière historique sélectionnée. Mais elle ne voit pas que, dans la modernité « liquide », la temporalité de référence s’avère de moins en moins celle de la longue durée. La cohérence de l’opération a plutôt à voir avec une offre de substituts essayant de travailler le collectif sur une espèce de sentiment de sécurité, dans une rationalité qui fait écho à d’autres récentes politiques (en matière pénale et en matière d’« immigration » notamment).

Bauman - Le présent liquideC’est sur ces convergences que les réflexions de Zygmunt Bauman peuvent être éclairantes. Elles commencent heureusement à être accessibles en français et, en première approche, on peut renvoyer à la lecture d’un petit ouvrage de cette grande figure de la sociologie, découverte sur le tard en France : Le présent liquide. Peurs sociales et obsession sécuritaire (Seuil, 2007). D’une certaine manière, le titre indique bien cette situation qu’il faut désormais prendre en compte pour penser la manière de vivre ensemble. Et on peut ensuite poursuivre la réflexion par la lecture d’autres livres de l’auteur.

 





Une autre tendance pathogène du téléphone portable ?

1 11 2009

Je n’ai pas de téléphone portable. Et je rassure les lecteurs éventuellement inquiets de cette « anomalie », on vit très bien sans. Juste quelques manifestations d’incompréhension de la part des personnes accoutumées à cet objet.

Comme tout ce qui peut structurer notre époque, l’objet m’intéresse quand même. C’est pourquoi, par curiosité, je me suis amusé récemment à feuilleter le manuel d’utilisation d’un de ces appareils d’une marque que je ne citerai pas. Autrement dit, une expérience qui permet de se tenir rapidement au courant et de jouer les explorateurs d’un univers mal connu.

Et effectivement, on a parfois de grands étonnements. De ceux qui laissent stupéfait et déconcerté. En feuilletant ce manuel d’utilisation, j’ai ainsi appris que, grâce à ce concentré de technique, on pouvait maintenant « passer des appels simulés ». Je cite l’explication :

« Vous pouvez simuler des appels entrants lorsque vous désirez quitter une réunion ou interrompre une conversation embarrassante. Vous pouvez également faire semblant de parler au téléphone grâce à la lecture d’une voix enregistrée. »

Suit la procédure à suivre pour enregistrer une voix ou passer un appel simulé.

Forcément, ma première réaction a été l’étonnement (mêlé, je l’avoue, d’une part de consternation), et puis l’espèce de conscience de sociologue qui sommeille en moi a repris le dessus. Les petits détails peuvent effectivement être aussi de bons révélateurs d’une époque. À l’analyse, on peut penser que cette option technique est également intéressante pour ce qu’elle dit des relations sociales à un moment donné de notre société. En l’occurrence, le lien s’est fait dans mon esprit avec les réflexions (stimulantes) du philosophe allemand Axel Honneth et notamment ses efforts pour retravailler théoriquement la question de la reconnaissance et le concept de réification.

On peut de fait interpréter le passage que j’ai cité comme le symptôme d’une relation faussée à autrui, puisque, dans ce cas, la franchise disparaît. On peut plus précisément l’interpréter comme un déni de reconnaissance, comme une forme de mépris, dans la mesure où l’interlocuteur finit par compter pour peu de choses. Bref, pas de reconnaissance mutuelle dans ce genre de situation et l’exemple pourrait être pris comme un reflet supplémentaire d’une époque où le rapport aux autres paraît de plus en plus se faire sur des bases stratégiques.

Honneth - La réificationPoussons la critique de manière un peu provocatrice et ajoutons donc que les risques du téléphone portable ne sont pas seulement sanitaires et liés aux ondes électromagnétiques. Cette possibilité de simulation des appels ne favoriserait-elle pas aussi une autre tendance « pathogène » ? On peut en effet reprendre de manière large la perspective d’Axel Honneth (voir par exemple La réification. Petit traité de théorie critique, Gallimard, 2007) et considérer que cette option favorise aussi d’une certaine manière un « oubli de reconnaissance ». Elle participe d’une réification (traiter autrui plus comme un objet que comme un sujet) en sapant les rapports interindividuels basés sur le respect mutuel. Ce serait peut-être un peu rapide de voir là une autre manifestation d’une « société du mépris » (pour reprendre le titre d’un autre recueil de textes d’Axel Honneth), mais cette forme proposée d’utilisation du téléphone portable laisse quand même l’impression d’avoir en face de soi quelque chose qui participe des « pathologies sociales » de notre temps.

 





Tracing and reconfiguring networks to build a political alternative

21 10 2009

Just published:

“Knowledge and praxis of networks as a political project”

Published in: Twenty-First Century Society, Volume 4, Issue 3, November 2009, pages 277-295. 

Abstract:

Modern-day society is increasingly described as an extensive web of networks, but as such, it is often perceived and experienced as elusive. In light of this paralysing description, this paper aims to highlight the potentially political dimension of network analysis, namely as defined in the social sciences, and of the notion of networks itself. It will be shown that a political project could, in this case, be built on the desire to know this reticular world better, but also to be able to act appropriately towards it. Three steps are proposed to specify how such a political project could be built. The first step aims at deploying knowledge of networks and emphasises the usefulness of a procedure to trace them. The second step shows the possibilities that this knowledge offers, particularly in allowing one to find one’s bearings in a world which is frequently described as veering towards an increasing complexity, and by helping to rebuild the selection criteria for connections in this world, thanks to an additional degree of reflexivity. The third step draws on these points to extend them and bring out potentialities with regards to the intervention capacities in network configurations.

21st Century Society

 

This article can be accessed on the publisher’s website and an earlier version is also available here.

 

 

 





L’anarchie dans un monde de machines

2 10 2009

En marge (très en marge même) de mes principales thématiques de recherche, j’avais commencé à élaborer quelques réflexions sur le lien entre science-fiction et pensée politique (toujours disponibles sur ce blog dans des billets plus anciens). Comme souvent réfléchir sur un sujet amène à percevoir les potentialités d’un autre sujet plus ou moins connexe. C’est typiquement ce qui s’est passé avec une série de romans à mon avis très stimulants et cela m’amènera sans doute à proposer un texte plus substantiel si j’arrive à trouver un peu de temps pour ce type d’échappée intellectuelle.

