Sur quelques infortunes dans les représentations de la circulation des âmes

5 08 2014

À propos de Transcendance
Réalisation : Wally Pfister, 2014.

Le billet qui suit est aussi paru sur Res Futurae, carnet de recherche et blog associé à la revue du même nom. Res Futurae – Revue d’Etudes sur la Science-Fiction (ReSF) est une revue universitaire en langue française et en ligne, lancée en 2012 sur le modèle de Science Fiction Studies, la revue de référence sur ce domaine dans le monde anglophone.

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TranscendanceEn dépit des critiques peu encourageantes, on peut décider d’aller voir un film en raison du sujet traité, en espérant malgré tout y trouver matière à réflexion. Prenons le récent Transcendance, par exemple. Le récit est en effet censé aborder la thématique de l’intelligence artificielle et traiter l’hypothèse du « mind uploading », autrement dit du téléchargement de l’esprit humain sur un support informatique. C’est en l’occurrence le sort que va connaître le personnage central du film, dont le ressort dramatique va tourner autour des doutes sur les véritables intentions de ce scientifique, une fois « téléchargé » dans une machine multipliant ses capacités. Au lieu de mourir après avoir été touché par une balle irradiée, tirée par le membre d’un groupe de résistance aux technologies de type NBIC (nano- et biotechnologies, informatique, sciences cognitives), le Dr. Will Caster, ou plutôt son esprit, va avoir la possibilité d’entrer dans une nouvelle existence : en fait, s’il peut survivre, c’est en étant transféré par sa femme dans un ordinateur qui laissait entrevoir une possibilité proche de devenir la première forme d’« intelligence artificielle ». Mais le mari (son avatar, plus exactement) entraîne alors la tout aussi brillante scientifique dans un projet qui semble finir par la dépasser, jusqu’à éroder profondément sa confiance initiale.

Alors que le film a majoritairement suscité des commentaires plutôt condescendants, on peut aussi trouver des raisons d’être plus clément, malgré ses défauts évidents (scénario bancal, incohérences narratives, sentimentalité envahissante, surcharges symboliques, etc.). Faire de la science-fiction, ou plus justement de l’anticipation, dans un contexte d’évolution technologique rapide n’a rien de facile. Comment rendre visuellement des recherches en « intelligence artificielle » et leurs avancées ? Leurs possibilités supposées ? Comment donner à voir les travaux qui ont lieu dans les laboratoires informatiques (mais pas seulement), notamment les travaux qui sont les plus exploratoires ? Idem pour l’agencement proliférant de connexions informatiques : ce qui se passe dans les réseaux, ce qui y circule ne se voit pas. Dans notre monde à la densité technologique croissante, beaucoup de dispositifs techniques n’apparaissent plus que comme des « boîtes noires », qui de fait demandent souvent un investissement important avant d’arriver à un début de compréhension de leur fonctionnement.

Un des services rendus par le registre hypothétique de la science-fiction est justement d’amener à se poser des questions. Et, de ce point de vue, Transcendance est un film qui peut au moins avoir quelques arguments à faire valoir (au-delà de la citation d’Albert Einstein pompeusement reprise sur l’affiche). Par exemple, comme métaphore de l’absorption ou de la dissolution de l’humain dans la technique. Que reste-t-il encore d’humain dans cette transplantation machinique, a fortiori lorsqu’elle peut augmenter par elle-même ses capacités ? Qu’est-ce qu’un contact de plus en plus intime change dans le rapport aux machines ? Le philosophe Günther Anders, inquiet de certaines avancées techniques, avait déjà souligné l’enjeu qu’il y a à pouvoir représenter les conséquences des inventions humaines.

TRANSCENDENCEMaladroitement, les concepteurs du film essayent aussi de rentrer dans les débats éthiques, voire les interrogations métaphysiques, que ces technologies peuvent susciter. Les humains, avec plus ou moins de conscience, semblent prêts à faire confiance à des algorithmes ou des artefacts hautement évolués. Aux limites des évolutions envisageables, l’intelligence ultime touche au divin (d’où les nombreuses et parfois lourdes allusions christiques dans le film). Comme si, en devenant une puissance transcendante, une intelligence en croissance exponentielle finissait par pouvoir saisir l’ensemble des paramètres du monde, agir sur eux, dominer la matière…

Et encore, le film n’aborde qu’une partie de certains enjeux, comme la surveillance généralisée et les prolongements médicaux des nanotechnologies. En creux, par l’opposition violente des activistes du R.I.F.T. (« Revolutionary Independence From Technology »), le groupe néo-luddite qui décime quelques équipes de chercheurs et tue le personnage joué par Johnny Depp, le film permet de pointer l’absence d’espace de débats sur ces nouvelles technologies. Quelles capacités vise ce type de recherches ? Pour quels usages ? Avec quels risques ?

Comparé à la littérature de science-fiction, le film souffre d’ailleurs d’un retard notable. Cette dernière a de fait déjà problématisé la question de la régulation du niveau d’intelligence des machines. Dans l’univers de Neuromancien de William Gibson (1984), c’est le rôle de la « police de Turing ». Toutes les intelligences artificielles sont en effet censées être inscrites dans un « registre » et leurs capacités sont contrôlées pour pouvoir être maintenues dans certaines limites. Dans Le fleuve des dieux, roman d’Ian McDonald (2004), les intelligences artificielles ont été classées en trois niveaux et celles du niveau le plus élevé (la « Génération Trois ») sont interdites et même pourchassées par un service policier spécialisé.

En définitive, on peut comprendre que beaucoup de spectateurs partis voir Transcendance terminent les presque deux heures de film avec une espèce de frustration. Peut-être en s’interrogeant alors sur ce qui n’a pas fonctionné et sur les raisons pour lesquelles le film n’a pas été poussé plus loin (y compris dans la forme, qui reste relativement plate). Mais idéalement, et comme souvent pour les objets étudiés en sciences sociales, il ne faudrait pas analyser simplement une œuvre cinématographique comme un produit fini ; il faudrait pouvoir aussi rentrer dans ses conditions d’élaboration.

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PS1 : Irène Langlet, dans un court échange que j’ai eu avec elle par courriel à propos de ce billet, invite même à se demander, dans une perspective de cultural studies, si l’industrie du cinéma n’a pas intérêt à formaliser un état dépassé de la science-fiction. Question diablement intéressante en effet, au vu d’une bonne série d’exemples des années récentes…

PS2 : Cette séance de cinéma était aussi motivée par une recherche d’inspiration (peu concluante, donc) pour les prochaines Utopiales, dont le thème a été intitulé « Intelligence(s) ». J’aurai l’occasion de reparler de l’événement, d’autant qu’on m’a confié la responsabilité de rédiger la préface de l’anthologie qui, comme chaque année, va sortir à cette occasion. À suivre…





Compléments

26 06 2014

Au cas où des auditeurs ayant écouté l’émission à laquelle j’ai participé lundi dernier (Du grain à moudre sur France Culture) seraient tombés sur ce blog en cherchant des compléments bibliographiques, voici quelques pistes et éclairages complémentaires.

La question de départ qui avait motivé l’émission consistait à se demander à quoi pourrait ressembler le monde après la « transition énergétique ». Pour cela, la science-fiction peut effectivement avoir plusieurs intérêts. Elle est d’abord une incitation à penser à (plus) long terme. Elle permet aussi de désenclaver l’imaginaire collectif et de rouvrir le champ des possibles. À des situations hypothétiques, elle donne des formes de représentations, fictionnelles certes mais qui ont une obligation de cohérence minimale. D’où son utilité potentielle pour réfléchir aux enjeux écologiques (comme j’ai déjà commencé à le faire, notamment dans une contribution à paraître), et plus spécialement énergétiques (comme amorcé dans cette émission). Le passage par la science-fiction peut être une manière de montrer le poids de certaines variables, typiquement la variable technique ou technoscientifique.

Les exemples intéressants sont peut-être davantage à trouver en littérature qu’au cinéma, car l’industrie hollywoodienne semble avoir une capacité croissante à saborder les sujets stimulants (Cf. Elysium, Transcendance, etc.). Quelques livres méritaient donc plutôt d’être cités.

Le cadre d’appréhension des enjeux est aussi important. L’expression « transition énergétique » est trompeuse, car il ne peut s’agir uniquement d’une problématique énergétique, à cause des multiples facteurs qui jouent sur les consommations d’énergie : modes de vie, urbanisme, etc. Ce qui veut dire que les enjeux ne sont pas simplement techniques, mais aussi profondément politiques, au sens où ils renvoient à des choix collectifs à élaborer en commun.

En y prêtant attention, on peut le percevoir dans les fictions mises au futur et les choix collectifs (plus ou moins explicites) qu’elles mettent ainsi en scène. Dans Écotopie d’Ernest Callenbach (Stock, 1978 ; Ecotopia, Banyan Tree Books, 1975), la taille des villes est limitée, ce qui permet de réduire certains besoins de transports.

