Intelligence(s) : sur le futur d’un collectif en voie d’élargissement

27 10 2014

Dans quelques jours débutera à Nantes une nouvelle édition des Utopiales, incontournable festival international de science-fiction, dont le thème annuel a cette fois été intitulé « Intelligence(s) ». L’occasion d’assurer la modération de quelques tables rondes, pour parler de robots, pour évaluer les implications juridiques et politiques du  développement d’« intelligences artificielles », pour revenir sur la question de l’utopie en version « assistée par ordinateur » à travers l’œuvre de Iain M. Banks. Et ce n’est qu’un maigre aperçu de la richesse des sujets qui seront abordés pendant ces quelques jours et qui montreront à nouveau que la science-fiction est une véritable voie d’exploration et manière de réfléchir face au monde qui vient (une conviction forte que je défends).

Utopiales 2014Quelques jours après sortira officiellement l’anthologie (aux éditions ActuSF) prolongeant l’événement sous une forme plus directement littéraire (avec un large lot d’auteurs renommés : Laurent Genefort, Léo Henry, Jo Walton, Dmitry Glukhovsky, Dominique Douay, Barbara Sadoul, Michael Moorcock, Jean-Marc Ligny, Sylvie Miller & Philippe Ward, Sylvie Denis, K. W. Jeter). En guise à la fois de contribution à la promotion de l’ensemble et de présentation des enjeux de la thématique de cette année, je reproduis ci-dessous le texte de la préface qui m’avait été commandée, avec quelques liens en plus pour compenser le manque de notes de bas de page et inciter à quelques lectures complémentaires (outre cette anthologie, bien sûr).

* * *

    L’intelligence n’est plus ce qu’elle était. Si tenter de lui donner une définition était déjà difficile, l’exercice semble le devenir encore plus. Évidemment, les avancées des connaissances ont fait évoluer les représentations de ce que peut être l’intelligence, mais elles ne sont pas les seules.

La science-fiction est loin d’être étrangère à ces représentations et à ces débats ; elle en a façonné une partie des contours. Ce faisant, son imaginaire a aussi contribué à mettre en doute et réduire ce qui pouvait passer pour un privilège de l’espèce humaine. À déstabiliser donc aussi celle-ci dans certaines de ses certitudes. De l’intelligence, il est apparu qu’il pouvait y en avoir ailleurs que dans un cerveau humain. Ou sous d’autres formes. Et même dans des entités (robots, mais pas seulement) qui pouvaient finir par sortir du domaine de la fiction. Que le thème de l’intelligence ou, mieux, des intelligences finisse par devenir aussi celui des Utopiales n’est donc pas complètement surprenant.

La matière est riche, en l’occurrence. Proliférante même, à mesure que les productions de science-fiction ont étendu leurs explorations imaginaires, parfois jusqu’à s’insinuer dans les porosités du « réel ». À côté des humains (avec eux ou contre eux), une diversité d’êtres de fiction a été dotée de capacités pouvant s’apparenter à des capacités intellectuelles (compréhension, raisonnement, symbolisation, etc.), nourrissant ainsi toute la gamme possible des réactions humaines, de l’espoir à la peur, des interrogations jusqu’aux doutes existentiels.

Intelligences extraterrestres

La rencontre plus ou moins directe avec des formes d’intelligences non-humaines, sur Terre, dans l’espace ou sur d’autres planètes, est évidemment un thème ancien de la science-fiction. L’extraterrestre renvoie à la thématique classique de l’altérité, avec ses fantasmes et ses angoisses. La science-fiction a souvent reflété les craintes suscitées par la confrontation face à des formes d’intelligence plus évoluées : peur de l’humanité de se retrouver elle-même dominée ou colonisée. Crainte aussi de ne plus savoir quoi faire face à des entités radicalement différentes.

La voix du maîtreStanislas Lem a plusieurs fois subtilement illustré ce type de trouble, notamment sous l’angle des embarras de communication. Dans le roman Solaris (1966), une forme d’intelligence ressemblant à un vaste océan s’exprime de manière déstabilisante, presque onirique, pour l’équipe arrivant sur la planète du même nom. Dans La voix du maître (1968), un signal venant de l’espace et pouvant faire penser à un message conduit les autorités politiques et scientifiques à se demander quelle attitude adopter face à la manifestation d’une possible forme d’intelligence extra-terrestre. Ce qui va amener de délicats débats éthiques, théologiques…

Intelligences machiniques

Ces intelligences, dans ce type de récit, s’imposent aux humains ; elles ne sont pas engendrées par eux. L’avancée dans l’époque industrielle a amené avec elle des représentations d’intelligences plus machiniques, pouvant avoir été créées avec une apparence humanoïde, mais pas nécessairement. Des robots donc, souvent, mais la science-fiction est aussi riche en artefacts « intelligents » qui ont pu prendre d’autres formes. Dans Les racines du mal de Maurice G. Dantec (1995), une « neuromatrice » est capable d’assister une enquête policière.

S’il est devenu commun aujourd’hui de concevoir que des machines puissent « penser », c’est qu’il y a eu tout un processus d’infusion dans l’imagination collective. Sur le versant scientifique, les travaux d’Alan Turing, au milieu du siècle dernier, sont une référence centrale. Outre le « test » associé à son nom et censé différencier l’humain et la machine, ils ont fortement contribué à tracer les grandes lignes de recherches sur ce qui sera appelé l’« intelligence artificielle ». Tout cela est documenté par les historiens. Toutefois, il ne faut pas oublier que le transfert du travail cognitif à des artefacts a également été largement accompagné et préparé par la fiction. L’idée de machines qui « pensent » ne suscite plus guère la surprise parce qu’elles ont aussi progressivement peuplé les mondes fictionnels sous des formes multiples et variées.

Extension et généralisation de l’intelligence informatique

Aujourd’hui, l’adjectif « intelligent » tend à être accolé à toute innovation informatisée : « voitures intelligentes », « villes intelligentes », « réseaux intelligents », « textiles intelligents », etc. Intelligents, ces dispositifs sont censés l’être parce qu’ils intègrent des artefacts électroniques miniaturisés (capteurs, puces, etc.) capables d’interagir avec leur environnement, de « communiquer », et peuvent traiter des quantités croissantes d’informations. Les enjeux industriels, commerciaux, financiers, sont énormes, à la mesure des marchés qu’espèrent développer les industriels et opérateurs intéressés.

smart-citiesAvec cette multitude de capteurs communicants et connectés en réseau, toute une infrastructure « pensante » semble en construction. Et cette infrastructure omniprésente paraît même pouvoir penser pour les humains. À leur place… L’intention latente, parfois avouée comme telle, est de pouvoir orienter les comportements pour des motifs de bénéfices collectifs (et on peut espérer ne pas avoir à rencontrer un jour une porte refusant de s’ouvrir au motif qu’elle n’a pas été payée, comme dans la réalité altérée d’Ubik de Philip. K. Dick). Le citadin va bientôt devoir vivre dans un environnement saturé de technologies informatisées, qui peut l’observer, retrouver des données le concernant, les corréler (d’où les soupçons de mise en place d’une surveillance généralisée et les craintes de nouvelles formes de contrôle social).

Inutile de souligner que cette « intelligence ambiante », comme l’appelle les ingénieurs et industriels du secteur, va supposer une forme de confiance, ou au moins d’acceptation : qui promeut ces dispositifs ? qui les gère ? Même invisible, toute infrastructure contient une puissance de configuration du social. Toute délégation, fût-elle à des machines supposées « intelligentes », a une dimension politique. Et ce système aura probablement aussi ses bugs, ses virus et ses hackers.

Anticipations d’un collectif en voie d’élargissement à des intelligences non-humaines

La science-fiction montrait déjà un collectif élargi à des entités non-humaines agissantes. Avec une part d’anticipation, puisqu’en ce début de XXIe siècle, il est en train d’être peuplé d’artefacts qui pourront avoir des comportements autonomes.

Des motivations militaires et économiques notamment (non dénuées de relations troublantes d’ailleurs) poussent au développement de systèmes dotés d’une plus ou moins grande autonomie. Là aussi, on peut considérer que la science-fiction a préparé leur arrivée en acclimatant les esprits à leur présence, en la rendant familière. La facilité de langage désormais courante consiste justement à dire que ce n’est plus de la science-fiction.

Wired for WarLe genre a en effet déjà amplement décrit des batailles peuplées de robots autonomes plus ou moins « intelligents » (des droïdes de combat de Star Wars aux cylons de Battlestar Galactica, en passant par une large variété de modèles dans les jeux vidéo). Avant l’arrivée de « voitures intelligentes », le futur était déjà parcouru de véhicules se pilotant eux-mêmes (au cinéma, dans I, robot ou Minority Report par exemple). Ces véhicules, dans les versions qui attendent de pouvoir être commercialisées, sont maintenant censés réduire les problèmes de congestion du trafic et les risques d’accidents, mais laissent déjà entrevoir des dilemmes moraux lorsqu’il faudra choisir dans des situations où une victime accidentée permet d’éviter des victimes plus nombreuses (une extension du « dilemme du tramway »).