En essayant de croiser base littéraire et réflexion prospective, l’idée serait de tester une hypothèse qui semble de science-fiction, mais qui pourrait ne pas être seulement de science-fiction. Cette hypothèse part d’une partie de l’œuvre de l’écrivain écossais Iain M. Banks, celle couramment rassemblée sous l’appellation de « cycle de la Culture », et de l’organisation sociale qu’il y décrit. Cette série de romans de science-fiction, souvent louée pour avoir renouvelé le genre du « space opera », met en effet en scène une civilisation intergalactique (« la Culture »), basée sur des principes anarchistes et dans laquelle les problèmes de pénurie sont dépassés et le pouvoir paraît presque dissous. Dans cette civilisation au développement technique très poussé, ce sont des intelligences artificielles (« minds » ou « mentaux » dans les traductions françaises) qui assument les tâches de gestion des affaires collectives, libérant ainsi la masse des individus pour des activités plus spirituelles ou ludiques. Le type d’organisation collective décrit par Iain M. Banks dans ses romans[1] tient pour une large part grâce à l’appui bienveillant de ces intelligences artificielles.

Banks - L'homme des jeuxCette hypothèse formulée dans un registre littéraire peut-elle aider à penser le rôle que pourraient prendre des machines « intelligentes » (ou au moins fortement évoluées) dans l’organisation sociale et politique ? Comment pourrait s’effectuer l’insertion de telles machines dans la vie collective ? Dans le modèle civilisationnel de la Culture, certaines séparations ontologiques ont disparu, puisque ces entités se comportent et sont traitées comme des personnes. Vaisseaux et stations spatiales ont leurs propres « mentaux » qui formulent leurs propres choix. D’une certaine manière, ces machines « conscientes », « sensibles », dépassant les humains en intelligence, « sont » ces engins spatiaux. Elles sont l’infrastructure pensante de la Culture, qu’elles contrôlent d’ailleurs plus qu’elles ne l’habitent.

Si l’on suit la vision de Iain M. Banks, le développement et la présence généralisée de ces intelligences artificielles ont bouleversé le fonctionnement politique, et même la conception du politique. Ce serait une application très particulière des principes anarchistes. L’auteur a en effet créé un monde organisé dans lequel, grâce aux intelligences artificielles et à l’insouciance énergétique et subsistantielle, le projet de remplacement du gouvernement des hommes par l’administration des choses a été réalisé. Dans ce modèle, il n’y aurait plus vraiment de choix politiques à faire[2]. Les décisions délicates engendrées par des problèmes d’allocation des ressources n’auraient plus lieu d’être, ou au pire pourraient-elles être résolues par des puissances de calcul phénoménales. Les dérives dans l’usage du pouvoir ne seraient plus tellement à craindre, puisque celui-ci se trouverait en quelque sorte octroyé à ces intelligences artificielles qui, constitutivement, auraient dépassé ces enjeux (ou en tout cas pour qui ce type de tentations ne ferait guère sens).

Banks - Le sens du ventDans l’œuvre de Iain M. Banks, ces éléments ne relèvent pas du simple décor de science-fiction : ils jouent un rôle important et intime dans les récits. Au-delà de l’analyse littéraire (puisque j’ai essayé de pousser dans ce sens), ils peuvent être exploités comme une base de questionnement[3] sur les possibilités de régulation « sociale » sans intervention humaine directe, ou plus précisément avec la médiation de machines évoluant vers une forme d’intelligence artificielle. D’où mon envie de tester dans quelle mesure et sur quelles bases une telle hypothèse peut tenir. La réflexion à mon avis serait pour cela à organiser sur trois plans. Le premier devrait revenir sur la pensée anarchiste pour montrer que la vision de Iain M. Banks peut certes y trouver des correspondances, mais que cette pensée est en quelque sorte dépassée par les enjeux que l’œuvre de cet auteur fait émerger. Le deuxième poursuivrait en montrant les questions politiques que cette œuvre permet d’élaborer sur les retombées des avancées en matière d’intelligence artificielle et sur  leurs effets dans l’organisation des collectivités. Le troisième, toujours sous un angle politique, essayerait d’établir des connexions plus concrètes à partir de lignes d’évolution discernables dans l’informatisation ou l’automatisation d’appareillages techniques qui peuvent participer à la régulation de processus sociaux.

Si la civilisation galactique décrite par Iain M. Banks a un fondement anarchisant[4], la forme du projet n’est en effet pas facile à placer par rapport à la tradition anarchiste, notamment quant aux réflexions touchant au progrès technique. Certains de ses penseurs voient dans la technique des potentialités qui permettent de la tirer dans le sens de l’émancipation. On retrouve chez Mikhail Bakounine l’idée qu’elle peut alléger la charge de travail qui pèse sur les individus et ainsi participer à la déstabilisation de l’ordre capitaliste. Murray Bookchin, dans sa tentative pour fonder théoriquement une « écologie sociale », envisageait quant à lui la possibilité d’une « technologie libératrice »[5]. Mais il est aussi resté dans les milieux anarchistes ou anarchisants une forte méfiance à l’égard de la technique (plus ou moins associée à la domination capitaliste). On peut donc penser que les avancées en matière d’intelligence artificielle auraient une réception au moins ambivalente dans les courants anarchistes, et probablement pas aussi optimiste que dans la version romancée de Iain M. Banks.

Banks - ExcessionLa mise en relation de la vision littéraire de science-fiction et des visions politico-philosophiques peut ainsi être une manière intéressante de questionner les implications politiques des avancées en matière d’intelligence artificielle. Quelles tâches peuvent être confiées à des machines qui ne sont plus de simples automates ? Ces tâches peuvent-elles interférer avec d’autres relevant des choix collectifs humains ? Quelles implications cela a-t-il dans la gestion d’affaires qui sont collectives ? Un projet anarchiste est-il plus crédible parce qu’il a recours à de telles machines évoluées ? À l’inverse d’anciennes manières d’envisager la technologie, de telles machines d’ailleurs ne seraient plus assimilables à des outils, mais accèderaient davantage au statut d’acteurs capables d’agir de manière autonome. En lisant les romans du cycle de la Culture, on peut d’ailleurs se demander si la confiance accordée aux intelligences artificielles et l’abandon de certaines tâches et activités ne conduisent pas vers une forme de passivité humaine. Bref, dans cette forme d’anarchie « assistée par ordinateur », l’idée de gouvernement ne fait plus sens, mais au moins aussi parce qu’une bonne part du pouvoir de décision est plus ou moins consciemment déléguée et distribuée à ce vaste réseau d’intelligences artificielles.