Pacific EdgeBien avant sa trilogie (pas complètement convaincante) sur la problématique du changement climatique (Les quarante signes de la pluie, Presses de la Cité, 2006 ; 50° au-dessous de zéro, Presses de la Cité, 2007 ; 60 jours et après, Presses de la Cité, 2008), Kim Stanley Robinson en avait publié une autre présentant trois versions fictionnelles d’une Californie future (du Comté d’Orange plus précisément), mais dont le dernier volume n’a malheureusement pas bénéficié d’une traduction en français (Pacific Edge, 1990). Dommage, car c’est aussi celui qui pourrait servir d’inspiration complémentaire d’un point de vue écologique, au moins comme description prenant une distance par rapport à un modèle socio-spatial dominé par l’automobile.

Pour les autres compléments bibliographiques, une bonne partie des livres évoqués l’est aussi dans ma postface (« Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène… ») au recueil de nouvelles (à tonalité écologique) de Thomas Day, 7 secondes pour devenir un aigle (désormais Grand Prix de l’Imaginaire 2014). L’éditeur l’a rendue disponible en ligne (http://blog.belial.fr/post/2013/10/07/Et-la-science-fiction-entra-elle-aussi-dans-l-anthropocene) et je l’ai aussi reprise sur ce blog (http://yannickrumpala.wordpress.com/2013/10/11/et-la-science-fiction-entra-elle-aussi-dans-lanthropocene/).

Les autres références sont citées et utilisées dans mon texte présenté il y a quelques mois et qui devrait paraître, sous une forme un peu étendue, dans un ouvrage collectif : « Penser les espérances écologiques avec la science-fiction », communication invitée pour la deuxième journée d’étude « Les lieux du non-lieu » organisée par le Centre de sociologie des pratiques et des représentations politiques (CSPRP), Université Paris 7, 19 septembre 2013, téléchargeable sous forme de fichier pdf.

J’ai eu l’occasion de présenter Iain M. Banks et le cycle de la Culture dans d’autres textes :
http://www.actusf.com/spip/Quelques-notes-techno-politiques.html
http://www.actusf.com/spip/Interview-Yannick-Rumpala-sur-Iain.html
Ils sont également accessibles sur ce blog : http://yannickrumpala.wordpress.com/tag/cycle-de-la-culture/

À défaut de traduction française encore disponible dans le commerce, Ecotopia d’Ernest Callenbach est en partie accessible en ligne en anglais : http://books.google.fr/books?id=KWOdE2cK7f4C&printsec=frontcover&dq=ecotopia&hl=fr&sa=X&ei=hAqpU53oJJKR0QWfrID4Aw&ved=0CB8Q6AEwAA#v=onepage&q=ecotopia&f=false

Une interview intéressante, en français, de Paolo Bacigalupi, l’auteur de La fille automate, qui se considère comme un « agropunk », explique pourquoi et éclaire les motivations de son livre : http://www.gaite-lyrique.net/gaitelive/l-agro-punk-qui-a-ecrit-la-fille-automate-la-grande-interview-de-paolo-bacigalupi

Sur l’intérêt de la science-fiction du point de vue de la philosophie politique :
Yannick Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques 4/2010 (n° 40). URL : www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-4-page-97.htm

Sur l’idée de transition, sa diffusion et ses effets sur les cadres de pensée :
Yannick Rumpala, « Recherche de voies de passage au « développement durable » et réflexivité institutionnelle. Retour sur les prétentions à la gestion d’une transition générale », Revue Française de Socio-Économie 2/2010 (n° 6). URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2010-2-page-47.htm

Sur le rôle potentiel des énergies alternatives :
Yannick Rumpala, « Formes alternatives de production énergétique et reconfigurations politiques. La sociologie des énergies alternatives comme étude des potentialités de réorganisation du collectif », Flux 2/2013 (n° 92). URL : www.cairn.info/revue-flux-2013-2-page-47.htm

Pour cause de manque de temps actuellement, billet encore en chantier et fortement susceptible d’être modifié.





20 ans après…

29 05 2014

Je suis très déçu : je pensais que l’arrivée de Ségolène Royal à la tête du Ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie allait faire exploser les ventes de mon premier livre, Régulation publique et environnement (L’Harmattan, 2003), qui était issu de ma thèse. Plus de vingt ans après, Ségolène Royal semblait retrouver un poste relativement familier, qui faisait partie de mon étude sur « les changements dans la régulation publique des problèmes d’environnement au tournant des années 1980 et 1990 » et qui aurait pu justifier un regard rétrospectif de la part des médias et analystes de la vie politique.

Blague à part, revenir sur le passé d’un acteur politique, a fortiori dans une position de direction (et autrement que dans la veine du journalisme « people »), est forcément utile pour appréhender les logiques d’action qui vont être portées dans un champ d’intervention. Dans le cas de Ségolène Royal, il est effectivement possible d’utiliser un point de comparaison, celui de l’époque (du 3 avril 1992 au 29 mars 1993) où elle pilotait un « Ministère de l’Environnement », dans un format certes plus réduit puisqu’il peinait encore à sortir d’une situation institutionnelle plutôt périphérique.

Pays, paysans, paysagesÉpisode intéressant, car, après la démission de Brice Lalonde, le Ministère de l’Environnement repris par Ségolène Royal a fait à l’époque figure de « vitrine » permettant au gouvernement socialiste de Pierre Bérégovoy d’entretenir des possibilités de rapprochements avec les formations écologistes. Face à un contexte électoral qui s’annonçait difficile, celui des élections législatives de mars 1993, il apparaissait en effet nécessaire aux responsables socialistes de maintenir la confiance d’électeurs qui pouvaient être tentés par les arguments écologistes. Pour ce qui se rapporte à l’action gouvernementale, il s’agissait de montrer que l’exercice du pouvoir par les socialistes avait su intégrer le souci environnemental[1], qu’un travail concret avait été effectué en ce sens[2]. Pendant ces quelques mois de 1992 et 1993, Ségolène Royal a effectivement essayé de donner cette image à son action ministérielle, ce qui se traduira notamment par un positionnement et une loi plutôt opportunistes sur les paysages.

S’agissant des vieilles discussions sur l’introduction d’une fiscalité écologique dans le domaine des transports, les positions récentes de la ministre sur l’« écotaxe poids lourds » sont également intéressantes à observer et à comparer. L’histoire est longue et ancienne en effet, et c’est en fait un ensemble de discours sur les corrections tarifaires à effectuer entre les différents modes de transport qui a conservé une assise importante dans la réflexion poursuivie au Ministère de l’Environnement sous l’égide de Ségolène Royal. Celle-ci en fait même une des priorités à venir lorsqu’il s’agit de tirer le bilan de son action ministérielle (ainsi dans la brochure publiée avant son départ : « rétablir les conditions d’égalité économique entre la route et le rail, en faisant prendre en charge par le transport routier le coût des atteintes à l’environnement ; définir une solidarité financière entre le système autoroutier et le rail pour les grandes infrastructures de transport combiné dont la France et l’Europe ont besoin »[3]). Les souhaits affichés tendent ainsi à converger vers l’extension du recours aux incitations fiscales pour réduire les déséquilibres de prix qui affectent le fonctionnement du marché des transports (comme le précise plus loin la même brochure : « Le rééquilibrage du prix de la route par rapport au fer, et de la voiture individuelle par rapport aux transports collectifs est le seul moyen de développer les transports publics, du transport combiné et du ferroutage. Il mettra fin à la fuite en avant dans les autoroutes et à la fragilisation du secteur routier soumis à la politique des flux tendus des entreprises »[4]).

Dans la science politique francophone, il y a peu de travaux sur la question de l’influence du ministre titulaire du portefeuille, plus précisément comme variable susceptible d’affecter le cours d’une action publique. Dans quelle mesure la personne à ce type de poste oriente-t-elle les politiques publiques qui relèvent de son champ d’intervention ? Pierre M. Chabal avait retranscrit ce type d’enquête dans un article (« Les ministres "font"-ils une "différence" ? Le style individuel des ministres dans le changement programmé de politiques publiques », Revue internationale des sciences administratives, vol. 69, n° 1, 2003). À partir des cas d’une vingtaine de ministres européens (français, britanniques, espagnols et allemands), il avait conclu que les ministres développent leur style propre à la tête de leur ministère. D’autres travaux, à partir d’approches différentes, pourraient donner une vision moins tranchée et montrer l’influence plus profonde d’autres variables (par exemple l’influence diffuse de courants d’idées).

Ces questions, toujours intéressantes, sont désormais plus éloignées de mes recherches actuelles, et je vais donc laisser à d’autres le soin de reprendre et nourrir avec de nouveaux matériaux ce genre d’analyses.