Contrairement à ce qui avait été imaginé dans la science-fiction, ce ne sont peut-être pas des intelligences humaines qui partiront explorer le cosmos. Ce seront probablement des robots, poursuivant de manière peut-être plus autonome l’œuvre de ceux qui ont entamé l’exploration de Mars.

La science-fiction n’avait pas vraiment envisagé non plus que des algorithmes ou des robots de trading puissent opérer sur les marchés financiers jusqu’à réaliser une partie importante des transactions journalières et accélérer encore davantage ces flux immatériels.

Même les personnes dont le métier est d’écrire pourraient presque s’inquiéter. Certes, des algorithmes ne remplacent pas encore les auteurs de romans ou de nouvelles, mais ils peuvent déjà remplacer des journalistes pour assembler des éléments factuels et rédiger des brèves.

Après la machinisation de la force de travail vient ainsi la machinisation de l’intellect, dans des champs de plus en plus larges. L’augmentation des budgets de recherche dans ces différents domaines est un indicateur de l’importance accordée à ces enjeux et ces formes de substitution à l’intelligence humaine. Une partie des recherches en cours vise même à doter les machines de capacités d’apprentissage.

Les intelligences artificielles paraissent avoir des avantages par rapport aux humains. Ces derniers n’auraient qu’une « rationalité limitée », pour reprendre le terme proposée par Herbert Simon (« prix Nobel » d’économie en 1978, mais esprit bien plus large) dans ses travaux devenus classiques. Les esprits humains ont des difficultés dès qu’il s’agit de traiter une grande variété de variables en même temps.

Qu’est-ce que les intelligences artificielles pourraient amener de plus par rapport aux intelligences humaines ? Lorsqu’il s’agit de penser des technologies futures, la science-fiction a l’avantage de proposer des mises en situation. Ont pu ainsi être représentés des effets que pourrait avoir l’arrivée d’artefacts hautement évolués. La science-fiction les montre agissant sur et dans le monde. Un intérêt du genre est alors de donner à voir non seulement des avancées technologiques plus ou moins hypothétiques, mais aussi les effets sociaux corrélatifs. De telles poussées technologiques tendent souvent à être associées à des transformations profondes des rapports sociaux, voire à l’avènement d’un type de société différent.

Au-delà des tâches très quotidiennes, quel rôle pourraient avoir des intelligences artificielles ? Leur puissance de calcul semble logiquement les désigner pour un rôle de planification. Collecter des données en grandes quantités, les traiter et produire des décisions.

Dans une espèce d’extension généralisée du travail d’administration, ces intelligences artificielles pourraient gérer tous les problèmes humains, comme dans la Culture, cette vaste civilisation galactique, hédoniste et bienveillante, imaginée par Iain M. Banks. Leur rôle y est central, mais sans qu’il paraisse trop ouvertement hégémonique. Si leurs capacités peuvent être largement supérieures aux intelligences humaines ou humanoïdes, les relations, sur un plan formel au moins, restent établies sur le principe d’une égalité de statut. Avec la Culture, Iain M. Banks paraît avoir inventée une nouvelle forme d’utopie, celle d’une société post-politique (sans instances représentatives et sans gouvernement) « assistée par ordinateur ». Présentes de manière plus ou moins discrète, les intelligences artificielles peuvent d’ailleurs y prendre un grand nombre de formes, pas forcément humanoïdes. Elles peuvent être dans l’infrastructure matérielle, comme dans ces gigantesques habitats artificiels que sont les orbitales. Elles peuvent être des vaisseaux spatiaux. Elles peuvent être aussi des drones de taille humaine et ayant leur caractère propre. Du fait de cette omniprésence, les modalités de décision collective ne peuvent plus être les mêmes que dans les processus où n’interviennent que des humains. Dont on peut d’ailleurs se demander, en lisant l’auteur, s’ils participent encore vraiment aux décisions les plus importantes ou les plus stratégiques. Libérée, la population semble l’être (et elle peut effectivement s’adonner à tous les plaisirs), mais que penser d’une utopie qui semble ne pouvoir se réaliser et se maintenir que grâce à des machines extrêmement évoluées ?

De manière ironique et par une espèce de retournement de l’Histoire, l’accumulation de données informatisées (les « big data ») et l’accroissement continu de la puissance computationnelle semblent rendre presque imaginable l’avènement d’une économie entièrement planifiée. La Culture se rapproche de ce registre par la puissance de calcul que peuvent déployer les intelligences artificielles les plus poussées (les « Mentaux »). Une espèce de Gosplan galactique, boosté aux technologies informatiques, sans intervention humaine et sans le type de dirigisme mortifère qui a sévi en URSS…

Dans un tel schéma, tout devient calculable et il devient possible de gérer à grande échelle toutes sortes de flux (de matières, de données, etc.), des trafics, voire des comportements. Ce recours à des artefacts « intelligents », tel qu’il apparaît à partir de l’imagination d’Iain M. Banks, reste de l’ordre de la fiction, mais il peut être une manière de questionner la tendance des organisations humaines à sous-traiter une part croissante des mécanismes de contrôle à des systèmes automatisés. À suivre une telle tendance jusqu’à son point extrême (la Culture, dans une version relativement optimiste, mais la science-fiction est aussi riche en contre-modèles dystopiques), l’humanité finirait presque alors en « pilotage automatique ».

De la dépendance à la soumission ?

Se retrouver face à des intelligences non-humaines potentiellement supérieures a de quoi susciter quelques inquiétudes, voire quelques angoisses. Au service de quoi (ou de qui) les intelligences artificielles seraient-elles mises ? Quelle confiance leur accorder ?

HAL_9000L’angoisse face à la machine est devenue un ressort narratif courant, spécialement lorsqu’elle s’émancipe, refuse d’être un instrument. Pour un amateur de science-fiction, difficile de ne pas avoir en mémoire l’ordinateur HAL 9000 de 2001, l’odyssée de l’espace (1968). Ou encore la série de films amorcée avec Terminator en 1984, où Skynet, un système informatique élaboré à la demande des militaires américains, apprend très rapidement au point d’acquérir une forme de conscience et de percevoir les tentatives pour l’éteindre comme une menace mortelle, n’hésitant plus alors à engendrer un conflit nucléaire qui anéantira une bonne partie de la population humaine.

En fait, sans qu’elles existent encore vraiment, les intelligences artificielles suscitent une quantité croissante de discussions et débats éthiques, qui forment maintenant toute une littérature d’articles et de livres. En dehors de la fiction, les risques liés au développement d’« intelligences artificielles » sont presque devenus un champ de réflexion à part entière, avec ses spécialistes et ses experts. Certains de ces débats ne surprendraient pas les amateurs de science-fiction. « Les trois lois de la robotique » d’Isaac Asimov servent d’ailleurs de bases pour une partie de réflexion dans les milieux académiques.

Le choix sera-t-il fait de réguler le niveau d’intelligence des machines ? Dans l’univers de Neuromancien de William Gibson (1984), c’est le rôle de la « police de Turing ». Toutes les intelligences artificielles sont en effet censées être inscrites dans un « registre » et leurs capacités sont contrôlées pour pouvoir être maintenues dans certaines limites. Dans Le fleuve des dieux, roman d’Ian McDonald (2004), les intelligences artificielles ont été classées en trois niveaux et celles du niveau le plus élevé (la « Génération Trois ») sont interdites et même pourchassées par un service policier spécialisé.

Malgré ces récits angoissants, l’arrivée d’artefacts hautement évolués est aussi parvenue à susciter des visions nettement plus optimistes. Des intelligences artificielles pourront-elles aider l’humanité à résoudre ses problèmes ? Dans le courant transhumaniste, certains ne sont pas loin de le penser. Avec les espoirs les plus exubérants : régénérer les écosystèmes dégradés, produire sans polluer, soigner les maladies qui ont jusque-là résisté, etc. Voire libérer l’humanité du travail grâce à l’automatisation généralisée.

À un optimisme béat, la science-fiction offre elle-même un antidote. C’est toute la pertinence et toute la force des premières œuvres du courant cyberpunk : avoir montré que les intelligences artificielles risquent d’arriver à un stade particulier du système capitaliste. Et qu’elles peuvent donc se trouver mises au service d’intérêts privés ou bien particuliers, et conforter des structures de pouvoir plus ou moins existantes.

Vers la singularité ?