L’organisation sociotechnique de la Culture décrite par Iain M. Banks est d’autant plus intéressante qu’on peut lui trouver des correspondances dans des évolutions de la fin du XXe siècle. L’informatisation a pénétré de nombreux appareillages techniques, sous des formes qui peuvent d’ailleurs conduire à renégocier plus ou moins directement la place de l’humain[6]. De nombreux processus sociaux s’avèrent de plus en plus souvent automatisés. La gestion informatisée du trafic routier par l’intermédiaire des feux de circulation participe par exemple d’une redistribution des rôles et des fonctions entre humains et automatismes[7]. Sur les marchés financiers opèrent aussi dorénavant des « automates de trading ». Les avancées dans le domaine de l’intelligence artificielle sont de nature à renforcer les questionnements sur les reconfiguration des espaces de décision (si tant est qu’il soit alors encore possible de les discerner). Les enjeux ne sont donc pas simplement techniques, mais bel et bien politiques, et ce pourrait être un des mérites de la fiction de Iain M. Banks que d’avoir réussi, même si elle reste dans l’ordre de l’imaginaire, à les mettre en scène de manière suffisamment cohérente pour inciter à prolonger la réflexion sur cet entrelacement d’aspects sociaux, philosophiques et politiques loin d’être mineurs.


[1] Un article à vocation explicative, intitulé « A Few Notes on the Culture », avait aussi été mis en ligne sur Internet et avait été traduit dans la revue de science-fiction Galaxies, n° 1, Été 1996 (« Quelques notes sur la Culture »). Le texte en français a été récemment repris à la fin du roman Trames (Paris, Robert Laffont, 2009).

[2] Cf. Chris Brown, « `Special Circumstances’: Intervention by a Liberal Utopia », Millennium – Journal of International Studies, vol. 30, n° 3, 2001, notamment p. 632.

[3] Cf. Yannick Rumpala, « Entre anticipation et problématisation : la science-fiction comme avant-garde », Communication pour le colloque « Comment rêver la science-fiction à présent ? », Cerisy-la-Salle, 22 juillet 2009.

[4] Rendu selon lui nécessaire par la vie commune dans l’espace et la sophistication technologique corrélative : « Essentially, the contention is that our currently dominant power systems cannot long survive in space; beyond a certain technological level a degree of anarchy is arguably inevitable and anyway preferable » (« A Few Notes on the Culture », op. cit.).

[5] Cf. Murray Bookchin, Vers une technologie libératrice, trad. de l’américain, Paris, Librairies parallèles, 1974.

[6] Voir par exemple le travail de Victor Scardigli sur le cas des avions : Un anthropologue chez les automates. De l’avion informatisé à la société numérisée, Paris, PUF, 2001, et pour une présentation plus synthétique de l’argument, « Y a-t-il encore un pilote dans l’avion ? », Le Monde Diplomatique, n° 595, octobre 2003, p. 30.

[7] Cf. Bruno Latour, « Le Prince : Machines et machinations », Futur antérieur, n° 3, 1990, pp. 35-62.





Mesurer le « développement durable » ?

16 09 2009

Comment être sûr que le « progrès » affiché en est vraiment un et ne se paye pas par divers désagréments ? C’est une des manières d’interpréter les travaux de la « Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi », à l’issue desquels un rapport « sur la mesure des performances économiques et du progrès social » a été remis au Président de la République le 14 septembre dernier. Ces travaux donnent une forme de consécration institutionnelle aux interrogations montantes sur les manières de mesurer la « richesse » et sur les biais induits par la focalisation sur le PIB (produit intérieur brut). De fait, le PIB n’est pas le seul indicateur possible et les initiatives se sont multipliées pour essayer de trouver d’autres solutions de mesure moins unilatérales.

La montée de la problématique du « développement durable » a aussi engendré son lot d’indicateurs essayant de donner une incarnation chiffrée à cette perspective censée être plus attentive aux limites écologiques de la planète. L’enjeu est aussi de connaître l’état du monde et de vérifier qu’il s’achemine vers le mieux. Hasard de l’actualité, ce type de question est l’objet d’un article que j’avais rédigé il y a quelques mois et qui vient de paraître dans la revue Histoire et mesure (vol. XXIV, n° 1, 2009). L’idée de l’article était d’éclairer et d’analyser dans quelles dynamiques et logiques se trouvent les dispositifs de mesure par lesquels les systèmes de gouvernement appréhendent un monde censé évoluer vers la « durabilité ».

La question de la mesure n’est jamais réductible à une simple question technique : elle est éminemment politique. À nouveau, il n’est pas anodin que la « Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi » (comme d’autres d’ailleurs) soit ultra-majoritairement composée d’économistes (avec très peu de femmes de surcroît). Sont en effet en jeu des visions du monde et il est plus qu’utile de regarder avec attention comment les principales visions sont construites et légitimées. Les instruments qui visent à connaître le monde, notamment ceux qui passent par la mesure et la quantification, ne sont jamais neutres et il vaut mieux savoir les intentions et les valeurs qui les sous-tendent, les représentations qu’ils véhiculent, les utilisations dans lesquelles ils rentrent.

L’article mentionné, intitulé « Mesurer le « développement durable » pour aider à le réaliser ? La mise en indicateurs entre appareillage de connaissance et technologie d’accompagnement du changement », peut être récupéré ici ou ici.





La “taxe carbone” : juste un nouvel impôt ?

3 09 2009

Comme spécialiste de ce qu’on appelle en science politique l’analyse des politiques publiques, et notamment des politiques environnementales, je suis lassé, voire profondément agacé, par les débats caricaturaux et analyses hâtives qui agitent en ce moment les plus grands médias sur la dénommée « taxe carbone ». Comme souvent, les arguments y prennent surtout la forme de raccourcis, dont certains paraissent même habilement entretenus pour nourrir les polémiques. Il y en a notamment un qui circule abondamment et qu’on retrouve dans tous les espaces sur Internet où il est possible de laisser des commentaires (c’est aussi arrivé sur ce blog). C’est l’argument, avancé de manière presque définitive, qui consiste à dire en gros : de toute manière, cette proposition, ça n’est qu’une simple volonté de « l’Etat » d’augmenter les impôts. Comme si « l’Etat », espèce d’entité homogène dotée d’une rationalité unique, « décidait » soudainement, par une sorte d’opportunisme, de sortir de ses cartons un nouveau prélèvement pour renflouer ses caisses, en profitant de la vague apparente de préoccupation pour les problèmes d’environnement et de climat. Comme souvent, c’est oublier que les processus décisionnels ont une épaisseur historique, sont faits d’importations d’idées, de luttes et de rapports de force, et correspondent à des jeux où certains acteurs peuvent jouer des rôles éloignés de l’image qui leur est couramment prêtée. C”est surtout s’empêcher de voir les logiques qui deviennent dominantes dans l’intervention des institutions publiques et qui sont plus économiques que simplement fiscales. Pour resituer cette « taxe carbone », un peu de remise en perspective historique et sociologique est donc loin d’être malvenu. Car cette histoire se joue en l’occurrence sur plusieurs décennies.