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[1] Cette intention est perceptible dans le positionnement adopté face à l’écologie, à l’image de cet extrait provenant de réflexions du Secrétariat National à la Formation du Parti Socialiste : « Aujourd’hui, à l’heure où les partis écologistes ont réussi une percée politique et électorale sans précédent aux municipales de mars 1989, aux européennes de juin 1989 et surtout aux régionales de mars 1992, il était urgent de montrer que les socialistes avaient pleinement intériorisé la préoccupation écologiste. C’est pourquoi le choix de l’un des leurs, Ségolène Royal, pour succéder à Brice Lalonde, ou encore de Marie-Noëlle Lienemann au titre du secrétariat d’État au cadre de vie et au logement, permettra sans doute à la fois d’assurer une continuité et de mettre en exergue l’évolution des socialistes dans ce domaine » (« Bilan de la politique d’environnement des gouvernements socialistes depuis 1981, in Secrétariat National à la Formation du Parti Socialiste / Centre Condorcet, L’écologie dans le combat socialiste, Paris, Parti Socialiste, juin 1992, p. 211).

[2] Argument que l’on retrouvera dans la presse du parti : « Les vrais écologistes ce sont les socialistes qui ont œuvré en profondeur en faveur de l’environnement et d’une meilleure qualité de la vie » (in « L’écologie a besoin des Socialistes », Vendredi, n° 175 du 12 février 1993).

[3] Ségolène Royal, une année d’action pour la planète, Paris, Ministère de l’Environnement, 1993, p. 1.

[4] Comme le précise plus loin la même brochure : « Le rééquilibrage du prix de la route par rapport au fer, et de la voiture individuelle par rapport aux transports collectifs est le seul moyen de développer les transports publics, du transport combiné et du ferroutage. Il mettra fin à la fuite en avant dans les autoroutes et à la fragilisation du secteur routier soumis à la politique des flux tendus des entreprises » (« développer les incitations et la fiscalité écologique », ibid., p. 10).





Conclusion : les potentialités en devenir de la production entre pairs sur la base de communs

10 04 2014

Cette série de billets sur la « production entre pairs sur la base de communs » visait à montrer qu’elle peut aussi avoir des potentialités transformatrices lorsqu’elle s’expérimente dans le monde physique. L’intention était conjointement de reconceptualiser ces expérimentations, de façon à ne pas les voir simplement comme de nouveaux espaces d’activités plus ou moins collectives. Les porteurs de ces initiatives parviennent à intéresser, enrôler et mobiliser des individus au point de finir par former des communautés parvenant à s’étendre. Un type différent de système productif (distribué, ouvert, collaboratif, contributif, non marchand) paraît ainsi émerger. Des forces productives se découvrent, découvrent leur potentiel, s’efforcent de le maintenir.

P2P ValueÀ travers leurs promesses et pratiques, ces projets portent aussi un imaginaire alternatif ; ils tentent de retrouver une forme d’abondance, dans laquelle la logique n’est pourtant pas l’accumulation. Ces actions collectives, à partir de contributions même minimes et variables, se veulent davantage créatrices de communs.

Une production est ainsi offerte à la collectivité sans nécessaires contreparties. Le produit du travail n’appartient à personne en particulier. Les ressources qui sont rendues disponibles ont au surplus l’avantage d’être renouvelables pour peu qu’elles soient entretenues. Des expérimentations comme celles des Incroyables comestibles permettent ainsi d’amorcer une reconnexion à des moyens de subsistance. Précisément, et en reprenant le vocabulaire de Yochai Benkler, les Incroyables comestibles proposent à leur manière (et sans forcément en être conscients) de réorganiser la production alimentaire selon des principes de modularité et de granularité, par petites tâches décomposables et adaptables. Et pour les individus qui s’engagent davantage dans ces activités, elles peuvent représenter un moyen de ne plus être assignés à une position de consommateurs passifs, puisqu’ils tendent aussi à devenir coproducteurs.

Bien entendu, selon le type de production envisagée, les manières de collaborer ne sont pas les mêmes et peuvent requérir des médiations différentes (typiquement, un usage plus ou moins intense des communications informatiques). Le « coût » d’entrée dans ces coopérations est plus ou moins important, en fonction de la nature des productions et de leur degré de technicité. Des connaissances peuvent être en effet nécessaires.

La collaboration à distance a aussi ses limites (partageant ainsi des dilemmes et difficultés déjà repérés pour les logiciels libres). Les contributions étant libres, les investissements peuvent être différenciés et plus ou moins intenses. Il faut aussi une disponibilité des contributeurs potentiels. Comme pour le bénévolat, les intérêts pour un projet peuvent donc être volatiles. Et la difficulté peut être alors d’en conserver une masse suffisante.

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Les réflexions qui viennent d’être étalées sur plusieurs billets sont encore largement en cours. Elles seront présentées en juin aux 14èmes Journées Internationales de Sociologie du Travail à Lille.

Pour faciliter la lecture et les éventuelles discussions, le texte complet est aussi disponible en un seul fichier pdf.

 





Débouchés de la coproduction entre pairs : l’émergence d’un mode de production alternatif ?

8 04 2014

Suite et troisième partie (III) des billets précédents sur les potentialités de la « production entre pairs sur la base de communs ».

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Si l’agrégation de ces activités tend à installer un mode de production particulier, il faut non plus seulement en préciser les soubassements, mais aussi en caractériser la portée et les avantages potentiels (du point de vue du bien-être individuel et collectif, etc.). Ces expérimentations portent une appréhension renouvelée des ressources auxquelles il est possible d’avoir accès. Des imprimantes 3D comme la RepRap sont susceptibles d’élargir l’accès à des outils de fabrication. Les Incroyables comestibles travaillent à restaurer des moyens de subsistance, produits par les populations elles-mêmes. L’esprit participatif est là aussi recherché pour renforcer ces dynamiques.

 

            a) L’élargissement de l’accessibilité à des outils de fabrication

Pour les porteurs du projet, la RepRap est une manière de montrer que la conception et le développement de machines peuvent s’effectuer sans être nécessairement centralisés et réservés à de gros acteurs industriels. La logique fondatrice n’est pas celle de la valorisation commerciale et du profit monétaire : elle est non marchande et essentiellement attentive à la valeur d’usage. La machine étant conçue sur le principe de l’« open source », n’importe qui (du moins avec quelques compétences techniques minimales) peut se sentir autorisé à la copier, voire à en diffuser ainsi des exemplaires pour d’autres personnes ou groupes intéressés.

En escomptant des avancées techniques progressives, l’ambition qui accompagne le projet est de mettre l’impression 3D à la portée de l’ensemble de la population. La RepRap, avec les capacités informatiques de numériser et de modifier les caractéristiques des objets, est vue comme un moyen d’étendre les possibilités de personnalisation pour des produits courants adaptés à ce procédé[1]. Avec ce type de machines, la production paraît pouvoir être orientée vers une autre trajectoire, puisqu’elle peut ainsi s’effectuer de manière non seulement moins standardisée, mais aussi moins massifiée que dans le système industriel qui a prévalu au XXe siècle. De plus, si la machine peut copier ses propres pièces, un autre avantage est qu’elle devient plus facilement réparable : il suffit de trouver le détenteur d’une autre machine, ou, pour les plus prévoyants, d’imprimer chaque pièce à l’avance et de stocker en cas de possible défaillance[2].

Helix_TCette technologie ouvre aussi des espaces pour des usages innovants, qui peuvent eux-mêmes suivre la voie de la production collaborative. Cette possibilité a par exemple été explorée pour du matériel de production d’énergie éolienne[3]. La technologie étant relativement nouvelle et encore loin de la maturité, les utilisations qui en sont faites relèvent toutefois encore largement de l’expérimentation, et les essais peuvent être nombreux avant de parvenir aux objets attendus. Internet est d’ailleurs aussi devenu un relais courant pour donner à voir ces expériences, les faire vivre et mettre en ligne des vidéos qui font la démonstration des possibilités réalisées.

 

            b) Amélioration et maîtrise de moyens de subsistance

À leur manière, les expérimentations des Incroyables comestibles montrent que les espaces publics peuvent être appréhendés et utilisés comme des espaces communs de production alimentaire. Ce type particulier de circuits courts fait écho à un souhait diffus de pouvoir manger des produits « locaux », frais et de meilleure qualité. Couramment accompagné par une communication permettant la mise en récit du travail effectué, ce raccourcissement de réseaux d’approvisionnement s’avère utilisé comme exemplification mobilisatrice, incitant à faire évoluer les consommations alimentaires individuelles vers une logique plus « locale », autrement dit privilégiant la proximité.