Du processus engagé par ce développement continu de l’intelligence machinique, la « singularité » serait (pour certains) l’étape ultime, au moins dans ce qui serait imaginable par des esprits humains. Ce concept (controversé) désigne le moment où, grâce à l’accumulation des avancées informatiques, les capacités des machines en termes d’« intelligence » pourraient dépasser celles des humains, ce qui aurait pour effet de bouleverser les conditions du progrès technoscientifique. La « singularité » représenterait un tel saut technologique qu’il ne serait même plus possible d’imaginer ce qui pourrait arriver ensuite et quel serait le sort de l’espèce humaine.

Sous des formes plus ou moins directes, le concept de singularité technologique doit une part de sa résonance à la science-fiction, puisqu’un des parents, Vernor Vinge, est à la fois mathématicien à l’Université de San Diego aux États-Unis et auteur de romans marquants dans le genre (Un feu sur l’abîme, Au tréfonds du ciel, Rainbows End). Dans un raisonnement proche mais qui a des racines antérieures, la thèse de l’« explosion de l’intelligence », explorée dès les années 1960 par le philosophe Irving John Good, considère que des machines suffisamment avancées seraient capables de concevoir d’autres machines, amorçant ainsi un processus continu qui déborderait largement les capacités humaines. Comme si une intelligence supérieure pouvait accélérer le processus de production des connaissances.

À suivre une telle ligne de réflexion, le devenir des machines paraît presque pouvoir être inscrit dans une perspective évolutionniste, mais pour une « espèce » qui aurait transcendé l’ordre du vivant. De quoi pousser les humains dans de nouvelles interrogations existentielles (spécialement si leur intelligence paraît devenir obsolète)…

La thèse de la simulation : la création de notre « réalité » par des intelligences supérieures

D’autres intelligences auraient-elles pu se développer au point d’avoir réussi à créer une simulation qui serait notre « réalité » ? Une espèce d’équivalent de ces jeux vidéo où il s’agit de gérer des villes ou la vie de personnages « virtuels ». Sauf que ce serait notre propre monde… Popularisé dans le film Matrix (en l’occurrence sous la forme d’une exploitation de l’énergie des corps humains par des machines ayant pris le contrôle de la Terre), ce genre d’hypothèse est aussi travaillé tout à fait sérieusement, en apparence au moins, par des philosophes.

Considérer que nous pourrions vivre dans un univers simulé plonge logiquement dans un abîme de questions. Si nous sommes dans une espèce de simulation informatique, quelles intelligences pourraient en être à l’origine ? Avec quel niveau de sophistication technologique ? Avec quelles intentions (ludiques, expérimentales…) ? Que cette hypothèse se répande et soit discutée peut paraître révélateur de l’époque et de ses doutes. Cette idée hautement spéculative semble une manière supplémentaire d’essayer de donner du sens à notre monde. De le rendre intelligible, d’en produire une intelligence (pour jouer sur les mots), d’essayer de saisir ses absurdités et sa fureur.

L’intelligence qui devient divine

Avec ce genre d’idée, le questionnement tend alors à devenir métaphysique. Aux limites des évolutions envisageables, l’intelligence ultime touche à la transcendance et au divin. En devenant une puissance transcendante, une intelligence en croissance exponentielle finirait par pouvoir saisir l’ensemble des paramètres du monde, agir sur eux, dominer la matière. Dans le roman d’Ian McDonald Le fleuve des dieux, des intelligences artificielles se développent jusqu’au point de pouvoir se confondre avec l’univers lui-même. Le processus débouche ainsi sur « [u]n espace homomental, où les intelligences des aeais peuvent fusionner dans la structure de l’univers et la manipuler à leur guise ».

Un questionnement sur le devenir de l’espèce humaine : de la recherche de l’intelligence à la recherche de l’humanité

Par un effet de contraste, ces représentations fictionnelles questionnent ce que signifie rester humain, en dépit d’un environnement technologique de plus en plus intimement présent. Et c’est même le devenir de l’espèce humaine dans son ensemble qu’elles tendent à interroger.

Dans ce contexte évolutif, comment encore savoir ce qu’est l’intelligence ? Intervenir sur elle est-il de nature à transformer la condition humaine ? Les neurosciences sont en plein développement et bénéficient des avancées des techniques d’imagerie cérébrale. Au-delà de ce que les scientifiques peuvent imaginer ou escompter, les connaissances acquises sur le fonctionnement du cerveau peuvent susciter des tentations. Utiliser ces connaissances pour augmenter des performances. Gagner en intelligence : voilà un vieux rêve relancé par l’espoir de pouvoir accéder à certains médicaments et produits psychostimulants, ou à des prothèses et implants informatisées. Ces possibilités ne vont-elles pas engendrer de nouvelles inégalités et divisions sociales, si certains humains peuvent se payer des améliorations personnelles et d’autres non ? Déjà, certains évoquent l’utilisation de ces technologies pour augmenter la compétitivité d’une entreprise ou d’un pays entier. Que des formes de neuroingénierie arrivent à une époque dominée par les idéologies individualistes et concurrentielles est donc lourd de questions. Un véritable marché pourrait devenir florissant. Et de nouvelles formes de domination sont à craindre. D’où le développement maintenant d’un autre champ de réflexion : celui de la neuroéthique.

Le jeune héros du roman de Daniel Keyes, Des Fleurs pour Algernon (1966), n‘aura pas eu à rentrer dans ces considérations éthiques. Son expérience sera pourtant mentalement douloureuse : pouvoir gagner en intelligence, mais la reperdre et en avoir conscience. La tentative dont il a bénéficié et qui paraissait prometteuse n’aura eu qu’un résultat provisoire, le condamnant à retrouver sa situation initiale de déficient mental. Et avoir côtoyé les sommets de l’intelligence n’empêchera pas la redescente.

L’espoir d’une « intelligence collective »

L’humanité manque-t-elle d’intelligence pour réduire les problèmes qui la submergent (mais qui résultent des intelligences humaines) ? Le philosophe Pierre Lévy escomptait le développement d’une « intelligence collective », grâce à l’émergence d’un nouvel espace de communication et d’échange de savoir. Dans le sillage d’Internet, la possibilité de connexion de tous les réseaux informatiques a pu faire en effet penser à l’émergence d’une espèce de cerveau global à l’échelle de la planète. Nouvel espoir de pouvoir agréger les intelligences et de les faire se rejoindre dans le but commun d’une humanité entièrement réconciliée.

Mais l’incertitude semble ne pouvoir jamais être complètement éliminée des devenirs collectifs. La convergence des intelligences vers une même trajectoire historique peut paraître difficile à postuler. Dans Fondation et empire (1952), roman de la série Fondation d’Isaac Asimov, le Mulet, un mutant capable d’influencer les émotions, vient perturber le déroulement rationnellement planifié par les travaux et calculs du psychohistorien Harry Seldon.

Barrière mentaleUne humanité « augmentée » est souhaitée et promue par le courant transhumaniste. Certains, dans ce courant, vont jusqu’à étendre ce souhait aux animaux. Poul Anderson avait essayé d’imaginer les effets que pourrait avoir un accroissement généralisé des capacités cérébrales pour les êtres vivants de la planète. Dans Barrière mentale (1954), la Terre se trouve un jour libérée d’un phénomène cosmique qui bridait les intelligences. Du déficient au surdoué, toute la population acquiert un nouveau potentiel et c’est toute la vie sociale qui est perturbée. Et même au-delà… Ceux auparavant confinés dans des positions peu enviables trouvent les inégalités sociales et les structures hiérarchiques plus difficilement supportables. Les animaux destinés à la consommation humaine commencent aussi à reconsidérer leur sort. Bref, toutes les existences prennent une saveur différente…

La science-fiction comme catalyseur de réflexivité

Par ce brassage d’idées, dépliées sous des angles multiples, l’imaginaire de la science-fiction finit par produire une boucle vertigineuse. C’est l’intelligence humaine qui revient sur elle-même pour questionner ses évolutions, ses mutations, ses hybridations, voire son remplacement. Tout un arrière-plan philosophique, voire éthique, affleure alors. Une manière propre de travailler des enjeux collectifs et ontologiques prend ainsi forme. La science-fiction, comme forme culturelle historiquement située, perçoit à sa manière que l’intelligence est aussi en train de devenir un objet d’intervention, dorénavant manipulable comme tout ce qui se trouve sur cette planète.

Où vont tous ces développements technologiques qui se servent de l’intelligence, l’instrumentalisent, voire tentent de la recréer ? Même si ces développements sont les produits des intelligences humaines, en ont-elles encore la maîtrise ? Pour prendre du recul, tout ce qui peut nourrir la réflexion collective, et la science-fiction en fait partie, peut donc paraître bon à prendre. Car ce monde qui arrive (et peut-être rapidement) va être le nôtre. Et de l’intelligence, il va en falloir pour affronter les défis entrecroisés qui s’annoncent et dont la très grande part a été engendrée par les humains eux-mêmes, persuadés de la rationalité de leur esprit. En attendant, et cette anthologie le montrera à nouveau, il y aura encore au moins la science-fiction pour nourrir l’imagination.