Avant le début des années 1980, le traitement par l’État des problèmes d’environnement n’accorde que peu de place aux approches économiques pour le choix des instruments d’intervention. C’est surtout à partir de la fin des années 1980 que la stratégie des pouvoirs publics français va avancer de manière plus marquée vers le domaine des incitations économiques et fiscales[1].

Les réflexions correspondantes s’insèrent notamment dans un mouvement de mise en évidence des insuffisances des dispositifs réglementaires et des normes. Un ensemble argumentaire, qui joue comme un soubassement à la promotion de l’instrumentation économique, vient en effet structurer cette remise en cause des démarches fondées sur la réglementation, et bénéficie d’un espace de circulation de plus en plus large dans les réseaux institutionnels intéressés par les questions d’environnement. L’appréhension des limites de ce type d’outils de l’intervention étatique s’effectue le plus souvent dans le registre de l’efficacité, et, singulièrement, de l’efficacité économique. Sous cet angle, la réglementation est vue avec l’inconvénient de ne pouvoir prendre en compte la diversité des situations et d’avoir une composante incitative restreinte, poussant difficilement à dépasser la simple mise en conformité avec les prescriptions établies[2]. « Lourdeur », « rigidité », sont des qualificatifs qui reviennent fréquemment dans les énoncés pour indiquer les limites de l’approche réglementaire[3].

Si le recours aux instruments économiques soulève de moins en moins de résistances dans les cercles politiques et administratifs, c’est notamment parce que ceux-ci font figure de solution face aux carences rencontrées dans les démarches visant à appliquer des règles juridiques aux problèmes environnementaux. Ces difficultés poussent à chercher des mécanismes qui possèderaient une plus grande souplesse que l’approche réglementaire. L’intention générale est de disposer de leviers supposés mieux adaptés pour pouvoir influer sur les comportements jugés préjudiciables pour l’environnement[4].

La solidité que gagne ce type de proposition tient aussi pour une large part à l’élargissement de l’espace de discussion dans lequel cette optique peut être abordée[5]. La question de l’utilité de l’instrumentation économique est perçue comme suffisamment importante dans les milieux politico-administratifs intéressés, et même au delà, pour pouvoir rentrer dans les débats. Le Comité législatif d’information écologique (COLINE) et le CNPF (Conseil national du patronat français) organisent par exemple au Sénat le 23 janvier 1991 un colloque intitulé « Instruments économiques et protection de l’environnement en France et dans l’Europe de 1993 ». À ce colloque sont rassemblés des représentants des administrations, au niveau français mais aussi communautaire, des dirigeants industriels et des responsables associatifs, qui sont conviés à évaluer le coût économique et social des pollutions, ainsi que celui des règles de protection de l’environnement.

Dès qu’ils prennent une dimension programmatique, les discours émanant des sphères politiques ou administratives affirment ainsi de plus en plus fréquemment au début des années 1990 la nécessité d’accorder un rôle plus important à des outils s’appuyant sur des mécanismes économiques. Ces mécanismes sont envisagés de telle sorte qu’ils s’apparentent à des dispositifs d’intéressement. Plus précisément, dans ce schéma, c’est par l’intermédiaire des prix que doivent pouvoir être intéressées les différentes catégories d’agents. D’une part, il s’agit de donner un prix aux biens naturels qui, même utilisés, n’en auraient pas encore un[6]. D’autre part, il s’agit de réduire les biais qui pourraient peser sur la formation des prix, et qui pourraient donc induire des comportements moins favorables à l’environnement[7].

Les instruments économiques tendent ainsi à être associés à des avantages qui coïncident avec les valeurs dominantes dans les communautés de responsables travaillant sur les questions d’environnement. En l’occurrence, cette convergence avec ces valeurs est un critère déterminant qui favorise la survie de ces orientations instrumentales[8]. L’argument d’efficacité, qualité donnée le plus souvent a priori, tient notamment une place prépondérante[9]. Dans le même ordre d’idées, c’est aussi la capacité d’intégration de ces instruments à la dynamique économique qui tend à être mise en avant, les effets de ceux-ci sur ce plan étant considérés comme plutôt positifs[10].

Progressivement, ce répertoire instrumental gagne donc non seulement une crédibilité, mais aussi une légitimité dans les grilles de lecture qui servent de matrices aux décisions. Au Ministère de l’Environnement, l’attention accordée à ce type d’instruments contribue ainsi à impulser des axes de recherche capables de renforcer leur étayage. C’est ce qui vient en effet justifier la priorité donnée à la « micro-économie de l’environnement » au sein du programme élaboré en économie par le Service de la Recherche et des Affaires Economiques[11].

D’ailleurs, l’attrait croissant exercé par les instruments économiques repose sur une problématisation dans laquelle les travaux d’économistes tiennent une place déterminante. Les argumentaires utilisés par les « policy entrepreneurs » souhaitant pousser ce type d’instruments dans l’espace de discussion politico-administratif apparaissent en effet importés plus ou moins directement des analyses avancées dans les « forums scientifiques des économistes »[12]. Les lignes de débat rejoignent ainsi en France des directions qui pouvaient être repérées dans le monde anglo-saxon, en particulier aux Etats-Unis. S’inscrivant dans une perspective similaire, les axes majeurs de raisonnement tendent en effet à mettre l’accent sur les effets pervers que peuvent engendrer les démarches réglementaires, et, par contraste, sur l’avantage qu’il y aurait donc à en diminuer  le poids pour privilégier des modes de prise en charge de l’environnement faisant davantage appel au marché.

L’appareillage avancé dans l’espace de discussion politico-administratif repose sur un ensemble de prétentions à la scientificité, tirées notamment des garanties théoriques présentées par la discipline économique. Les argumentations recommandant l’utilisation d’instruments économiques prennent en effet appui, de manière plus ou moins directe et affichée, sur la théorie néo-classique des externalités[13]. En cela, elles tendent d’ailleurs à prolonger les orientations dominantes de la réflexion économique en matière d’environnement, laquelle peut être sommairement décrite comme une extension et une application de la théorie économique néo-classique aux problèmes environnementaux[14].

La logique à l’œuvre dans ce schéma d’appréhension est essentiellement celle de l’optimisation, appliquée à l’utilisation des ressources naturelles disponibles[15]. Elle débouche généralement sur une remise en cause des solutions en vigueur, dans la mesure où celles-ci privilégient ordinairement les voies réglementaires et administratives, critiquées pour leur insuffisance sur le plan incitatif et même soupçonnées d’être une source de dysfonctionnements et d’inefficacités. La méthode économique tend en revanche à être présentée comme un moyen de remédier aux inconvénients de ces approches : par le jeu des dynamiques incitatives, elle doit permettre de réaliser les objectifs environnementaux en minimisant par la même occasion les coûts supportés par la collectivité.