Les productions, quant à elles, n’entrent pas dans le circuit des échanges monétaires. Et si don il semble y avoir, cette catégorie n’est plus tout à fait juste, puisque la relation peut rester anonyme, le producteur ne sachant pas forcément qui est le consommateur, et réciproquement. Formellement, il n’y a pas d’obligation de réciprocité en tout cas. Et pas de sélection a priori de qui va recevoir. L’expérimentation est ainsi censée se perpétuer par le partage et la gratuité, principes dont chaque groupe local doit pouvoir montrer les possibilités d’application pour la nourriture. L’enjeu se situerait davantage dans la démonstration de la possibilité d’une alternative, plutôt que dans une tentative pour rivaliser avec la productivité des systèmes agricoles « modernes ». Amélie Anache, porteuse de la déclinaison parisienne du projet, l’exprimait de cette manière : « L’important n’est pas la "quantité produite" mais plutôt de viser une grande productivité sur un petit espace »[4]. L’argument pourrait d’ailleurs trouver des correspondances et des confirmations dans un registre plus institutionnel, la Food and Agriculture Organization (FAO) ayant par exemple travaillé à montrer le potentiel productif des « micro-jardins »[5] et leur utilité pour les familles à faibles revenus.

En poussant à regarder autrement les zones habitées, le mouvement tente simultanément d’intervenir dans la production des représentations collectives du monde urbain. Si l’hypothèse fédératrice est que la production alimentaire peut revenir en ville, cette dernière en effet tend alors à devenir un ensemble d’espaces à reconquérir. C’est la ville elle-même qui peut devenir « comestible », idée qui circule dans les milieux intéressés conjointement avec celle de « ville résiliente » : « L’enjeu est de renouer avec l’idée d’une ville comestible, où chaque espace vert a une utilité autre que d’être regardé, où chaque espace public laisse place à une appropriation collective et non exclusive, où les espaces « délaissés » ne le sont plus et font l’objet d’une valorisation « comestible » »[6].

Pour y parvenir, les activités ne consistent pas seulement à semer, planter et récolter, et comportent aussi d’autres contraintes. Il faut repérer des espaces disponibles, avec des propriétaires qui acceptent de jouer le jeu (puisque cette pratique peut toucher au droit d’occupation et d’usage de l’espace). À défaut de parcelles, la plantation peut se faire dans des bacs et autres contenants plus ou moins bricolés (avec des incitations à utiliser des matériaux de récupération, comme les palettes en bois). Il faut en outre trouver graines et plants, prévoir du compost, entretenir les espaces choisis. Pour les graines et semences, les fonctionnements en réseau, par le jeu des relations plus ou moins proches, deviennent là aussi un appui. Le souci pour la biodiversité peut d’ailleurs amener des rapprochements avec des acteurs engagés dans des causes voisines, comme en France l’association Kokopelli, favorable à la diffusion de semences provenant de l’agriculture « biologique ». Conjointement, dans un processus extensif, l’appréhension des biens communs tend alors à remonter vers l’amont de la production récoltée, donc effectivement les semences[7], dont il va s’agir de prévoir également le rassemblement. Cette anticipation peut être une occasion supplémentaire de faire passer des recommandations, comme dans la suivante qui a circulé sur les pages Facebook des groupes locaux des Incroyables comestibles : « C’est bientôt l’hiver,
Tous les jours on peut récupérer et stocker des graines, pour que le printemps à venir ne ressemble à aucun autre.
Ne sélectionner que des graines de légumes anciens ou assurés reproductibles, et non pas des graines de légumes hybrides, ou hybrides F1, ou OGM, qui sont dégénérescentes »[8]. Par associations successives, la démarche tend ainsi à engager les acteurs intéressés dans une forme de gestion locale des ressources. Une partie des problèmes logistiques peut même être évacuée s’agissant de la distribution, puisque n’importe qui est censé pouvoir se servir directement (ce qui élimine donc un ensemble de coûts de transaction).

 

            c) Des outils synergiques : cartes et applications numériques participatives

PlantCatchingLa démarche des Incroyables comestibles commence à rencontrer d’autres initiatives dont l’esprit s’apparente également à la production de communs entre pairs, mais qui pour cela recourent davantage à des outils informatiques. La cartographie participative en ligne s’est en effet maintenant étendue au recensement géographique de ressources alimentaires et elle devient une autre modalité de stimulation des échanges. C’est par exemple ce que propose le site plantcatching.com, accessible en anglais et en français : « Découvrez toutes les plantes, semences, surplus de récolte, matériaux de jardinage et bacs Incroyables Comestibles partagés par vos voisins jardiniers »[9]. Dans la mesure où des contributions sont effectuées pour diffuser des informations, la carte devient ainsi un intermédiaire supplémentaire pour la mise en relation : « PlantCatching vous met en relation avec les passionnés de jardinage dans votre quartier et vous permet de faire deux choses très simples:
1. Trouver des plantes, graines et bulbes, surplus de récoltes et matériaux de jardinage donnés par vos voisins jardiniers, soit anonymement, soit personnellement sur ou près de leur propriété.
2. Partager votre passion en donnant à votre tour des végétaux ou surplus de récoltes pour que des membres de PlantCatching ou de simples passants puissent les prendre, les planter et les admirer… ou les manger »[10]. Sur son site Internet et sur un principe voisin, l’équipe de Todmorden propose une carte permettant aux visiteurs de visualiser les lieux où il y a surplus d’œufs[11].

Des initiatives similaires ont été développées pour d’autres productions et d’autres villes ou régions plus larges. Fruit City prétend ainsi recenser de manière collaborative tous les arbres fruitiers dans les espaces publics de Londres[12]. Fallen Fruit avait commencé comme un projet artistique dans une logique voisine à Los Angeles en 2004, pour ensuite inclure d’autres villes[13].

Des applications pour smartphones sont même devenues disponibles. L’association parisienne Vergers urbains, qui promeut une « ville comestible » et une plus grande place pour les arbres fruitiers dans les villes, a par exemple traduit une application « open source » de ce type (Boskoi[14]) en français. Grâce à l’application, chacun doit pouvoir répertorier ses découvertes et les signaler sur la carte du site correspondant. Avec cette autre forme de contribution et si la saison s’y prête, des communs alimentaires peuvent être repérés et paraissent alors presque accessibles en permanence.

À suivre…

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[1] Cf. Ed Sells, Zach Smith, Sebastien Bailard, Adrian Bowyer and Vik Olliver, « RepRap: The Replicating Rapid Prototyper: Maximizing Customizability by Breeding the Means of Production », in Frank T. Piller, Mitchell M. Tseng (eds), Handbook of Research in Mass Customization and Personalization, Vol. 1, New Jersey, World Scientific Publishing, 2009, pp. 568-580.

[2] Ibid., p. 578.

[3] Cf. Vasilis Kostakis, Michail Fountouklis, Wolfgang Drechsler, « Peer Production and Desktop Manufacturing. The Case of the Helix_T Wind Turbine Project », Science, Technology, & Human Values, vol. 38, n° 6, November 2013, pp. 773-800.

[4] Citée dans « Les Incroyables comestibles à Paris », 02/04/2013, http://acteursduparisdurable.fr/actus/les-incroyables-comestibles-a-paris , consulté le 7 mars 2014.

[5] FAO, « With micro-gardens, urban poor “grow their own”, Factsheet 6, 2010, http://www.fao.org/ag/agp/greenercities/pdf/FS/UPH-FS-6.pdf

[6] « Vers une ville comestible », http://villepermaculturelle.wordpress.com/2012/03/20/vers-une-ville-comestible/ , consulté le 14 février 2014

[7] Déconstruisant ainsi leur transformation en bien privé marchand. Cf. Hélène Tordjman, « La construction d’une marchandise : le cas des semences », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 6/ 2008 (63e année), pp. 1341-1368.

[8] Cette recommandation était reprise de Nature to Share, « L’info Francophone du partage alimentaire en continu 24h/24h. »

[9] http://plantcatching.com/fr , consulté le 18 février 2014.

[10] http://plantcatching.com/fr, consulté le 18 février 2014.

[11] http://www.incredible-edible-todmorden.co.uk/resources/todmorden-egg-map , consulté le 9 mars 2014. Sur la promotion de l’initiative et l’incitation conjointe à consommer des œufs locaux, voir aussi « Every Egg Matters and the Todmorden Egg Map Launch », http://www.incredible-edible-todmorden.co.uk/blogs/every-egg-matters-and-the-todmorden-egg-map-launch/?c=Produce , consulté le 9 mars 2014.

[12] « Fruit City is a growing map and network of all the fruit trees in public spaces in London. » (http://fruitcity.co.uk/about-2/ , consulté le 18 février 2014).

[13] Cf. « Fallen Fruit Biography », http://fallenfruit.org/about/, consulté le 9 mars 2014.

[14] « Boskoi is a free, opensource mobile app that helps you explore and map the edible landscape wherever you are. Named after the greek word for grazer or brouwser the app lays out a map of local fruits and herbs and allows users to edit and add their own finds. Made by the foragers at Urban Edibles in Amsterdam Boskoi is an Ushahidi-based app that comes with a few foraging guidelines » (http://boskoi.org/ , consulté le 9 mars 2014).