On the socio-political potentialities of experimental productive alternatives

10 09 2014

This is the title of a paper to be presented at the inter-disciplinary workshop on “Political Action, Resilience and Solidarity” (18th-19th September 2014, King’s College London).
Here is the introduction.

* * *

“Peer to peer” practices are commonly thought of in reference to exchange and sharing of computer files, but they also overlap with other domains. Indeed, they appear to be in expansion in other areas and, in certain cases, pertain to political intent. For example, they currently serve as the basis for initiatives in the field of transportation (carpooling), energy production (in the form of collaborative projects) and food production (from seed sharing to product sharing).

These practices may bring about renewed modalities of coordination and cooperation between many actors, without necessarily being confined to informal registers. Different types of work are developping without the search for financial compensation, and without hierarchical or salary relations. They allow for new forms of production which seem to persist over time and for which denomination attempts have begun to be proposed. While being more oriented towards changes in the information economy that followed the development of the Internet, Yochai Benkler (2002 ; 2006), for example, refers to a new model of “commons-based peer production”.

This form has mainly been studied for immaterial products, such as free software, collaborative encyclopedias, etc, but rarely for more material productions. Therefore, considering their emancipatory appearances, this contribution aims at exploring the potentialities, especially in terms of relation to work, that peer production can have on more material aspects of human activities. This new model may in fact be another way of looking at needs and how to satisfy them, in this case without any monetary medium and appropriation. These productions are not intended to be placed on the market. With these practices, it is the very meaning of work that could change.

Some writers, as the philosopher Bernard Stiegler (2011), announce and describe the emergence of an “economy of contribution.” Bernard Stiegler also pinpoints a “deproletarianization” to try to report a “new organization of work and a new economy of work.” If this “commons-based peer production” can actually be considered to contain such potentialities, it seems useful to test such a hypothesis by studying it in a more sociological context, as regards both its ins and outs, particularly in a period of “economic crisis.”

A mode of production can be characterized by its inputs and outputs (what is necessary for its operation and what it is able to achieve). Three complementary angles can thus be taken to analyze these potentialities more precisely: the modalities of personal engagement and frameworks of relations, the conditions of coordination and organization, and the outputs as a support for (local) resilience.

What is indeed interesting is to understand the ways by which subjectivities can invest in this “commons-based peer production.” Related activities seem more likely to give the feeling that the work thus accomplished has a social purpose and may receive recognition. To what extent can these material practices then change the relationship to work, production and consumption? These activities also contribute to reconfiguring exchange relations and can be a way to renegotiate more practically the networks into which everyday life fits.

But the convergence of these activities and the organization of these relationships are not straightforward. How are such coordinations possible, especially if they are to be maintained over time? In this form of production, collective assemblages seem volatile and if they are based on an organization, the latter is rather flexible (but not as devoid of effectiveness). Community dynamics can play an important role. In keeping with this idea, how can we talk of division of labor? What are the devices that can help stabilize forms of organization?

Moreover, the outputs of these activities appear to be more difficult to qualify with the usual categories. To what extent can these non-conventional forms of work contribute to the emergence of a mode of production with new or original features? How do these initiatives contribute to making new resources available, which could be considered socially and ecologically valuable? One can wonder wether this production method can become sustainable and lasting, particularly with regard to the availability of potential contributors.

Food to ShareThis study is based on an exploration of two types of peer-to-peer collaborations: those which have begun to help build projects of machines and equipment, such as the RepRap 3D printer and open-source hardware developed on contributory bases, and local initiatives in food production, such as “Incredible Edible”, an idea which originally started in 2008 in the town of Todmorden, North of England, to transform available public spaces into areas for growing food products and put them into open access[1].

As it was difficult to investigate simultaneously on multiple, rhizomatic terrains (although France was the main field considered), the research was undertaken taking advantage of the possibilities to observe these experiments at a distance[2]. Many of these abounding initiatives present themselves on the Internet while using it as a vector of diffusion[3]. They offer access to their motivations and their arguments. They can also give descriptions of activities undertaken. Their reflections, works, and the debates behind them, can also be followed remotely via social networks, mailing lists, discussion forums, wikis, etc., frequently set up to ensure their collective functioning and advances. On these bases, which can be identified and classified to form a corpus of documentary material, the inquiry can then identify and characterize the justifications and promises that are put forward, therefore start accessing rationalities, follow ranges of activities (Bidet, 2012) and make links between them, while ensuring the consideration of all constraints and resources that underpin them. All the traces left enable us to follow networks (Latour, 2005) which, in fact, ensure the implementation of these initiatives and experiments, the nature and shape of which will variably ensure their stability and durability[4].

From these two experimental fields, one oriented towards digital manufacturing, the other in food production, and to assess the conditions of possibility of a material form of “commons-based peer production”, the analysis will go deeper into the previous three angles. It will first be shown that for material goods, unselfish frames of mind are also possible and can be exercised towards productive activities by stimulating their own forms of work (1). Social relations and forms of coordination will then be analyzed, especially as they can facilitate and help these activities gain momentum (2). By reconnecting (evolution of) work and (evolution of) production systems, we will conclude by providing elements to evaluate the alternative routes and the potentialities that this type of productive activity seems to open in the socio-economic order, including providing new capabilities and resources to the lives of individuals and groups (3).

The full version of the paper can be downloaded as a PDF file.

Comments are welcome.

___________________

[1] The corresponding local groups were recently estimated at around fifty in the UK and three hundred in France (Julian Dobson, “10 Steps Toward an Incredible Edible Town”, Shareable, December 3, 2013, http://www.shareable.net/blog/10-steps-toward-an-incredible-edible-town, retrieved on February 22nd 2014. The movement is now spreading in many other countries and can be followed on the Internet through a “Google map” where new locations in the world are updated, in a spirit that is also conceived to promote interactivity (See “Incredible edible world interest map”, http://www.incredible-edible-todmorden.co.uk/blogs/incredible-edible-world-interest-map, retrieved on March 21st 2014).

[2] Meetings and interviews were conducted with members of the local hackerspace in Nice (the Nicelab), which has built its 3D printer on the model of the RepRap.

[3] It may thus be an important contribution as empirical material (texts, photos, videos, etc.), if methodology is properly adapted (Barats, 2013).

[4] Regarding this analytical approach, see also Callon, 1991. Entry through networks has proved useful for understanding the development of alternative practices in food production. See Goodman, DuPuis and Goodman, 2011.





La science-fiction pour « habiter les mondes en préparation »

3 09 2014

L’entretien qui suit est également paru sur le site pop-up urbain, orienté vers la prospective urbaine. Il y est précédé d’une présentation un peu intimidante.

* * *

- Dans une partie de vos travaux, vous défendez l’idée selon laquelle se tourner vers l’imaginaire de la science-fiction pourrait accompagner le renouvellement des politiques écologiques à venir. D’après vous, de quelles manières les sphères de l’imaginaire permettent-elles un tel décloisonnement ?

Renouveler est peut-être ambitieux. En attendant, je dirais plutôt que cet imaginaire et les spéculations qu’il contient pourraient être un appui et un stimulant intéressants pour la réflexion collective. À condition de ne pas rester dans le registre catastrophiste et apocalyptique, qui peut avoir un intérêt critique (beaucoup ont probablement encore en tête le film Soleil vert), mais qui a eu tendance à écraser d’autres registres possibles. Dans leur livre L’événement anthropocène sorti l’année dernière, Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz rappellent que le travail de l’historien permet de faire réapparaître des « potentialités non advenues ». Pour moi, les récits de science-fiction peuvent en proposer d’autres, mais dans le futur, sur le mode de l’expérience de pensée. Ces potentialités sont évidemment hypothétiques, mais, à l’instar de Fredric Jameson, prenant au sérieux la force culturelle de la science-fiction, on peut considérer que c’est ce futur (imaginé) et ces autres potentialités qu’il faudrait ne pas perdre non plus.

De fait, la science-fiction, sous ses apparences spéculatives, et même grâce à elles, a aussi une pertinence en matière écologique. Pourquoi ? Parce qu’elle figure désormais en bonne place parmi les multiples espaces participant à la construction d’un imaginaire collectif autour de ces enjeux. Les œuvres du genre agencent des descriptions, mais surtout, grâce au registre du « Et si… », elles constituent également des formes de problématisation, au sens où Michel Foucault avait proposé ce terme. Plus précisément, la science-fiction offre une manière particulière, anticipatrice, exploratoire, de mettre en scène les processus par lesquels des collectifs humains, ou plus larges, font face à des problèmes environnementaux. Exemple devenu presque classique : l’utilisation rationalisée de l’eau, ressource extrêmement rare sur la planète Arrakis, des romans de la série Dune de Frank Herbert. Les tribus des Fremen qui ont trouvé refuge sur cette planète ont adapté leur mode de vie au point de faire de ces compromis un élément de leur culture.