C’est ce potentiel d’incitation qui suscite les principaux espoirs chez les responsables politiques et administratifs intéressés. Le caractère « économique » de cette dernière catégorie d’instruments tient au fait qu’ils opèrent sur un terrain où le médium monétaire occupe une position centrale. Dans ce type de programme d’action, c’est en effet par le médium que constitue l’argent[16] que la régulation doit s’effectuer : une fois le dispositif mis en place, les décisions restent au niveau des agents économiques, cette méthode étant notamment supposée améliorer leur efficacité. Sous cet angle, les dispositifs fiscaux doivent ainsi permettre d’ajuster les comportements, de stimuler l’innovation technologique dans un sens favorable à l’environnement, d’inciter au renouvellement des produits pour répondre à cette nouvelle exigence. Ce qui est recherché, c’est un « signal économique », qui puisse faire jouer les incitations monétaires escomptées par les promoteurs de ce type d’instruments. Toute une série d’hypothèses est en fait présente de manière sous-jacente dans cette démarche : des hypothèses sur les déterminants de l’activité humaine, sur ce qui fonde l’identité des agents économiques, en l’occurrence sur leur penchant à privilégier la maximisation de leur intérêt. L’attention est ici clairement centrée sur des principes économiques, s’éloignant donc d’autres démarches de responsabilisation qui auraient pu faire appel au registre éthique. De manière concomitante, la logique dominante est davantage celle de l’efficacité de fonctionnement du système économique.

Les directions suivies en France sur la question des instruments économiques montrent d’ailleurs aussi l’influence importante des travaux engagés sous l’égide de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) dans le domaine de l’environnement. Le recours à ce type d’instrumentation est en effet une approche pour laquelle cette organisation internationale a consenti un effort important et constant, à la fois sur le plan de la recherche et des recommandations. C’est une orientation qui est en fait adoptée dès le début des années 1970. La conception d’instruments utilisant le principe pollueur-payeur est ainsi promue dans une recommandation de l’OCDE de 1972[17].

Dans les années 1970 et 1980, l’OCDE va continuer à mettre en avant les vertus du principe pollueur-payeur, et va, de manière plus générale, pousser au développement d’instruments économiques permettant d’intégrer les coûts provenant des nuisances et pollutions dans le fonctionnement du marché[18]. Le recours à ce type d’instruments est encouragé lors de la Conférence de 1984 de l’OCDE sur « L’environnement et l’économie ». Ces instruments économiques sont à nouveau présentés comme une démarche indispensable par le Comité de l’Environnement de l’OCDE, lors de la réunion des 30 et 31 janvier 1991 à Paris, pour que les politiques d’environnement puissent être véritablement efficaces, en l’occurrence en s’appuyant sur les mécanismes du marché. Les directions permettant de mettre en œuvre ces instruments sont notamment précisées dans une « Recommandation relative l’utilisation des instruments économiques dans les politiques de l’environnement », adoptée alors par les ministres de l’environnement des pays membres[19].

L’influence des travaux et orientations de l’OCDE se retrouve notamment dans les nombreuses références faites dans les documents administratifs et politiques français touchant aux problématiques environnementales[20]. Ceci est particulièrement visible dans les ouvrages de l’administration de l’Environnement axés sur les aspects économiques (comme les Données économiques de l’environnement). Les réflexions émanant de l’OCDE permettent aussi à des acteurs travaillant dans la sphère politique d’étayer leur argumentation. Décrivant les mérites du principe pollueur payeur, Michel Barnier, dans son Rapport d’information sur la politique de l’environnement présenté en avril 1990, fait ainsi référence à l’ouvrage de l’OCDE Instruments économiques pour la protection de l’environnement[21]. Le sénateur Bernard Hugo, dans son Rapport d’information sur les aspects économiques des politiques d’environnement, renvoie aux « nombreuses recommandations d’emploi des instruments économiques émanant, en particulier, de l’OCDE »[22], et notamment à l’ouvrage intitulé Politique de l’environnement. Comment appliquer les instruments économiques[23].

Les réseaux institutionnels intéressés en France par cette approche économique pour aborder les questions d’environnement tendent à s’inscrire dans un mouvement qui dépasse largement l’échelon national. Les discussions engagées dans les cercles internationaux témoignent d’intentions de plus en plus répandues de recourir à des instruments économiques pour réaliser des objectifs environnementaux[24]. L’Agenda 21, adopté en juin 1992 lors de la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement à Rio de Janeiro, préconise ainsi de développer l’utilisation de ces instruments pour permettre l’organisation de politiques intégrées (chapitre 8, section C : « Utilisation efficace d’instruments économiques et d’incitations, notamment les incitations de marché »).

Il faut d’ailleurs noter que si cette progression des instruments économiques dans les répertoires d’action étatiques n’est pas propre à la France, elle n’est pas non plus une spécificité des politiques d’environnement. Le recours aux dispositifs économiques incitatifs et à l’initiative privée se développe dans d’autres domaines que l’environnement, suivant en cela une évolution qui s’étend bien au delà du cadre national et qui rejoint dans une certaine mesure des courants d’idées favorables aux déréglementations.

Cette volonté diffuse d’accorder une place croissante aux instruments économiques dans les dispositifs publics traitant de l’environnement peut être considérée comme un autre versant du discours prétendant réconcilier l’économie et l’écologie. Le glissement des problématiques environnementales vers un cadre d’appréhension dominé par les considérations économiques a ainsi pour effet concomitant de remodeler les répertoires de propositions sur lesquels les entrepreneurs politiques concernés pensent pouvoir trouver des solutions.

L'Année de la régulation n° 8Pour des éléments d’analyse plus développés, je renvoie à nouveau à mon livre (Régulation publique et environnement. Questions écologiques, réponses économiques,  L’Harmattan, 2003), en signalant l’importance du sous-titre. Et, pour ceux qui seraient intéressés par une lecture plus rapide et plus ciblée, mettant notamment en avant le rôle des idées économiques dans la manière de construire les problèmes et leurs solutions, je remets en référence un article paru dans L’Année de la régulation en 2004 et qui peut être téléchargé ici.


[1] Les instruments économiques sont couramment classés en quatre types :

- les taxes et redevances ;

- les droits d’émission (ou permis) négociables ;

- les instruments financiers (aides et subventions) ;

- les systèmes de dépôt-consignation.