Bases et formes de coordinations pour une production entre pairs sur la base de communs

6 04 2014

Suite et deuxième partie (II) des billets précédents sur les potentialités de la « production entre pairs sur la base de communs ».

* * *

Si ces projets collaboratifs peuvent se développer, c’est aussi parce qu’ils s’appuient sur des activités qui ne se limitent pas à une production de biens plus ou moins concrets. Pour tenir, ces initiatives collectives ont aussi besoin de relations entretenues entre les acteurs intéressés. D’où l’importance des coordinations qui, tout en aidant à asseoir des réseaux, permettent d’ajuster les attentes et de mettre un certain ordre dans les activités.

 

            a) L’assemblage flexible de participations volontaires

La production entre pairs a révélé des caractéristiques qui peuvent présenter des avantages[1]. Elle repose sur des contributions volontaires dans le cadre de collaborations souples, qui peuvent finir par former de vastes groupes. Cette production n’est pas a priori organisée de manière centralisée et, si organisation il y a, elle reste souvent flottante, ce qui permet par ailleurs une adaptabilité au gré de l’évolution des projets. Les relations entre participants restent « horizontales » et les éventuels animateurs ne profitent pas de positions hiérarchiques formalisées. Comme pour le développement des logiciels libres, l’activité peut être qualifiée d’« hybride » : « D’un côté, elle relève du travail productif […]. D’un autre côté, elle résulte d’engagements bénévoles, dans la mesure où elle rassemble des participants volontaires et non rétribués, qui trouvent dans leur contribution au groupe la possibilité de réaliser leurs intérêts, préférences ou aspirations personnels »[2].

De manière différente de celles des entreprises ou des administrations, la production par des pairs repose ainsi sur les capacités de coordination entre les participants à ces groupes ou communautés. Ces participants ne sont pas obligatoirement les spécialistes les plus avancés et peuvent être aussi des acteurs plus diversifiés manifestant un intérêt plus ou moins ponctuel. Outre la distance physique qui peut les séparer, ils n’ont pas non plus nécessairement de liens de connaissance entre eux, même si ces liens peuvent se créer et se renforcer au fil des échanges.

Pour les productions matérielles qui nous intéressent, l’organisation du travail paraît donc se trouver dans des conditions similaires à celles dans lesquelles se réalise la production des logiciels libres : « […] cette activité est assurée par des producteurs qui y participent de manière volontaire et bénévole, entretiennent des relations virtuelles médiatisées par le réseau Internet et ne partagent aucune inscription organisationnelle commune. Ce mode de production original ne présente aucune des caractéristiques attachées habituellement aux organisations productives : contractualisation des engagements, rémunération des contributions, coprésence des travailleurs, contrôle hiérarchique, etc. Plus largement, il est dépourvu d’instruments habituels de gestion des activités et de ceux qui les effectuent, tels que des procédures de prescription des tâches, des systèmes de division du travail, des protocoles de sanctions »[3].

Pour les formes de production entre pairs qu’il a étudiées, Yochai Benkler a déjà montré et analysé leur capacité à trouver aussi des solutions pour la répartition des tâches, sans avoir besoin de revenir à des solutions dérivant du fonctionnement du marché ou des firmes[4]. Plus un projet va intéresser, plus une tâche va avoir de chances de trouver la ou les personnes appropriées pour la réaliser, avec donc des compétences et des ressources qui vont pouvoir être employées. À cela s’ajoute l’avantage de la division en petites tâches : « […] when a project of any size is broken up into little pieces, each of which can be performed by an individual in a short amount of time, the motivation to get any given individual to contribute need only be very small »[5].

Yochai Benkler signale plus précisément trois conditions favorables à la production par des pairs : la modularité, la granularité et un faible coût d’intégration. Si le processus de production est divisible, chaque module peut plus facilement être produit indépendamment des autres, les efforts à rassembler pouvant alors se déployer dans des temporalités différentes, avec des capacités différentes. La granularité renvoie à la dimension des tâches à réaliser : les plus réduites auront plus de facilités à attirer des contributeurs potentiels, notamment ceux qui ne sont prêts à accorder qu’un faible effort. Des tâches d’importances différentes permettront d’attirer des contributeurs pouvant avoir des motivations et des souhaits d’investissement différents. Mieux vaut enfin que les processus permettant d’intégrer les contributions dans un produit fini ne soient pas trop lourds, tout en permettant d’écarter celles qui sont insatisfaisantes (ce qui rend là les apparentes redondances potentiellement utiles).

Pour des productions collaboratives ayant un débouché plus matériel, d’autres conditions semblent toutefois devoir être également envisagées. Les relations ne peuvent demeurer constamment dans des réseaux communautaires « virtuels », et l’activité doit finir par s’incarner dans des espaces physiques. Il faut aussi pouvoir tester des réalisations en commun. La réalisation physique et la démonstration de résultats restent donc une épreuve qui doit intervenir à un moment.

 

            b) RepRap : un projet qui dépend de la dynamique d’une communauté « virtuelle »

La dynamique du projet RepRap est à relier à sa dimension communautaire. Si l’initiative prend son origine dans un laboratoire universitaire (comme Fab@Home, un autre projet important né à Cornell University), elle a bénéficié d’un réseau de plus en plus étendu qui a acquis une dimension internationale, par le biais notamment des possibilités de communication par Internet. Ce réseau promeut le partage des connaissances par la discussion et la documentation des avancées sur les différents modèles de machines.

RepRap MagazineLa RepRap a également agrégé autour d’elle une communauté qui permet de trouver des formes d’aide pour l’assemblage des pièces et composants de la machine. Il suffit ainsi d’une requête sur n’importe quel moteur de recherche pour accéder rapidement à un « wiki » (http://www.reprap.org/wiki/RepRap ) mettant à disposition des informations techniques, voire permettant, pour les plus motivés, de suivre l’évolution du projet et les multiples tentatives d’amélioration. Le site correspondant insiste aussi sur cette dimension communautaire (« Reprap.org is a community project, which means you are welcome to edit most pages on this site, or better yet, create new pages of your own »[6]). Les résultats de tests sur des spécifications (les matériaux utilisables par exemple) ou des propositions d’amélioration peuvent être par cet intermédiaire présentés à la communauté. Et toute personne intéressée peut trouver des plans et des explications permettant de fabriquer sa propre machine, conformément à l’esprit ouvert du projet.

Le projet RepRap rejoint ainsi des principes fréquemment mis en œuvre pour d’autres projets « open source ». Cette ouverture, par une forme d’accord implicite, permet la réutilisation du travail d’autres personnes.

 

           c) Les Incroyables comestibles : des liens territoriaux, mais pas seulement

Dans le cas des Incroyables comestibles, les relations s’inscrivent davantage dans des territoires et des communautés plus locales. Elles peuvent d’ailleurs participer à l’attrait du projet, mettant également en avant la qualité des liens et des espaces publics. Ces relations peuvent aussi être plus larges, entre différents groupes distants. Pour partie sous l’effet de la médiatisation, la ville de Todmorden est de fait devenue un lieu de visites pour des personnes et des groupes venant de plus ou moins loin (pas seulement de Grande-Bretagne) et souhaitant voir concrètement les réalisations.

Le projet, en prenant appui sur le rapport à l’alimentation, se rapproche effectivement d’une vocation presque éducative. Les écoles de Todmorden ont-elles-mêmes été sollicitées pour y participer. Plus largement, dans cet esprit d’éducation orientée vers l’alimentation, des formes de cours ont été mises en place sur la culture des légumes et la conservation des produits récoltés.

Un effort pour structurer la démarche, notamment pour les groupes locaux souhaitant s’y lancer, a été fait par la branche française des Incroyables comestibles, sous l’impulsion de l’association Incroyables comestibles de Fréland (Haut-Rhin), dont l’un des membres, François Rouillay, a joué un rôle moteur dans la reprise de l’initiative en France à partir de 2011. La « méthode en 5 étapes »[7] qui a été proposée est couramment reprise par le démarrage des nouveaux groupes. La dimension d’expérimentation est ainsi complétée par une ambition tendanciellement performative : « La planche des étapes montre comment les citoyens peuvent transformer la collectivité en un espace de partage dans des rapports pacifiés et bienveillants. C’est une démarche progressive qui vient d’en bas, un mouvement ascendant, des citoyens souverains qui décident de créer un Nouveau Monde éthique et solidaire sur les territoires »[8].

Incredible Edible NetworkFavorables aux circuits courts, ces expérimentations tentent de faire fonctionner d’autres types de réseaux, moins dépendants des formes de production agro-industrielles. Elles se sont aussi elles-mêmes organisées de manière réticulaire, ce qui a pu permettre de renforcer leur structuration. Pour l’ensemble a même été constitué un réseau, qualifié comme tel, avec son site Internet et sa page Facebook, qui prétend fédérer les initiatives : « The Incredible Edible network is an umbrella group for members who believe that providing public access to healthy, local food can enrich their communities »[9].