En plus de leur expressivité esthétique, ces fictions sont une manière de poser des questions éthiques et politiques, et de faire réapparaître la diversité des options possibles dans des moments historiques. Il y a même maintenant un sous-genre qui se développe, que certains appellent la « climate fiction », et dont ils espèrent qu’elle pourra participer à la prise de conscience de l’importance des enjeux climatiques. Le philosophe Günther Anders, inquiet de certaines avancées techniques, avait déjà souligné l’enjeu qu’il y a à pouvoir représenter les conséquences des inventions humaines. C’est justement ce que permettent de faire les récits de science-fiction : tester des hypothèses et les pousser à leurs limites. Autrement dit, fournir des terrains d’essais sans les inconvénients de l’expérience qui risque de mal tourner.

À ce schéma relativement classique de l’expérience de pensée, j’en rajoute et j’en articule toutefois un autre que j’emprunte au néerlandais Marius de Geus, en essayant de le raffiner et de le développer. Dans sa recherche des possibilités d’une société future qui soit écologiquement responsable et dans une approche de théorie politique, il avait proposé l’idée de « compas de navigation » à propos de la contribution que peuvent apporter les « utopies écologiques », comme il les appelle. Si on prolonge cette conception et si ces explorations de science-fiction peuvent servir d’inspiration, ce serait alors effectivement plus comme références pour l’orientation et le repérage anticipé des implications possibles de telle ou telle trajectoire collective. Pour Marius de Geus, la pensée utopique a un rôle important à jouer, mais l’utopie doit être envisagée davantage comme un guide que comme un projet détaillé d’une société parfaite. Elle peut aider à susciter des questionnements et à jauger les résultats des initiatives entreprises.

Chaîne autour du soleilAinsi, quel autre type de système économique devient envisageable dès lors qu’on déplace fictivement une série de paramètres ? Dans le roman de Clifford D. Simak Chaîne autour du soleil (1953), le marché des biens de consommation est mystérieusement perturbé par l’arrivée de produits et d’objets excessivement peu chers et inusables (des automobiles « éternelles » par exemple), et c’est donc l’infrastructure industrielle et tout le fonctionnement économique qui sont déstabilisés, révélant alors des possibilités nouvelles pour la collectivité.


- L’une des clés de vos réflexions repose sur la capacité des œuvres de science fiction à « problématiser l’habitabilité planétaire ». Qu’entendez-vous par là ?

On peut considérer que la science-fiction est aussi une manière d’essayer de décrire comment il serait possible d’habiter les mondes en préparation. Ses constructions imaginaires sont effectivement l’un des rares endroits où l’on peut voir vivre, agir, s’organiser les « générations futures ». Ma réflexion profite donc de ce que permet la science-fiction et qui est son avantage, c’est-à-dire une capacité presque intarissable à fabriquer et à simuler des mondes. En l’occurrence, sous forme d’expériences de pensée mises au format narratif peuvent être testées les conditions d’existence des formes de vie.

Même s’ils sont des produits de l’imagination, les êtres décrits dans la science-fiction sont des êtres en situation. Par conséquent, des environnements hypothétiques, lorsqu’ils prennent un rôle important dans les récits, peuvent être aussi une manière de problématiser les relations de ces êtres avec ce qui les entoure.

Une illustration en matière d’évolution du climat pourrait être la « condition Vénus », l’hypothèse qui sert de repoussoir dans Bleue comme une orange (1999) de Norman Spinrad, mais qui devient aussi un enjeu symbolique en représentant l’aboutissement irréversible d’une évolution immaîtrisée, celui d’un monde rendu difficilement vivable par un réchauffement généralisé. Le livre montre des acteurs prêts à toutes les manipulations et plutôt enclins à proposer des solutions correspondant à leurs intérêts bien particuliers.

Plus largement, ce qui me semble à éviter lorsqu’on aborde ces univers, c’est de traiter le décor comme étant accessoire. Derrière les personnages de ces fictions, il y a des cadres de vie. Ou, pour les humains restés sur Terre, si l’on veut une conceptualisation plus raffinée, un écoumène. C’est tout l’intérêt de cette notion, spécialement dans sa version retravaillée par le géographe Augustin Berque avec un profond arrière-plan philosophique et éthique : elle renvoie en effet à une appréhension de la Terre dans son habitabilité pour l’homme. Elle permet de mettre l’accent sur les aménagements faits par l’humanité et sur leurs effets dans le rapport de celle-ci avec la planète. Augustin Berque insiste ainsi sur la dimension relationnelle qui traverse le monde ambiant.

Ajoutons que l’habitabilité n’est pas figée ; elle est nécessairement évolutive. Et il n’est jamais garanti qu’elle puisse être maintenue. Pour les entités concernées, cela dépend du type de relations qui est installé avec un environnement. Comment est-il perçu ? Sur le mode de l’exploitation ? Sur le mode de l’appropriation ? Du bien commun ? Du ménagement ?

C’est aussi pour cela qu’il faut regarder les objets et artefacts qui parsèment ces univers fictifs autrement que comme des gadgets censés illustrés les technologies futuristes. Lorsqu’elle met en scène des humains ou d’autres espèces évoluées dans des futurs plus ou moins proches, la science-fiction est aussi une manière de problématiser les médiations techniques qui organisent leur vie et leur servent d’appuis. Dans quel sens ces médiations techniques vont-elles ? La densification ? L’intensification ? Elles peuvent en effet avoir tendance à étendre la distance par rapport à la composante « naturelle » des milieux de vie. C’est ce que font sentir les visions hyper urbanisées du futur, où les villes deviennent autant cyborgs que leurs hôtes humains et où le rapport à la « nature » ne passe plus que par des chaînes de relations distendues, jusqu’à l’utilisation d’animaux « synthétiques » comme dans le film Blade Runner.

Mais les êtres humains ne peuvent pas se comporter comme s’ils n’avaient pas à penser les relations (matérielles, mais pas seulement) avec ce qui les entoure et les nourrit. C’est pour ce genre de raison que les œuvres sur la colonisation de Mars ou sur les processus de terraformation sur d’autres planètes sont également intéressantes. En l’état, cette planète n’est pas habitable pour les humains. Elle ne peut l’être sans être transformée. Ce qui suppose donc des choix qui peuvent être compliqués et conflictuels, comme le montre Kim Stanley Robinson à travers la trilogie qu’il a consacrée à l’implantation humaine sur Mars (Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue).

SnowpiercerSi l’humanité entre dans une ère géologique qu’elle a elle-même contribué à créer, ce qu’on appelle maintenant l’anthropocène, cette situation vient changer fondamentalement les conditions de la réflexion collective et, surtout, oblige à réviser l’outillage intellectuel disponible. La science-fiction fait au moins un peu sortir du présentisme et des temporalités de court terme. C’est peut-être aussi une voie pour prendre conscience que le devenir de l’espèce humaine passera par la prise en compte de dépendances à un milieu, lequel a aussi ses limites. Dans des conditions dégradées, la vie devient plus compliquée. L’habitabilité planétaire, d’ailleurs, n’est pas seulement une question climatique. Qu’est-on prêt collectivement à abandonner ou à perdre ? Des paysages ? Des espèces ? Des écosystèmes complets ? Quel respect les humains accordent-ils aux autres espèces qui habitent avec eux ? Si cette habitabilité s’avère dégradée, est-il possible de la restaurer ? Les tentatives peuvent être risquées, et la science-fiction a logiquement commencé à devenir une modalité pour tester des scénarios d’échec. Le film Transperceneige (Snowpiercer), sorti l’année dernière, va plus loin que la BD dont il est inspiré, puisque, dans son postulat narratif, il suggère que l’hiver généralisé qui a envahi la planète, condamnant des survivants à un éternel déplacement en train, est le résultat d’une forme de géo-ingénierie climatique ayant mal tourné.


- Quelles sont, selon vous, les œuvres de science-fiction portant un regard positif sur l’avenir écologique, qui révolutionnent donc le traitement pessimiste traditionnel de l’écologie terrestre du futur ? En quoi sont-elles pertinentes ?

Révolutionner est peut-être un mot trop fort. L’influence peut être diffuse, plus souterraine, et la dimension écologique n’est pas forcément la plus immédiatement visible. Si on prend le critère du rapport à la technique ou à la technoscience, pour faire plus directement écho à la dénomination du genre, un choix d’œuvres peut être fait sur un continuum, en allant des versions low tech jusqu’aux versions les plus high tech, même si on peut trouver des productions fictionnelles qui transcendent en quelque sorte la dimension technologique pour se situer dans d’autres dimensions.