[2] C’est l’argument qu’avait repris par exemple le député Michel Barnier pour montrer que l’application d’une réglementation protectrice de l’environnement est « souvent génératrice de lourdeurs et d’inefficacité » : « La réglementation est par nature générale, elle ne tient pas compte de l’inégalité du coût des investissements de dépollution ou de protection de la nature pour les différents acteurs. Elle alourdit, peut-être, à l’excès le coût de certaines activités ou de certains procédés de production, mais dès lors que d’autres activités ou d’autres procédés sont conformes aux normes qu’elle édicte, toute incitation à aller plus loin encore dans la protection de l’environnement disparaît. Et ce, même si, pour aller au delà des obligations réglementaires, la dépense à consentir est très faible » (« Economie et écologie », Revue des deux mondes, juillet-août 1990, p. 54).

[3] Cette orientation langagière et l’argumentation dans laquelle elle s’insère peuvent ainsi être retrouvées dans le n° 603 des Notes Bleues (« Croissance et environnement », semaine du 27 juillet au 2 août 1992) du Ministère de l’Economie et des Finances : « La réglementation présente en outre des inconvénients qui dépassent le seul fait qu’elle puisse être mal calibrée par rapport aux effets environnementaux visés. Elle introduit des rigidités qui limitent l’efficacité du secteur productif » (p. 12 ; la typographie reprend celle du texte cité). Ce numéro, préparé par la Direction de la Prévision, « examine sous l’angle de l’efficacité les différents instruments de protection de l’environnement » (ibid., p. 1). Un décalque de cet argumentaire figure également dans un article de Xavier Delache et Sylviane Gastaldo (« Les instruments des politiques d’environnement », Economie et Statistique, n° 258-259, oct.-nov. 1992), avec des formulations à peine modifiées. Ceux-ci veulent souligner que : « Les réglementations, même les mieux définies, ne sont pas efficaces économiquement » (ibid., p. 29). Xavier Delache, qui était à la Direction de la Prévision au moment de la rédaction de l’article, sera chargé de mission au sein du cabinet de Ségolène Royal, s’occupant notamment des questions d’emploi, d’économie de l’environnement et de prospective.

[4] Face aux limites de la méthode réglementaire, Michel Barnier préfère ainsi recourir « autant qu’il est possible à l’autre méthode, celle qui consiste à influencer les comportements par des moyens économiques » (« Economie et écologie», in Revue des deux mondes, juillet-août 1990, p. 54). Dans le même sens, voir « L’instrument réglementaire doit être complétée par le recours à des outils économiques et fiscaux », in Rapport d’information (n° 2074), déposé en application de l’article 145 du Règlement par la commission des affaires étrangères sur l’Europe de l’environnement, et présenté par Mme Marie-Noëlle Lienemann et M. Roland Nungesser, enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 30 mai 1991, p. 8.

[5] John W. Kingdon remarque de manière similaire que plus une proposition est discutée, plus elle est prise en compte sérieusement (Cf. « The Emerging Consensus: Of Bandwagons and Tipping », in Agendas, Alternatives and Public Policies, New York, HarperCollins College Publishers, 2nd Edition, 1995, p. 139-141).

[6] C’est une direction prônée dans la plaquette qui tire le bilan de l’action du Ministère de l’Environnement sous l’impulsion de Ségolène Royal : « Si la réglementation est indispensable au contrôle des risques d’atteinte à la santé humaine ou aux milieux naturels fragiles, le recours aux incitations économiques et fiscales doit être étendu. Il permet en effet d’intégrer durablement la protection de l’environnement au comportement des entreprises et des consommateurs en donnant un prix à l’usage de ce patrimoine » (« développer les incitations et la fiscalité écologique », in Ministère de l’Environnement, Ségolène Royal, une année d’actions pour la planète, p. 10).

[7] Cette orientation peut être retrouvée au niveau européen, dans le « Programme communautaire de politique et d’action pour l’environnement et le développement durable et respectueux de l’environnement » : « Les instruments économiques et fiscaux devront prendre une place de plus en plus grande parmi les moyens utilisés pour obtenir des prix qui reflètent la réalité de tous les coûts, pour faire jouer les incitations basées sur les mécanismes du marché ou pour susciter un comportement économique qui soit également écologique » (« Approche économique : vers de vrais prix », in Vers un développement soutenable, Luxembourg, Office des publications officielles des Communautés européennes, 1993, p. 105).

[8] Cf.  John W. Kingdon, « Value Acceptability », in Agendas, Alternatives and Public Policies, op. cit., p. 132 et s.

[9] De manière symptomatique, c’est un registre de justification particulièrement présent dans le compte-rendu des travaux de l’atelier « Environnement, économie, croissance », majoritairement composé d’économistes, de la Commission « Environnement, qualité de vie, croissance » du XIe Plan :  « Néanmoins, en l’état actuel des instruments utilisés, il paraît souhaitable d’accroître le recours aux instruments économiques ; en particulier le recours aux redevances, péages et taxes à finalité incitative devrait être plus fréquemment envisagé, tant en raison de leurs propriétés d’efficacité économique que de leur capacité à constituer un contexte plus favorable à l’action des autres types d’instruments » (« Quelles actions prioritaires ? », in Commissariat Général du Plan, L’économie face à l’écologie, Paris, La Découverte / La Documentation française, 1993, p. 105).

[10] Ce raisonnement est adopté par Michel Barnier : « Alors que la croissance ralentit, l’environnement doit être davantage encore intégré à l’économie. [...] Aussi faut-il développer l’application du principe pollueur-payeur et l’usage des instruments économiques et fiscaux, qu’ils soient incitatifs, répressifs ou générateurs de ressources. Il n’y a donc pas autonomie entre relance économique et dépenses liées à l’environnement via l’Europe, mais bel et bien complémentarité » (« Les atouts de l’environnement », entretien in Revue des deux mondes, octobre 1993, p. 14).

[11] Ceci est explicité dans le bulletin d’information du SRAE : « Si priorité est accordée à ce sous-programme, c’est qu’il convient de banaliser les analyses économiques dans les prises de décision au niveau local (études d’impact en particulier) et c’est qu’il convient d’acclimater dans un pays à forte tradition juridique une culture économique qui rééquilibre en faveur d’instruments économiques (taxes, prestations de service, fiscalité, marchés de droit d’émission, etc.) la panoplie des instruments de la politique de l’environnement où les instruments réglementaires sont actuellement dominants » (« Économie », in Bulletin de Recherche et d’Information Scientifique de l’Environnement, n° 1, 1995, Ministère de l’Environnement / SRAE, p. 21).

[12] L’expression est empruntée à Bruno Jobert (Cf. « Introduction : Le retour du politique », in Le tournant néo-libéral en Europe, sous la direction de Bruno Jobert, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 12). Cette tendance semble loin d’être spécifique aux politiques d’environnement. Des liens de plus en plus marqués peuvent être repérés entre les politiques publiques et ce qui se dit dans les « forums professionnels d’experts », notamment d’experts économistes dans un certain nombre de politiques publiques (Cf. Bruno Jobert, « Ambiguïté, bricolages et modélisation. La construction intellectuelle des politiques publiques », in CRESAL, Les raisons de l’action publique, Paris, L’Harmattan, 1993).