Une attention particulière est d’ailleurs accordée à la présentation et à la communication des initiatives. Chaque plantation est dotée de pancartes avec des logos communs et de courts messages explicatifs (par exemple « Nourriture à partager » et « Servez-vous librement, c’est gratuit ! »). Ce sont autant de dispositifs d’intéressement en direction des populations de passage à côté des plants. Pour que l’initiative puisse s’étendre, un effet d’entraînement est de fait fréquemment escompté : « L’idée, c’est que les personnes qui se servent replantent ensuite elles-mêmes » (Linda Mouti, étudiante ayant lancé l’initiative à Versailles avec d’autres bénévoles dans le cadre du Rotaract de la ville, prolongement du Rotary pour les jeunes[10]).

 

          d) L’entretien des coopérations faibles grâce aux outils numériques

Comme pour d’autres communautés, les technologies de communication informatique ont facilité les échanges et les liens. Elles sont devenues un instrument de coordination à part entière. La production entre pairs représente ainsi une autre expression de la « force des coopérations faibles », c’est-à-dire ces formes de coopération qui peuvent naître des « liens faibles » entre des individus dont les relations vont d’abord passer par des canaux « numériques » et des sociabilités à la fois distantes et fluctuantes[11].

RichRapLes groupes des Incroyables comestibles s’organisent souvent par région ou par agglomération, avec leur page Facebook pour véhiculer informations et actualités. Ces pages, ou d’autres réseaux sociaux en ligne, permettent de signaler des initiatives et d’appeler aux bonnes volontés pour certaines opérations anticipées ou en cours. Sur un autre principe, le wiki de la RepRap peut aussi servir d’espace de capitalisation et d’échange. Le site www.reprap.org propose en outre un ensemble de forums permettant de repérer les groupes utilisateurs (par zones géographiques notamment) et de mettre en contact les personnes souhaitant construire une de ces machines[12]. Par l’intermédiaire de ces types de plateformes, des acteurs qui ne se connaissent pas forcément peuvent plus facilement entrer en relation et commencer à faire se rejoindre leurs projets. Conseils et astuces peuvent également être partagés par ces canaux, qui tendent aussi à être utilisés et à fonctionner comme des forums.

Dans ces initiatives, le partage tend par suite à être conçu de manière large. Il s’agit aussi de donner à voir des expériences, de transmettre des connaissances. Par une forme de réalisme, cet enjeu peut même être davantage mis en avant que celui de la productivité physique : « A Paris par exemple, il n’est pas possible de nourrir les habitants en plantant ça et là de la nourriture. En semant dans les espaces publics, notre objectif est davantage pédagogique. Certains enfants ne savent même pas comment poussent des tomates ! Avec les Incroyables Comestibles, l’expérience est concrète »[13]. L’activité glisse alors vers un travail de formation, visant une productivité plus sociale (dans le sens où ces coopérations ne produisent pas seulement des biens matériels, mais aussi par la même occasion des capacités, par exemple en matière horticole).

 

La forme et la nature des réseaux sont importantes dans ces expérimentations. Ils peuvent s’allonger et rester convergents[14]. Comme souvent, c’est la solidité des réseaux formés qui permet de rendre les réalisations durables. Des règles informelles peuvent se mettre en place et permettre d’organiser la coopération. Des connaissances circulent et participent d’un apprentissage en réseau. Des associations déjà existantes (pour des projets de type hackerspace ou pour la sauvegarde des variétés de semences par exemple) et leurs propres réseaux peuvent être d’ailleurs un réservoir de ressources qui peut nourrir à moindre frais une dynamique (en réduisant des « coûts de transaction », pour reprendre la perspective dont s’inspire Yochai Benkler). Le déploiement des projets n’exclut pas du reste que des formes de hiérarchie et de relations de pouvoir puissent réapparaître en leur sein[15].

À suivre…

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[1] Voir par exemple Michel Bauwens, « The Political Economy of Peer Production », CTheory, 2005, http://www.ctheory.net/articles.aspx?id=499

[2] Didier Demazière, François Horn et Marc Zune, « Les développeurs de logiciels libres : militants, bénévoles ou professionnels ? », in Didier Demazière, Charles Gadéa (dir.), Sociologie des groupes professionnels. Acquis récents et nouveaux défis, Paris, La Découverte, 2010, p. 285.

[3] Didier Demazière, François Horn, Marc Zune, « Des relations de travail sans règles ? L’énigme de la production des logiciels libres », Sociétés contemporaines, 2/2007 (n° 66), p. 101-102.

[4] Cf. « Coase’s Penguin, or, Linux and The Nature of the Firm », The Yale Law Journal, vol. 112, n° 3, December 2002, pp. 369-446 ; The Wealth of Networks. How Social Production Transforms Markets and Freedom, New Haven, Yale University Press, 2006.

[5] « Coase’s Penguin, or, Linux and The Nature of the Firm », op. cit.

[6] http://reprap.org/wiki/RepRap , consulté le 7 mars 2014

[7] « 1. On se prend en photo devant la pancarte de la commune », « 2. On partage les photos sur Internet et on communique aux autres, « 3. Chacun fait sa part devant chez soi avec les Incroyables comestibles », « 4. On réalise des actions collectives pour devenir une force citoyenne », « 5. On sensibilise les élus pour soutenir le mouvement citoyen solidaire » (« Lancer les Incroyables Comestibles dans sa ville ou son village : la méthode en 5 étapes », http://www.incredible-edible.info/?p=2051, consulté le 16 juin 2013).

[8] « Lancer les Incroyables Comestibles dans sa ville ou son village : la méthode en 5 étapes », http://www.incredible-edible.info/?p=2051 , consulté le 16 juin 2013)

[9] http://incredibleediblenetwork.org.uk/, consulté le 14 mars 2014.

[10] Citée dans « Des bacs à légumes pour tous dans la rue », Le Parisien, 20.05.2013, http://www.leparisien.fr/espace-premium/yvelines-78/des-bacs-a-legumes-pour-tous-dans-la-rue-20-05-2013-2817029.php

[11] Cf. Christophe Aguiton, Dominique Cardon, « The Strength of Weak Cooperation: An Attempt to Understand the Meaning of Web 2.0 », Communications & Strategies, Vol. 65, 2007, pp. 51-65 ; Dominique Cardon, Maxime Crepel, Bertil Hatt, Nicolas Pissard, Christophe Prieur, « 10 propriétés de la force des coopérations faible », InternetActu.net, 08/02/2008, http://www.internetactu.net/2008/02/08/10-proprietes-de-la-force-des-cooperations-faible/

[12] « RepRap User Groups », http://forums.reprap.org/index.php?19 , consulté le 24 mars 2014.

[13] « Nathan Dubois, qui anime bénévolement des initiatives dans la capitale française », cité dans Camille Chaumereuil, « Incroyables Comestibles : partageons notre nourriture », Say Yess, 12 février 2014, http://www.say-yess.com/incroyables-comestibles-partageons-notre-nourriture/ , consulté le 23 mars 2014.

[14] Si l’on reprend le cadre d’analyse de Michel Callon, « Réseaux technico-économiques et irréversibilités », in Les figures de l’irréversibilité en économie, sous la direction de Robert Boyer, Bernard Chavance, Olivier Godard, Paris, Editions de l’EHESS, 1991.

[15] Comme sur d’autres formes de projets collaboratifs. Cf. Mathieu O’Neil, « Domination et critique dans les projets collaboratifs sur internet », Réseaux, 5/2013 (n° 181), pp. 119-145.





Contributions volontaires et facteurs d’intéressement à une (co)production entre pairs

4 04 2014

Suite et première partie (I) annoncée dans le billet précédent.

La contribution désintéressée à un projet collectif renvoie à un type d’activité particulier qui suppose certaines dispositions d’esprit. Il faut donc un minimum de concordance entre des valeurs ou de compatibilité entre intérêts. Pour cette raison, il est d’abord utile de revenir sur les intentions portées dans ces projets collaboratifs, pour comprendre comment des subjectivités peuvent s’y investir et comment des motivations peuvent être entretenues[1].

 

         a) Particularités d’un mode de production ouvert et collaboratif basé sur des contributions volontaires

Telle qu’elle est couramment conceptualisée et décrite, la « production entre pairs sur la base de communs » spécifie davantage des processus que des types de produits. Ce que repère Yochai Benkler dans le prolongement des fonctionnements en réseaux (rendus possibles par les nouvelles technologies de l’information) et qu’il essaye d’analyser, c’est une nouvelle modalité d’organisation de la production. Celle-ci combine décentralisation, collaboration, absence de propriété. Elle s’appuie sur le partage des ressources entre des acteurs, d’ailleurs envisagés de manière plutôt individuelle, prêts à coopérer entre eux sans forcément se connaître[2]. Les wikis, ces sites évolutifs entretenus sur Internet, en sont pour lui un exemple emblématique.