Comme description d’une tentative pour retrouver collectivement une maîtrise des évolutions socioéconomiques et des choix technologiques, Ecotopia d’Ernest Callenbach fait partie de ces œuvres qui ont eu une influence diffuse. Le roman, sorti en 1975, est censé se passer en 1999, mais c’est intéressant de faire le rapprochement avec ce qui s’est passé depuis, comme le mouvement des « villes en transition ». De même qu’Ecotopia était une sécession de quelques États américains souhaitant sortir d’un modèle jugé néfaste, les « villes en transition » tentent une forme de défection par rapport au modèle socioéconomique dominant. Sur le territoire que décrit Ernest Callenbach avec de nombreux détails, les choix collectifs effectués permettent de transformer les modes de vie. Les biens produits sont par exemple censés être facilement réparables, et pour ce qui ne l’est pas ou qui ne peut être réutilisé, le recyclage est la règle. L’organisation des villes et des territoires est repensée, permettant ainsi de réévaluer fondamentalement la place de l’automobile.

Dans cet imaginaire relativement heureux ou optimiste, un autre pôle serait celui du sublime technologique, tel qu’il apparaît dans la série de romans qui a pour cadre la Culture. Cette puissante civilisation galactique imaginée par l’écossais Iain M. Banks, malheureusement récemment décédé, a atteint un niveau technologique très avancé, qui lui permet de concilier l’abondance et des valeurs très ouvertes, sous la vigilance bienveillante d’intelligences artificielles qui assument en fait une large partie de l’organisation collective. Mais, telle qu’Iain M. Banks la présente, cette émancipation du règne de la nécessité reste reliée à une forme de conscience écologique (si tant est que le terme puisse valoir pour l’espace dans son ensemble), où préoccupations éthiques et esthétiques se mêleraient dans une recherche conjointe de la bonté et de la beauté. Pour tout ce qu’elle a besoin de construire, la Culture a pu sortir d’une logique extractiviste, assimilant les planètes à des réservoirs de ressources à exploiter. Les orbitales, ces gigantesques habitats sur lesquels vivent les habitants de la Culture, sont construites à partir de débris traînant dans l’espace (débris de comètes, d’astéroïdes, etc.). Évidemment, il est plus facile de partager des ressources lorsqu’elles sont illimitées, puisque la Culture a atteint un niveau technologique qui lui permet de manipuler la matière elle-même. Et, dans cette organisation collective sans véritable gouvernement, beaucoup repose sur ces intelligences artificielles qui finissent par gérer les multiples aspects des existences.

Avatar and Nature SpiritualityLe cas d’Avatar est aussi intéressant. Le film de James Cameron, en mettant en scène une relation très intime des habitants de la planète Pandora avec leur milieu de vie, est une manière de souligner l’artificialité du matérialisme occidental. Dans le rapport des Na’vi avec leur environnement, le registre dominant, contrairement aux humains qui les envahissent, est plutôt celui de la sacralisation. C’est pour ce genre de raison que le film a pu être abordé avec des regards théologiques, comme expression d’une religiosité qui aurait intégré la dimension écologique. La préservation des habitats y est le résultat d’une spiritualité diffuse, le film pouvant être aussi lu comme le récit d’une forme de conversion. Consciente des multiples dépendances mutuelles, la présence dans le monde y est imprégnée d’une responsabilité morale à l’égard des autres formes de vie et de culture. Le film a d’ailleurs servi des inspirations politiques et des mobilisations. Pour porter leurs revendications, on a vu des militants reproduisant l’apparence du peuple de Pandora.

En tout cas, il n’y a pas de modèle idéal. Toutes ces propositions fictionnelles ont leur part de difficultés ou d’inconvénients. C’est pour cela que je préfère raisonner en termes de lignes de fuite, en prenant les contenus de ces récits comme des explorations permettant de placer des points de repère : des avertissements dans certains cas, des pistes d’alternatives dans d’autres, des incitations plus ou moins riches à la réflexion le plus généralement.





Sur quelques infortunes dans les représentations de la circulation des âmes

5 08 2014

À propos de Transcendance
Réalisation : Wally Pfister, 2014.

Le billet qui suit est aussi paru sur Res Futurae, carnet de recherche et blog associé à la revue du même nom. Res Futurae – Revue d’Etudes sur la Science-Fiction (ReSF) est une revue universitaire en langue française et en ligne, lancée en 2012 sur le modèle de Science Fiction Studies, la revue de référence sur ce domaine dans le monde anglophone.

* * *

TranscendanceEn dépit des critiques peu encourageantes, on peut décider d’aller voir un film en raison du sujet traité, en espérant malgré tout y trouver matière à réflexion. Prenons le récent Transcendance, par exemple. Le récit est en effet censé aborder la thématique de l’intelligence artificielle et traiter l’hypothèse du « mind uploading », autrement dit du téléchargement de l’esprit humain sur un support informatique. C’est en l’occurrence le sort que va connaître le personnage central du film, dont le ressort dramatique va tourner autour des doutes sur les véritables intentions de ce scientifique, une fois « téléchargé » dans une machine multipliant ses capacités. Au lieu de mourir après avoir été touché par une balle irradiée, tirée par le membre d’un groupe de résistance aux technologies de type NBIC (nano- et biotechnologies, informatique, sciences cognitives), le Dr. Will Caster, ou plutôt son esprit, va avoir la possibilité d’entrer dans une nouvelle existence : en fait, s’il peut survivre, c’est en étant transféré par sa femme dans un ordinateur qui laissait entrevoir une possibilité proche de devenir la première forme d’« intelligence artificielle ». Mais le mari (son avatar, plus exactement) entraîne alors la tout aussi brillante scientifique dans un projet qui semble finir par la dépasser, jusqu’à éroder profondément sa confiance initiale.

Alors que le film a majoritairement suscité des commentaires plutôt condescendants, on peut aussi trouver des raisons d’être plus clément, malgré ses défauts évidents (scénario bancal, incohérences narratives, sentimentalité envahissante, surcharges symboliques, etc.). Faire de la science-fiction, ou plus justement de l’anticipation, dans un contexte d’évolution technologique rapide n’a rien de facile. Comment rendre visuellement des recherches en « intelligence artificielle » et leurs avancées ? Leurs possibilités supposées ? Comment donner à voir les travaux qui ont lieu dans les laboratoires informatiques (mais pas seulement), notamment les travaux qui sont les plus exploratoires ? Idem pour l’agencement proliférant de connexions informatiques : ce qui se passe dans les réseaux, ce qui y circule ne se voit pas. Dans notre monde à la densité technologique croissante, beaucoup de dispositifs techniques n’apparaissent plus que comme des « boîtes noires », qui de fait demandent souvent un investissement important avant d’arriver à un début de compréhension de leur fonctionnement.

Un des services rendus par le registre hypothétique de la science-fiction est justement d’amener à se poser des questions. Et, de ce point de vue, Transcendance est un film qui peut au moins avoir quelques arguments à faire valoir (au-delà de la citation d’Albert Einstein pompeusement reprise sur l’affiche). Par exemple, comme métaphore de l’absorption ou de la dissolution de l’humain dans la technique. Que reste-t-il encore d’humain dans cette transplantation machinique, a fortiori lorsqu’elle peut augmenter par elle-même ses capacités ? Qu’est-ce qu’un contact de plus en plus intime change dans le rapport aux machines ? Le philosophe Günther Anders, inquiet de certaines avancées techniques, avait déjà souligné l’enjeu qu’il y a à pouvoir représenter les conséquences des inventions humaines.

TRANSCENDENCEMaladroitement, les concepteurs du film essayent aussi de rentrer dans les débats éthiques, voire les interrogations métaphysiques, que ces technologies peuvent susciter. Les humains, avec plus ou moins de conscience, semblent prêts à faire confiance à des algorithmes ou des artefacts hautement évolués. Aux limites des évolutions envisageables, l’intelligence ultime touche au divin (d’où les nombreuses et parfois lourdes allusions christiques dans le film). Comme si, en devenant une puissance transcendante, une intelligence en croissance exponentielle finissait par pouvoir saisir l’ensemble des paramètres du monde, agir sur eux, dominer la matière…

Et encore, le film n’aborde qu’une partie de certains enjeux, comme la surveillance généralisée et les prolongements médicaux des nanotechnologies. En creux, par l’opposition violente des activistes du R.I.F.T. (« Revolutionary Independence From Technology »), le groupe néo-luddite qui décime quelques équipes de chercheurs et tue le personnage joué par Johnny Depp, le film permet de pointer l’absence d’espace de débats sur ces nouvelles technologies. Quelles capacités vise ce type de recherches ? Pour quels usages ? Avec quels risques ?