[13] Selon le raisonnement, la présence d’externalités perturbe les mécanismes d’allocation des biens et ne permet pas au marché de déboucher sur un « optimum de Pareto ». En matière d’environnement, le cadre théorique dans lequel est traité le problème de l’internalisation des externalités comporte en fait une démarcation entre une tradition héritée de Pigou, favorable à l’intervention de l’État pour corriger les lignes incitatives du marché (Cf. Arthur Cecil Pigou, The Economics of Welfare, London, Macmillan, 1920), et une approche fondée sur le théorème de Coase, privilégiant la négociation directe entre les agents concernés (Cf. Ronald Coase, « The Problem of Social Cost », The Journal of Law and Economics, 3, 1960. Traduction française : « Le problème du coût social », in Économie de l’environnement, sous la direction de Robert et Nancy S. Dorfman, Paris, Calmann-Lévy, 1975). Pour une présentation rapide de ces deux traditions, on peut se reporter à Franck-Dominique Vivien, Économie et écologie, Paris, La Découverte, coll. Repères, 1994, p. 56-66.

[14] Cf. Frank J. Dietz and Jan van der Straaten, « Rethinking Environmental Economics: Missing Links between Economic Theory and Environmental Policy », Journal of Economic Issues, vol. XXVI, n° 1, March 1992, p. 29.

[15] Toutefois, les analyses économiques développées pour les questions d’environnement aboutissent à énoncer que l’optimum social qui peut être mis en évidence ne correspond pas à un niveau de pollution nul.

[16] Cette conception de l’argent comme médium régulateur s’inscrit dans le prolongement de la réflexion de Jürgen Habermas. Sur la logique systémique dans laquelle se développe l’usage de la monnaie, Cf. Théorie de l’agir communicationnel, Tome 2, Paris, Fayard, 1987, p. 186-187

[17] Recommandation du Conseil sur les principes directeurs relatifs aux aspects économiques des politiques de l’environnement sur le plan international, OCDE, 26 mai 1972. L’objectif est notamment d’éviter les subventions qui pourraient amener des distorsions dans le commerce et les investissements internationaux.

[18] Un inventaire des instruments économiques utilisés dans les pays de l’OCDE a d’ailleurs été réalisé. Cf. OCDE, Instruments économiques pour la protection de l’environnement, Paris, Éditions de l’OCDE, 1989

[19] Il y est entre autres préconisé que les pays membres « fassent un usage plus fréquent et plus cohérent des instruments économiques pour compléter ou remplacer d’autres instruments tels que les réglementations, compte tenu des conditions économiques nationales », et qu’ils « travaillent à améliorer l’allocation et l’utilisation efficientes des ressources naturelles et environnementales par l’utilisation d’instruments économiques qui permettent de mieux refléter le coût social de l’utilisation de ces ressources ».

[20] C’est aussi ce qui en fait la force, si l’on suit les analyses de Bruno Latour : « La force de l’énoncé original ne réside pas dans son contenu même, mais de sa présence dans les articles ultérieurs » (« Être cité par les articles qui suivent », in La science en action, Paris, Gallimard, collection Folio/Essais, 1995, p. 105).

[21] op. cit.

[22] Rapport fait au nom de la délégation du Sénat pour la planification, p. 31.

[23] Paris, OCDE, 1991.

[24] ce qui amène aussi les services du Ministère de l’Environnement à positionner leur discours : « Le recours croissant, au niveau international, à l’instrumentation économique est à l’origine de ce nouveau chapitre » (Cf. « Instruments économiques : extension de l’application du principe pollueur-payeur », in Données économiques de l’environnement, édition 1992-1993, Ministère de l’Environnement, 1994, p. 93).





Chercheurs et scientifiques doivent-ils faire moins de conférences ?

1 09 2009

Hervé Philippe est un professeur réputé travaillant au Département de Biochimie de l’Université de Montréal (si j’en crois les comptes rendus sur ses activités). C’est aussi un chercheur engagé intellectuellement et qui réfléchit sur ses pratiques, notamment du point de vue écologique. Et les conséquences environnementales de ses activités l’inquiètent… C’est ce qu’il a voulu montrer dans un petit article paru l’année dernière dans la revue Trends in Genetics et visiblement écrit pour favoriser la prise de conscience de ses collègues. Il y pointe la situation presque paradoxale dans laquelle se trouvent les scientifiques et notamment ceux de la communauté dont il fait partie : d’un côté, leurs recherches sont censées aider à réduire les effets négatifs des activités humaines sur les systèmes naturels, mais d’un autre côté, l’activité de la communauté scientifique dans son ensemble peut elle-même constituer un facteur de pression sur l’environnement.

Hervé Philippe a en effet essayé de quantifier son impact sur l’environnement pour 2007 (déplacements, consommations liées à l’informatique, etc.). D’après ses calculs, ses émissions de CO2 seraient au moins deux fois plus élevées que celles de l’Américain moyen (notoirement connu pour monopoliser la première place du palmarès en la matière). D’où les préoccupations du chercheur si les résultats, même approximatifs, sont extrapolés à l’ensemble de ceux dont la science est le métier affiché. Le bougisme académique est notamment visé. En effet, les conférences scientifiques, avec tous les déplacements qu’elles supposent (notamment lorsqu’il s’agit de conférences internationales attirant des chercheurs de différents coins de la planète), participent aussi d’une certaine manière à l’émission d’une quantité importante de gaz à effet de serre.

Sa conclusion ? Tout simplement inciter les scientifiques à se demander s’ils ne devraient pas être parmi les premiers à se rallier à la « décroissance ». Et pour cela, réduire de manière significative le nombre de conférences (en les remplaçant par des rassemblements moins fréquents, mais plus longs), recourir plus souvent aux vidéoconférences ou organiser des conférences « virtuelles ». D’où le titre de l’article : « Less is more: decreasing the number of scientific conferences to promote economic degrowth ».

Hervé Philippe pense que la réduction du nombre de conférences pourrait avoir un effet exemplaire et symbolique, précisément pour inciter d’autres secteurs fortement émetteurs à des comportements plus maîtrisés. Il ne va pas néanmoins jusqu’à mettre en doute l’intérêt de ces rassemblements académiques. Après tout, le sociologue/philosophe Jean Baudrillard avait une vision bien plus désenchantée de l’utilité des conférences académiques. Dans Pour une critique de l’économie politique du signe (Gallimard, 1972), il affirmait en effet que : « Les congrès servent à peu près autant à l’avancement du savoir que les courses de chevaux et les paris à l’avancement de la race chevaline ».