La contribution volontaire est ainsi un don de temps personnel qui bénéficie à un collectif tout en permettant de produire une réalisation commune. La liberté est telle que le degré d’engagement peut varier sans que cela soit perçu comme préjudiciable, laissant donc largement ouvertes les gammes possibles de contributions, des plus anecdotiques aux plus constantes. À suivre Yochai Benkler, cette forme de production, pouvant faire intervenir un nombre important d’individus, peut efficacement fonctionner pour des biens immatériels relevant des domaines de l’information, de la connaissance ou de la culture.

À la différence de communs immatériels, des communs matériels requièrent des activités elles-mêmes matérielles, au sens où elles interviennent dans des environnements physiques[3]. La contribution n’apparaît alors plus tout à fait de même nature, comme nous allons le voir.

 

       b) Promesses et potentiel d’intéressement du projet RepRap

RepRap PrusaLe projet RepRap (REPlicating RAPid prototyper)[4] s’est développé sur ces principes du modèle ouvert et collaboratif. Il s’agissait de rendre disponible une imprimante 3D (en trois dimensions, sur le principe de la fabrication additive par couches successives de matière) permettant de refabriquer des modèles identiques à elle-même, grâce à une conception en open source et avec un coût le plus bas possible. Le projet est né formellement en 2005 (d’abord sous forme de blog) de l’initiative d’un universitaire britannique, Adrian Bowyer, senior lecturer au Département d’ingénierie mécanique à l’Université de Bath, mais s’est prolongé dans une logique collaborative qui a permis de constituer une communauté autour des avancées. Les participants ne sont donc pas liés par des relations strictement professionnelles, et a fortiori hiérarchiques et contractuelles.

Le principe de l’ouverture est constitutif du projet dès son origine : plans et instructions doivent être livrés au public sans besoin de contreparties. L’idéal souhaité est de parvenir à concevoir une machine qui puisse reproduire l’ensemble de ses composants (au lieu de plus de la moitié actuellement, puisque les difficultés restent liées à l’électronique et l’extrudeur qui sert de tête d’impression). La réalisation de ce souhait est laissée entre les mains des volontaires technophiles prêts à se rallier au projet et à y adjoindre leur potentiel de créativité[5]. Les défis techniques sont encore nombreux, mais n’excluent pas la recherche conjointe d’une machine qui puisse être facile à assembler et à utiliser[6].

Dans le projet et la communauté qui le reprend, l’enjeu de la maîtrise du développement technologique croise aussi celui de la propriété des moyens de production. Cette manière de réactiver par la technologie le projet marxiste est présente chez Adrian Bowyer lui-même. Ce type de machine réduirait la dépendance du consommateur : « I have no need to buy a spare part for my broken vacuum cleaner when I can download one from the Web; indeed, I can download the entire vacuum cleaner. Nor do I need a shop or an Internet mail-order warehouse to supply me with these things. I just need to be able to buy standard parts and materials at the supermarket alongside my weekly groceries.
The self-copying rapid-prototyping machine will allow people to manufacture for themselves many of the things they want, including the machine that does the manufacturing. It is the first technology that we can have that will simultaneously make people more wealthy whilst reducing the need for industrial production ». Le processus enclenché serait donc un autre type de révolution : « So the replicating rapid prototyping machine will allow the revolutionary ownership, by the proletariat, of the means of production »[7].

À défaut des machines elles-mêmes (qui resteraient à assembler par les acquéreurs), ce sont les connaissances les concernant qui sont offertes comme des communs. Les personnes et groupes intéressés peuvent récupérer des plans gratuits par l’intermédiaire d’Internet. Pour les pièces qui ne sont pas encore « imprimables », elles sont censées pouvoir être trouvées dans les commerces des grandes villes. Une fois la machine à disposition, des fichiers permettant de fabriquer des objets plus ou moins courants peuvent être téléchargés sur le même principe, par l’intermédiaire de sites de partage comme http://www.thingiverse.com par exemple. Pour les inspirateurs du projet, c’est dans cet enchaînement de potentialités que des effets sont attendus, jusqu’à la « richesse sans argent » (« wealth without money »[8]) dont Adrian Bowyer esquissait l’horizon. Plus besoin de gros investissements : une machine « auto-réplicante » devenue largement accessible mettrait des capacités de fabrication à portée de tout individu prêt à s’en saisir (et au moins très bon bricoleur dans l’état actuel de la technologie). Outre la part de stimulation relative aux améliorations techniques toujours possibles et attendues, les contributeurs potentiels peuvent ainsi trouver dans le projet des promesses de répercussions plus étendues, précisément jusqu’au monde de la consommation matérielle.

 

       c) Promesses et potentiel d’intéressement des Incroyables comestibles

Nourriture à partagerDepuis son lancement dans la petite ville anglaise de Todmorden en 2008, l’initiative Incredible edible a pris des allures de véritable mouvement aux ramifications internationales (sous le label donc des Incroyables comestibles dans les pays francophones). La production de communs entre pairs s’y incarne dans des formes de potagers collectifs, récupérant des espaces, même petits, pouvant être accessibles à n’importe qui pour y produire des fruits et légumes mis à disposition gratuitement. Dans l’hypothèse et le récit qui sont aussi faits, la petite échelle ne signifie pas que la productivité sera insuffisante. Dans les groupes locaux qui ont repris l’expérience, l’« abondance partagée » est même devenue un thème et un slogan de ralliement.

En plus du sens facilement et presque immédiatement compréhensible du projet, l’initiative paraît ouverte et peu formalisée : « Ce qui séduit les gens c’est que le processus est très simple. Il n’y a aucun bulletin d’adhésion à remplir. Il suffit d’installer un bac et de planter, explique-t-il [Cédric Dérouin, employé de restaurant qui a implanté l’initiative à Saint-Nazaire] »[9]. La démarche se veut également collaborative : il ne s’agit pas de se contenter de cultiver son jardin personnel ou familial. L’initiative, fondée sur un principe de partage, est souvent reprise comme une manière de faire communauté, tout en se réappropriant l’espace urbain. Les lieux publics, pour peu qu’ils puissent être aménagés, sont en effet envisagés comme pouvant devenir productifs de biens alimentaires profitables à la collectivité (ce qui amène par exemple à concevoir la rue autrement que comme une voie de circulation, a fortiori lorsqu’elle est dévolue essentiellement au trafic automobile). C’est le rapport entre les lieux, leurs usages et les populations qui tend à être ainsi problématisé par l’intermédiaire de la nourriture.

Les échanges envisagés ne sont d’ailleurs pas qu’alimentaires. Ils relèvent aussi des connaissances et des expériences, que les participants sont censés également partager, afin qu’ils puissent si besoin accroître leurs compétences, en matière de culture de végétaux notamment. Le réseau Colibris, inspiré par l’agroécologue Pierre Rabhi, a rejoint l’initiative et y raccroche ainsi un esprit proche d’une forme d’éducation populaire : « Cette démarche collective participe d’une pédagogie basée sur l’échange de savoir-faire et le partage d’expérience. C’est par exemple une manière de confronter les enfants à l’enseignement des méthodes de jardinage, dans un esprit ludique et convivial. Les Incroyables Comestibles sont ainsi un formidable outil d’éducation populaire à l’écologie, qui reconnecte le citoyen à son environnement naturel et à ses ressources locales »[10]. La branche française du mouvement Slow Food, dans la continuité de son souci pour la préservation des plaisirs gastronomiques, y a également adjoint une dimension éducative propre à restaurer ou maintenir les préoccupations gustatives : « Incredible Edible, ce ne sont pas seulement des potagers éparpillés dans la ville mais c’est aussi l’éducation au goût : des cours sur l’horticulture, sur comment conserver les fruits et légumes ou sur comment faire son propre pain sont activés »[11].

Sous une nouvelle étiquette, c’est aussi la trace d’expérimentations plus anciennes qui est plus ou moins consciemment retrouvée. En l’occurrence, celle des jardins partagés/communautaires et des community gardens[12]. Ces jardins ont aussi été une manière de reprendre l’espace urbain, de sorte que celui-ci puisse retrouver une autre forme de valeur d’usage sans être réservé à certaines catégories de population. Le mouvement Incredible edible tend à y ajouter une critique d’un système agroalimentaire dont les logiques, de plus en plus industrielles, échappent largement à la majorité des citoyens. L’action concrète par la plantation apparaît alors comme un moyen de retrouver des prises et une forme de maîtrise de l’alimentation. Les choix alimentaires, mais aussi la manière dont les aliments sont produits, sont problématisés par l’intermédiaire d’un retour au contact avec les plantes, fruits et légumes comestibles. Ils sont réinscrits dans un collectif local qui peut par cette voie essayer de réduire sa dépendance, tant à l’égard des filières de l’industrie agro-alimentaire que des grands circuits de distribution, tout en renforçant les liens communautaires.