Comparé à la littérature de science-fiction, le film souffre d’ailleurs d’un retard notable. Cette dernière a de fait déjà problématisé la question de la régulation du niveau d’intelligence des machines. Dans l’univers de Neuromancien de William Gibson (1984), c’est le rôle de la « police de Turing ». Toutes les intelligences artificielles sont en effet censées être inscrites dans un « registre » et leurs capacités sont contrôlées pour pouvoir être maintenues dans certaines limites. Dans Le fleuve des dieux, roman d’Ian McDonald (2004), les intelligences artificielles ont été classées en trois niveaux et celles du niveau le plus élevé (la « Génération Trois ») sont interdites et même pourchassées par un service policier spécialisé.

En définitive, on peut comprendre que beaucoup de spectateurs partis voir Transcendance terminent les presque deux heures de film avec une espèce de frustration. Peut-être en s’interrogeant alors sur ce qui n’a pas fonctionné et sur les raisons pour lesquelles le film n’a pas été poussé plus loin (y compris dans la forme, qui reste relativement plate). Mais idéalement, et comme souvent pour les objets étudiés en sciences sociales, il ne faudrait pas analyser simplement une œuvre cinématographique comme un produit fini ; il faudrait pouvoir aussi rentrer dans ses conditions d’élaboration.

———————–

PS1 : Irène Langlet, dans un court échange que j’ai eu avec elle par courriel à propos de ce billet, invite même à se demander, dans une perspective de cultural studies, si l’industrie du cinéma n’a pas intérêt à formaliser un état dépassé de la science-fiction. Question diablement intéressante en effet, au vu d’une bonne série d’exemples des années récentes…

PS2 : Cette séance de cinéma était aussi motivée par une recherche d’inspiration (peu concluante, donc) pour les prochaines Utopiales, dont le thème a été intitulé « Intelligence(s) ». J’aurai l’occasion de reparler de l’événement, d’autant qu’on m’a confié la responsabilité de rédiger la préface de l’anthologie qui, comme chaque année, va sortir à cette occasion. À suivre…





Compléments

26 06 2014

Au cas où des auditeurs ayant écouté l’émission à laquelle j’ai participé lundi dernier (Du grain à moudre sur France Culture) seraient tombés sur ce blog en cherchant des compléments bibliographiques, voici quelques pistes et éclairages complémentaires.

La question de départ qui avait motivé l’émission consistait à se demander à quoi pourrait ressembler le monde après la « transition énergétique ». Pour cela, la science-fiction peut effectivement avoir plusieurs intérêts. Elle est d’abord une incitation à penser à (plus) long terme. Elle permet aussi de désenclaver l’imaginaire collectif et de rouvrir le champ des possibles. À des situations hypothétiques, elle donne des formes de représentations, fictionnelles certes mais qui ont une obligation de cohérence minimale. D’où son utilité potentielle pour réfléchir aux enjeux écologiques (comme j’ai déjà commencé à le faire, notamment dans une contribution à paraître), et plus spécialement énergétiques (comme amorcé dans cette émission). Le passage par la science-fiction peut être une manière de montrer le poids de certaines variables, typiquement la variable technique ou technoscientifique.

Les exemples intéressants sont peut-être davantage à trouver en littérature qu’au cinéma, car l’industrie hollywoodienne semble avoir une capacité croissante à saborder les sujets stimulants (Cf. Elysium, Transcendance, etc.). Quelques livres méritaient donc plutôt d’être cités.

Le cadre d’appréhension des enjeux est aussi important. L’expression « transition énergétique » est trompeuse, car il ne peut s’agir uniquement d’une problématique énergétique, à cause des multiples facteurs qui jouent sur les consommations d’énergie : modes de vie, urbanisme, etc. Ce qui veut dire que les enjeux ne sont pas simplement techniques, mais aussi profondément politiques, au sens où ils renvoient à des choix collectifs à élaborer en commun.

En y prêtant attention, on peut le percevoir dans les fictions mises au futur et les choix collectifs (plus ou moins explicites) qu’elles mettent ainsi en scène. Dans Écotopie d’Ernest Callenbach (Stock, 1978 ; Ecotopia, Banyan Tree Books, 1975), la taille des villes est limitée, ce qui permet de réduire certains besoins de transports.

Pacific EdgeBien avant sa trilogie (pas complètement convaincante) sur la problématique du changement climatique (Les quarante signes de la pluie, Presses de la Cité, 2006 ; 50° au-dessous de zéro, Presses de la Cité, 2007 ; 60 jours et après, Presses de la Cité, 2008), Kim Stanley Robinson en avait publié une autre présentant trois versions fictionnelles d’une Californie future (du Comté d’Orange plus précisément), mais dont le dernier volume n’a malheureusement pas bénéficié d’une traduction en français (Pacific Edge, 1990). Dommage, car c’est aussi celui qui pourrait servir d’inspiration complémentaire d’un point de vue écologique, au moins comme description prenant une distance par rapport à un modèle socio-spatial dominé par l’automobile.

Pour les autres compléments bibliographiques, une bonne partie des livres évoqués l’est aussi dans ma postface (« Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène… ») au recueil de nouvelles (à tonalité écologique) de Thomas Day, 7 secondes pour devenir un aigle (désormais Grand Prix de l’Imaginaire 2014). L’éditeur l’a rendue disponible en ligne (http://blog.belial.fr/post/2013/10/07/Et-la-science-fiction-entra-elle-aussi-dans-l-anthropocene) et je l’ai aussi reprise sur ce blog (http://yannickrumpala.wordpress.com/2013/10/11/et-la-science-fiction-entra-elle-aussi-dans-lanthropocene/).

Les autres références sont citées et utilisées dans mon texte présenté il y a quelques mois et qui devrait paraître, sous une forme un peu étendue, dans un ouvrage collectif : « Penser les espérances écologiques avec la science-fiction », communication invitée pour la deuxième journée d’étude « Les lieux du non-lieu » organisée par le Centre de sociologie des pratiques et des représentations politiques (CSPRP), Université Paris 7, 19 septembre 2013, téléchargeable sous forme de fichier pdf.

J’ai eu l’occasion de présenter Iain M. Banks et le cycle de la Culture dans d’autres textes :
http://www.actusf.com/spip/Quelques-notes-techno-politiques.html
http://www.actusf.com/spip/Interview-Yannick-Rumpala-sur-Iain.html
Ils sont également accessibles sur ce blog : http://yannickrumpala.wordpress.com/tag/cycle-de-la-culture/

À défaut de traduction française encore disponible dans le commerce, Ecotopia d’Ernest Callenbach est en partie accessible en ligne en anglais : http://books.google.fr/books?id=KWOdE2cK7f4C&printsec=frontcover&dq=ecotopia&hl=fr&sa=X&ei=hAqpU53oJJKR0QWfrID4Aw&ved=0CB8Q6AEwAA#v=onepage&q=ecotopia&f=false

Une interview intéressante, en français, de Paolo Bacigalupi, l’auteur de La fille automate, qui se considère comme un « agropunk », explique pourquoi et éclaire les motivations de son livre : http://www.gaite-lyrique.net/gaitelive/l-agro-punk-qui-a-ecrit-la-fille-automate-la-grande-interview-de-paolo-bacigalupi

Sur l’intérêt de la science-fiction du point de vue de la philosophie politique :
Yannick Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques 4/2010 (n° 40). URL : www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-4-page-97.htm

Sur l’idée de transition, sa diffusion et ses effets sur les cadres de pensée :
Yannick Rumpala, « Recherche de voies de passage au « développement durable » et réflexivité institutionnelle. Retour sur les prétentions à la gestion d’une transition générale », Revue Française de Socio-Économie 2/2010 (n° 6). URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2010-2-page-47.htm

Sur le rôle potentiel des énergies alternatives :
Yannick Rumpala, « Formes alternatives de production énergétique et reconfigurations politiques. La sociologie des énergies alternatives comme étude des potentialités de réorganisation du collectif », Flux 2/2013 (n° 92). URL : www.cairn.info/revue-flux-2013-2-page-47.htm

Pour cause de manque de temps actuellement, billet encore en chantier et fortement susceptible d’être modifié.





20 ans après…

29 05 2014

Je suis très déçu : je pensais que l’arrivée de Ségolène Royal à la tête du Ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie allait faire exploser les ventes de mon premier livre, Régulation publique et environnement (L’Harmattan, 2003), qui était issu de ma thèse. Plus de vingt ans après, Ségolène Royal semblait retrouver un poste relativement familier, qui faisait partie de mon étude sur « les changements dans la régulation publique des problèmes d’environnement au tournant des années 1980 et 1990 » et qui aurait pu justifier un regard rétrospectif de la part des médias et analystes de la vie politique.

Blague à part, revenir sur le passé d’un acteur politique, a fortiori dans une position de direction (et autrement que dans la veine du journalisme « people »), est forcément utile pour appréhender les logiques d’action qui vont être portées dans un champ d’intervention. Dans le cas de Ségolène Royal, il est effectivement possible d’utiliser un point de comparaison, celui de l’époque (du 3 avril 1992 au 29 mars 1993) où elle pilotait un « Ministère de l’Environnement », dans un format certes plus réduit puisqu’il peinait encore à sortir d’une situation institutionnelle plutôt périphérique.