Le texte d’Hervé Philippe est accessible en ligne pour ceux qui peuvent passer par une institution abonnée. Sinon, une recherche sur votre moteur de recherche préféré donne rapidement accès aux positions du monsieur.

Mouvements n° 59

L’article s’avère toutefois trop court pour pouvoir aborder les idées du courant de la « décroissance » dans une perspective plus large. Comme il y a aussi largement de quoi s’interroger sur les conditions à trouver pour pouvoir réaliser un tel projet, j’en profite pour signaler en guise de complément un article qui vient de paraître (« La décroissance soutenable face à la question du « comment ? ». Une remise en perspective par les processus de transition et leurs conditions de réalisation », Mouvements, n° 59, juillet-septembre 2009), téléchargeable sur le portail cairn pour ceux qui y ont accès ou récupérable ici dans une version qui avait été mise en ligne avant la publication au format papier.





Voies et ambiguïtés des politiques de développement durable

16 08 2009

Je profite du temps que laissent un peu les vacances d’été pour mettre en ligne un texte relativement ancien qui, à ma grande surprise, s’est avéré souvent cité alors qu’il n’a jamais été publié. Sans doute des copies ont-elles circulé entre les personnes qui ont commencé à s’intéresser en France aux enjeux politiques du « développement durable » au début des années 2000.

Cette communication, qui s’intitulait « Voies et ambiguïtés du repositionnement de la régulation publique face au développement durable. Esquisses d’analyses à partir du cas français », avait été présentée pour le Séminaire Interdisciplinaire sur le Développement Durable à l’Institut Fédératif de Recherche sur les Economies et les Sociétés Industrielles (IFRESI), à Lille le 7 décembre 2000. Elle peut être téléchargée ici ou sur la page Communications, où sont également disponibles d’autres présentations en colloques, conférences et séminaires.

Il faudrait que je prenne un jour le temps de retravailler le texte pour en faire une véritable publication. Mais on ne peut pas tout faire…





Ce que révèle la « taxe carbone »

1 08 2009

La remise mardi dernier par Michel Rocard d’un rapport sur la faisabilité d’une « taxe carbone » a permis de nourrir la machine médiatique pendant quelques jours, en cette période de torpeur estivale. La « contribution climat-énergie » (puisque telle est en fait sa dénomination officielle) est censée aider à corriger les pratiques et comportements jugés contraires à la lutte contre l’augmentation de l’effet de serre, et elle a ainsi suscité quelques débats, notamment quant à la manière dont seraient distribués ses effets selon les catégories sociales et les secteurs économiques.

Il est toujours intéressant de dépasser les agitations de surface pour repérer les mouvements de fond. Ce qui n’a pas été noté, c’est le déplacement tendanciel du centre de gravité des politiques environnementales. Cette nouvelle poussée de la solution fiscale confirme en effet la montée des instruments économiques dans le répertoire des instruments d’intervention.

Le choix de ce type d’instrument est révélateur de la manière d’envisager les problèmes (une affaire de correction des « signaux de marché ») et de concevoir les modalités de régulation collective (la correction des prix comme modalité privilégiée d’ajustement des comportements). Rien d’anodin donc, et pour comprendre des programmes d’intervention publics, il est toujours intéressant d’étudier la structuration des idées, leur circulation à travers les réseaux qui contribuent à les porter, leur traduction sous forme de solutions opérationnalisables.

C’est ce que j’avais commencé à faire il y a quelques années dans un article, et ces événements récents, mais d’autres avant aussi, confirment les tendances que je décelais déjà à l’époque. Plutôt que de redire ce qui a été dit dans cet article, notamment sur les arrière-plans politiques de ce type d’évolution, je préfère y renvoyer directement. L’article, paru dans L’Année de la régulation (n° 8, 2004), s’intitulait : « Expertise économique et gestion publique des problèmes environnementaux. Mobilisation et utilisation d’un savoir particulier dans un champ de l’univers politico-administratif français ». Il ne faut pas s’arrêter au titre abominable (que je regrette a posteriori). Voici le résumé du texte :

L’intervention publique en matière d’environnement a connu des développements dont une part de plus en plus notable a pris appui sur des courants de réflexion empruntés au champ de la science économique. Cet article revient en particulier sur les processus et logiques par lesquels des liens se sont formés et renforcés, notamment depuis le début des années 1990, entre l’activité politico-administrative traitant d’enjeux environnementaux et les travaux en économie de l’environnement. L’analyse cherche ainsi les raisons pouvant expliquer l’intérêt croissant que les acteurs publics concernés ont trouvé dans cette branche disciplinaire. Cette dynamique témoigne d’une circulation d’idées qui dépasse amplement le cadre national. En revenant sur les voies de l’institutionnalisation des relations entre milieux bureaucratiques et scientifiques, l’analyse vise à éclairer conjointement les effets perceptibles sur les orientations décisionnelles. Il s’agit de mieux saisir non seulement les situations dans lesquelles ont pu prendre forme des enjeux d’expertise, mais aussi la gamme de débouchés qui ont pu les prolonger. L’examen des attentes à l’égard des travaux économiques et le retour sur les utilisations faites à partir de ces savoirs scientifiques particuliers permettent de préciser cet éclairage et mettent au surplus en évidence les inflexions qui peuvent toucher les modalités de prise en charge publique des questions touchant à la nature.

Pour ceux que les analyses plus sociologiques intéressent, cet article peut être téléchargé ici.





Science-fiction and social theory

31 07 2009

I don’t have enough time and skills to translate my writings, but fortunately there are friendly comments which can give you a good idea of what I try to theorize. There was a recent post on The Global Sociology Blog which synthesizes a series of arguments I tried to develop about science-fiction and social theory (this summarizing post on this very informative blog is entitled “Social-Scientific Analysis of Science-Fiction”). These arguments were presented on my blog as parts of a paper prepared for a conference in Cerisy-la-Salle (“How to dream science-fiction today?”, July 2009).

My line of reasoning ventures beyond the narrative dimension and is built on three steps. First, I show that science-fiction has a wealth of thought experiments to draw on. Then, I consider the works in this genre as a way of problematizing (in the Foucauldian sense) science and technology and their consequences on social and political systems. Third, I show that, behind the apparent diversity, science-fiction deals with social change as underlying theme. For all these reasons, I conclude by saying that science-fiction should not only be regarded as a thinking tool, but that it could also help to build some sort of collective reflexivity and responsibility towards the future.

The paper can be downloaded in French.