Outre l’attrait potentiel d’un point de vue qualitatif, sanitaire et écologique (notamment pour les consommateurs les plus inquiets), ces expérimentations locales ont l’avantage de paraître reproductibles relativement facilement. Au besoin, l’adaptabilité et la débrouillardise sont mises en avant, par exemple en adaptant ou en construisant des bacs et jardinières pour des endroits où des sols sont plus difficilement disponibles. La confiance est une condition implicite, puisque les productions sont assurées sans qu’il y ait revendications de propriété. Ceux qui prennent n’auraient pas de raisons de prendre plus que ce dont ils ont besoin. Ou du moins est-il attendu un sens de la responsabilité de la part des autres habitants.

 

       d) Possibilités de construction de sens et production de motivations

L’engagement dans ce mode de production a une composante subjective à partir de laquelle peut se construire le travail collaboratif. Mais il ne s’agit pas d’un intérêt strictement personnel, ou alors il devient lui aussi dépendant des possibilités de réussite du projet.

Une enquête par sondage avait été faite dans la communauté de l’impression 3D en 2012 par Jarkko Moilanen et Tere Vadén, respectivement de l’Université de Tampere et de l’Université Aalto d’Helsinki (Finlande)[13]. Le membre typique est un homme de plus de 30 ans, vivant en Europe ou aux Etats-Unis, et ayant fait des études supérieures. Parmi les 350 personnes interrogées, beaucoup s’identifient au mouvement « maker » (qui étend les principes du « faire soi-même » aux objets technologiques) et semblent exprimer cette identification avec plus de facilité qu’à celle à la « production entre pairs ». La motivation à participer à des projets en commun fait davantage intervenir des considérations en termes de plaisir, de possibilité de choix des projets auxquels participer et de la manière d’y contribuer, autrement dit sans contraintes liées à des relations de subordination comme dans un emploi salarié. Les satisfactions retirées ne tiennent pas à une rémunération, mais plus à un intérêt pratique.

Dans le cas du projet RepRap, les motivations des contributeurs semblent se rapprocher de celles du logiciel libre[14] (les milieux ayant d’ailleurs des affinités et des liens entre eux). Comme le résumaient Maryline Meyer et François Montagne à propos des « développeurs » : « Si certains d’entre eux incarnent le modèle classique de l’homme économique en anticipant les gains monétaires d’une contribution au libre, de nombreux autres aiment la tâche qu’ils accomplissent parce qu’elle est intellectuellement stimulante, socialement utile mais aussi parce qu’elle permet de partager une identité avec autrui »[15].

Comme dans beaucoup de projets de collaboration ouverte, il s’agit d’essayer de parvenir collectivement à une réalisation commune. À la différence de ce que sont devenues majoritairement les activités de production, les relations de propriété et de concurrence ne sont pas censées être présentes.

En termes de motivations, l’esprit des Incroyables comestibles peut paraître un peu moins original si l’on considère les proximités et les liens affinitaires qu’il a avec celui des jardins partagés[16]. L’échange et la convivialité y sont déterminants. Ce qui est produit et recherché n’est pas seulement de la nourriture, mais aussi du lien social[17]. Avec son souhait de se servir du végétal pour récupérer et utiliser des espaces urbains délaissés, le « guerilla gardening » est une démarche qui comportait déjà également certains présupposés similaires, dans une forme d’activisme notamment orienté vers la restauration d’une plus grande place pour la « nature » en ville[18].

 

Dans ces expérimentations, du temps (le plus fréquemment en dehors de la vie professionnelle) est donc accordé à des activités qui dépassent l’intérêt personnel. Ce temps lui-même est librement modulable (les tâches acceptées pouvant d’ailleurs en demander peu). Les activités réalisées ne sont pas imposées. Comme champ d’extension d’une « production entre pairs sur la base de communs », les enjeux matériels amènent au surplus d’autres justifications et promesses : proximité, convivialité, abondance, autosuffisance, résilience. Les fondateurs d’Incredible edible à Todmorden ont ainsi affiché un objectif d’autosuffisance alimentaire pour leur ville en 2018[19]. Les capacités associées à la RepRap permettent presque de présenter ce type de machine comme un moyen de réduire les dépendances pour l’accès à certains objets. Ces justifications aident à renforcer le sens qui peut être trouvé dans ces projets et les activités correspondantes.

À suivre…

___________

[1] Notamment si l’on considère que faire prendre intérêt à quelque chose, spécialement un projet innovant, est aussi une activité dont la réussite n’est pas garantie et qui peut par conséquent requérir ses propres dispositifs. Cf. Madeleine Akrich, Michel Callon, Bruno Latour, « À quoi tient le succès des innovations. Premier épisode : L’art de l’intéressement », Gérer et comprendre, n° 11, juin 1988, pp. 4-17.

[2] The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, New Haven, Yale University Press, 2006, p. 60.

[3] Cf. Elinor Ostrom, Governing the Commons. The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.

[4] Pour une présentation des origines et de la conception de cette machine, voir Rhys Jones, Patrick Haufe, Edward Sells, Pejman Iravani, Vik Olliver, Chris Palmer and Adrian Bowyer, « RepRap – the replicating rapid prototyper », Robotica, vol. 29, Special Issue 01, January 2011, pp. 177-191.

[5] Il y a même eu des réalisations permettant de construire des modèles à partir de briques de Lego. Cf. Vasilis Kostakis, Marios Papachristou, « Commons-based peer production and digital fabrication: The case of a RepRap-based, Lego-built 3D printing-milling machine », Telematics and Informatics, Volume 31, n° 3, August 2014, pp. 434–443.

[6] Sur les choix techniques que ces orientations peuvent impliquer, voir Johan Söderberg, « Automating amateurs in the 3D printing community: connecting the dots between ‘deskilling’ and ‘user-friendliness’ », Work Organisation, Labour & Globalisation, Volume 7, n° 1, Summer 2013, pp. 124-139 (notamment p. 129). Comme l’explique l’auteur : « The risk is otherwise that the open source 3D printer will be sidelined by more user-friendly, but closed and commercial, 3D printers.
What is at stake, in other words, is the ability of the hobbyist community to assert itself and its political vision in a field increasingly dominated by commercial interests » (p. 134).

[7] Adrian Bowyer, « Wealth without money », http://reprap.org/wiki/Wealth_Without_Money , consulté le 10 mars 2014.

[8] Ibid.

[9] Cité dans Aline Leclerc, « Légumes en accès libre, nouvelle idée solidaire », Le Monde, 27 décembre 2012, p. 9.

[10] « Planter avec les Incroyables Comestibles », http://www.colibris-lemouvement.org/revolution/planter-ce-que-nous-mangeons/5-actions-pour-planter-ce-que-nous-mangeons/je-plante , consulté le 6 mars 2013.

[11] « Comment une ville peut devenir autosuffisante en fruits et légumes », 10/09/2012, http://www.slowfood.fr/comment-une-ville-peut-devenir-autosuffisante-en-fruits-et-legumes , consulté le 6 mars 2013.

[12] Cf. Sandrine Baudry, « Les community gardens de New York City : de la désobéissance civile au développement durable », Revue française d’études américaines, 3/2011 (n° 129), pp. 73-86.

[13] Voir Jarkko Moilanen & Tere Vadén, « Manufacturing in motion: first survey on 3D printing community », Statistical Studies of Peer Production, 31 May 2012, http://surveys.peerproduction.net/2012/05/manufacturing-in-motion/, repris dans Jarkko Moilanen and Tere Vadén, « 3D printing community and emerging practices of peer production », First Monday, Volume 18, Number 8, August 2013, http://journals.uic.edu/ojs/index.php/fm/article/view/4271/3738

[14] Pour des points de comparaison, voir Maryline Meyer et François Montagne, « Le logiciel libre et la communauté autorégulée », Revue d’économie politique, 3/ 2007 (Vol. 117), pp. 387-405.

[15] Ibid., p. 403.

[16] Voir par exemple Laurence Baudelet, « Les jardins partagés : un nouvel espace public ? », Urbanisme, n343, Juillet-Août 2005, pp. 42-43.

[17] Voir également Laurence Baudelet, « Jardins partagés : fruits, fleurs et lien social », Pour, n° 188, 2005, pp. 182-186.

[18] Voir par exemple Lélia Reynaud-Desmet, « La fabrication de la ville durable entre conflit et participation : les activistes urbains écologistes en région parisienne », L’Information géographique, 3/2012 (Vol. 76), pp. 36-51.

[19] Objectif repris en titre d’une brochure de présentation de l’initiative : Aiming to make Todmorden self sufficient in food by 2018. A different way of living, Incredible Edible Todmorden, 2010, 26 p.








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