Pays, paysans, paysagesÉpisode intéressant, car, après la démission de Brice Lalonde, le Ministère de l’Environnement repris par Ségolène Royal a fait à l’époque figure de « vitrine » permettant au gouvernement socialiste de Pierre Bérégovoy d’entretenir des possibilités de rapprochements avec les formations écologistes. Face à un contexte électoral qui s’annonçait difficile, celui des élections législatives de mars 1993, il apparaissait en effet nécessaire aux responsables socialistes de maintenir la confiance d’électeurs qui pouvaient être tentés par les arguments écologistes. Pour ce qui se rapporte à l’action gouvernementale, il s’agissait de montrer que l’exercice du pouvoir par les socialistes avait su intégrer le souci environnemental[1], qu’un travail concret avait été effectué en ce sens[2]. Pendant ces quelques mois de 1992 et 1993, Ségolène Royal a effectivement essayé de donner cette image à son action ministérielle, ce qui se traduira notamment par un positionnement et une loi plutôt opportunistes sur les paysages.

S’agissant des vieilles discussions sur l’introduction d’une fiscalité écologique dans le domaine des transports, les positions récentes de la ministre sur l’« écotaxe poids lourds » sont également intéressantes à observer et à comparer. L’histoire est longue et ancienne en effet, et c’est en fait un ensemble de discours sur les corrections tarifaires à effectuer entre les différents modes de transport qui a conservé une assise importante dans la réflexion poursuivie au Ministère de l’Environnement sous l’égide de Ségolène Royal. Celle-ci en fait même une des priorités à venir lorsqu’il s’agit de tirer le bilan de son action ministérielle (ainsi dans la brochure publiée avant son départ : « rétablir les conditions d’égalité économique entre la route et le rail, en faisant prendre en charge par le transport routier le coût des atteintes à l’environnement ; définir une solidarité financière entre le système autoroutier et le rail pour les grandes infrastructures de transport combiné dont la France et l’Europe ont besoin »[3]). Les souhaits affichés tendent ainsi à converger vers l’extension du recours aux incitations fiscales pour réduire les déséquilibres de prix qui affectent le fonctionnement du marché des transports (comme le précise plus loin la même brochure : « Le rééquilibrage du prix de la route par rapport au fer, et de la voiture individuelle par rapport aux transports collectifs est le seul moyen de développer les transports publics, du transport combiné et du ferroutage. Il mettra fin à la fuite en avant dans les autoroutes et à la fragilisation du secteur routier soumis à la politique des flux tendus des entreprises »[4]).

Dans la science politique francophone, il y a peu de travaux sur la question de l’influence du ministre titulaire du portefeuille, plus précisément comme variable susceptible d’affecter le cours d’une action publique. Dans quelle mesure la personne à ce type de poste oriente-t-elle les politiques publiques qui relèvent de son champ d’intervention ? Pierre M. Chabal avait retranscrit ce type d’enquête dans un article (« Les ministres « font »-ils une « différence » ? Le style individuel des ministres dans le changement programmé de politiques publiques », Revue internationale des sciences administratives, vol. 69, n° 1, 2003). À partir des cas d’une vingtaine de ministres européens (français, britanniques, espagnols et allemands), il avait conclu que les ministres développent leur style propre à la tête de leur ministère. D’autres travaux, à partir d’approches différentes, pourraient donner une vision moins tranchée et montrer l’influence plus profonde d’autres variables (par exemple l’influence diffuse de courants d’idées).

Ces questions, toujours intéressantes, sont désormais plus éloignées de mes recherches actuelles, et je vais donc laisser à d’autres le soin de reprendre et nourrir avec de nouveaux matériaux ce genre d’analyses.

___________________

[1] Cette intention est perceptible dans le positionnement adopté face à l’écologie, à l’image de cet extrait provenant de réflexions du Secrétariat National à la Formation du Parti Socialiste : « Aujourd’hui, à l’heure où les partis écologistes ont réussi une percée politique et électorale sans précédent aux municipales de mars 1989, aux européennes de juin 1989 et surtout aux régionales de mars 1992, il était urgent de montrer que les socialistes avaient pleinement intériorisé la préoccupation écologiste. C’est pourquoi le choix de l’un des leurs, Ségolène Royal, pour succéder à Brice Lalonde, ou encore de Marie-Noëlle Lienemann au titre du secrétariat d’État au cadre de vie et au logement, permettra sans doute à la fois d’assurer une continuité et de mettre en exergue l’évolution des socialistes dans ce domaine » (« Bilan de la politique d’environnement des gouvernements socialistes depuis 1981, in Secrétariat National à la Formation du Parti Socialiste / Centre Condorcet, L’écologie dans le combat socialiste, Paris, Parti Socialiste, juin 1992, p. 211).

[2] Argument que l’on retrouvera dans la presse du parti : « Les vrais écologistes ce sont les socialistes qui ont œuvré en profondeur en faveur de l’environnement et d’une meilleure qualité de la vie » (in « L’écologie a besoin des Socialistes », Vendredi, n° 175 du 12 février 1993).

[3] Ségolène Royal, une année d’action pour la planète, Paris, Ministère de l’Environnement, 1993, p. 1.

[4] Comme le précise plus loin la même brochure : « Le rééquilibrage du prix de la route par rapport au fer, et de la voiture individuelle par rapport aux transports collectifs est le seul moyen de développer les transports publics, du transport combiné et du ferroutage. Il mettra fin à la fuite en avant dans les autoroutes et à la fragilisation du secteur routier soumis à la politique des flux tendus des entreprises » (« développer les incitations et la fiscalité écologique », ibid., p. 10).





Conclusion : les potentialités en devenir de la production entre pairs sur la base de communs

10 04 2014

Cette série de billets sur la « production entre pairs sur la base de communs » visait à montrer qu’elle peut aussi avoir des potentialités transformatrices lorsqu’elle s’expérimente dans le monde physique. L’intention était conjointement de reconceptualiser ces expérimentations, de façon à ne pas les voir simplement comme de nouveaux espaces d’activités plus ou moins collectives. Les porteurs de ces initiatives parviennent à intéresser, enrôler et mobiliser des individus au point de finir par former des communautés parvenant à s’étendre. Un type différent de système productif (distribué, ouvert, collaboratif, contributif, non marchand) paraît ainsi émerger. Des forces productives se découvrent, découvrent leur potentiel, s’efforcent de le maintenir.

P2P ValueÀ travers leurs promesses et pratiques, ces projets portent aussi un imaginaire alternatif ; ils tentent de retrouver une forme d’abondance, dans laquelle la logique n’est pourtant pas l’accumulation. Ces actions collectives, à partir de contributions même minimes et variables, se veulent davantage créatrices de communs.

Une production est ainsi offerte à la collectivité sans nécessaires contreparties. Le produit du travail n’appartient à personne en particulier. Les ressources qui sont rendues disponibles ont au surplus l’avantage d’être renouvelables pour peu qu’elles soient entretenues. Des expérimentations comme celles des Incroyables comestibles permettent ainsi d’amorcer une reconnexion à des moyens de subsistance. Précisément, et en reprenant le vocabulaire de Yochai Benkler, les Incroyables comestibles proposent à leur manière (et sans forcément en être conscients) de réorganiser la production alimentaire selon des principes de modularité et de granularité, par petites tâches décomposables et adaptables. Et pour les individus qui s’engagent davantage dans ces activités, elles peuvent représenter un moyen de ne plus être assignés à une position de consommateurs passifs, puisqu’ils tendent aussi à devenir coproducteurs.

Bien entendu, selon le type de production envisagée, les manières de collaborer ne sont pas les mêmes et peuvent requérir des médiations différentes (typiquement, un usage plus ou moins intense des communications informatiques). Le « coût » d’entrée dans ces coopérations est plus ou moins important, en fonction de la nature des productions et de leur degré de technicité. Des connaissances peuvent être en effet nécessaires.

La collaboration à distance a aussi ses limites (partageant ainsi des dilemmes et difficultés déjà repérés pour les logiciels libres). Les contributions étant libres, les investissements peuvent être différenciés et plus ou moins intenses. Il faut aussi une disponibilité des contributeurs potentiels. Comme pour le bénévolat, les intérêts pour un projet peuvent donc être volatiles. Et la difficulté peut être alors d’en conserver une masse suffisante.

* * *

Les réflexions qui viennent d’être étalées sur plusieurs billets sont encore largement en cours. Elles seront présentées en juin aux 14èmes Journées Internationales de Sociologie du Travail à Lille.

Pour faciliter la lecture et les éventuelles discussions, le texte complet est aussi disponible en un seul fichier pdf.

 








Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 71 autres abonnés